Correspondance

Jacques Chardonne Paul Morand · Chapitre 9 sur 17 · partie 7/10

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Correspondance

1957. Lettres 109 à 282

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

Téméraire ; elle fit moins de morts.

 

Tout votre

PM.

 

1. La Léchère-les-Bains n’est pas dans le département de l’Isère, mais dans celui de la Savoie.

2. Georges Ketman, Les Princes, Éd. Plon, 1957.

3. Paul Niehans, médecin de Pie XII, installé en Suisse près de Montreux, et dont la mère était la fille de l’empereur Frédéric de Hohenzollern (1831-1888).

4. Le prince Adalbert de Prusse (1884-1948) était le troisième fils de l’empereur Guillaume II (1859-1941).

5. Région du massif des Appalaches bordant la Pennsylvanie et la Virginie-Occidentale.

6. Lac suisse du canton de Berne sur les bords duquel Jean-Jacques Rousseau écrivit les Rêveries du promeneur solitaire .

7. Jean Mistler tenait la chronique musicale de La Revue de Paris depuis 1952.

8. Éd. Plon, collection « Amour de la musique », 1954.

9. Ville du canton de Fribourg près de laquelle les Suisses, alliés de Louis XI, battirent Charles le Téméraire le 22 juin 1476.

 

228 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

La Frette, 22 août 1957

 

Cher ami,

 

Nous serons demain à Pontaillac. Cette nuit, en dormant, m’est

venue une idée qui était très ferme au réveil : faites le compte de vos

voix à l’Académie, et présentez-vous en toute simplicité au fauteuil de

Farrère. C’est une idée qui m’a réveillé une heure plus tôt. J’ai déjà

remarqué, et souvent, que ces idées-là étaient déposées par les anges.

C’est dans une certaine ligne de votre vie, je le répète. Le fauteuil de

Farrère est indiqué. Vous avez déjà porté des uniformes. On

simplifiera les choses pour vous. Cela fera plaisir à votre femme.

Camille dit qu’un honnête homme, passé 50 ans, n’a rien d’autre à

faire. Vous ne serez gêné en rien. On permet le cheval. Ce sera bon

pour votre œuvre, en province. Je n’ai plus aucun doute. Tout le

venin de Mauriac a dû s’échapper pendant le dîner Bourdet. Il est

l’homme des volte-face ; assez chic dans ce rôle. Il ne fera aucune

obstruction.

J’ai téléphoné à La Parisienne. On ne sait où est Nourissier. On

l’attend vers le 10 septembre. J’écris un mot à Parinaud, pour la

préface et la photo.

Delamain (Jarnac) sera flatté et heureux pour toute commande

que vous leur adresserez. Ils vivent de commandes de ce genre

(restaurants, amateurs anglais). Comme les bons auteurs, ils n’ont pas

un vaste public, et ne pourraient le satisfaire.

On voit dans Chateaubriand combien le style tient souvent à

l’allure de l’homme, ses façons d’homme, sa vie, l’époque. Rousseau,

dont il est si proche, est plus humble, plus sérieux, plus appliqué ; la

phrase plus timide, mais bien pleine. C’est plus travaillé. Il se croyait

pauvre. Il n’était pas aimé. Deux grands auteurs.

Ne lisez jamais Druon. Je ne connais guère Simenon 1. C’est très

bien, je crois. Il est venu trop tard. La belle époque du roman

(Alphonse Daudet) était passée.

Je n’ai pas lu 2 Le Degré 0 de l’écriture. Cela devrait vous intéresser.

Vous me direz votre sentiment.

Pour l’Académie, aucun doute ; c’est entendu. Mais il faudrait

prévoir un séjour à Paris au début d’octobre, assez long.

Camille me parle quelquefois d’une photographie de votre

femme, belle image de jadis, qu’elle a vu un instant, chez vous, à

Vevey. Il faudra que j’y revienne. Ce sera pour mai prochain, quand je

passerai dix jours chez Pelot.

 

À vous,

JC.

 

1. Georges Simenon (1903-1989), journaliste à La Gazette de Liège, écrivain, auteur de romans policiers.

2. Roland Barthes, Le Degré zéro de l’écriture, Éd. du Seuil, collection « Pierres vives », 1953.

 

229 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

La Léchère-les-Bains, 26 août 1957

 

Cher ami,

 

J’ai trouvé ici vos deux lettres, dont l’une du 22 août. Je suis arrivé

ce matin de La Tronche (Vekermann) où j’ai passé deux jours.

Imaginez une sorte de Campo-Santo déjà italien, avec buis taillés,

cyprès, mausolée du peintre Hébert 1, stèles votives et une piscine plus

probatique qu’olympique, avec une épuisette, non pour les poissons

ou les noyés, mais pour les feuilles mortes. J’ai trouvé une compagnie

bigarrée, les M.M. du Gard, une femme peintre, Groll 2, le maire de

Chamonix, une des femmes de Sacha Guitry, Geneviève de Séréville

(est-ce cela ?) et un pianiste, jeune, ténébreux et lâchisant. Maurice

M. du Gard arrivait de chez H. Bordeaux, ce qui m’a permis de lui

dire ce que, par ricochet, je vous réponds aujourd’hui (quel

français !) : voici trois ans que de gentils partisans me pressent de me

présenter à l’Académie. Je leur demande instamment de ne pas m’en

parler. Vous connaissez leurs arguments : « Pourquoi faire plaisir à vos

ennemis ? Vous avez l’air de nous donner une leçon, etc… » Ils m’ont

pris à partie à nouveau, en juin, pour août par M.M. du G. J’ai dit à

Benoit : « Si ce doit être une élection facile, littéraire, sereine, je

verrai. Je ne demande pas une élection de maréchal, n’y ayant pas

droit, mais d’autre part, la bagarre bien parisienne, les échos, les

potins, cela m’ennuie au-dessus de tout. » « Nous verrons à vous

échanger contre Jean R. » J’ignore ce que cela veut dire. Les

manœuvres électorales, j’y suis nul. Je ne veux me mêler de rien. Je

commence par filer au Portugal. Avant cela, c’est-à-dire avant la fin

septembre, Benoit aura vu si les choses se présentent comme il faut.

Sinon, je refuse, voilà tout.

Rops, Bordeaux m’ont dit de venir les voir en Savoie ; j’irai, par

politesse ; ils décideront, eux aussi. Cela n’a pas l’air courtois, aussi

vous le dis-je ici entre nous : je ne peux pas arriver à me passionner ; je suis comme le septuagénaire italien de La Loi : « Je me

désintéresse. » À 45 ans, l’habit vert, c’est charmant. À 70, c’est

l’antichambre de la mort. Il va me tomber sur la tête des

inaugurations, des dîners en ville, toute une vie de relations qui me

reprécipitera dans le siècle, défaisant le travail de libération entrepris

depuis 14 ans. Juste punition de la vanité ; tout se paye ; les honneurs

plus que le reste, et pas à leur prix.

Je vous demande très amicalement de ne rien faire d’actif ; je ne

veux pas être poussé là-dedans et bousculé ; cela ferait des remous

qui, dans tous les cas, seraient inutiles ou nuisibles, avec réactions et

contre-courants. En octobre, on verra, mais rien jusqu’à ce que les

spécialistes aient pris un parti ; et rien après eux ; n’en écrivez pas,

n’en parlez pas avant, please. Ce qui précède est donc confidentiel.

J’espère que le temps vous favorise. Un beau septembre à

Pontaillac, c’est divin. Je m’amusais à aller d’une plage à l’autre à la

nage en 1905 ou 1907.

 

Tout à vous,

PM.

 

1. Antoine Hébert (1817-1908), peintre d’histoire et de portraits, élève de David d’Angers, directeur de l’Académie de Rome en 1867 et professeur à l’École des beaux-arts.

2. Henriette Groll, peintre de paysages et sociétaire du Salon d’automne.

 

230 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

Golf Hôtel, 28 août 1957

 

Cher ami,

La vie n’est pas faite pour le souvenir. Pour regarder Royan, il faut

avoir tout oublié. Ce n’est plus du tout une ville faite par la nature,

sécrétée par la terre charentaise. Devant cette imagination, cette sorte

d’anticipation d’un architecte, les gens ne savent que penser. Ils

attendent que la littérature se prononce. Ils vous attendent. (En

vérité, je vous ai annoncé.) Si vous écrivez sur les villes d’eau, vous

devez voir Royan. Pour ma part, je me suis prononcé tout de suite.

C’est très bien. Sans doute un architecte de génie. Les gratte-ciel

d’antan sont couchés en long, délicatement animés de lignes brisées,

sous les tuiles rouges. Faits pour voir la mer, comme d’un balcon de

l’Opéra ; avec de larges trouées, un boulevard suspendu. Le tout

discrètement oriental (un peu mexicain, je crois).

« L’humain » est sacrifié. Je ne crois pas les gens (ceux qui

habitent Royan) très heureux dans leur co-propriétés. Les autos sont

une peste. Mais les piétons vont disparaître (il en restera de rares,

dans les marais, comme des ibis). Plages couvertes de corps nus. On

ne sait s’ils sont jeunes ou vieux, hommes ou femmes. L’attrait des

sexes, le « flirt » a disparu, dit-on, entre les jeunes. Reste l’amour, le

mariage. On découvre son origine. Cela ne venait pas des corps, si

monotones (on pense à la 1 Pinguine, de France). Nous aurons vu les

hommes se dévêtir en un demi-siècle, que vont-ils faire à présent

qu’ils sont nus ? Se rhabiller ? Où sont les bains de cinq minutes de

ma jeunesse, une mère transie sur la plage. On ne sort plus de l’eau.

Je n’ai retrouvé que le ciel ; le merveilleux ciel charentais : entre les

nuages, ce bleu si tendre, vibrant ; comme à l’état naissant, vite

obscurci, sans cesse recréé ; et la mer un peu bourbeuse et parfumée.

Les écrivains sont encore à l’honneur ; on s’intéresse à eux, on

connaît leur nom. Quand j’ai dit que vous viendriez peut-être :

sensation. On connaît leur nom comme on connaît Anaxagore

(Nimier compris).

Ce qui me surprend le plus, ce qui est le moins « français » dans

cette curieuse ville d’un nouveau monde, c’est la prodigalité dans les

constructions. Le maximum de dépense, de luxe, partout. Qui paye

toutes ces nouveautés ? Je n’arrive pas à le découvrir. Je pensais que

c’était l’Amérique. On me dit que non. Personne ne semble rien

savoir là-dessus.

À 30 minutes de Royan (en auto), c’est Talmont, sa petite église

romane sur le rocher, petite ville charmeuse, la plus antique, presque

sans habitants, et la plaine de Fromentin ; ailleurs, tout près, c’est la

Tremblade, Ronce-les-Bains, l’embouchure de la Seudre (pays des

huîtres) où la mer recule tant qu’elle disparaît, et c’est une sorte de

désert mouillé, des tons chamois, des nappes de vase mauve, pour

moi merveilleux. Là passent l’été, depuis 40 ans, mes cousins de Luze,

Pourtalès, Lyautey. Je les ai vus hier. Tous, des revenants les uns pour

les autres. Pierre Lyautey venait de partir. Sa femme m’a dit qu’il avait

beaucoup d’amitié pour vous. On m’a chargé de quantité de bons

messages pour vous, que j’ignore.

 

À vous,

JC.

 

P.-S. Votre lettre du 24 (ou 26).

Académie. Tout ce que vous m’écrivez est fort sage. Laissez faire vos

amis. Quand les experts se seront prononcés, tout se fera de soi-

même. L’avantage de se présenter à votre âge, dans votre situation

mondiale, c’est la parfaite liberté que vous conservez : peu de

réceptions mondaines ; aucune servitude. Vous entrez, et puis vous

sortez.

Royan. Ceci est plus intéressant. 24 heures à Royan, cela en vaut la

peine. Vous avez une Mercedes pour ces courses-là. Si cela vous

convient vous me prévenez. Et je préviens la personne (conseiller municipal, etc…) qui vous attend. On vous mènera à votre hôtel. Où

vous voudrez.

Nous restons les derniers jusqu’au 7. Vers le 1er Royan se vide.

Reste la ville. On me dit (bonne source) que tout cela a été payé par

l’État, pour les ¾. Et un quart par les particuliers. Ce sont des gens de

Royan, des Français, qui ont voulu ce faste. Prodigues, subitement. Ils

ont découvert qu’ils étaient tous très riches (les boutiquiers

propriétaires de plusieurs villas) et ont tout dépensé d’un coup.

Les libraires ne croient pas au succès de Clotilde (on le saurait,

disent-ils).

 

1. Chardonne pense sans doute à L’Île des pingouins, récit fantastique d’Anatole France publié en 1908, dans lequel il manifestait son scepticisme envers la civilisation et son pessimisme à l’égard du caractère humain.

 

231 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

La Léchère-les-Bains, 28 août 1957

 

Cher ami,

 

Je vous écris au lit. Il n’est pas 9 heures, mais je m’ennuie

tellement que le lit, c’est le rêve, même sans rêves. J’en suis à 1 jour ½

de cure et j’ai déjà envie de m’en aller. Même la conversation de

Jacques Chenevière, habitué du lieu, vaudrait mieux que la pluie sur

Annecy. Pour tout dire, mots croisés terminés, il ne me reste que la

lecture de Match. Histoire édifiante d’un aviateur parachuté dans les

Rockies qui préféra mourir de froid que de brûler la photo de sa

femme (qui, d’ailleurs, divorça peu après son retour). Quand j’ai lu

Match je sens que tous les bons sentiments sont détruits en moi pour

des semaines. Ce ton goody-goody 1 n’est pas supportable ; surtout

parce qu’il est une contrefaçon par des Français, c’est-à-dire par les

plus méchantes gens de la terre, des outrances altruistes (mais qui

leur sont naturelles) des Yankees.

Annecy est très joli sous le soleil avec ses canaux sous des tunnels

de platanes qui laissent passer des trous de lumière sur des eaux

profondément vert bouteille, et si limpides après un Léman qui, du

moins côté Suisse (disons : sur Suisse), devient de plus en plus trouble

et dégoûtant, depuis quelques années. Mais c’était aujourd’hui un

Annecy gris, triste, balayé par ces frais de grandes marées d’août qui

enlèvent l’été d’un coup, comme l’éponge sur le tableau noir, et qui

viennent mourir ici et se fracasser sur l’Alpe. Elles ont dû vous trouver

à Royan pour votre arrivée, ces températures d’équinoxe (non, pas

encore l’équinoxe, mais bien les grandes marées qui assènent à

Deauville le coup du lapin en cette saison).

Quand j’avais 18 ans, à Royan Pontaillac trônait la duchesse de

Rohan dans une villa sans un arbre, et j’allais (non chez elle) mais à

des danses où menait le cotillon un grotesque qui se nommait le

comte Espierre. Le don juan d’alors était le comte de Saint-Léger qui

n’avait pas même la main de Denise Bourdet mais déjà son cœur. Il

portait l’habit bleu à boutons d’or, qu’il faut bien nommer — peut-

être à cause de lui — bleu barbeau. Moi, j’avais ma première liaison

avec une femme du monde bourgeois qui était charmante bien

qu’ayant 25 ans de plus que moi. Elle était naïve autant que moi et

nous ne savions où faire l’amour ; je ne l’avais jamais fait dans les

champs et l’hôtel m’épouvantait. J’ai été timide et stupide avec les

femmes très longtemps ; il est vrai que les femmes d’alors n’étaient

pas les femmes d’aujourd’hui qui, comme elles disent, s’empressent

de vous passer à la casserole si on tarde à leur « sauter au crac » (est-

ce bien cela ?).

Le coin syrien entrant dans le discours yankee du Moyen-Orient,

est un coup pour Eisenhower 2. Gaulle, qui a libéré la Syrie avec ses

alliés moscovites, doit être satisfait ? Avez-vous vu que l’URSS est la

deuxième puissance maritime, laissant Albion derrière elle. Et tout le

monde s’en fiche, alors que quand l’Allemagne construisait un

destroyer de trop le monde criait que ce serait intolérable de vivre

demain sous la botte germanique. C’est admirable, l’idéologie.

J’ai fini La Loi. Beaucoup de talent, 50 pages de trop. Les

écrivains, pourquoi ne veulent-ils pas voir le ton, la force que 50 pages

de moins donneraient à une œuvre ?

 

Votre

PM.

 

P.-S. Il est vrai de dire que l’URSS est à gauche tandis que le Reich

était à droite.

 

1. Chic.

2. Allusion à l’accord économique signé par la Syrie avec l’URSS le 7 août 1957.

 

232 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

30 août 1957

Cher ami,

 

Je vis toujours dans l’étonnement, sans me dépêtrer du passé. Le

climat a changé : moins chaud. À Royan il ne pleut jamais (si je crois,

un moment, qu’il va pleuvoir, ce sera 20 km plus loin). Température

du jour et de la nuit, à peu près égale.

La mer est plus bourbeuse ; presque noire (admirable dans son

étendue). Elle s’avance sur la plage de Royan, qui pourrait

disparaître. Tout cela tient à de mystérieuses perturbations dans les

courants.

Nous étions hier à la Résidence (les anciennes Frès de Royan). Je

me souviens d’un déjeuner aux Frès ; le duc de Montmorency, Marcel

Prévost 1, le vieux duc, Domergue jeune, bavard, que mon père a

découvert dans un ruisseau de Royan. Et la fille du receveur des

postes de Pontaillac. Leur snobisme, c’était d’inviter la fille de la

poste. Prévost s’est perdu, en courant après les jeunes filles de

Pontaillac. Il ne faut jamais courir après les femmes. On se

déconsidère. C’est comme à l’Académie.

Ce matin, on m’annonce que je suis nommé à l’Académie de

Paris, à la place de Sacha Guitry. J’ignorais l’existence de cette

académie (vous en êtes le président, ou l’un des présidents). On me

cite mes nouveaux confrères. Des noms éblouissants ; la fleur des

lettres. Voilà ce que j’appelle des honneurs.

La Résidence (Frès Royan de jadis) était, et est encore une pointe

boisée. À présent, un petit hôtel de 17 chambres, loin des voitures,

des campeurs. Une « réserve » pour humains ; de préférence ceux de

jadis. On est charmé d’abord. Mais c’est le recueillement d’une

chambre de malade ; et ce silence, ce bon ton insolite ; insoutenable.

Au retour, nous entrons dans un petit hôtel (nous les visitons tous,

pour une autre année). Je demande à voir une chambre. On me

demande : pour quoi faire ? Je n’ai pas compris tout de suite. Camille

s’est assise sous le coup, prostrée par la confusion.

Nous reviendrons l’an prochain, à ce parfait, mais coûteux Golf

Hôtel. J’y ai fait la connaissance d’un ex-général allemand (ou

commandant) qui a fait quatre ans de guerre en Russie. Il est à

présent représentant de commerce (« c’est plus amusant », dit-il). Il

 

É

gagne 12 millions par an. Ébloui par la vigueur française, la belle

jeunesse pullulante. « Il n’y a de santé qu’en France. » Il trouve toute

l’Europe malade.

La grave question en Allemagne, c’est l’attraction russe. Avant

tout, l’Allemand veut la liberté (Hitler les a guéris du communisme).

Mais ils sentent l’Occident fermé pour eux. Vers la Russie : infini

marché. Un problème, il l’avoue (leur « débouché », c’est l’Orient).

Royan Pontaillac se vide ces jours-ci. Nous serons les derniers,

après demain (ou presque) à l’hôtel, qui nous garde jusqu’au

7 septembre. C’est bizarre, ces départs. Un temps radieux. Et

septembre est beau, en général. Non. C’est l’usage nouveau. On part

fin août.

Nimier a une fille 2.

 

Votre

J.

 

P.-S. L’Allemand gagne 12 millions par an, mais sa gentille femme

fait le ménage. Cela change tout. Aucun domestique. Alors, l’argent,

cela n’est rien.

 

1. Marcel Prévost (1862-1941), écrivain, directeur de La Revue de France, président de la Société des gens de lettres, élu à l’Académie française le 27 mai 1909.

2. Marie Nimier, sœur de Martin, est née le 26 août à Paris.

 

233 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

er

La Léchère-les-Bains, 1 septembre 1957

 

Cher ami,

Bien reçu votre lettre avec vue du marché de Royan. La conquête,

par le ciment de l’architecte, est chose faite. C’est le matériau des

ruines, des après-guerre et des dévaluations, le matériau du porte-à-

faux. La dévaluation c’est pis qu’une cascade de peurs ; les

gouvernements bouchent un laps tous les trous, par ce moyen, et

apaisent les éléments les plus irrités : 1˚ La caisse vide (ordre

d’urgence, 8 jours) ; 2˚ Les revendications fonctionnaires et ouvriers

(1 mois l’hiver, 2 à 3 mois l’été) ; 3˚ Les protestations agricoles et, en

général, du reste du pays (4 à 5 mois) ; la colère des revenus fixes,

rentiers, parfois immeubles, etc… (6 à 8 mois.) Au bout de ce temps

de porte-à-faux, on recommence, en apaisant les monstres les plus

hurlants, aux dépens des autres. Entre-temps, on vit.

Je viens de lire, plus attentivement que je ne l’avais fait, le 1er tome

de B.-Méchin ( 1 2 60 jours ). En 36, 37, 38, Paul Reynaud donne des

avertissements excellents sur notre non-préparation. Mais en 40, il

accepte de prendre la tête d’un régime qu’il sait croulant ; ceci, parce

que, comme tous les très petits hommes, il a le complexe d’autorité ;

plus je vais, plus je suis certain que ce n’est jamais l’intérêt qui mène

les gens, mais les passions (aujourd’hui, les complexes). De Gaulle, en

38, écrit, répétant Guderian 3 avec 10 ans de retard (comme Malraux

répète Ernst von Salomon) Vers l’armée de métier. Ce titre, à éviter entre

tous, c’était son complexe fasciste. (Il l’a eu, dans les années 30,

comme tout le monde.) Et c’est ce titre malheureux qui a fait peur au

Parlement. (Léon Blum, cité par B.-Méchin, le dit en clair ; le tank,

c’est la rue ; la rue, c’est le césarisme.) Ce qui fait qu’après avoir

inventé les tanks dans la guerre de 1917, nous n’avons pas voulu les

avoir sous leur forme moderne de panzer, parce que ces unités,

essentiellement mobiles, peuvent porter un général factieux à

l’Élysée, non pas en 2 ou 3 jours, comme Boulanger 4, mais en 2 ou

3 heures. Le tank cauchemar républicain. Cela dit, les amiraux, comme on sait, font toujours la guerre précédente. Or, si vous voulez

savoir ce que sera le prochain conflit, dites-vous bien qu’il est toujours

inclus dans la guerre précédente, mais sauf le dernier quart d’heure.

Qu’est-ce que ce ¼ d’heure en 1918 ? où sont tirés les derniers coups

de feu ? Par T.E. Lawrence et son aviation, qui mitraille au sol les turcs

essayant de réparer la voie yéménite. Comme les stukas mitrailleront

la mobilisation générale anglaise, 4 ans plus tard. Quel fut le dernier

¼ d’heure 1945 ? La bombe atomique ; elle annonce le premier ¼

d’heure de la prochaine, c’est certain.

Hier, il y a eu à l’hôtel 3 actes de Guitry, bien joués par Jean

Tissier, très bien joués. Tissier, c’est Emmanuel Berl, non seulement

au physique, mais au moral ; le personnage d’Aux 2 colombes se

conduit comme le ferait Berl entre 3 femmes, ce qui fait du tout un

ensemble (physique et moral) hallucinant. Guitry a réussi à écrire en

1950 comme si les gens vivaient encore en 1905. Cela tient à ceci que,

comme tous les acteurs, il ne sortait jamais, téléphonant vers midi, au

réveil ; il ne sortait qu’à la nuit, vers 7 ou 8 heures. Or, la nuit, le

monde ne change pas ; c’est dans la journée qu’il change ; Paris à

8 heures du soir, ce sont les théâtres, les restaurants, les ouvreuses, les

adultères de 1900… en 1950. Guitry n’a pas vu le jour de toute sa vie,

sauf une fois, et c’est Lucien Guitry qui le lui donna.

 

Très votre

PM.

 

1. Jacques Benoist-Méchin, Soixante jours qui ébranlèrent l’Occident, 10 mai-10 juillet 1940, Éd. Albin Michel, 1956.

2. Paul Reynaud était devenu président du Conseil en mars 1940.

3. Heinz Guderian (1888-1954), général allemand, théoricien des chars, créateur des divisions blindées de la Wehrmacht en 1939.

4. Allusion au général Georges Boulanger (1837-1891), fondateur de la Ligue des patriotes, élu à Paris en 1889, qui renonça à marcher sur l’Élysée, avant de quitter la France pour la Belgique où il se suicida.

 

234 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

er

La Léchère-les-Bains, 1 septembre 1957

 

Cher ami,

 

Je trouve votre lettre du 28 août en rentrant de Vevey, où j’ai été

couper ma cure : datée en tronçons, elle paraît moins longue. Ce

matin la pluie avait fait place à un beau septembre, prés verts, sapins

noirs, ciel bleu, Mont-Blanc sans nuage, ne servant pas à faire des

fleurs, ne servant qu’à être beau. Megève et Chamonix sont toujours

aussi laides et dénuées de toute atmosphère paysanne ; entre Vermala

et Zermatt, nous avons choisi Vermala. Le ciment, laid partout, est

effroyable en montagne ; le bois a disparu sous sa forme de bois dur,

il ne reste que le pitchpin. Et des enfants partout ; la III e République

avait des colonies ; la IV e n’a plus que des colonies de vacances.

Artaban continue à être au-dessous de tout, fait au rabais ;

Hébertot 1 aurait mieux fait de l’imprimer dans les prisons, il y a

10 ans, au moment où tout ce qui compte en France était sous les

verrous. J’ai déjeuné avec Robert Bourget-Pailleron, savoyard.

Reçu vos 3 cartes postales, d’une telle laideur que j’espère bien ne

jamais revoir ces lieux de ma jeunesse. Mais vos descriptions sont si

jolies que je vais m’emparer de votre lettre et la citer dans mon futur

bouquin.

Nimier m’écrit qu’il a une fille, mais qu’il compte la noyer, ce qui

est très chinois.

J’aime beaucoup les piétons comme des ibis… Que vont faire les

hommes nus ? Se rhabiller, et en armure ! Vous pouvez vous préparer à voir, dans un siècle, des pardessus antiatomiques « très habillés », en

béton et acier au tungstène, pour la doublure.

La prodigalité de la IVe République vient de ce que les socialistes

et les chrétiens-démocrates, étant nés pauvres, croient que l’argent est

fait pour être dépensé.

J’aime tellement Saintes, et en général tout le style roman

charentais, et vous me faites revoir les ciels hauts de ces tours basses.

J’aime aussi l’estuaire, le village (dont j’ai oublié le nom) qui

appartient à Prunier et où on pêche le caviar avec les mêmes filets à

esturgeons, en haut des perches, que je voyais il y a 20 ans à

l’embouchure du Danube, mais chez vous, avec, derrière, des

forteresses huguenotes. Et Osrouages que je dois à Giraudoux, qui

l’aimait fort, sorti d’un décor de Jamet 1930.

La paralysie d’Eisenhower, c’est évident ; ce sont tous les

inconvénients de la royauté, dont les jeunes républiques ont hérité

vers la fin du e XVIII . D’ici, rien à vous raconter : de vieilles gens avec

jambes étendues sur des pliants, qui, au lieu de raconter leurs vies,

racontent leur journal du matin ! Quels bavards ! Les gens sont

comme les radios : moins elles ont à dire, quand elles émanent de

pays abscons, et plus les émissions sont audibles. (J’ai, toute ma vie,

désiré rencontrer une vieille femme qui me dirait tout, pas seulement

sur sa jeunesse, mais sur sa vérité de vieille femme. Je n’ai jamais

trouvé que des muettes, des menteuses, des gâteuses. J’ai essayé

d’approcher Liane de Pougy à Vevey ; elle était tombée en dévotion,

boudée en plus par des héritiers.)

Je relis 2 La Tête des autres dans une édition bon marché trouvée ici.

Les premières scènes sont admirables de repentir dans l’exposition,

par la peinture des caractères, les coups de théâtre, le jeu d’intrigue,

des mots drôles, etc… Un critique qui n’a pas vu la qualité de ça, un

renouveau de 3 Bitos, une œuvre curieuse, qui a même essayé de casser les reins à l’une et à l’autre pièce est déshonoré. Il n’en restera pas un

nom, ni une ligne, en admettant qu’il reste jamais une ligne d’un

critique dramatique. Tous ces gens de lettres issus de la Résistance ne

sont pas libres ; ils sont moralement aussi engagés que des

communistes dans la fortune d’un parti. Il n’est même pas besoin de

leur donner des instructions : tout va de soi, dès l’apparition

menaçante d’un adversaire de choix, tout joue du premier coup. Il

n’y a jamais eu pareil exemple de synarchie spontanément organisée

et fonctionnant diaboliquement ; synarchie, puisque cela s’étend du

cabinet politique du comte de Paris à Khrouchtchev.

Je serai à Paris les lundi 16, 17 et le 19 septembre jusqu’à midi ;

seul. Puis je pars par la route pour Gibraltar, Tanger et Lisbonne.

Serez-vous rentré à La Frette ? Hélène viendra à Paris 8 jours plus tard

et me rejoindra directement à Seteais. J’ai téléphoné à l’instant chez

les Nimier pour les féliciter ; Roger avait l’air content, ou plutôt

réconforté, quand Hélène lui a dit qu’une fille c’était bien, qu’il y

avait déjà trop d’hommes à la maison. D’ailleurs, nous sommes à une

époque où les vrais hommes, ce sont les femmes (courage, labeur,

persévérance, etc…). Aux époques de destruction, les femmes

préparent la reconstruction : l’anarchiste, c’est l’homme,

l’aventurier ; la femme, elle, conserve, même si elle détruit l’homme

moins réellement, cela protège la race. Anatomiquement, l’homme se

disperse à tous les vents ; la femme, c’est un sac, c’est une bourse,

c’est l’organe du dedans ; on a tort de parler des bourses des

hommes ; ce sont des bourses de dépensiers. Je n’ai pas eu le temps

d’expliquer ça par téléphone à Nimier, que j’entendais mal. Répétez-

le-lui, pour le réconforter.

J’ai commencé le livre de Thérive sur Clotilde de Vaux ; je l’attends.

Dans Milady, je parlais de la photo publiée cette semaine par Arts,

l’officier de cavalerie sautant la table à cheval, après le déjeuner. Il faut avouer qu’elle est jolie. C’était le temps de la prouesse souriante

et non pas ces têtes de torturés que révèlent aujourd’hui les arrivées

olympiques, nageurs, Tour de France, etc… Ils ont tous la figure de

géhenne de Mauriac. (Mauriac a toujours cru que la vie, c’était une

compétition, la course de Paris, du succès ; point de vue provincial.

La course, c’est son image favorite. « Pauvre Morand, écrivait-il dans

Le Figaro, il a raté son virage. » Mauriac en est resté à la course

Bordeaux-Paris 1902.)

Je suis frappé de la baisse de qualité dans les premiers restaurants

français, du moins dans Paris : des vins, comme vous le dites, il n’y en

a plus, sauf ces petits crus locaux, vendus, d’ailleurs, au prix de

bordeaux illustres. Est-ce que tout ce qu’il y a de bon est réservé à

l’exportation ? Après « les Allemands prennent tout », voici « les

monnaies fortes prennent tout ». Les dits fameux restaurants s’en

tirent par la prétention, le baroque (le ris de veau enrobé dans la pâte

briochée, au fameux relais de Sassenage, était un ris de veau en

compote, marron, pas frais) et la carte des vins en gothique écarlate.

Quand un bistrot n’a plus que de la piquette, il l’inscrit sur

parchemin pour amerloque. C’est comme pour la noblesse : les

« parchemins » ne commencent qu’avec Louis XVIII 4. En un mot,

Bise (je vous en ai décrit les écrevisses mortes réapparaissant dans le

gratin) et Sassenage, mes deux dernières aventures locales, ce ne fut

pas brillant. Je m’arrête. Vous êtes la seule personne avec qui j’aime

causer. Je pensais (après vous avoir entendu citer à la radio-bonne

matinée qui commence par des extraits de L’Amour, etc…) qu’au

moment où je venais de perdre mes meilleurs amis et où je n’étais pas

à l’âge d’en faire de nouveaux, vous apparûtes ; que le Ciel soit loué.

 

Votre

PM.

1. Jacques Hébertot (1886-1970), poète, journaliste, éditeur et directeur de théâtre.

2. Comédie de Marcel Aymé publiée en 1952.

3. Pauvre Bitos ou Le Dîner de têtes, pièce de Jean Anouilh, créée en 1956, et peu appréciée par la critique.

4. Allusion à la charte constitutionnelle signée par Louis XVIII en juin 1814, qui instaurait en France une monarchie constitutionnelle.

 

235 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

3 septembre 1957

 

Cher ami,

 

Je n’ai pas encore démêlé si « L’Académie de Paris » est une farce

de Nimier. Ce que je commence à démêler c’est que mon entretien

Express leur reste dans la gorge. Ça ne passe pas. Les femmes ont été

d’abord contentes ; et puis Mauriac a dû mettre ses lunettes. Je leur

dis de publier tout de suite, ou me rendre mon texte (et même de me

le rendre tout bonnement). En réalité cela vaudrait mieux pour moi.

C’est à mon âge que l’on se fait tort en écrivant. J’ai accepté par

gentillesse. Occasion d’écrire à Mauriac et de placer une bonne

phrase ! Je n’ai jamais eu à me repentir que de mes bonnes actions.

Royan, qui sera vide demain, continue à m’enchanter, par son

décor et ses femmes nues. Elles sont belles jusqu’au cou. Là-dessus

une petite tête, laide, pleine d’un mauvais caractère, et qu’il ne faut

pas regarder. Habillées, ce n’est plus rien. C’est le dernier jour où

elles se pavanent devant la longue chaîne ininterrompue et brillante

de vitrines, avec leurs belles jambes. Je suis le seul encore à m’extasier

devant ce chef d’œuvre de ville moderne. Mais on commence à

m’écouter avec intérêt. Ils ont réussi, même les « monuments ». Le

temple protestant est admirable. La cathédrale, seulement ébauchée,

semble belle. Le bureau de poste (ce lieu toujours sombre) c’est une serre, toute en vitres, et on dirait fleurie… On est toujours dehors, où

que l’on soit.

Nous sommes en plein socialisme. C’est un socialisme d’argent.

Tant qu’il reste un peu de liberté, il ne faut pas se plaindre.

Les relations, si étroites d’apparence, dans la jeunesse, restent

chastes. On me le confirme de tous côtés ; et je le crois. En voici la

raison (je pense) : ils ne savent pas parler. Têtes vides, tout est vide.

Quelque chose est foncièrement endormi là-dedans. Même les

secousses de la danse (une danse de village ; une espèce de sardane)

ne les réveille pas.

Je lis Clotilde. C’est bien morne. Je m’arrête. Cela me rappelle le

« faux-bois » de 1900. Une imitation du talent le plus courant. Un

style propre, et c’est tout. Même cette simplicité n’a rien de

personnelle. Reste, dans ses bons jours, l’excellent chroniqueur de

Arts. Il dit des choses saines sur la politique. C’est toujours ça.

Nous serons à La Frette le 7 septembre.

 

À vous,

JC.

 

236 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

La Léchère-les-Bains, 3 septembre 1957

 

Cher ami,

 

Le dernier 1 Express , dans son carnet mauriacien, commence par

l’éloge de l’hôtel de Lucerne et de son directeur, qui a réservé une

chambre singulièrement favorable à la méditation, pour notre

François. Voilà qui passionnera les lecteurs de S.-Schreiber ! Est-il possible qu’il y ait encore tant de gens de lettres ! Suit une citation

quémandeuse, d’ailleurs absurde, et qui fait croire que, malgré son

origine, G. Bauer ne sait pas l’allemand. (« Ne venez pas à Lucerne,

m’avaient dit les amis, vous tomberez sur M. et sur G.B. ») Bref, ce

n’est pas le Vice appuyé sur le Crime, c’est plutôt le Cloître appuyé

sur le Goitre. Pauvre Guermantes ! J’entends encore Brisson, à Vichy,

exactement devant l’Hôtel du Parc, en 40, me disant : « Bauer ne veut

pas se décider à partir pour la Suisse, ni voir qu’ici il est bien lourd à

porter. »

Le Commerce des classiques 2 de Roy est plein de verve, mais comment

un homme d’esprit perd-il son temps à nous expliquer que son

Moyen Âge moscovite, c’est le progrès et que l’asservissement de

250 millions d’Européens, c’est un hommage à la dignité de

l’homme ? Ses 3 Descriptions critiques, excellentes aussi, mais pourquoi

rattacher à Moscou des écrivains qui seraient ébahis de s’y trouver ?

« Jules Verne avec nous » ou Saint-John Perse apportant l’hommage

de son aristocratie au Kremlin, etc… Cela devient tellement une

clause de style qu’on finit par sentir qu’il se raccroche à la doctrine,

lui et ses admirateurs, parce que son inconscience le pousse à la

lâcher.

Je vais déjeuner chez Rops, ce matin. Il y a un an, je lui avais dit :

« Je viendrai vous voir, à condition qu’il ne soit pas question de

l’Académie », et il avait tenu parole. Voici, par ma faute, et par sa

récidive, la conversation dangereusement engagée. Moi qui rêvais de

finir comme un vieil étudiant, mais un étudiant sans examen ! Et

après celui-là, il y en aura encore un (où je serai encore plus

sûrement recalé), le jugement dernier ; toutes les religions finissent

par un examen de fin de vie, que ce soit la nôtre, le bouddhisme

même, ont le jury Minos 4 5 6 , Eaque et Rhadamante.

Hélène pense de l’Académie ce que Wilde pense de la bonne

société : « Lui appartenir est un ennui ; ne pas lui appartenir est une

tragédie. » Moi, je renverse la sentence ; d’ailleurs, dans les deux cas,

tragédie est exagéré ; mettez : petit drame social.

J’ai fini Claude Roy ; son cœur généreux s’apitoie sur les pauvres ;

comment ne sent-il pas qu’il y en aura toujours, mais que ce ne sont

pas les mêmes. Il suffit de voir, dans ma rue, à Paris, dont une moitié

est dans le e e VII et une autre moitié dans le XV , que les Arabes de chez

Citroën mangent du homard dont les poissonneries de la rue de La-

Croix-Nivert où ils s’approvisionnent sont bien pauvres, alors que les

gens bien du e VII (voir marché de l’École militaire) mangent de la

merluche. Idem à Londres. Chaque siècle a ses pauvres, mais le rôle

est distribué à d’autres. De toute façon, Roy a tort de s’apitoyer : il

date du temps, révolu, où l’on aimait les Russes pour leur piété ;

aujourd’hui, c’est à la cruauté qu’ils doivent leur prestige.

 

Infiniment vôtre

P. Morand

 

1. « Le bloc-notes de François Mauriac », L’Express, 30 août 1957, p. 28.

2. Éd. Gallimard, 1953.

3. Éd. Gallimard, 1949.

4. Roi de Cnossos, civilisateur des Crétois, qui devint, après sa mort, l’un des juges des Enfers.

5. Héros grec, fils de Zeus, célèbre pour sa piété et sa justice, que Platon place parmi les juges des Enfers.

6. Héros crétois, renommé pour sa sagesse, auquel la légende attribue la rédaction du Code crétois et qui devint, après sa mort, l’un des trois juges des Enfers.

 

237 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

3 septembre 1957

 

Cher ami,

 

Je m’aperçois que les lettres s’en vont lentement de Royan. À

Paris, c’est à peine si elles arrivent. Lu, hier soir, le roman de Sagan 1.

C’est très faible. Disons le mot : ce n’est rien. Cela ne suffit pas de

faire des phrases courtes ; il faut tout de même les remplir.

« L’écriture » est une misère. À côté, Clotilde est admirable (Camille

est plongée dedans, et s’en amuse).

Ce matin, un peu de pluie chaude. Et puis, il fait presque beau.

Nous avons déjeuné à Royan, de ces petites bêtes de la mer (petites

soles, multiples coquillages, etc…) que l’on ne trouve que sur le

rivage. Ces bonnes choses qui ne voyagent pas. C’était dans un bistrot

exotique. Tout est devenu un peu exotique (nous sommes un pied

dans le monde futur ; si exotique).

 

Votre

JC.

 

P.-S. Je terminais ce billet, quand ma femme vient me voir (nous

ne sommes pas au même étage ; occupant chacun une grande

chambre à deux lits ; cela se paye). Elle vient me voir pour me parler

de Clotilde. Elle trouve étonnant que l’on parvienne à flatter le public

à ce point. Elle a honte de succomber à cette flatterie. C’est au niveau

du bon plaisir de la radio.

Remarque : la « jeune fille » de Laurent, c’est la jeune fille de

Sagan. Personnage qui existe. Tous les personnages existent. Sagan

elle-même, et la petite Malraux 2, etc…

Mais, généralisé ainsi, c’est un personnage littéraire. Il n’y a guère,

à toute époque, que des personnages littéraires ; que l’on se passe.

Je suis persuadé, pour ma part, que la fille qui couche avec tout le

monde, c’est l’exception. Elle existait jadis. Je pense que la

proportion n’a pas beaucoup changé. Il y a une peur, une pudeur

animale qui tient bon, pour la majorité.

Nous sommes dans une ère littéraire des plus médiocres (voir

Sagan). Inculte comme il n’y en eut jamais. Dans des hôtels à 6 mille

francs par jour, la plupart des gens ne savent pas manger et se tenir à

table. C’est une ère de transition. Le monde se repose.

 

1. Françoise Sagan, Dans un mois, dans un an, Éd. Julliard, 1957.

2. Florence Malraux.

 

238 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Digne, 7 septembre 1957

 

Cher ami,

 

L’Ermitage Napoléon est resté bien. Je n’y étais pas venu depuis

1928. Napoléon a dû être un grand hôtelier ; il a donné son nom, sur

cette route — y compris la route — à quantité de relais. Relais entre

la dictature et la monarchie héréditaire. J’ai voulu goûter de la tarte

aux framboises. Une bonne pâte (brisée) de tarte, c’est bien ; les

framboises, mieux ; ensemble, elles coexistent sans se mêler ; or, la

cuisine, ce n’est pas la coexistence, c’est l’amour (des semblables, ou

des contraires).

Vous dites que St. Hecquet est indulgent pour Sagan ; vous êtes

bien bon : c’est un éreintement absolu. Plein d’allure, comme tout ce

que la méchanceté lui dicte, à celui-là, ce tondu 1.

Après demain, chapelle Cocteau.

Je suis plein d’estime pour le Ciel, qui vous mit sur ma route.

 

PM.

 

1. Stephen Hecquet s’était engagé dans les chantiers de la jeunesse avant de devenir chef adjoint du cabinet du préfet de Versailles jusqu’à la Libération.

 

239 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

La Frette, 8 septembre 1957

Cher ami,

 

Je vous l’ai dit, je crois que je vais partir pour Chardonne (10

jours) vers la fin de la semaine, afin de corriger, par l’air de la

montagne, ce que la mer a de nocif — peut-être — pour moi. Je serai

chez Pelot. Il s’agit d’emphysème très léger. J’aimerais voir un

médecin à Lausanne. En Suisse on connaît bien la question

« climat », ignorée en France. Si vous pouvez m’indiquer un médecin

à Lausanne, n’y manquez pas, je vous prie. Sinon, je le demanderai à

Mermoud.

N.R.F. 1 Vos pages sur Larbaud font penser à un vitrail brillant dans

une sombre église. Très belles pages de Perse 2. Quand on a cette belle

prose pourquoi écrire des vers ? C’est ma première rencontre avec

Perse. Cocteau 3 4 , insignifiant. Notre Nimier se distingue toujours.

J’aime bien Mandiargues 5 6 . D’Ormesson est intelligent.

Vos pages, dans La N.R.F., faites pour la circonstance, sont d’un

certain Morand (le virtuose). Sur le même sujet, votre texte dans 7 Arts

(et le fragment de lettre) sont d’un autre Morand. Mieux vaut deux Morand qu’un seul. On peut d’ailleurs les ramener au même. Ce sera

ma tâche, si je vis encore trois ans.

Ce que je veux dire vous échappe peut-être. Cela me concerne

uniquement.

Claude Roy. J’ai eu quelque temps un faible pour lui, parce qu’il

écrit quelquefois, avec un tour charmant ; parce qu’il est (d’homme à

homme) un délicieux flatteur (genre Cocteau) qui veut être aimé.

C’est fini. Je le méprise. Il ment (sa prétendue doctrine) et sait qu’il

ment. On pouvait admettre Blum et Jaurès (sincères) et discuter avec

eux. Un « écrivain » qui est communiste, n’est pas supportable. Et

puis il y a une flatterie à l’égard des pauvres, malheureux (depuis le

corbillard des pauvres de Hugo), qui me dégoûte, chez les écrivains.

Flatter les grands, c’est moins hypocrite. Mauriac rêve à l’enterrement

de B. Constant.

Académie. Laissez-vous porter à l’Académie, si cela se fait tout seul

et facilement, par de bons amis. Si cela arrive, vous expédierez la

chose, selon vos habitudes. Et vous n’y penserez plus. Cocteau vous

recevra. Jolie rencontre. Et vous n’y mettrez plus les pieds. Rien ne

sera changé dans votre vie. Comptez sur mon silence et abstention

complète. Je n’ai pas d’opinion.

L’Express (journal répugnant) ne veut pas lâcher notre entretien,

mais demande jusqu’à la fin de l’année pour choisir le moment. Je ne

saurai jamais le fin mot de l’affaire.

Je ne connais encore, du roman de Nourissier, que la notice de

l’éditeur. C’est un roman sur la jalousie.

Sur la jalousie, après Proust !

La jalousie (psychologie), l’amour conjugal, assez ! assez !

 

Votre

J.

1. Paul Morand, « Une suite à la lettre de Lisbonne », La Nouvelle Revue française, 1er septembre 1957, p. 518-521.

2. Saint-John Perse, « Valery Larbaud ou l’honneur littéraire », ibid., p. 387-400.

3. Jean Cocteau, « Un agent secret des lettres », ibid., p. 402.

4. Roger Nimier, « Notes sur le style de Valery Larbaud », ibid., p. 485-489.

5. André Pieyre de Mandiargues, « Dans un certain miroir », ibid., p. 505-510.

6. Jean d’Ormesson, « Valery Larbaud ou le voyageur immobile », ibid., p. 511-517.

7. Paul Morand, « Valery Larbaud, un paradis perdu », Arts, 13 février 1957, p. 1.

 

240 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

La Frette, jeudi. 7 heures [12 septembre 1957]

J’attends le taxi. Ce soir Chardonne.

J’ai deux mots à vous dire.

D’abord, le premier tirage de Fin de siècle est à peu près épuisé. Je

dis à peu près : c’est-à-dire qu’il y a des retours et que l’on fournit les

libraires avec ces retours.

Deuxièmement : je ne suis pas responsable des échos. Je ne dis

rien à personne. Hier dans Carrefour deux lignes : « Si Morand se

présente il sera élu. »

Hier soir long et pressant téléphone de Parinaud. Il avait

téléphoné à Rostand (il doit préparer quelque chose sur l’Académie,

Parinaud). Rostand lui a répondu : « Je me présente au fauteuil

d’Herriot. Je n’en bouge pas. J’ai lu ses œuvres ; cela me suffit. Je ne

recommencerai pas à lire les œuvres d’un autre. »

Parinaud me dit : « Vous savez tout, dites-moi tout. » Situation

embarrassante. Je réponds : « Je ne sais rien, ou je ne dirai rien. »

Cependant il obtient de moi ce renseignement : « Morand a

beaucoup d’amis qui le poussent vers l’Académie. Je ne peux vous

dire lesquels. Je ne connais, à l’Académie, personne qui s’y oppose. J’ignore s’il se présentera. Je pense que s’il se présente il sera élu.

C’est ce que dit Carrefour. »

 

Votre

J.

 

241 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

Mercredi, 18 septembre 1957

 

Cher ami,

 

Question lettres. D’abord, je ne vois pas (quand on publiera vos

lettres) les miennes, mêlées aux vôtres. La réponse à vos lettres n’est

pas nécessaire. Les lettres, les miennes et les vôtres, ne se répondent

pas exactement ; ce n’est pas un dialogue, comme aurait dit du Bos.

Ces lettres, j’entends les vôtres, doivent se suivre, je crois, sans

interruption, sans ce corps étranger qui viendrait rompre l’unité, le

ton de vos lettres. Vos lettres peuvent paraître de votre vivant (il me

semble) en supprimant trois lignes sur Fabre-Luce. Ce serait un beau

livre ; et bien curieux. Il vaut mieux s’amuser sur terre. Ce serait très

amusant. Une fois à l’Académie, on peut se moquer du monde. Le

plus simple serait, à un moment donné, que je vous rende tout le

paquet.

Les miennes, je n’y tiens pas. Il y en a trop. Elles ne sont possibles

qu’après ma mort. J’ai 50 ans de correspondance avec Fauconnier,

30 ans avec Arland, un gros paquet avec Nimier (sans compter les

lettres Stock). Je laisserai autant de lettres que Juliette Drouet. La

« postérité » se débrouillera là-dedans. Et il y a le tout venant.

Mais votre correspondance à moi forme un bloc. Il faut le donner

intact, assez vite, dans sa fraîcheur savoureuse, sans y mêler de

Chardonne. Du moins, c’est mon sentiment.

Virginité. Cette vierge un peu pédante, avec ses yeux humides, et

qui a une belle chair, ne dit pas que la jeunesse couche autour d’elle ;

elle dit : vous, les vieux messieurs, et romanciers, et Sagan, etc…, vous

dites que la jeunesse couche et que cela n’a pas d’importance, est-ce

vrai ? Je lui ai dit : ce n’est pas vrai. S’ils le disent, ils n’en savent rien.

C’est une mode littéraire, voilà tout. Réponse : je m’en doutais un

peu !

Les prix. Je ne suis pas sûr que les prix soient moindres en Suisse ;

la Suisse moins coûteuse que la France. Mon dîner hier soir (jambon,

une salade, un verre de bière, une tranche de gruyère, qui n’était pas,

à vrai dire, à la mesure humaine) 800 francs. C’est ce que j’aurais

payé à Paris.

Le médecin de Lausanne : 5 000 francs. Ce que j’aurais payé à

Paris.

 

Votre

J.

 

242 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Madrid, 29/30 septembre 1957

 

Cher ami,

 

Mon stylo coule, c’est l’été, tout fond, je mets ma chemise à sécher

à la fenêtre, pendant cette lettre. Les journées à Paris se sont succédé

comme les balles dans le canon d’un pistolet automatique, tirées par une maîtresse jalouse. Je me surpasse : j’ai ramené Hélène de la gare

vendredi, dîné avec elle, laissé entre les mains de Lacretelle 1 ma lettre

d’éventuelle candidature, dormi dans le train jusqu’à Bordeaux où, à

7 heures du matin, m’attendait la vieille Chevrolet de

Mme Courvoisier 2, emmitouflée par crainte de la grippe asiatique et

si ahurie de mon rythme de vie qu’elle se croyait encore en Suisse et

qu’elle demanda au pharmacien de Biarritz : « Quelle est la

température du lac ? », tandis que je la sollicitais de se baigner à

Hendaye, au lieu de déjeuner. Le pied sur le champignon, je traverse

l’Espagne sous un ciel d’été, sous des étoiles nettoyées au blanc

d’Espagne, et j’arrive hier soir pour dîner à Madrid après 14 heures

de voiture. Aujourd’hui un repos qui vous vaut cette lettre. Demain,

en 8 heures, je suis à Séville, après être passé chez le Señor Diaz, qui

est le meilleur bottier de Madrid, et qui me chausse depuis 1918. (J’ai

encore une ou deux paires de cette époque. Des chaussures de

40 ans, c’est rare. Je vous les montrerai, des chefs d’œuvre.) Joie de

retrouver ce paysage castillan, à routes vides qui vont vers le Pérou,

ces défilés où les courriers de Napoléon étaient engagés, Salvatiena

près de l’Ebre, où vers Pampelune s’enfuit le roi Joseph, les pentes de

Somosierra où chargèrent les Polonais, ces horizons ondulés, déjà le

Maroc, ce paysage cantabrique au relief tordu, sublime à voir d’avion

(en Europe, avec le survol de la Corse, c’est ce qu’il y a de plus beau),

bref j’ai relu hier, géographiquement, la fin du Flagellant.

Vous ne pouvez deviner ce que l’Espagne fut pour moi, chaque

année, de 1947 à 1951, quel réconfort de ne plus être obligé de parler

à voix basse, de ne plus être maudit, de voir se rouvrir les routes du

monde, fermées depuis 3 ou 4 ans… Hier, dès la frontière passée, je

ne pensais plus aux visites, aux coups fourrés, à tout ce jeu de boules

où il s’agit, non seulement d’approcher du cochonnet, mais

d’expédier les adversaires aux 4 coins du boulodrome. Je déteste m’humilier, demander, voir faussés de très anciens rapports d’amitié,

pour cette satanée affaire ! Des journées bleues, des vieilles murailles

cuites au soleil, des mules noires passant sur un crépi blanc, suivies

d’une poussière rouge, c’est le bonheur. C’est le moment où la

perdrix rouge a encore la patte simple, où le melon d’eau, ce ballon

de rugby du soleil, n’a pas encore l’odeur de moisi qu’il aura vers

décembre, mais coule en miel vert, où on reçoit, comme un coup de

bâton sur la tête, au marché, l’odeur de la tubéreuse. Bref, les

dernières belles années d’une vie trop longue ; à respecter, il n’y en

aura plus guère.

 

Votre

PM.

 

1. Jacques de Lacretelle (1888-1985), romancier, élu à l’Académie française le 12 novembre 1936.

2. Édith Courvoisier.

 

243 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Tanger, 3 octobre 1957

 

Cher ami,

 

J’ai trouvé un Tanger un peu vide, mais rasséréné par sa nouvelle

charte, octroyée par un souverain intelligent, et qui, pendant sa

récente visite ici, a été acclamé par Marocains et Européens. Tanger

sera la résidence d’été de la Cour. Il y a dans les ports un vieil esprit

d’échange, de tolérance et de compromis, qui leur donne leur

caractère (dans la mesure où il en enlève à ses habitants). Les droits

de douane sont passés de 12 à 30 %, mais ce n’est pas intolérable. Le port reste cher et le trafic prend plutôt Ceuta pour base ; Tanger n’a

que l’avantage d’être le terminus. Tanger-Fes, mais comme l’arrière-

pays est assez vide, c’est peu de chose. J’ai retrouvé ici une dame qui

querellait, hier, son mari ; pour dire quelque chose, j’approuvai dans

le sens de l’époux ; elle eut ce mot : « Je n’aime pas qu’on donne

raison à mon mari. »

J’avais, en face de Cadix, un coin favori, derrière le Trocadéro,

une baie d’eau limpide, le plein océan, peu de profondeur, d’où

température de l’eau presque tiède, un parador (auberge d’État)

parfait sur la route de Jerez à Algésiras ; rougets, soles, et, au litre, de

ce vin de sable qu’on donne ailleurs comme apéritif sous le nom de

Sherry ou Xérès. Hélas, c’est devenu une pension pour base

américaine, avec des amiraux en veston, pour ménager les

susceptibilités andalouses et l’embouchure du pipe-line qui apporte

de l’essence jusqu’à Saragosse, à l’abri des Pyrénées ; les eaux sont

Continuer : partie 8 sur 10