Correspondance

Jacques Chardonne Paul Morand · Chapitre 9 sur 17 · partie 10/10

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Correspondance

1957. Lettres 109 à 282

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

5. Éd. Gallimard, 1957.

6. Yves Régnier, Le Royaume de Bénou, Éd. Grasset, 1957.

 

266 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

8 novembre 1957

 

Cher ami,

 

Vous m’avez demandé quelle est l’œuvre principale des

académiciens. Je ne vous répondrai pas tout de suite. J’ai besoin de

Nimier. La question est difficile.

Permettez-moi de vous demander un renseignement à mon tour.

Ma sœur 1, qui était pas mal plus âgée que moi, me donnait de ces

détails. Cela se passe aux environs de 1890. Une maison de campagne

près de Limoges. Quelle sorte de châle (élégant, mais de couleur

sombre) enveloppe, près du feu du salon, la dame frileuse ? Quel vêtement porte le mari, le « gentleman-farmer », américain, pour

aller de la maison sur ses terres ?

Tolstoï était aussi minutieux que vous, aussi exact, sur ces détails ;

il en était aussi curieux. Il a renoncé, après un an de recherches, à

écrire un roman sur Pierre le Grand, parce qu’il ne parvenait pas à se

représenter assez exactement l’époque.

Je ne crois pas qu’il y ait de grands romanciers (ou écrivains) sans

ce souci fondamental de l’exact, sans un « naturaliste » à la base.

L’étrange, c’est le mélange de ce don, de ce souci (passion du

vrai) avec un fou. Je m’étonne que la vie de Tolstoï (toute son épopée

morale) n’ait pas guéri à jamais les apôtres humanitaires et mystiques.

Sagesse de l’Église : elle enferme ces gens-là dans les couvents.

Un détail dramatique : peu avant sa mort, Tolstoï a reçu une lettre

(on croit qu’elle est de Trotski 2) : « Tu t’es trompé Tolstoï. On ne

résoud rien par l’amour. Tu vas mourir ; apprends que l’on va tuer

beaucoup de monde ; les pères et leurs fils. Après on verra. »

Le Spoutnik 2 3 me laisse froid. Plus rien ne peut nous étonner.

Beau résultat, qui fut notre lot sur terre. Je trouve la Radio bien plus

étonnante. À ce propos, j’ai entendu hier soir ma voix vibrante (trop

vibrante, cela tient à l’improvisation) à Lausanne. J’ai sursauté quand

j’ai entendu votre nom. Ce que j’ai dit, c’est net. Mais il y avait aussi

Montherlant.

Demain, samedi, déjeuner chez Calvet avec les deux Kléber

Haedens.

Dernière heure : téléphone Martin du Gard : le maréchal J 4. sera

heureux de vous voir à l’Académie et serait heureux de vous y

recevoir (j’aimerais mieux un discours de Cocteau).

Ceux qui se présentent à votre fauteuil sont naturellement assurés

d’avoir une ou deux voix. Comme dit Millau, vous n’êtes pas à une voix près. Mondor est obligé de donner sa voix à l’un d’eux, qui est

paraît-il son frère (frère de lait, je pense).

 

Votre

J.

 

P.-S. Dernière minute.

Votre lettre du 4. Ce n’est pas moi qui vous ai envoyé Saisons (un

bon Frank sur Robbe-Grillet). Il me semble que vous habitez la lune

(je ne sais pourquoi on s’est tant intéressé à la lune). Mais la vôtre, ces

débris de choix, n’en laissez rien perdre. Keyserling se flattait d’avoir

vu disparaître quatre aristocraties. Vous êtes dans la dernière. Et un

bel automne (pas nous). Muller ne fera jamais rien qu’il croira

fâcheux pour vous (même par « métier »). Mais ils parlent entre eux.

Nous parlons tous. C’est toujours un autre qui fait l’écho. D’ailleurs,

je pense que c’est fini. Camille garde ses cuivres, mais avec humeur ;

elle les a achetées au plus haut. Votre lettre est un monde. En somme,

ce qui a gâté la littérature, c’est qu’on a toujours écrit pour « un

public ».

 

1. Germaine Boutelleau (1876-1956), épouse de Jacques Delamain.

2. Léon Trotski (1879-1940), avait publié un article intitulé « Tolstoï » dans la revue allemande Neue Zeit du 15 septembre 1908.

3. Le satellite Spoutnik 2, lancé le 3 novembre 1957 par les Russes, avait à son bord la chienne Laïka, premier être vivant envoyé dans l’espace.

4. Alphonse Juin.

 

267 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Hôtel Palacio dos Seteais

10 novembre 1957

Cher ami,

 

Merci de votre lettre du 5, reçue aujourd’hui. Jamais on n’a vu ici

un froid pareil à cette époque. Voilà dix jours de vent, tempête nord

noroît. Je devais aller à la foire aux chevaux, lundi, près de Villa

Franca de Xeira, on l’a décommandée. Je pourrais me consoler avec

du porto, mais les Portugais n’en boivent pas, ils le vendent aux

Anglais, qui ne boivent d’ailleurs plus que de la bière, car le whisky est

trop cher ; ils le vendent, le whisky, aux Français qui lisent Sagan, et le

nomment Scotch. Je me réjouissais, hélas, d’aller dîner à un des deux

estalagens de Villa Franca, grand centre de la Camargue portugaise, le

Gado Bravo, dans une salle à manger pleine de trophées ; c’est le seul

hôtel du monde qui ait son corral à tours ; à la sortie de Séville, il y a

bien le restaurant L’Antiquera, mais un hôtel avec corrida dans les

chambres me paraît le comble de l’élégance. Je vous plains et vous

considère comme des gens de rien, avec vos manœuvres algériens à

300 F de l’heure ; songez, si cela peut consoler Camille, que nous

sommes ici 6 résidents à l’hôtel et que nous avons 30 domestiques à

notre service. Bénis soient les pays à main d’œuvre abondante. Je puis

être également lyrique sur les jambons fumés de Chaves et de

Melgaço, auprès desquels notre fumé morvandiau est du carton.

Lyrique aussi sur Sintra ; il y a quelque chose de vénéneux, de

décadent et de pourri dans mon royaume de Sintra qui va m’inciter à

écrire quelques pages sur le pays. Je regrette de n’avoir pu aller dans

le nord ; le colosse de Pedralva, à Citania de Briteiros (âge de fer,

3 000 ans av. J.-C.) me semble digne des monstres italiens de P. de

Mandiargues. Et aussi tous les cochons de l’art ibérique dont le Porca

de Muca. Les avez-vous vus ? Ce sera pour une autre fois en admettant

qu’il y en ait une.

Les progrès russes vont peut-être nous livrer bientôt à eux sans

combat ? Nous n’avons eu qu’un discours, hier, à Washington ; ce n’était pas la peine de nous gratifier d’un général ; pour les discours,

un civil suffisait.

J’ai déjeuné aujourd’hui chez un noble irlandais, le comte Kelly,

charmant Socrate à barbiche blanche qui ressemble à Erik Satie ; je

l’ai connu ministre d’Irlande à Vichy ; il a fini ministre ici, pris sa

retraite et il vend naturellement de grands crus et cognacs français à

ses anciens collègues ; un érudit bizarre, avec des chambres pleines de

tout ce qui concerne la colonne Vendôme, dont des daguerréotypes

représentant Courbet sur les ruines, place Vendôme.

La radio m’apprend à l’instant la mort de Rouché 1. C’était un ami

de mon père et mon premier bal, à 18 ans, vers 1906, fut chez lui, rue

d’Offremont. De 1920 à 1945, la loge de Rouché, la petite baignoire

d’avant-scène à gauche, a été notre club à tous ; on y était toujours

bienvenus ; entre les Cocteau, les G., les poètes, les peintres, on était

toujours sûr d’y trouver des amis ; et puis les beautés d’alors,

Darsonval 2 3 4 5 , Chauviré , Lorcia , Schwartz, Daydé, Spessivtseva, etc…

Pendant la guerre, j’ai souvent déjeuné avec Rouché, ou chez lui, ou

chez Lorcia ; il avait une vitalité, une mémoire, une force

prodigieuses à 75 ans passés, et infatigable, et il tenait sa bouteille de

champagne comme personne ; nous avons eu un moment les mêmes

amours, mais tout se passa de la façon la plus harmonieuse, c’était

vers 1925 !

Votre lettre m’a beaucoup amusé, sur Millau. Non, Mme S. est

autre chose qu’une Gould ; et vous, diable, que Paulhan ! Je regrette

de ne pas être à Lausanne pour voir Dominique Aury ; j’ai bien du

remords de ne pas lui avoir écrit au moment de son accident.

Comment peut-elle vivre dans ce panier de crabes ? On ne peut

pourtant pas manger du crabe tous les jours ! (Lire dans Le Degré zéro

de l’écriture, de R. Barthes, le passage où il explique que chaque revue

a son style.) Bien sûr, vous devez avoir raison, personne ne sait rien, personne ne lit rien, mais comment se fait-il qu’à Paris tout le monde

ait tout vu et tout lu, sans jamais faire autre chose que de téléphoner ?

Je ne sais ce que vous pensez du cognac de porto, Borges ou

Constantino ? Je l’aime beaucoup. C’est très supérieur, comme je

crois vous l’avoir dit, à tout ce que Domenc et autre, à Jerez, jettent

sur le marché. Cela n’approche pas de la finesse éthérée du

Delamain, mais enfin, cela n’est pas vilain du tout. Je vois, par votre

lettre, que vous avez dépensé des fortunes, en un jour ! J’aimerais

tellement avoir à offrir un grand jambon et des saucisses tous les

dimanches, pour la jeunesse littéraire, en rentrant à Paris. Mais vous

ne viendrez pas, vous ne pouvez pas repartir dans la nuit d’hiver pour

La Frette, et cela suffit à me décourager. Ne pouvez-vous vous faire un

lit de camp, chez Stock ? Comme tout est difficile chez nous.

J’espère que vous n’avez pas eu le temps de faire à Henry Muller

part de mes réflexions, maintenant que je sais que le malencontreux

article de Carrefour fut de Millau ou, du moins reproduit par lui, à ce

qu’il m’avoue, sans que j’arrive à comprendre où le papier avait paru

précédemment. Fut-ce dans Paris-Presse  ? D’ailleurs personne n’y

pense plus, comme vous dites ; on est passé à autre chose. J’ai

néanmoins envoyé à M.M. du Gard un petit mot pour le remercier de

sa démarche.

J’espère que je serai du 3e déjeuner chez Véfour ; je compte

arriver aux environs du 6 décembre. Tous les amis m’écrivent que

cela suffira.

Je déjeune demain matin chez les Guy de Maillé (cousin du duc)

installés ici depuis 10 ans, après y être venus 3 semaines ; je dois y

retrouver Makinsky, un prince russe possessionné, avec titre de Khan,

jadis, et dont le khanat se trouvait aux limites de la Tartarie (j’ai été

lié jadis avec un autre Khan, le petit prince de Khokand, près de

Samarcande, chassé par les Russes ; il habitait Paris) ; il vend le coca-cola dans tout le Moyen-Orient, sur qui il est renseigné comme

personne, et est devenu yankee. C’était une illustration du salon de

ma belle-mère ; rencontré aussi des Anglais fixés ici, les Watson ; or

Watson and Yule étaient les associés d’une firme anglaise de Galati,

exportatrice par la mer Noire du blé roumain, avant la guerre. Le

frère de ma femme, Jean Chrisoveloni (personnage étonnant dont je

vous parlerai) avait épousé une des filles Yule (dont il a eu un fils,

actuellement aux travaux forcés sur le Danube, et propriétaire du

château des Mesouls, près de Montfort-L’Amaury). C’est vous dire

combien, sur le radeau portugais, les naufragés forment une seule

famille ! Pardon de ce bavardage insipide. Je voulais continuer ; la

place me manque pour passer à l’alinéa suivant. Alinea jacta est !

 

Votre

PM.

 

1. Jacques Rouché (1862-1957), metteur en scène, directeur de l’Opéra de Paris en 1914 et auteur de L’Art théâtral moderne (1910).

2. Alice Perron dite Lycette Darsonval (1912-1996), première danseuse à l’Opéra de Paris.

3. Yvette Chauviré, danseuse.

4. Suzanne Lorcia (1902-1999), première danseuse étoile de l’Opéra de Paris en 1931.

5. Olga Spessivtseva (1895-1991), danseuse russe, engagée en 1924 dans les ballets de Serge Lifar.

 

268 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

12 novembre 1957

 

Cher ami,

Cette lettre ne prendra pas l’avion ; je vais y joindre un bout de

chronique de Bernard Frank qui vous amusera ; une lettre de Muller,

de peu d’intérêt pour vous, mais où vous verrez, par un mot, que

Maurois a des attentions pour vous. Curieuse pour moi, car j’y

apprends à la fois que les Muller ont déménagé, qu’ils semblent vivre

ensemble (on ne divorce pas facilement), choses que j’ignorais.

Samedi, déjeuner chez Calvet avec les Kléber Haedens ; retrouvé

le Château d’Yquem, les belles huîtres (c’est là que Mme S. devrait

nous recevoir, plutôt que Véfour). D’ailleurs là, j’ai entendu parler

d’elle de façon curieuse. Kléber, qui ne l’a jamais vue, a, d’elle, une

connaissance indirecte profonde (il était l’ami, je crois, du frère de

son mari, avant le mariage). Ce qu’il en dit est joli, inattendu (sur la

nature de la personne), touchant, et lui ferait plaisir si elle le savait.

À quatre heures nous sommes allés nous rafraîchir chez Lipp.

Laurent déjeunait encore. Il a fait pitié à tous. Plus réduit encore, l’air

d’être retiré des cendres, les yeux fermés. Un bout d’algue desséchée.

Il ne s’intéresse plus à Arts ; à rien. Je crois qu’il s’efface.

À 6 heures, j’ai eu envie d’aller au bar de l’hôtel George V, où il y

a certain cocktail que j’apprécie ; et puis c’est un joli hôtel.

Mme Kléber m’a dit qu’elle y venait autrefois, et c’était une espèce de

luxueuse maison de passe. Bernard Frank y avait son domicile ; il

habitait dans les palaces. Étrange. Étrange, car il n’a pas le sou. Le

passé est bien mystérieux. J’ai appris aussi que Kléber avait 42 ans. Je

lui en donnais plus de 50.

J’ai dit à Kléber que j’aimerais voir Prouvost 1 et lui expliquer qu’il

aurait intérêt et honneur à consacrer une demi-page à la littérature

dans Match ; que même c’est un devoir envers la France. Kléber m’a

dit : inutile ; il ne comprendra rien à ce que vous lui direz, il ne

s’intéresse qu’au tirage. Prouvost, comme Dassault 2, c’est une espèce

d’homme que je n’ai jamais vue. Je ne connais que les braves industriels. On pouvait leur parler. Je ne comprends pas ce Prouvost,

qui gagne tant d’argent par la laine, qui a une revue, et ne s’y

intéresse que pour l’argent.

Kléber est venu, je crois, pour les Six-jours 3. Il m’a dit

qu’aujourd’hui vous ne pourriez pas écrire La Nuit des six-jours.

Coût de la journée : 23 mille. Cela ne peut plus durer.

 

À vous,

J.

 

1. Jean Prouvost (1885-1978), homme d’affaires, actionnaire majoritaire de Paris-Soir, Match, Marie-Claire, etc., et créateur du premier journal de programmes de télévision, Télé 7 jours .

2. Marcel Dassault (1892-1986), fondateur de la société Marcel Dassault Bréguet Aviation et propriétaire de la revue Jours de France.

3. Course cycliste annuelle au Vélodrome d’Hiver, qui opposait les meilleurs professionnels par équipes de deux coureurs.

 

269 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Hôtel Palacio dos Seteais

12 novembre 1957

 

Cher ami,

 

Je regrette beaucoup de ne pouvoir habiller vos personnages en

costume du temps, n’ayant, en vérité, jamais connu la province. C’est

pour moi aussi étranger que la lune (encore la lune !).

Ce soir, j’ai été goûter à Sintra dans une charmante petite maison

1790 (la plus jolie de la ville, peut-être, mais il y en a tant d’enfouies

dans le vert, et de peu accessibles, qu’on ne sait jamais). C’est chez le

vicomte de Asseca, qui a, je crois, épousé une sœur de ce duc de Palméla, qui de son castel domine Arrabida, de l’autre côté du Tage,

et dont une belle-sœur a épousé Kroupenski, ex-ministre de

Roumanie ici, lequel est un parent de ma femme (1 er mariage). C’est

une maison située en bas, à côté de L’Auberge du Renard, dont votre

tenancier n’a pas grande réputation locale ; style pompéien, avec

fenêtres ogivales Walter Scott. Tout le mobilier est empire anglais,

beaux acajous où, sur la glace sombre, patinent des argenteries

George II et III. Les plafonds et les murs sont peints a tempera, avec

des draperies blanches imitant les rideaux blancs des fenêtres. La

pièce la plus charmante est une salle à manger d’été, peinte à la

fresque, en motifs Paul et Virginie ; le plafond représente des bambous

et des treilles coloniales. Dehors, les parterres de buis taillés, avec

vasques de pierre ; les baignoires à l’antique ; en contrebas, partout

des échos d’une Angleterre qui n’existe plus que dans le souvenir de

Walpole 1 2 et de Strawberry Hill.

Je vous ai dit hier que nous étions ici 6 résidents à nous partager

30 domestiques. Aujourd’hui, les autres sont partis, Hélène a un

rhume au lit, et je suis seul ; je vais bientôt égaler les fastes de

Beckford, qui avait un domestique composé de 87 serviteurs, dont

plusieurs se consacraient au service de ses singes, guenons et macacos.

L’été de la Saint-Martin est arrivé, le vent du nord a tourné au sud ;

j’ai repris ce matin un bain de mer, jusqu’à la ceinture, à cause d’un

mal de gorge ; l’eau n’est plus chaude, mais courir nu sur la plage de

sable dur, en évitant le coupant des moules et des couteaux, est divin.

J’étais sûr que le chirurgien mallarméen 3 ne serait pas pour moi ;

ne pas confondre la fidélité de Médor avec Mondor et son infidélité ;

je suis détesté des boiteux, et des gens qui ont son nez, ce nez faux du

docteur bergamasque : nez 4 qui, hélas, n’est pas un faux nez. L’autre

toubib 5, non plus, ne sera pas pour moi, celui qui n’est qu’un

politicien qui fait, de surcroît, de la littérature. Il dit l’aimer, mais, en ma personne, il lui tourne le dos. Il est vrai que la littérature le lui

rend bien.

« Votre lettre est un monde », m’écrivez-vous, ce qui est très

Balzac. Hélas, rien de pareil ; tout cela est la poussière d’une vie qui

tombe en poussière, et n’a d’autre mérite que d’être tiré en un seul

exemplaire.

Personne ici ne peut me retrouver un palais qui, à Lisbonne, jadis,

m’avait fort impressionné ; le plafond de la salle à manger était fait de

stucs dans lesquels étaient gâchés tous les plats et assiettes d’un

service de la Compagnie des Indes, brisés, en mille morceaux ; il

paraît que c’était la coutume du temps : quand le roi vous avait fait

l’honneur de venir dîner chez vous, on brisait la vaisselle dans

laquelle il avait mangé, pour que personne n’aille, à son tour, y dîner,

et ainsi profaner ce qui avait été sanctifié.

La gérante française de l’hôtel, qui remonte, à Lisbonne, un autre

hôtel, le Tivoli, est venue me faire ses doléances : l’avion a transformé

l’hôtellerie ; d’un côté, afflux de voyageurs, mais d’un autre, comme

ils tombent du ciel à toute heure, nécessité d’avoir un roulement

continu de 3 équipes de personnel, à 8 heures chacune, ce qui, vu les

lois sociales, rend impossible une rétribution normale du capital. Il

n’y a plus de nuit dans l’hôtellerie. Ajoutez à cela, ce dont se plaint

aussi l’hôtellerie suisse, l’extrême mobilité du client ; à Montana, on

m’expliquait, l’autre hiver, que lorsqu’il y a 2 jours de pluie ou de

mauvais temps, les touristes pressés, et qui n’ont que 8 ou 10 jours de

congés, déménagent en une heure et s’en vont coucher à Nice ; avec

leur auto à chaînes, rien ne les arrête.

Comme quintessence N.R.F. (voir ma première lettre), je vous

recommande, dans le dernier numéro, l’article du jeune musicien

Boulez 6 sur la musique dodécaphonique : c’est du Molière.

Je repense à l’habillement de vos personnages, par quoi débutait

ma lettre. Ma mère avait des plaids d’Old England, noirs, beiges, assez

légers (pas le 7 steamer rug qu’on emportait en voyage) à franges ; ma

grand-mère conservait son 8 shâwl de cachemire, qu’elle avait dans son

trousseau depuis 1860. En 1890, les messieurs commençaient à porter,

à la chasse, la culotte courte, très serrée et la norfolk jacket, de même

étoffe, à plis verticaux et casque de même étoffe, à deux visières

Phileas Phogg, une devant, une derrière (qui reviennent à la mode

depuis 2 ans). Pour plus amples renseignements voir Guérin, à la

bibliothèque des Arts décoratifs, pavillon de Marsan (magasin des

modes, etc…) où on a la documentation beaucoup plus rapidement

qu’à la Nationale. C’est là que j’ai habillé mes personnages d’Isabeau

de Bavière (que Stock, je le voudrais beaucoup, une fois où il sera en

fonds, me fera peut-être un jour le plaisir de rééditer sans se ruiner,

d’autant plus que je lui donnerai le livre sans droits d’auteur).

J’ai beaucoup admiré la profondeur de pensée de Maurice

Chevalier 9 dans le dernier numéro de La Revue de Paris. Il est un

lecteur de la N.N.R.F., dit-il. « Quand un vieux con rencontre un autre

vieux con… » Hélène, qui lit dans ce numéro les articles de

M. Judrin, me dit que, ce mois-ci, il s’est surpassé.

J’ai mangé pour la première fois du cochon de lait froid ; je

n’aime pas les nouveaux-nés chauds, moins encore refroidis.

Je vous recommande l’interview de Paul Reynaud 10 dans Les

Nouvelles littéraires : « Le livre auquel j’attache le plus d’importance,

c’est mon 11 Au cœur de la mêlée, car il y a des leçons à tirer de cette

tragique histoire. »

Avez-vous vu quel immense tas de matériel stratégique les Russes

entassent en Syrie du nord ? Nous préparent-ils une seconde Corée ?

Trois bateaux par jour débarquent à Latakieh. Quand je me suis baigné dans le port, vers 1932, il y avait 2 barques de pêche à

Latakieh…

 

[lettre non signée]

 

1. Horace Walpole (1717-1797), historien, critique d’art et écrivain anglais.

2. Village, près de Twickenham, dans lequel Horace Walpole avait acheté une maison de campagne en 1747, après avoir quitté le Parlement.

3. Henri Mondor.

4. À la place de ce mot, Paul Morand avait dessiné un nez.

5. Louis Pasteur Vallery-Radot.

6 er . Pierre Boulez, « Aléa », La Nouvelle Revue française , 1 novembre 1957, p. 839-857.

7. Plaid pour les genoux.

8. Châle.

9. Maurice Chevalier, « Raisons et chansons », La Revue de Paris, novembre 1957, p. 94-102.

10. Edith Mora, « Politique et littérature », Les Nouvelles littéraires, 7 novembre 1957, p. 1-6.

11. Éd. Flammarion, 1951.

 

270 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

14 novembre 1957

 

Cher ami,

 

À Paris, on a l’air d’avoir tout lu, et on n’a rien lu. Je vous connais,

et je peux croire à la fantasmagorie de vos lettres (ce que vous lisez, ce

que vous faites) mais je ne puis faire entrer tout cela dans les jours et

même les nuits des mortels. De toute façon, vous aurez parlé du

Portugal magnifiquement ; mais quelques pages, en supplément,

écrites pour La Revue de Paris par exemple, viendraient à propos. Je

dis La Revue de Paris parce que les académiciens lisent cette revue. Et

ceci me fait penser aux académiciens qui n’ont pas reçu Fin de siècle ; ceux qui ne sont pas écrivains (Maréchal, Prince, Principicules), si

vous trouviez l’occasion de leur faire adresser le volume par Stock, un

prétexte, cela ne serait pas superflu, je crois. Je m’occupe de faire la

liste des principaux ouvrages des académiciens mineurs. Cela

demande un peu de temps. Je sais que vous êtes toujours exact dans

les politesses ; et sans doute, vous n’aurez pas manqué, puisque vous

aimez le roman de Blanzat 1 (je ne l’ai pas lu ; Camille l’aime

beaucoup ; Mauriac en raffole) d’écrire un mot à Blanzat, vous

souvenant de l’article de Blanzat, sur Fin de siècle, dans Le Figaro. Le

roman du jour, dont on parle, c’est La Modification, de Butor. Curieux,

je crois. À lire, sûrement (Éditions de Minuit).

Le déjeuner Véfour a été remis ; cause de grippe. Hier je suis allé

voir Nimier (au bar voisin de son bureau). Laurent est apparu ; il m’a

paru plus réveillé. On a parlé d’Arts. Laurent s’y intéresse encore.

Dans Arts de cette semaine (où Nimier vous emporte dans ses

bagages) on sent l’influence Hachette (austérité). Laurent voudrait

changer les critiques d’Arts. Lui et Nimier pensaient à y mettre Frank.

Je ne suis pas de cet avis. Il se perdrait dans une critique

hebdomadaire. Il n’est pas fait pour ça. Il est fait pour dévorer un

auteur, de loin en loin, et puis dormir, comme le boa.

J’ai beaucoup souffert des fenêtres à guillotine. Nous les avons fait

remplacer par des vitrages fixes, ou des fenêtres vieux modèles ; reste

la question des contrevents. Je ne connais pas le cognac dont vous

parlez. Mais j’ai appris par vos lettres que je ne connaissais rien du

vrai Portugal. Désormais, je veux vous lire et rester chez moi.

En passant voir Nimier, vu un moment Dutourd. Il est à demi

intelligent. Mieux vaudrait ne pas l’être du tout ; on n’attendrait rien.

Le temps ici : un gris constant. Cela n’est pas déplaisant. On n’attend

rien d’autre.

J’ai beaucoup de succès en répétant le mot de la vieille dame,

autrefois belle, qui a été fidèle parce qu’elle avait trop de

domestiques.

 

À vous,

J.

 

P.-S. 16 novembre. Votre mot du 13. Je regrette la lettre censurée.

Si elle est conservée, ce n’est pas grave. Sûrement votre femme a

raison. Chez Véfour, je parle librement. Cela fait partie des statuts.

Mais Véfour, avec les grippes, se fait rare. Comme surréaliste (à

propos de Mandiargues) il n’y a pas mieux que vous. C’est le lot des

vrais « réalistes ».

 

1. Jean Blanzat, La Gartempe, Éd. Gallimard, 1957.

 

271 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Hôtel Palacio dos Seteais

17 novembre 1957

Cher ami,

 

Je ne vous ai pas écrit, ces jours-ci, car Hélène a eu un peu mal

aux reins et je me suis occupé d’elle. La tempête (15 jours) a enfin

fait place à l’été. Bain, ce matin. Hier, j’allai à une vente, dans une

ravissante maison de Lisbonne, jadis à la campagne, aujourd’hui en

ville, au Campo Grande, vers l’aéroport, le Palacio Juanino. C’est si

touchant ce calme des champs, cette retraite agreste derrière de hauts

murs et des rideaux d’arbres, qui font qu’on ne se doute pas qu’à 30

mètres passent autos, camions et trains. Je ne m’en lasse jamais ; on franchit 1757-1957 en quelques secondes ; enfant, je rêvais de

posséder un pâté de maisons, à Paris, où j’aurais gardé toutes les

façades intactes, et où j’aurais fait pousser une forêt invisible, à

l’intérieur. C’est l’ambassade du Brésil qui va acheter le palais, mais

en attendant on vend tout le contenu. Les pièces sont revêtues à mi-

hauteur de ces azulejos blancs et bleus qui s’incrustent dans le mur,

non pas sur une ligne droite, mais avec volutes et personnages

découpés, en saillie, comme dans un album. Et au-dessus, tout le reste

du mur en damas groseille ou beige. Dans la salle à manger une

longue table de jacaranda, ce bois noir brésilien incorruptible, avec

un service complet de la Compagnie des Indes, y compris les pièces

de forme, d’un bel émail bleu verdâtre, très crémeux, aux armes.

Autour, les chaises portugaises, 24, à gros clous de cuivre et les cuirs

noirs anciens historiés et gaufrés. Dans cette sombre pièce du rez-de-

chaussée, ouvrant sur un grand parterre de buis taillés, les clous de

métal, énormes, étincelaient ; c’était splendide. Ces parterres

portugais ne sont pas maigrichons comme nos buis, qui ont toujours

l’air sec des buis bénis, en travers des christs, ils sont de vraies formes

massives, dans lesquelles on aurait pratiqué des trous ; jamais on ne

voit la terre ; il en sort des cubes, des boules, des coupoles, des aigles,

des paons, mais toujours en buis ; quelle richesse de matière ! Le

palais était complet, avec ses écuries, sa cuisine, sa chapelle, les

offices, et cette petite salle à manger n˚ 2 que les Portugais ont

empruntée à l’Angleterre, la breakfast room, à côté de la dining room.

En 1925, j’achetais ici un mobilier portugais e XVIII , mais comme il

n’était pas en bois dur, le bois était rongé par les vers coloniaux, de

sorte que lorsqu’un invité un peu lourd (nous sommes en Suisse)

s’assied sur un fauteuil, celui-ci se brise et le bois tombe en poussière ;

irréparable.

La politesse des petites gens d’ici est charmante ; elle aussi vous

reporte deux siècles en arrière ; le savetier de Sintra qui me réparait

un talon, aujourd’hui, se leva quand j’entrai, son marteau à la main,

pour se rasseoir aussitôt. Lorsqu’on passe à cheval, les camions

portugais s’écartent et si le cheval est ombrageux, les conducteurs

coupent le moteur ; les Suisses aussi, d’ailleurs. En France,

généralement, les chauffeurs s’amusent à vous frôler, en mettant les

gaz. Le valet de chambre d’étage, un jeune rustaud qui arrive de son

village, vous parle au garde-à-vous, avec la plus jolie inclination du

buste que j’aie jamais vue dans une Cour. C’est très amusant, la

politesse. L’homme que j’ai connu faisant les saluts les plus étudiés

(dans la glace, certainement) et les plus parfaits, était Charles de

Chambrun ; il avait pris aux russes tsaristes (ayant vécu dix ans chez

eux) les talons joints ; à Rome, où il avait été en poste, le salut

profond, ecclésiastique ; quand il s’adressait aux dames, s’y ajoutait

une inclinaison de tête au plus bas, réfléchie, pénétrée, juste un peu

plus appuyée que nécessaire, tandis que la main, au bout du bras

tendu, corrigeait, en vous tenant à distance, ce que le plongeon du

haut du corps avait de trop respectueux. C’était magnifique. Vous

rappelez-vous que le baise-main, dans notre jeunesse, était très rare et

considéré comme exotique, militaire, russo-autrichien ? Ensuite, il a

gagné jusqu’à nos députés. La jeunesse à Gardenias qui lança le baise-

main, a fait marche arrière depuis 20 ans ; elle se contente

aujourd’hui d’esquisser le geste et de baiser l’ongle, ce qui n’est pas

moins laid. Quand j’étais jeune, à Londres, je m’amusais de l’effroi

que causait aux Anglaises le baise-main des attachés du Continent ;

une de mes amies, Lady Cunard 1, frottait de son mouchoir sa petite

main parcheminée, en disant « how indecent », quelle obscénité !

Merci pour le Bernard Frank sur Camus 2. C’est encore mieux que

ce pauvre Jacques Laurent dont vous faites un portrait navrant.

 

À

Je ne vois autour de moi qu’accidents d’avions. À lire les

statistiques, il n’y en a jamais ; or, il y a trois semaines, le vieux DC 3

du Tanger-Madrid s’écrasait dans le Guadarrama ; hier l’Aquila

Airways, le grand hydravion à 4 moteurs Southampton-Madère, que

vous connaissez bien, tombait dans l’île de Wight (43 tués). Ça donne

envie d’aller à pied, comme les pèlerins de Compostelle.

Le Journal d’Hercule était, au début, une fantaisie charmante ; 400

pages de fantaisie, c’est insoutenable ; on sent, en s’ennuyant de plus

en plus, que l’auteur s’amuse de plus en plus, et accumule les

drôleries ; c’est terrible de faire le chemin en sens inverse, auteur

contre lecteur.

 

À vous,

PM.

 

1. Nancy Cunard, qui avait vécu avec Aragon de 1926 à 1928, puis avec le pianiste de jazz Henri Crowder.

2. Bernard Frank, « Une bonne œuvre », La Nef, novembre 1957, p. 61-63.

 

272 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

23 novembre 1957

 

Cher ami,

 

J’ai reçu La Modification (Butor). Ouvert, refermé. C’est ce

« vous » qui me répugne, toutes les trois lignes. Ce « vous » est une

sottise, pour nous étonner. Je, cela a un sens. Vous, aucun ; ce n’est

personne. Sûrement un écrivain distingué. On peut le lire, si on aime

à lire pour lire. Je n’aime pas ça.

Je me demande quelle est la fonction de Nimier à la N.R.F. Il en a

plusieurs. La principale est peut-être celle d’« entraîneur », comme il

y a des « entraîneurs » ; et certes cela manquait dans cette N.R.F.

fermée. Il est toujours dehors, invitant à déjeuner tout le monde,

payant des débordements de boissons. Il faut des fonds pour mener

ce train. Les Kléber Haedens sont venus quelques jours ; il s’en est

emparé. Ils ont beaucoup bu et mangé. Dans une de ces réunions j’ai

fait la connaissance de Simonin ( 1 Touchez pas au Grisbi). C’est un

homme très comme il faut, qui parle un français pur ; charmant

d’ailleurs. On s’est rendu compte peu à peu, que le bon Kléber

Haedens a dans les 43 ans. Cela ne paraît pas d’abord. Il a l’air de

friser la soixantaine. Ce qui manque aux critiques du jour c’est ce

fond de culture que les Thibaudet 2 et autres avaient acquis autour de

la vingtaine ; et que sans doute Nimier aura.

Vous me demandiez comment je comprends les dernières lignes

du morceau de Mauriac sur Cocteau (à propos des maîtres). Ainsi, il

me semble : on peut avoir pour maître un plus jeune. Marcel Prévost

avait pour maîtres ceux-là, à la fin de sa vie. Cela n’a rien valu. Il

cherchait les leçons de la jeunesse, mais il arrivait toujours trop tard.

Jusqu’à la fin, il a vendu ses romans à 100 mille. Et puis, il est mort

d’un coup.

On pense que les deux grands prix iront à Vailland ( 3 La Loi) et à

Mégret 4. Il est certain qu’un écrivain qui a de gros tirages à la fin de

sa vie est perdu. Il est sur du sable ; et même dans le vide.

Sur La Frette, je vous l’ai dit : une voûte solide de nuages ;

toujours. Mais c’est un gris assez tendre, avec des veinures rosées ou

bleues, quelquefois ; et même peut apparaître un soleil, comme une

lune. Il ne pleut jamais. Je n’ai pas vu pleuvoir depuis 20 ans, je crois.

Le soleil et la pluie, c’étaient choses de l’enfance. Ce n’est pas une illusion : mon parapluie, qui s’est desséché dans un coin de la maison,

l’atteste.

Ce matin paraît le nouveau journal : Paris. Pour les gens qui ne

veulent pas lire, je crois. Des nouvelles et des images. Aucune

signature. Mais d’où viennent ces millions que des gens peuvent

gaspiller ?

Je suis allé à la Casa du Portugal où l’on célébrait l’île de Madère.

Une petite foule bien comprimée. Vu Thérive et Fraigneau, l’un et

l’autre sensiblement vieillis. Les rides, c’est la signature d’une vie. Les

rides de Fraigneau sont futiles. Un style brillant ; mais ce n’est pas

grand- chose. Une gentillesse qui ne touche guère. Une mauvaise

doublure de Cocteau. Vous verrez un Mauriac qui vous amusera. Lui,

ne bouge pas. « Il se livre dans chaque mot, me dit Guitton, et il est

impénétrable. » On n’a qu’à lui dire du mal de tout le monde, et il est

content (d’ailleurs, il s’en charge). Aussi, il n’est jamais vraiment un

ennemi. Fraigneau doit être très pauvre. C’est son côté sympathique.

Je viens d’entendre à la Radio un écho de la bagarre à la seconde

représentation de la pièce de Brasillach (elle est interdite ce matin).

En réalité, crier « vive B. », ou le contraire, ce qui est fait, c’est ne rien

dire. La chose est infiniment subtile et nuancée. Presque

inexprimable. J’en dirai un mot dans mon dernier livre ; plus tard.

Dans Jours de France de ce matin quelques pages de Fraigneau sur

« Jean Cocteau, illustre inconnu » (ça ne lui suffit pas d’être connu ; il

veut encore être inconnu). Il me semble que Cocteau dans ses

dernières photos ressemble un peu à Géraldy maintenant. Fraigneau

s’y achemine. Ce sont des figures de vieilles femmes nerveuses. Drieu

était frappé de ce caractère féminin dans la figure de nos écrivains.

Nourissier, c’est une jeune fille.

Nourissier vous fait dire que Cocteau est réconcilié avec La

Parisienne .

 

À

À vous,

JC.

 

1. De ce roman Jacques Becker avait tiré un film, en 1954, avec, dans les rôles principaux, Jean Gabin, René Dary, Jeanne Moreau et Dora Doll.

2. Albert Thibaudet (1874-1936), critique littéraire et écrivain.

3. La Loi obtiendra le prix Goncourt 1957.

4. Christian Mégret obtiendra le prix Femina 1957 pour Le Carrefour des solitudes, Éd. Julliard.

 

273 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

24 novembre 1957

 

Cher ami,

 

Je vous dois un tableau de la situation générale actuelle dont vous

pouvez retirer quelque profit.

Les sérieuses bagarres à propos de Brasillach ; le Grégoire de

Carbuccia qui va reparaître ; les entretiens de Benoit chaque

dimanche soir à la Radio, où il parle beaucoup trop de Fresne avec

arrogance ; le gros livre américain sur l’Occupation (celui dont vous

parlez et dont j’ai vu un extrait dans Paris-Presse), tout cela à la fois.

On dit : ils reviennent. Les résistants s’agitent.

J’écris à Guitton de retirer sa candidature et qu’il n’a aucune

chance. L’idée première de cette candidature est venue de Maurois. Il

était mal informé. C’était une erreur.

 

Votre

J.

P.-S. Procurez-vous chez Plon 1 Les Princes par Ketman ; auteur

25 ans. On dit que c’est bien.

 

1. Georges Ketman, Les Princes, Éd. Plon, 1957.

 

274 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

28 novembre 1957

 

Cher ami,

 

Dans Rivarol du 28, une étude approfondie, très belle, sur vous, de

Poulet 1. Vous avez sans doute le journal. Je reçois le livre sur Cocteau,

de Fraigneau 2, plein d’images. Sensation d’être en présence d’une

espèce de guignol. Avec plus de recul, je crains que cela ne paraisse

pas plus sérieux. Je ne lirai pas. Des blagues. Malraux s’est surpassé

dans l’horreur de son obscur bafouillage. Fabre-Luce a fait jouer deux

petites pièces au théâtre Antoine. On dit que c’est pire que son

roman. À son âge, il devrait faire attention. Vous allez me croire

hargneux. Pas du tout.

Vu longuement (pour la première fois de ma vie) Laurent.

Confidences. En somme, il n’est rien dans Arts (même pas payé). Il

s’en désintéresse, rêve de fonder autre chose, mais n’a pas un sou

(12 millions de dettes). Profondément déchiré entre sa femme (à qui

il doit tout, dit-il ; sans qui il ne peut travailler) et l’amante, qui veut à

son tour être mariée et acheter ses cravates. Il songe à aller en Chine,

faire un reportage. Il a l’air d’un noyé.

Vous m’avez dit de ne plus vous écrire à Seteais. J’ai cependant

adressé à Sintra deux lettres. En voici le résumé : il y a une burlesque affaire de lettres « recommandées » que vous avez envoyées à Henriot

notamment.

Il est choqué. On vous expliquera. Vous n’avez qu’à paraître,

disent vos amis. Vous séduisez tout le monde par votre simple

présence. Je crois qu’elle est nécessaire, sans qu’il y ait rien de grave

ni d’urgent.

D’autre part, atmosphère générale assez mauvaise : les bagarres et

polémiques autour de la pièce de Brasillach. Les entretiens à la Radio

de Benoit, où il a trop parlé de Fresne. Grégoire de Horace de

Carbuccia qui est annoncé. La pièce et le livre d’Anne Frank 3, qui fait

pleurer tout Paris. La publication des ouvrages Hoover-Chambrun.

Dans un mois ce sera apaisé. Jean Guitton se retire, en fait, ce qui

est très heureux. C’est Maurois qui a eu l’idée de cette candidature,

tout à fait inopportune, on le voit maintenant.

 

À vous,

J.

 

1. Robert Poulet, « Morand et le morandisme », Rivarol, 28 novembre 1957, p. 13.

2. André Fraigneau, Cocteau par lui-même, Éd. du Seuil, collection « Écrivains de toujours », 1957.

3. Journal d’Anne Frank suivi de Huit Contes inédits. Traduit du hollandais par T. Caren et Suzanne Lombard, préface de Daniel-Rops, Éd. Calmann-Lévy, 1957.

 

275 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

er

Vevey, 1 décembre 1957

 

Cher ami,

3 jours de route, la grippe, la fin des châteaux en Espagne et au

Portugal, plus deux lettres à vous censurées par Hélène, telles sont les

raisons de mon silence. J’ai eu le ciel bleu jusqu’à Narbonne. Là, au

pied des Cévennes, il faisait la même température que celle que

j’attends de mon entretien, pardon, de ma visite, à Chamson. Fini le

Portugal, les femmes bien équilibrées, les filles en croupe. Ici, elles ne

sont qu’en croupe des motos, et aucune suissesse ne porte son lit en

équilibre sur sa tête. À Caux, les toits sont déjà blancs, mais pas blancs

de chaux comme à Ericeira. Je vous rapporte une chemise de Nazaré

et deux cuillères à long manche, pour votre sirop quotidien. La seule

chose que je ne regrette pas, à Lisbonne, ce sont les phtisiques qui se

raclent la gorge, comme les crouillats, avant de cracher. Et ce langage

portugais incompréhensible, où les mots sont comme trempés de

salive. Fini les membres étendus comme des espaliers, au soleil, ce

merveilleux soleil qui (dit O. Wilde) détruit la pensée. Le dernier

Mauriac (bloc-notes de L’Express) je brûle de l’entendre par vous

commenté. Est-ce pour moi la réflexion sur l’académie ? Les

manifestations Brasillach sont évidemment communistes ; le PC a la

nostalgie de ce Front populaire idéal que fut l’automne 44. Il essaie, à

toute occasion, de le reconstituer. Partout ailleurs, c’est la rupture ; le

seul terrain non submergé, c’est la Résistance. Pauvres imbéciles de

bourgeois, ils se réveilleront, un prochain matin, assassinés dans leur

lit, comme ces Pompéiens qui, ayant hésité à fuir, ont été surpris

brusquement et qu’on retrouve, deux mille ans plus tard, en train de

préparer leur frichti matinal, figés dans la lave.

Ma vie, qui va avoir bientôt 70 hivers, comme la captivité du

peuple juif, ne se terminera pas, j’espère, sans que nous ayons vidé

une bouteille, à Paris, tous les deux seuls, en goulus, la semaine

prochaine. Et on ne parlera pas de l’Académie.

Ici, à mon arrivée, tous les embêtements habituels des retours (au

XVIII on disait embarras et au e e XX emmerdements). Avez-vous

remarqué que, lorsqu’on revient après une longue absence, il est sans

exemple qu’on trouve ses fleurs en bonne santé, sa fille bien mariée,

sa fortune doublée, etc… Ce ne sont au contraire que mines longues,

procès, convocations, ratages et détériorations ? Le Fraigneau sur

Cocteau, le connu inconnu, excellent (votre mot est admirable).

Reçu votre intéressante lettre d’avant-hier. Le climat est, de

nouveau, aux rancœurs politiques, évidemment… Si l’on se rend dans

ce que l’on croit être un salon ou un théâtre, et qu’on y doit trouver

un tribunal d’épuration, cela n’ira pas. Ces « vainqueurs » tremblent

de peur. Certes pas de quelques malheureux isolés et matraqués, qui

ne s’en sont jamais relevés, mais parce qu’en réalité, ils sont vaincus

chaque jour par la logique des événements, et que toute l’armature

du système, inventée, comme je vous le disais plus haut, en 44, par le

PC, si celui-ci fait défaut, risque de ne plus tenir qu’à un fil, que le

premier Biaggi 1 venu peut couper.

L’histoire de la lettre recommandée est stupide : j’étais dans un

village perdu du Portugal, il y avait la grève des facteurs à Paris, je

n’étais pas sûr des adresses et trop loin pour pouvoir les contrôler.

Afin que ma lettre ne se perde pas, je l’ai en effet recommandée ; il

faut être bien susceptible pour voir là une sommation par huissier.

 

Tout votre

PM.

 

1. Jean-Baptiste Biaggi (1918-2009), avocat et homme politique nationaliste et anticommuniste, co-fondateur en 1957 du Parti patriote révolutionnaire.

276 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

 

12 décembre 1957

 

Cher ami,

 

Transmis votre lettre à D. B 1. Elle est bien votre lettre. Vous

prenez « Belge » dans le sens des Amoenitates Belgicae de Baudelaire !

D. B. va vous écrire pour vous remercier.

Paris, c’est l’hallali (avec, aujourd’hui le vau-l’eau).

Allez voir les peintres rupestres du Hoggar, au pavillon de Marsan.

Inouï de beauté : Anthinéa, les 2 femmes nues, l’une assise, les

scaphandres, etc… Altamira et les Eyzies laissées loin derrière.

Un acte de 2 La Mouche bleue de Marcel Aymé hier soir : impossible

de vulgarité, de conventions, de stupidité ; il vient de se déclasser

d’un coup, cet esprit si fin, ce styliste si aigu. Comment ne l’a-t-on pas

mis en garde ?

 

À vous,

PM.

1. Denise Bourdet.

2. Comédie mise en scène par Claude Sainval avec un décor de Georges Vakhevitch.

 

277 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

Vendredi [13 décembre 1957]

Cher ami,

 

Dites à D. B. que ce n’est pas la peine qu’elle m’écrive. À la place

je voudrais bien que chez Plon on soit charitable pour Poulet et qu’il

n’ait pas d’ennuis matériels. Ma lettre suffit comme punition. C’est de

cette façon qu’elle peut me remercier.

Il était temps de rappeler à Poulet qu’il est belge, et qu’il ne peut

pas tout se permettre à Paris (le pauvre diable est ulcéré parce que

Marceau, autre Belge, avec « 20 ans de travaux forcés » — dit Poulet

— vit dans les applaudissements).

Je passerai prendre mon parapluie, en fin de journée, la semaine

prochaine ; je vous téléphonerai avant.

 

Votre

JC.

 

278 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

14 décembre 1957

Cher ami,

 

J’ai l’air pétulant. En réalité j’ai des réactions lentes. La colère

chez moi (assez rare) vient après coup. L’amour, après 20 ans. Ce que

vous m’avez dit au sujet de Poulet et Denise Bourdet, je l’ai entendu

placidement. Ce matin, la colère m’a réveillé à 5 heures, et je lui écris

la lettre dont copie est incluse. Je l’écris pour son bien. Il perd la tête.

Et pourrait tout perdre.

Fabre-Luce s’est intéressé à Poulet jadis (et jusqu’en 45) à sa

façon. Mais il n’a jamais fait un geste pour servir vraiment personne.

Si Poulet a pu subsister à Paris (par une puissance de travail inouïe)

c’est en grande partie grâce aux situations que je lui ai procurées chez

Amiot-Dumont, Plon et Albin-Michel. Cela vous explique ma lettre.

C’est un homme qu’il faut secouer. Il oublie qu’il est belge. Grand

danger pour lui.

Peut-être ignorez-vous qui est Poulet. C’est le frère d’un autre

Poulet (lequel est d’un autre bord) qui a une grande réputation

comme critique et habite l’Angleterre. Notre Poulet avait jadis de la

fortune. Il était le secrétaire du roi des Belges. Ses ennuis (et sa

tragédie en Belgique) sont venus de ses relations avec le roi. Il est

arrivé à Paris (où il a été déposé par le ministre de la justice Belge,

dans sa voiture même) dans un complet dénuement. Il est Belge

100 %. C’est ce qu’il était urgent de lui rappeler.

J’ai écrit à Nourissier que l’on ne doit sortir la clef de sa poche

que pour enfermer la femme dans sa maison.

Belle chemise. La surprise c’est la douce laine. Je la porterai au

printemps, sans veston.

Puisque vous ne lisez pas Rivarol, je découpe, dans Le Figaro de ce

matin, un article de Claude Mauriac 1, citant quelques lignes de

Robert Poulet. Voilà du bon Poulet. Et du bon Claude Mauriac.

C’est Poulet qui a raison. Dans Guerre et Paix Tolstoï n’a rien voulu

innover. Il a été lui-même, et, par là, incomparable.

Rien de sot, de passager et vain, comme les innovations voulues.

 

Votre

J.

 

P.-S. Vous pouvez communiquer à Denise Bourdet ma lettre à

Poulet. Je demande seulement que cette copie ne soit pas remise chez

Plon. Important.

 

1. Claude Mauriac, « La vie des lettres. Des extraits du dernier roman de Nathalie Sarraute », Le Figaro, 11 décembre 1957, p. 19.

 

279 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

Mercredi [18 décembre 1957]

 

Cher ami,

 

J’ai bien lu le Mauriac. Vous avez peut-être effleuré son esprit à ce

moment (ou bien Montherlant). Il a songé à « Académie ». Il aurait

pu dire « ministre ». Nous ne devons pas nous y arrêter plus qu’il n’a

fait. En réalité, il ne vous reproche rien. Vous n’avez pas écrit Solstice

de juin 1. Je me figure qu’il sera content de vous voir, et qu’il sera

charmant. Il a goûté amèrement aux humeurs de l’opinion.

Je ne vous parlerai pas de l’Académie, cela étant dit, il y a quelque

chose à réparer du côté d’Henriot (si ridicule que soit l’affaire),

« l’académicien » étant un homme d’une complexion spéciale —

quand il est de seconde zone. Votre succès est certain ; mais ne négligez rien (pour nous autres, elle a une importance politique,

votre élection). Il suffit de vous montrer un peu, puisque vous êtes

irrésistible. C’est ce que vous diront vos amis. Il y a un glorieux demi-

siècle qui se présente dans votre personne. C’est ce qu’elle dit aussi.

Et devant quoi, ils sont intimidés.

Je peux passer vous voir vendredi, à partir de 4 heures. Et je suis

libre n’importe quel jour après.

Hier j’ai eu une charmante journée, qui s’est terminée par une

vue philosophique.

Déjeuner chez Solange Fasquelle. Je me suis aperçu, après deux

mois, qu’elle était très belle. Elle est exactement Parfaite de Saligny.

Beauté blonde, froide, en marbre. Bien plus duchesse que sa mère

(qui, en fait, n’en est pas une du tout). Solange a, pour moitié, du

sang de duc.

Il y avait deux autres jeunes femmes (toutes jeunes) très jolies ;

l’une noire ; l’autre, un chat sauvage. Blondin, Frank, Brenner.

Et puis je suis allé chez Lipp. Trouvé Nimier. Passé une heure, en

vidant une bouteille de champagne avec lui.

Ici intervient la philosophie. Je lui disais : si je vois l’un de vous,

jeunes hommes, ou Morand, j’ai une sorte de plaisir physique, que je

n’éprouve à aucun degré dans la compagnie d’un homme de mon

âge, serait-ce Mauriac ou Mondor, ou même Cocteau. Ce plaisir ne

peut pas entrer dans la catégorie freudienne, étant l’homme le plus

irréductible devant un penchant de ce genre. On ne peut tout

ramener à la sexualité. Il y a abus de langage chez Freud.

Nous avons cherché le mot. Sans doute : vitalisme. On ne peut

ramener la vie à la sexualité.

 

Votre

J.

P.-S. Nimier vous parlera de Hecquet. Il faut le mettre au repos, à

l’air (il sort de la gueule de la mort). Nimier pensait à Chardonne. Je

crois que c’est trop tôt. Trop rude en hiver. Il me semble que je

conseillerais d’abord Menton.

Grégoire est cher ; et bien subtil pour moi. Il ennuiera, je le crains.

 

1. Henry de Montherlant, Le Solstice de juin, Éd. Grasset, 1941.

 

280 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

Jeudi [19 décembre 1957]

 

Une lettre, hier, de Mauriac, particulièrement affectueuse. Cette

lettre, ce qu’il me demande, son article du 1 Figaro littéraire de ce matin

(sur la guerre de 14 et Abel Ferry) prouve de curieuses

transformations dans sa politique sentimentale.

Je serais bien surpris si votre rencontre n’était pas agréable.

 

À vous,

JC.

 

1. François Mauriac, « Race de Corneille… », Le Figaro littéraire, 14 décembre 1957, p. 1-4.

 

281 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

Jeudi [26 décembre 1957]

Delamain (de Jarnac) à qui j’ai dit d’envoyer une fine bouteille de

cognac à Marceau (pour le remercier de nombreux déjeuners)

m’écrit : « Nous envoyons… Le cognac 95 devient extrêmement rare ;

nous n’avons plus que quelques bouteilles. » Bon à savoir.

Hier après midi, à L’Observateur, nid de la juiverie bolchevisante !

Accueil chaleureux. Marguerite Duras ( 1 Le Barrage du Pacifique) est

exquise. Elle n’est plus jeune, et même elle est laide. Le charme

d’une femme laide est incomparable. Il ne trompe pas. Il est à l’état

pur.

Berl est intelligent, par éclairs fréquents. Mais la cervelle n’est pas

bien coagulée.

Bernard Frank, qui était là (avec Brice Parain 2, un original un peu

ennuyeux), me plait toujours beaucoup. Il a une qualité rare, chez les

jeunes : il est très bien élevé. Cela surprend. Il en a d’autres. Lui, qui

bégaye, n’a pas d’éclairs. C’est un grondement intelligent ; mais je

dois tendre l’oreille.

 

À vous,

JC.

 

1. Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique, Éd. Gallimard, 1950.

2. Brice Parain (1897-1971), philosophe et essayiste.

 

282 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

Dimanche [29 décembre 1957]

 

Cher ami,

Vendredi, j’ai un déjeuner austère, que je ne puis défaire. Mais je

peux passer vous voir au Crillon dans l’après-midi, à partir de

4 heures. Tous les autres jours sont libres.

Le froid, presque. Vous retrouverez tout le monde. Mais Hecquet

a failli mourir (vraiment à la porte de la mort) et Nourissier failli être

tué par une belle. Madame S. a été assez souffrante (et l’est encore, je

crois). Seul vous passez à travers tout, et à belle allure.

 

Votre

J.

 

P.-S. Nimier, normal.

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