Correspondance
1957. Lettres 109 à 282
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.
mazoutées et il faut se gratter au couteau la plante des pieds. Je
soupire en pensant que la défense de l’Occident l’exige et je vais 2
jours ailleurs, explorer le sud de l’Algarve et chercher sur cette côte
sud du Portugal un abri nouveau.
En Espagne, la vie a doublé depuis 10 ans. En 47, c’était un eden
monétaire, mais la loi des vases communicants a joué. Le roc de
Gibraltar était noyé de pluie ; je ne suis pas monté voir les singes, les
seuls d’Europe, qui sont au roc ce que les ours sont à Berne, sauf que
les ours, là, sont en bas et les singes, ici, en haut. Puisqu’il s’agit de
s’élever, je pense au snobisme. Le numéro de La Parisienne a-t-il paru ?
N’ai-je pas raison de dire que le snobisme naît dans les démocraties
(USA, Suisse, Louis-Philippe, Victoria) ? Puisqu’il s’agit d’une
ascension, cela ne peut concerner que les classes inférieures… Le
dernier et 3 e tome du Benoist-Méchin (Les 60 jours qui ébranlèrent
l’Occident) comporte une synthèse, sous forme de portraits, excellents, vrais, et forts vivants, bien que l’auteur n’ait pas connu ses « héros ».
Mais il a su les reconstituer d’après leurs actions, leurs mémoires et
les récits du temps. Par exemple, son Spears (le général), criant de
vérité. Je connais Spears depuis 40 ans. C’est un Juif du nom de
Speyer, Allemand anglicisé, qui s’était glissé dans un régiment élégant
dans sa jeunesse, où on le maltraita tellement, qu’il bifurqua vers les
états-majors. Il avait, naturellement, le don des langues, étant, comme
tous les Juifs, un officier de liaison-né ; on l’expédia à 30 ans auprès
de Clemenceau qu’il conquit. Il avait épousé Mary Baden, la
romancière, et leur maison de la rue Madame, dans les années 19/20,
fut une des plus intéressantes de Paris. Je le retrouvai en 39, à la
retraite, directeur du Ritz, à Londres. De ses profondeurs ancestrales
la haine de l’Allemagne lui sortait par tous les pores. Il s’impatientait
de voir une Angleterre conservatrice rebelle à la guerre ; Churchill
était naturellement son seul espoir, avec la France. Je lui expliquai
que l’armée de Gamelin n’était plus celle de Foch et qu’il aurait de
graves déceptions. Ce dîner chez lui fut le dernier ; nous ne devions
plus nous revoir. Je ne le retrouve aujourd’hui que dans le livre de B.-
M. avec ce mélange d’arrogance anglaise, qui, quand elle s’allie au
manque de tact et à la ténacité des Orientaux, réalise des merveilles ;
on voit Spears prendre sous son bras le petit Reynaud, lui couper la
parole, s’installer dans son conseil des ministres, sans que personne
songe à s’en étonner, prendre des copies de documents chez la
dactylo, et traiter nos gouvernants avec un sans-façons bien mérité. Le
morceau de B.-M. est brillant.
Je m’excuse de ce griffonnage, sans intérêt d’ailleurs, car je vous
écris dans mon lit. Si vous voulez téléphoner à ma femme elle est au 5
avenue Charles-Floquet jusqu’à mardi. Téléphone : Suffren 95-81.
Vôtre, bien
amicalement
PM.
Ce 8 Rabria el Guel 1377 pour Mahomet
8 Tissi 5718 pour Jéovah
3 octobre 1957 pour les autres.
P.-S. Savez-vous pourquoi Sagan me snobe ? Pas reçu son livre.
244 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
3 octobre 1957
Cher ami,
J’ai bien du plaisir dans vos Nuits. C’est l’œuf ; vous êtes là, tout
concentré, dans l’œuf. Après (déjà dans L’Europe galante) vous n’avez
fait que vous déployer. Le suprême épanouissement, indispensable, ce
sera le volume de lettres. Je comprends pourquoi j’avais oublié ces
nouvelles : cela pique les yeux ; et pourquoi je me souvenais de La
Nuit nordique (agitée certes, mais plus détendue). Admirable Nuit de
Charlottenburg 1 . Et les 6 jours (je m’en souvenais aussi).
Ce que Freud a pu ajouter à l’inconscient de jadis, je m’en méfie
un peu (sauf pour certains cas spéciaux). Sous l’effet de l’antique
inconscient, j’ai fait adresser (aux temps du service de presse) vos
livres Stock à tous les lettrés de l’Académie. Une quinzaine, il me
semble.
Je reçois les épreuves d’un panorama littéraire du siècle ! Sans
génie. L’auteur est un professeur américain, qui, à New York, lit tout,
sait tout, jusqu’aux nouvelles de dernières minutes. Ci-jointes, deux
pages qui vous amuseront.
Ce qui me frappe dans vos Nuits, c’est leur solidité. Tout le
contraire de ce que l’on croyait jadis. Pas un grain de substance
périssable. Tout ce que vous touchez est pétrifié à jamais. La « magie »
du style, c’est cela.
Votre lettre de Madrid. Vous devez beaucoup à l’Espagne. Des
chaussures, Le Flagellant, et cette lettre encore. Les petits ennuis du
seuil académique ne sont rien. Le pire est passé. Quand vous y serez vous n’y penserez plus. Cocteau veut donner un sens profond à tout
ce qu’il fait (ce matin encore à propos de l’Académie, gloire au
« conformisme »).
Tout bonnement cela s’est trouvé sur votre route. C’est bien, c’est
tout naturel. Je crois que vous devez penser à Maurois, quelque chose
de particulier à son adresse ; une lettre par exemple.
Un pays que vous traversez à cette allure est bien bon de vous
donner ces belles couleurs. Mais je crois que c’est votre encre qui est
ainsi.
Le roman de Fabre-Luce ( 2 Une minute) est une misère. Il y a des
gens qui deviennent sots quand ils écrivent un roman. C’est grave. Vu,
hier, 3 Porte des Lilas, de René Clair. Étonnant. Le roman ne tiendra
pas devant des films de cette valeur. C’est fini.
Votre lettre de Tanger, en somme rassurante. Je vais téléphoner à
votre femme. Je la croyais à Lisbonne. (Nous verrons votre femme
demain, dimanche.) Et je lui donnerai cette lettre.
Le roman de Fabre-Luce, vraiment, me donne à rêver. Comment
un homme intelligent, qui écrit bien, qui ne manque pas de goût
pour juger les autres, est-il à ce point abandonné de lui-même quand
il écrit un roman ? Il écrit en style sot. On frémit à chaque phrase.
Sagan en est rehaussée. C’est l’éditeur de Sagan qui m’a envoyé Dans
un mois. S’il ne vous l’a pas envoyé, c’est qu’il ne savait pas où vous
trouver, je pense.
À vous,
JC.
P.-S. Après votre élection vous publierez le volume de lettres. C’est
justement cette élection qui vous permet cette publication. C’est cette
publication qui justifiera votre élection à vos yeux. (Je pense au côté politique des lettres, si important.) Académicien, tout vous est permis.
Ce sera « sensationnel ».
1. Il s’agit de La Nuit des six jours, une des nouvelles de Ouvert la nuit.
2. Éd. Plon, 1957.
3. Film produit en 1957 d’après le roman de René Fallet, La Grande Ceinture.
245 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Séville, 5 octobre 1957
Cher ami,
Au moment de quitter l’Espagne je tiens à vous exprimer, etc…
(C’est ainsi que commencent tous les télégrammes congratulatoires et
post-conférenciels des ministres.), au moment, dis-je, d’entrer au
Portugal, je vous envoie ce dernier mot. J’espère avoir de vos
nouvelles mardi en arrivant à Lisbonne. Je ne puis me lasser de cette
côte, moi qui me lasse si vite. La beauté du paysage, vu des
montagnes, au-dessus du Tarifa, pointe extrême de l’Europe, quand
on a Gibraltar à sa gauche, vieux lion sans tête à la crinière pelée, la
radieuse baie d’Algésiras, en face le Détroit, sous la lumière moirée
du milieu de juin, le déploiement du zoo de bêtes africaines, la
tombée d’un Rif couleur de thon, bleu ardoisé, à pic dans le lait bleu
de l’eau, le décrochement des caps, Maladetta et Spartel, jusqu’en
plein Atlantique, l’ouverture sur l’océan, les pruniers blancs brûlés
des terrains militaires, avec des canons (si risibles aujourd’hui, à peu
près autant que le fusil que la recrue suisse promène dans les
wagons), Tarifa et ses rectangles chauds, la bougie de son phare,
l’alignement des plages désertes qui vont jusqu’à Trafalgar et l’embouchure du Guadalquivir, tout cela c’est le paradis sur terre. On
voudrait vivre, et on ne peut pas, on voudrait y vivre et c’est
impossible ; il ne reste qu’à respirer quelques moments encore, avec
ces vieux soufflets fatigués que sont des poumons septuagénaires et se
dire : « La nature est le seul Dieu. » Sa cardinale erreur fut d’y avoir
mis l’homme.
Le gaspacho est encore servi dans les auberges ; c’est un potage
andalou exquis, pour l’été, d’un rose brun admirable, léger et frais
(se mange froid), fait de tomates écrasées, d’herbes, d’ail pelé (si
jeune qu’il se digère sans laisser mauvaise bouche) ; il n’y a presque
plus de touristes sur les routes ; il s’est créé un peu partout des 1 hostals
qui sont moins signified que les hôtes, très propres, auréolés par le
passage des Marocains (Français du Maroc) et charmants d’accueil.
Comme je vous l’ai écrit de Tanger, le Sultan est un grand
personnage, mais il est suivi de profitards. Le chômage est sérieux,
bien que tous les édificateurs de Tanger aient envoyé leurs ouvriers en
France depuis un an, où ils sont d’ailleurs très contents de leur sort.
Le Marocain misérable l’est resté ; il a cru que libération signifiait
richesse, et il s’aperçoit qu’il n’a pas changé de condition,
naturellement. Au lieu de nous maudire, il lui reste à maudire ses
nouveaux maîtres. Une de mes amies, Marthe Ruspoli, intéressante
personne dont je vous parlerai, sœur de Chambrun (le semi-
communiste député), a un maître musulman avec qui elle lit le Coran
(elle me dit qu’il est impensable de vouloir lire du Coran en une
autre langue que l’arabe). Celui-ci, saint homme, était à 4 heures du
matin à prier dans une mosquée, seul. Un homme vint s’agenouiller
près de lui, et prier : c’était le Sultan, ou comme il faut dire
aujourd’hui le Roi du Maroc. Ils eurent une longue causerie mystico-
politique, à la fin de quoi, le Roi dit : « Puisque tu enseignes, dis-toi
bien ceci : le siège de la pensée et de la concentration, de la volonté est situé dans un cercle, entre les deux yeux, derrière le front (et le
Roi traça un cercle à l’endroit dit). C’est le réduit supérieur, où se
réfugie la dernière pensée de l’homme ; dans ce cercle divin, il est un
mot que tu ne dois jamais laisser entrer ; un mot infâme, un mot
terrible, le seul qu’il faille haïr : ce mot, c’est communisme. »
À côté de cette élévation d’âme, et derrière, le bakchich oriental a
repris, dans toute sa beauté, racket chez les commerçants, etc… Je
vous raconterai une histoire de vol par une femme fonctionnaire qui
vous amusera.
Le ciel est sans nuages, le Malaga chez Morales, sublime. Morales
est une cave voûtée, près de la cathédrale de Séville, avec des jarres de
3 mètres de haut, enduites de rouge, dans un empilement des caisses
d’Osborne, de Domech, de Gonzalez Diaz ; du vin par terre, du vin
partout dans les entonnoirs, sur les dalles, qui ravirait le maître de
chai que vous êtes. Les hommes boivent le chapeau de Cordoue sur la
tête, comme les vieux membres des Clubs anglais lisent le Times dans
leur fauteuil sans jamais quitter leur tube. C’est Carmen et Ali-baba à la
fois.
Deux déceptions : les femmes du Rif à grands chapeaux de paille
n’ont plus accès au grand Saudi, à Tanger ; l’autre, c’est qu’à éclairer
à l’électricité la cathédrale de Séville, dans tous ses recoins, à cause
des novios qui s’embrassent [mots illisibles]…
À vous,
PM.
1. Auberges.
246 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
7 octobre 1957
Cher ami,
J’ai votre lettre de Séville, vos adieux à un rivage dont Colette
disait : « C’est moins beau que la Côte d’Azur. » La nature ne suffit
pas. Il faut y ajouter l’homme qui regarde. La nature aurait beaucoup
perdu, sans votre assistance. Je ne pourrai relire votre lettre sans avoir
envie de boire du Malaga. (Je ne connais que celui de Suisse. J’en ai
toujours une grande idée, ayant du goût pour les vins doux.) Si vous
en trouvez un flacon au Portugal (une toute petite bouteille, juste
pour goûter), cela me fera plaisir. Vous trouverez peut-être le
Portugal un peu sucré, venant d’un pays rude. Le Portugal est un pays
septentrional, qui vous semblera anodin. La figure de Barrès, se
découpant sur Tolède, m’a toujours gâté l’Espagne. C’est pourquoi je
n’y suis jamais allé. Montherlant a fait le reste. Vous m’y conduirez.
Votre femme me disait hier qu’elle avait quantité de lettres de
vous (au temps de l’armistice, par exemple). Ce sont là des volumes
pour plus tard. On n’a jamais écrit de lettres telles que j’en ai reçues
de vous. D’abord leur succession rapide. Deux ans de la vie d’un
homme, presque au jour le jour. Et cela n’est pas un journal. C’est
beaucoup mieux. Cela ne s’est jamais vu. Vous n’écrivez ni à un
« intime », ni à un étranger, ni à vous-même. Mille sujets. Des éclairs
en politique. Tout est illuminé par des éclairs (sans que vous ayez
jamais pensé au « lecteur »). Quelque chose de gratuit, de vrai, de
fulgurant, dont vous n’avez aucune idée.
Je vois un volume. Un seul (après, bien plus tard, paraîtra toute
votre correspondance dispersée). Ce volume portant sur deux
années, avec les dates. S’achevant par exemple à la fin de cette année.
Deux années au jour le jour de votre vie actuelle. Toutes vos lettres
sans exception (donnant l’idée du presque quotidien). Il y a très peu
de phrases, vraiment cruelles, à supprimer. Quelquefois, un X sera préférable. Mais des noms, autant que possible ; ce que l’on appelait
jadis « une tranche de vie ». Et cela tout cru, saignant.
Il faut que cela soit frais. Du présent (à cause de la politique).
C’est cette sensation de lettres toutes fraîches, cette magnifique
indiscrétion qui ne s’est jamais vue. On n’a publié, jusqu’ici, que des
lettres jaunies. Cela sera saisissant.
Je me demande si les lettres de deux années font un livre trop
gros. S’il est trop gros, il faudra réduire en commençant plus tard,
supprimer quelques mois ; non pas choisir ; il faut conserver l’allure
quotidienne, qui fait l’unité, et une partie de l’originalité.
L’envergure de ce livre sera unique ; on verra très bien que le
talent de Mauriac, auprès, c’est renfermé, c’est le battement d’aile
d’un oiseau captif, prisonnier du confessionnal, des petits péchés, de
la province, d’un tout petit monde littéraire, et qui cherche de l’air
dans l’au-delà ; et Montherlant assez apprêté. De son vivant, et encore
vert, Claudel a publié ses lettres privées pastorales. Gide aussi. Dos
Santos me donne votre adresse.
Votre
J.
P.-S. Vous habitez à Paris un beau quartier. Je n’y étais pas revenu
depuis 30 ans, où c’était presque le mien. Les arbres ont grandi.
247 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Seteais, 14 octobre 1957
Cher ami,
Je n’ai pas ma lettre quotidienne de La Frette (mon intoxication
est évidente ; j’en suis fier !). Je vous écris la nuit ; je ne dors pas, à
cause du café ! Mais le café est nécessaire à la torpeur tropicale qui
me saisit dans l’automne chaud d’ici et la touffeur qui sort de
l’homme et des chevauchements végétaux de ces ravins, pleins de
fougères d’époque tertiaire (on est étonné de ne pas voir
d’ichtyosaures) et de rhodos, comme dans les chines de l’île de Wight.
La consommation de café est nécessaire au Portugal, comme la
culture de la montre est nécessaire à la Suisse où les trains
correspondent, entre eux, impitoyablement et exactement, par un
enchevêtrement d’horaires synchronisés à l’excès.
Le jour où je vous écrivais que René Blum 1, c’était la vengeance
de l’Europe mutilée par Roosevelt, avez-vous vu que Ike 2 a déclaré
que le progrès russe était dû aux savants allemands capturés à
Windemnide ? (Voir sa conférence de presse du 9.)
Savez-vous qui, chez Grasset, parmi l’actuel personnel, est lié avec
Louis de Broglie 3 4 ? Wladimir ne m’aime pas. Cela me vaudra-t-il la
sympathie de F. M., qui l’aime encore moins ? (Ceci, rien que pour
vous, please.) Josette enchantée de vous. Mes rapports avec elle sont
une très longue histoire de 25 ans, que j’aimerais, avant de mourir,
résumer en un court roman. Ne lui parlez plus de moi le premier,
sinon elle se fermera et vous aurez de la difficulté à rester dans le vrai,
en admettant qu’avec les dames on y soit jamais.
Il fait très doux, du soleil à la marée descendante, des orages à la
marée montante. La cuisine ici est de premier ordre ; le chef (qui
s’est ruiné au Mont-Genèvre) est un Français qui épousa une gentille
femme, fort experte en sirops et confitures, laquelle est une amie
d’école de Mme Dos Santos, qui installe le couple ici. Le vin du
voisinage (Colavies) excellent. Je m’initie au madère ; le sec me
rappelle trop celui qu’on met dans les sauces, mais le vieux a plus de
parfum que le porto ; je ne connaissais le madère que par Falstaff 5 et
par un vieux gastronome anglais de mes amis, lord Delivent, suicidé,
hélas, à la fin de la guerre, et qui aimait tellement le madère très
vieux qu’il achetait à n’importe quel prix toutes les bouteilles passant
en salle des ventes.
J’espère que mes amis ne vont pas me convoquer à Paris ; ma vie
n’aura été qu’une longue école buissonnière ; j’avais tellement
horreur de la rentrée d’octobre, des achats de cahiers et de plumiers,
qu’il me sembla toujours, depuis lors, qu’octobre était le mois le plus
parfait pour vagabonder, puisque personne n’y pense ; le lycée,
l’école, quelle horreur ! Dire que Giraudoux aimait ça… Pourtant,
j’ai eu d’agréables maîtres, je ne fus jamais que demi-pensionnaire
(sauf au printemps où mes parents étaient à Menton ou à Taormina)
mais je n’ai jamais pu m’habituer à travailler.
Je n’ai aimé les études qu’à partir des Sciences-Po.
Dites à Muller que Carrefour, après avoir faibli, repart bien :
Claude Rostand, Rops, Roche, un Thérive amusant sur le jargon
phénoménologique ; bon numéro. Je ne sais plus, tant j’ai dû écrire
de lettres, ces temps-ci, si je l’ai remercié de son si gentil article sur la
réédition d’Ouvert et Fermé ; sinon, voulez-vous, à l’occasion,
m’excuser.
J’espère que la grippe a épargné La Frette ? Ici, il y en a
beaucoup, avec trois jours de grands maux de tête.
Possédez-vous Le Portugal dans l’œuvre de Beckford d’André
Parinaud, 1947, ou le 6 7 Beckford de Guy Chapman, un de mes éditeurs
anglais ? Si oui, je vous demanderais de me les prêter. Beckford avec
ses 87 domestiques, ses rêves de calife, ses nains, médecins, musiciens
(et jusqu’à un héraldiste attribué à sa personne) doit être la
préfiguration de Barnabooth, car Larbaud, comme Jaloux, aimait
Vathek e , conte oriental très XVIII , assez Maupassant. Curieuse, la destinée de tous ces Anglais, pédérastes ou incestueux, et leur rôle en
littérature, où ils sont si importants, alors que, de leur vivant, les
ambassadeurs les snobent à l’étranger. (Nous, nous avons remplacé la
pédérastie par le vice suprême, la politique de droite et le
collaborationnisme. Nous sommes condamnés par nos pairs à être, de
nos jours, des sortes de Custine et de Beckford, en moins amers et en
moins fortunés !)
Avez-vous lu l’article d’Alsop dans le Herald Tribune d’hier ? :
toutes les cartes géographiques sont inexactes, dit-il, parce qu’elles
présupposent une terre parfaitement ronde ; or, elle est aplatie aux
pôles ; donc les projections sont fausses. Or le satellite russe est un
œil ; il est plus lourd qu’on ne s’y attendait parce qu’il contient
beaucoup d’instruments ; il voit tout, et rend compte ; donc les fusées
russes arriveront à destination mais plus exactement que les
projectiles américains. De plus, les Russes désormais peuvent tout
voir ; l’offre d’Ike d’échanger des photos aériennes, en tout cas,
tombe à l’eau. L’idée que tout se réglera en un quart d’heure est
assez réconfortante. Je lisais un livre sur le tremblement de terre de
Lisbonne 8 : la nouvelle de la catastrophe mit 15 jours à arriver à Paris,
et 10 jours à Madrid ; le temps de se retourner, heureuse époque !
Merci pour l’article de B. Frank. Je vais, après demain, aux
monastères d’Alcobaça 9 10 , Batalha, coucher à Bussaco et montrer à
Hélène la bibliothèque de Coimbra, qu’elle n’a jamais vue.
Je trouve que Arts n’est pas très intéressant, ce mois-ci. On n’y lit
plus J. Laurent. J’ai retrouvé ici Bertie Laurisberg, un vieux camarade
d’il y a trente ans, qui possède sur la Brenta la Malecritenta, une
maison pour paladins qui appartient aux Foscari ; il habite Colares ;
j’aime son vin, bien que le débit, à table, en soit un peu lent ; mais
moins que l’élocution du maître de maison ; c’est un érudit ; il sait
tant de choses sur tous les sujets, qu’il perd le fil, non seulement de sa pensée, mais de ses mots. L’autre jour, à la lettre, il commença une
phrase au coucher du soleil, et il ne l’avait pas terminée, la nuit
tombée et la lune déjà haute. Quels beaux ciels en ce moment, très
plafond de Tiepolo 11 12 , des azurs Nattier, de bouffants nuages gris à
joues carminées et avec des ventres de gros chasseurs devant le feu de
bois. Parlant tournebroche, je rêve de la cuisine de Quélus, et, plus
encore, des deux entonnoirs des cuisines en face de Sintra. C’est
encore mieux que Fontevrault !
Vous me manquez
fort.
PM.
1. Frère de Léon Blum, secrétaire de Gil Blas.
2. Surnom du général Eisenhower.
3. Louis de Broglie (1892-1987), physicien, élu à l’Académie française en 1944, prix Nobel de physique en 1929.
4. Wladimir d’Ormesson.
5. Personnage principal des Joyeuses commères de Windsor de William Shakespeare.
6. William Beckford (1760-1844), écrivain anglais, lord-maire de Londres, auteur de Vathek, conte oriental (1786), et de nombreux ouvrages sur ses voyages en Europe.
7. L’éditeur Guy Chapman avait traduit et édité L’Europe galante en 1926. Il publiera, en 1962, traduit par Tony White, Montociel, rajah aux Grandes Indes.
8 er . Allusion au tremblement de terre du 1 décembre 1755 qui détruisit toute la ville basse, permettant ainsi au Premier ministre de l’époque, le marquis de Pombal, de la reconstruire sur des plans modernes.
9 e e . Abbaye cistercienne des XII et XIII siècles.
10 er . Monastère dominicain fondé en 1388 par Jean I le Grand.
11. Giambattista Tiepolo (1696-1770), peintre italien.
12. Jean-Marc Nattier (1685-1766), peintre français.
248 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
17 octobre 1957
Cher ami,
Votre lettre du 14, ce matin. Vous avez reçu l’article de Frank. Peu
après vous avez dû recevoir deux lettres de moi, ou une, je ne sais
plus. Je parlais de Rostand. Je vous disais que Muller a vu Maurois,
lequel vote pour vous. Maurois a dit que Mauriac serait neutre. On ne
peut demander plus. Maurois confirme ce que tout le monde dit sur
le résultat. Dans un coin, boudant, il y aura Garçon et d’Ormesson.
On peut les laisser tranquilles. Vous me demandez qui, chez Grasset,
peut atteindre L. de Broglie. Cela ne m’est pas facile d’interpeller
Grasset ; mais on pourrait voir Broglie par un autre côté. Muller
m’écrit qu’il est à votre disposition pour voir certains qu’il me
nomme : Levis-Mirepoix 1, par exemple. D’autres.
Voici le plus simple : voulez-vous me dire les noms de ceux qu’il
serait intéressant de voir, et je m’arrangerai avec tel ou tel. Je me
doute qu’il y en a peu (Benoit, Lacretelle, Vaudoyer ont du tâter
toute la confrérie). S’il y en a, c’est le moment ; ne manquez pas de
me le dire.
Nous avons encore la grippe, normale. Avant-hier, arrêt de
l’électricité (grève des cadres et ouvriers de l’électricité et du gaz) un
jour seulement ; mais on a senti en quelques heures que ces gens
étaient nos maîtres. Ils feront ce qu’ils voudront, l’heure venue. On
parle (Mauriac) des « puissances d’argent ». La « puissance », ce sont
les cadres gaz, électricité ; rien d’autre. Ils tiennent tout. Camille a
Beckford (comprenant Vathek). Elle peut vous l’envoyer, si vous
promettez de le rapporter. Elle y tient beaucoup. Mais nous n’avons
pas les ouvrages sur Beckford dont vous parlez. Le pays d’air de serre
et de fougères, un peu moite, où vous êtes, est fait pour endormir.
Pourquoi lutter avec du café ? Le Portugal, le sud de l’Espagne,
Venise, c’est le réduit de la beauté sur terre ; la beauté pour nous ; les restes du sol habitable. Depuis Byron, cela n’a guère changé, tandis
que l’Italie s’est perdue.
Je vous parlais, dans une précédente lettre, de trois lignes que
vous m’écrivez sur vos bains au cap Saint-Vincent, et ailleurs, vos
plaisirs dans l’océan limpide (je vous le disais à propos d’Elle). Je me
demande si vous vous souvenez de ces lignes de votre dernière lettre ;
il y avait là deux phrases qui font bien rêver ; on en voudrait d’autres,
sur cet homme dans l’eau.
À Madère, on méprise un peu le madère ; on boit de la bière ou
du whisky. Madère, Porto, Malaga de bonne provenance, bonnes
choses que l’on ne trouve pas. Si vous allez un jour à Nazaré, si vous
déjeunez (tout près) à Obidos, à l’auberge (Pousada) vieille et
excellente, que dirige Santanela (ancienne actrice, ancienne bonne
amie de Salazar, âgée, charmante), faites-lui savoir que je viendrai la
voir l’an prochain, en octobre, je vous prie. Obidos, Nazaré, c’est
toujours bon à revoir ; les perles du Portugal, il me semble. À Sintra, il
y a un curieux garçon (dont je parle à la fin de Matinales), Patrick de
Beauport, qui dirige L’Auberge du Renard, sur Alfredo-Costa, près de
la mairie. Il peut intéresser votre femme, et vous-même (il a un bon
porto), connaît à fond le Portugal. Son histoire est curieuse. Il se
souvient sûrement de moi. Il est fier des lignes que je lui aie
consacrées dans Matinales.
Il y a quelques jours, avant nos grippes, prenant un verre de
champagne avec Nimier, à la porte de la N.R.F., je lui ai parlé de mon
projet de publication d’un volume de vos lettres, comprenant deux
années, s’arrêtant à la fin de 1957. J’en parlais comme projet venant
de moi. Aussitôt, le feu qui m’habite, l’espèce d’obsession ardente qui
me travaille, s’est emparée de lui. Il a vu, il a compris. Et encore, il ne
sait rien. Quand j’ai une idée fixe (c’est rare) elle est bonne. Non, il
ne peut savoir. Ni personne, ni vous-même. Seul, je porte ce secret, comme un cancer existant. Le volume que feront ces lettres, in
extenso, quand il paraîtra, sera une espèce d’explosion ravissante.
Quelque chose de jamais vu. Vous serez, vous-même, comme
consumé, dans cette illumination.
Ce qui m’étonne le plus dans l’affreux roman de Fabre-Luce, c’est
sa vulgarité. Vu Jacques Laurent chez Lipp (avec Michèle Perrein) et
je lui ai fait la même remarque que vous à propos d’Arts. Quand il ne
donne rien, ce n’est pas mal fait, mais c’est terne. Bonne Parisienne, et
vos pages très bonnes.
Radio-Sotans 2 donne à partir du 24 quatre entretiens de moi ; si j’ai
bonne mémoire, vous n’y êtes pas mal traité.
Votre
J.
1. Antoine de Lévis-Mirepoix (1884-1981), historien, élu à l’Académie française en 1953.
2. Radio Sottens, célèbre radio suisse-romande.
249 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Hôtel Palacio dos Seteais, 18 octobre 1957
Cher ami,
Je réponds à votre lettre (fameuse) du 14. Pour me baigner, non
au cap Saint-Vincent, mais à côté, à Sagres, je suis descendu à droite,
par un sentier dans les éboulis, qui arrive à une toute petite plage
déserte. Bien sûr, c’est le dernier âge d’or, et peut-être même le
dernier âge, tout court.
Les envois d’armes russes, les menaces soviétiques sur la Turquie,
cette avance en matière de satellites sont à exploiter rapidement, « à
profiter de suite ». Chaque fois que la Russie a attaqué la Turquie,
c’est en pince (par la Bulgarie et l’Arménie). Ce qui me fait croire que
par la Syrie, ce n’est pas sérieux. Mais tout est bon à l’URSS ; elle est
comme la mariée, elle tâte, tout le temps, partout, elle cherche la
pente.
Hélène ne s’amuse pas beaucoup, mais elle est contente que je
m’amuse.
Ce que vous avez dit à Josette S. 1 sur les phrases qui claquent est
excellent. Elle est docile (quand il le faut) et comprend très, très vite.
Cocteau (qui a failli l’épouser) lui a appris ; moi, je ne suis pas vite, je
suis pressé, c’est beaucoup moins bien.
Cet après-midi, je visiterai la Tour de Belém ; j’avais toujours
négligé d’y monter. Quelle faute. C’est admirable, les poivrières sur
l’eau bourbeuse du Tage, les arches gothiques d’une pureté
cistercienne, l’estuaire vu à travers la dentelle de cette pierre aussi
belle que du paros, le balcon presque vénitien, la blancheur
aveuglante du matériau, sous le ciel pâle, les morutiers, les bateaux
pilotes, les gros cordages architecturaux et décoratifs, qui sentent le
Malabar, le poivre, l’ylang-ylang ; comment Gama 2 3 et Cabral ont-ils
eu le courage de quitter cette merveille ? J’ai ensuite ramené Hélène
voir, sous le soleil, le cloître de Belém qu’elle n’avait vu que sous un
ciel gris ; ces styles composites se chevauchant ajoutent à la démence
manuéline ! Pour finir, nous sommes montés à l’Alcazar (Château
Saint-Georges) d’où la vue sur le Tage, élargi avant le goulet
maritime, est si belle. Puis nous avons été revoir l’hôtel Aviz où, en
août 40, s’est décidée ma vie finissante, puisque je fus, à dîner à
l’hôtel de Sir Charles Noël, l’ambassadeur d’Angleterre, et que je lui
annonçais qu’après un court séjour, un week-end à Paris (pour revoir ma nièce), en passant par Vichy, je repartirais pour Londres. Rendez-
vous que je manquai, 15 jours plus tard, pour des raisons
« indépendantes de ma volonté ». Aviz, hôtel obscur, affreux,
prétentieux, petit, a toujours ces portes de fer forgé pareilles à des
mailles de filet. Filet, fond de nasse, où en août 40, toute la France
grande-juive était réfugiée, des Rothschild, avec d’inoubliables valises,
jusqu’à Paul-Louis Weiller qui me priait d’expliquer à Vichy qu’il
n’allait pas s’enfuir au Maroc, mais qu’il y avait une mission, etc…
Votre
PM.
1. Josette Day, épouse de Maurice Solvay.
2. Vasco de Gama (1469-1524), navigateur portugais.
3. Pedro Alvarez Cabral (1460-1526), navigateur portugais.
250 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
19 octobre 1957
Ceci est un P.-S. à ma lettre de hier soir. Je voudrais vous
tranquilliser, au cas où vous seriez alarmé sur les quelques mots que
j’ai dit à Nimier (au sujet du volume de lettres). Nimier est l’homme
le plus secret qui soit ; même hermétique. Il n’en sortira pas un mot
sur le sujet. Je lui ai dit que c’était une idée que j’avais eue, et que
j’ignorais vos projets (en effet, je les ignore).
Je voulais voir ce qu’il en penserait. Et je l’ai très bien vu. Il a fort
bien saisi le caractère unique de ce livre. De bons auteurs, cela existe.
C’est dans leurs œuvres qu’ils se surpassent ; et même chez eux, au-
delà, il n’y a pas grand chose. Ce n’est pas le cas pour vous. Dans la marge, il y a beaucoup ; et des choses dont les écrivains manquent le
plus. Quoi ? Je le sais. Nimier aussi. On sera tout bonnement
suffoqué. Nimier a très bien vu aussi pourquoi cela ne devait pas être
interrompu (par des lettres d’un autre accent). Mais de cela, il n’est
pas question. J’ai des idées bien arrêtées sur toute l’affaire ; heureux
de les sentir partagées par Nimier.
J’ai votre lettre du 18. Vous avez donc reçu mes lettres. Les lettres
arrivent toujours. On peut au moins compter là-dessus. Votre femme
ne s’amuse pas beaucoup, mais elle est contente que vous vous
amusiez. Voilà des rôles renversés. Elle devrait se plaire dans ce pays
qui n’a pas son pareil, aujourd’hui. Je vous ai parlé de Patrick de
Beauport ; quoiqu’il dirige une petite auberge, c’est un monsieur.
Ancien « résistant », je crois qui, aussitôt la libération venue, a pris la
France en horreur. C’est original, le résistant qui s’est exilé en 1945.
En vous parlant de lui, je pensais à votre femme. Il reçoit, dans les
saisons creuses, des peintres, gratuitement. Il a de la considération
pour « la belle société » portugaise (sans aucun rapport avec le reste,
dit-il) aimant d’ailleurs toutes les sortes de Portugais.
Nous déjeunons le 24 chez Véfour, avec Mme S. et Nourissier. Je
crains d’y voir Cocteau. Je pense que nos toux seront calmées. D’ici-là,
nous ne bougerons pas. Je crains d’y voir Cocteau, car nos relations
ne sont pas bien nettes ; un peu de vague leur convient mieux. Il me
reproche, je crois, de manquer de chaleur à son endroit. Mais il veut
de hautes températures.
Votre
JC.
P.-S. Ce prix Nobel, c’est une couronne d’épines pour Camus 1.
Heureusement, il n’entend pas tout ce que l’on dit.
1. Albert Camus avait obtenu le prix Nobel de littérature le 17 octobre 1957.
251 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Palace Hôtel, Bussaco, 19 octobre 1957
Cher ami,
À ce point là, le faux devient du génie, de la demi-folie financière
et architecturale. Je vais demander à un de mes amis portugais de me
psychanalyser le régime qui, de 1888 à 1907, édifia ceci, où j’ai dormi
cette nuit. J’ai rêvé d’un état-major chinois campé ici, en train
d’organiser le mur de l’Atlantique n˚ 2, en admettant qu’il y en ait
toujours un. Hier, il y avait encore deux puissances atomiques. Peut-
être n’y en a-t-il plus qu’une ? Hélène m’a dit qu’elle avait quitté un
Paris jubilant du succès russe. C’est une des formes les plus certaines
d’une prochaine auto-destruction que cette complaisance à aimer sa
perte qui caractérise les démocraties. D’où la profondeur du mot de
Balzac que vous savez : « Les démocraties sont la conséquence (ou la
suite) naturelle du communisme. »
Je vous écris au centre de cette église incroyablement surgie des
brumes qui descendent jusqu’à la mer et à Figueira da Foz. La nuit,
même à 500 m, fut d’une douceur ! J’ai aimé, hier, Nazaré, avec ses
pêcheurs en lainages à gros carreaux, la ceinture noire et le bonnet à
gland noir. Ils s’enroulent dans leur ceinture avec l’aide d’un
camarade, comme nous faisions dans les zouaves. Ça me rappelle les
redingotes des Saint-Simoniens, qui s’agrafaient dans le dos pour
prouver que l’homme ne peut vivre que pour l’entraide. Ce qui me
rappelle aussi cet adage que les Péruviens citent en vous aidant à vous
rhabiller : « Dans la lutte entre l’homme et le pardessus, il faut aider
l’homme. » À Nazaré, ce mouillage où les bateaux ne mouillent d’ailleurs pas, faute de quais, mais où 30 hommes les tirent au sec, en
les faisant rouler sur des troncs d’arbre, les langoustes étaient
fameuses (au fond, ce n’est pas très bon la langouste ; le homard lui
est bien meilleur et les Anglais l’ont compris). Je me baignai à Nazaré,
caché derrière les récifs, à cause de la force des vagues qui me
sautaient par-dessus, me retombaient sur la tête, ou venaient
m’enlacer par derrière. Quel dommage que la mer soit si souvent
inaccessible ici ; entre l’embouchure du Guadiana et Sétubal, on
touche la mer à Sagres, à Sines, deux fois et c’est tout. Le reste est
caché (Faro, etc…) par des fabriques de conserves poissonnières, ou
bien la route passe dans les terres.
Alcobaça est d’un gothique cistercien d’une perfection glacée,
comme une copie américaine de cathédrale anglaise. (Il n’y a qu’une
cathédrale anglaise sublime, Durham.) Mais Bathala est admirable,
non à l’intérieur, froide, que dis-je, frigide, mais le cloître et tout
l’extérieur, les clochetons, pinacles, flèches d’une pièce dorée à 2
tors, comme une Sainte-Chapelle replantée au Portugal, et proliférant
de ses mille bourgeons. J’ai revu la terrasse de l’université de
Coimbra, où je n’étais pas venu depuis 1943. (En février, j’étais ici
avec Couve de Murville et Paul Leroy-Beaulieu, venus, avec des
passeports diplomatiques visés par les Allemands, organiser en paix
leur résistance.) J’aime le Rio Mondego, pareil à la Loire, avec ses
bras de sable méandrant à travers l’immense forêt, la pâleur du ciel,
le verdâtre romantique du teint des étudiants en noir, et, par-dessus
tout, la prestigieuse bibliothèque Régence (1720) avec ses amples
échelles peintes pour aller dans les rayons chercher les livres ; avez-
vous vu comment ces échelles se replient pour rentrer verticalement
entre deux rayonnages ? Il n’y a rien de plus beau au Portugal ; ça et
la tapisserie gothique (2 fois exposée à Paris) et représentant, je crois,
le siège de Ceuta 1. Il a dû, avant le tremblement de terre de 1755, y avoir, ici, des merveilles (comme chez les Anglais, chez tous les
peuples qui ont des bateaux pour les rapporter) de toute sorte ; bien
qu’en mauvais état, manque de bordures, découpages et rapiéçages,
les Ispahans, Hérat indo-afghans des 16e e-17, sortis de toutes les églises
portugaises et exposés au musée d’art ancien de Lisbonne, n’ont pas
de pareil, si ce n’est aussi South Kensington (mais là, bien réparés).
Lisbonne, 19-10-1957.
Revenu ici, hier soir, par Torres ; le château fort des Templiers,
inouï, c’est le Saint-Sépulcre, à l’autre bout du monde, un Krak des
Chevaliers bien loin de la Syrie (et surtout de l’actuelle Syrie !). En
arrivant, je trouve votre lettre du 15. Pour Elle, j’ai refusé ; il fallait
écrire, en 15 jours, quelque chose ; je déteste être bousculé. N’oubliez
pas de m’envoyer Réalités. (N’est-ce pas un organe patronné par le
pool charbon-acier ?)
Ma lettre à Nourissier a peut-être gagné à être imprimée, mais
c’était le même texte que celui que je vous envoyai, à moins que j’ai
beaucoup corrigé sur épreuves.
Mauriac sera neutre ? C’est impossible. Je l’estime parce qu’il n’est
jamais neutre. J’aimerais mieux le savoir contre moi que de lui voir
une neutralité qui lui irait trop mal.
À vous,
PM.
1. Port marocain conquis par les Portugais en 1415, devenu espagnol en 1580 et érigé en port franc en 1956.
252 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Hôtel Palacio dos Seteais, 22 octobre 1957
Cher ami,
Votre promenade vers le cimetière de La Frette est adorable. Deux
ou trois touches d’une admirable simplicité, une juxtaposition
exquise de tons justes, le comble de l’art, comme dans les premiers
Corot d’Italie. La matière est une, compacte, du même grain que la
pierre tombale par vous admirée. Mais je n’aurai pas de sépulture. Je
serai mis dans un trou, là où je cherrai. C’est parfait ainsi.
Reçu La Parisienne ; j’ai été touché que Nourissier y prenne
spontanément ma défense 1. Curieux, mais je cesse brusquement
d’être une valeur littéraire, pour les gens de gauche, en 1935, après
avoir écrit un article sur le 6 février dans L’Intran, et un autre dans
une revue de Massis sur Henri Dufresne (j’aurais d’ailleurs mieux fait
de me taire ; on ne fait pas un peu de politique ; c’est tout ou rien). Je
vous suis obligé de m’avoir, par deux fois, rapporté le propos. André
M. via Muller. Important. Je sentais bien qu’il serait pour moi, mais je
ne pensais pas qu’il le dirait.
Si vous lisez dans La Revue de Paris le portrait de Pierre Brisson,
par D. Bourdet 2, vous saurez que la fin de ses propos nous vise. Nous
avons ainsi, par personne interposée, toute une conversation. J’aimais
P. B. J’ai souffert de son silence en 44. Il subordonnait l’amitié à des
vérités essentielles. Moi aussi j’ai des principes politiques ; ce ne sont
pas les mêmes. Ce n’est pas une raison pour ne pas aider un ami qui a
momentanément le dessous (1944). Ce que je croyais alors, je le crois
encore. Il y a ceux pour qui le national passe avant le social ; et
l’inverse. Le social est permanent, sinon éternel ; le national est
éphémère. Si nous devenons Russes, notre national aura vécu, comme
la Hongrie a vécu ; mais le social, après une rapide redistribution des
valeurs, sera rétabli suivant un tchin qui durera des siècles ; ce sera le
social soviétique, comme sous Ivan le Terrible, mais il aura anéanti le national. Ni Saint-John Perse, ni Giraudoux, esprits très supérieurs à
moi, ne le comprirent. En août 1939, je quittais Saint-John Perse, au
Quai d’Orsay, en lui disant : « Cette guerre ne ressemblera à aucune
autre. » Elle dure encore ; c’est la guerre civile mondiale, la première.
Moi, je le sens, dans mes moëlles, c’est mieux.
La princesse de Cadaval recevait aujourd’hui chez elle, à côté
d’ici, à Colares, les 40 et quelques lauréats et membres du jury d’un
prix de piano, où les Soviétiques ont tout raflé. C’est le triomphe de
la technique, comme au lancer de marteau, des stakanovistes du fa
dièse. Il fallait voir Hélène discuter avec eux (en allemand). Leurs
figures respirent l’orgueil de la victoire ; ils vivent dans l’exaltation.
Le déjeuner était charmant, sous un ciel très carte postale, nettoyé
par le vent du nord, en bas de Montserrat. Au déjeuner, il y avait des
juifs. Je ne les aime pas, mais dès qu’il y en a un, je suis attiré. On
parle avec eux une langue que les autres ne comprennent pas. De
même pour Hélène, qui passe pour antisémite.
Merci pour Beckford. Inutile. Ce sont les commentaires sur lui
que j’aurais voulu lire. Je les trouverai à la Bibliothèque de Lausanne.
En Suisse, on a tout de lui. Sa femme mourut jeune dans le château
de la Tour de Peilz. C’est ce qu’elle avait de plus sage à faire.
Pouvez-vous, à l’occasion (cela vous servira), me dire quels sont les
ouvrages les plus connus des académiciens ?
Merci pour Muller. Je suis en rapport avec L. Mirepoix. Il n’y a
que Genevoix et Juin que je ne connais pas.
Votre
PM.
1. « Une conversation à Paris entre Bammate, Emmanuel Berl, Jean-Baptiste Dardel, Jacques Laurent, Roger Nimier, François Nourissier, Jean d’Ormesson et Jean-François Revel », La Parisienne, juillet-août 1957, p. 779-817.
2. Denise Bourdet, « Images de Paris », La Revue de Paris, octobre 1957, p. 129-138.
253 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Hôtel Palacio dos Seteais, 23 octobre 1957
Cher Chardonne,
J’ai tant de riens à vous dire que je ne sais par où commencer. Mes
correspondances à travers les frontières, avec des vieux ou jeunes
« Messieurs », me prennent du temps. Je me refuse à y penser, et j’y
pense. « Je me sentais serein avant, et je me sens serein depuis », écris-
je, par le même courrier, à une amie. Reçu vos lettres du 18 octobre et
son post-scriptum du 19.
Vent du nord, ciel turquoise. L’eau assez froide, sorte de Léman
où les cygnes ne promènent pas leur point d’interrogation blanc. Ce
matin, j’ai été à la vente du poisson à la criée, devant Estoril, à même
la route. Les bateaux sont partis (comme à Tanger, Tarifa, comme
partout) au coucher du soleil, ont pêché sous les étoiles et arrivent à
9 heures du matin revendre leur pêche aux commères, qui se la
mettent sur la tête, ou en chargent des ânes, et vont la revendre le
double aux villas.
Je monte chaque jour un grand cheval allemand, le même qu’à
Tanger ; mais il été déferré et au vert depuis 4 mois ; fou comme un
yearling quand il a fallu le remettre au travail. Le maître de manège,
Roguero Machedo, sorte d’écuyer à monocle, un peu fou, mais
amateur de Milady, s’en est chargé. Milady, en vingt ans, a fait une
curieuse carrière dans tous les manèges d’Europe, à son insu.
Hélène était hier au San Carlos, à entendre S., le prodige
soviétique, dont le père fut un Ukrainien tué contre les Soviets,
26 ans, auprès duquel Arthur Rubinstein et Morowitz, vont, dit-elle,
baisser rapidement pavillon.
La « couronne d’épines » Camus, excellent ! Le K. Haedens,
terrible ! Saint-John Perse attend le Nobel depuis 2 ans, en vain. Il est
tout naturel qu’un prix donné par l’inventeur de la dynamite aille
aux manieurs de plastic. Malraux l’aura l’an prochain.
Pour la publication de la correspondance, je ne veux simplement
pas y penser, parce que l’idée me paralyse et que j’ai besoin de vous
écrire, plaisir à le faire, voilà tout.
Reçu une fort touchante et curieuse lettre de Roger Martin du
Gard, à qui j’avais envoyé Fin de siècle parce qu’il avait jadis goûté
Hécate , dont je vous parlerai. Il me dit qu’il est très malade, dévoré de
rhumatismes. J’ai une chemise à carreaux, achetée à Nazaré, mais la
laine me gratte la peau.
La Clotilde de Vaux de Thérive est amusante, mais je n’en aime
guère le ton ricaneur et pas dupe (« le fauteuil rouge où elle mettait
son séant »). A. Comte était un demi-fou, mais la scène de la mort, où
il chasse la famille et s’enferme au verrou avec la mourante, c’est du
Barbey d’Aurevilly.
[Lettre non signée]
254 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Hôtel Palacio dos Seteais, 23 octobre 1957
Cher ami,
En citant L’Express et son fameux article sur moi (que je n’ai lu que
dans cette citation) Nourissier extrait celle-ci : « Il ne faut pas lire M. »
Il fait bien ressortir la drôlerie de la chose, mais pas son côté docte,
comiquement religieux, index, liste noire ; je me permets de vous le
signaler pour votre dossier sur la conspiration du silence. La phrase
est ambiguë, elle a un superficiel caractère de critique littéraire, voire
d’appel au bon goût, à la morale, etc… En fait, elle prend son vrai
sens plus profondément : « Il ne faut pas », c’est-à-dire tabou pour les
purs, surtout à partir de 1935, date d’une prise de position, d’ailleurs
idiote de ma part. Dieu sait que je n’ai guère la manie de la
persécution, mais cela crève les yeux. À cet égard, la candidature doit
être désagréable aux adversaires, car elle désorganise une position
commode, qui risquait de s’éterniser, et la solution paresseuse, idéale
pour eux, qui était cette conspiration du silence ; il va désormais
falloir être pour, c’est-à-dire pour la littérature ; ou contre, c’est-à-dire :
politique d’abord.
En tout cas, ne serait-ce que grâce aux échos et communiqués, le
nom n’est plus étouffé par le cordon du sérail. Soudain, on n’est plus
mort, comme vous dites. Expliquez cela à J. Laurent et à N., à
l’occasion. J’ai honte de parler encore de ce maigre sujet : moi-même.
Dans son article de 1 La Parisienne , l’auteur des Princes dit : « Le
cosmopolitisme est mort malgré les ors dont l’a revêtu P.M. » (Je cite
de mémoire.) C’est n’avoir rien compris à mes premiers livres. La
belle découverte qu’il a faite là ! Je n’ai écrit Ouvert et Fermé que pour
expliquer justement, à mes contemporains que je n’étais pas Pierre
Loti ni Farrère, que ce cosmopolitisme était mort, par son extension
même, par la vulgarisation, démocratisation, unification, rien-que-la-
terrisation de la planète. Ce jeune homme découvre cela 35 ans plus
tard… Si, un jour, j’ai un discours à faire, il faudra que je remette les points sur les i ; Barnabooth n’a point excité mon émulation, mais ce
que j’ai voulu, c’est son contraire : tout de même clair, non ?
Le franc côte ici 464 contre $ ; il est vrai que l’État a 1 milliard
358 millions à récupérer sur le sublime créateur du réseau de
Résistance 2 Honneur et Police.
Passé la plus belle journée d’automne sur le petit yacht d’un ami
portugais, à l’entrée du Tage. Pas un nuage ; les dames se baignaient
autour du bateau ; la mer était calme, à en faire regretter Vevey. La
lumière sortait de partout, comme des flashlights survoltés,
transperçait tout, exaltait les surfaces les plus revêches, broyait les
ombres, la tête m’en tournait, malgré les visières et les lunettes noires.
Ce n’était pas le soleil, déjà oblique, mais, je vous répète, les lumières,
sur l’eau. Les falaises qui vous entraient par les oreilles, la bouche, le
nez (les yeux étaient depuis longtemps baissés) ; j’avais l’impression
que mon crâne était une ampoule de 500 bougies.
J’ai trouvé des mondanités, des maisons roses à azulejos aubergine
ou framboise, des cocktails, avec cure-dents en bois banderillant des
boulettes de viande, assez pour amuser Hélène. Je monte Jessy, un
cheval allemand grand comme le cheval de Troie, qui appartient à des
amis belges installés ici, après Tanger. Et, chez les mêmes amis, Caïd,
un arabe blanc dont je devins jadis le biographe 3, et dont la vie fut
une série d’aventures incroyables.
Les vendanges continuent, le vintage sera bon, les hommes
trépignent dans les cuves, tandis que les femmes dansent entre elles.
À vous,
PM.
1. Georges Ketman, « Mort du cosmopolitisme », La Parisienne, septembre-octobre 1957, p. 903-907.
2. « Honneur de la police », créé par Edmond Dubent en 1943. Morand fait sans doute ici un amalgame avec le controversé Joseph Joinovici, condamné à cinq ans de prison en 1949 pour faits de collaboration, qui finança le réseau juste avant la Libération. En octobre 1957, bien que juif, il est expulsé d’Israël où il comptait échapper au fisc.
3. Allusion à la nouvelle Histoire de Caïd, cheval marocain, publiée dans Les Œuvres libres (novembre 1955, p. 3-12) et qui sera reprise dans Le Prisonnier de Cintra, Éd. Fayard, 1958, p. 107-124.
255 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
23 octobre 1957
Cher ami,
Je suis content que mes deux pages 1 N.R.F. vous aient plu. C’est de
la littérature de pauvre. Les pauvres font très attention à leurs sous.
C’est une richesse pour eux. Mais toujours douteuse. Vous sentez bien
que ce qui vous a plu (et je le crois, et cela me rassure) c’est tout près
de n’être rien.
Laurent est reparu ce matin dans 2 Arts (à propos de Camus) et je
lui écris pour le mot virtuose qu’il applique à Malraux. Virtuose de sa
vie (c’est-à-dire aventurier, farceur) je veux bien. Mais nullement
virtuose de la plume (infirme plutôt). Un virtuose en littérature, c’est
merveilleux, c’est très rare, c’est Morand. Bonne petite leçon, avec
référence à l’appui. Très intéressant, ce que vous dites sur le social et
le national. Brisson pourrait répondre : en 39, et après, je défendais le
national. Tout cela se juge dans la seule perspective d’un siècle ou
presque. Renan a tout dit en 70 (Revue des Deux Mondes). La guerre
avec l’Allemagne, c’est la ruine de l’Europe, la fin de tout. On s’y est
repris à trois fois. Les responsabilités de la France sont énormes. C’est
la France qui a fait Hitler.
Je vais lire La Revue de Paris. J’ai bien connu Brisson jusqu’en 39
(quand il menait les Annales à la ruine). Esprit faux, plein de
complexes, très vilaine bouche. Si on ne le froisse pas, il est fidèle à
ses amis. Vous savez qu’il a interdit à Rousseaux de parler de vous et
de moi, sous peine de renvoi. Cela, par égard pour nous. Maurice
Noël m’a dit que « l’on » souhaitait une réconciliation.
Je ne connais pas Saint-John Perse ; mais Giraudoux n’est pas « un
esprit supérieur à vous ». Loin de là. C’est un rossignol, voilà tout. Un
miracle. Il y a 25 ans, Cocteau me disait : « Morand est beaucoup plus
intelligent. » Je n’ai pas bien saisi à cette époque. Je comprends très
bien maintenant. L’article de L’Intransigeant, en 35, ne vous a pas servi
du côté de la gauche. Mais l’affaire est plus étendue. Cela s’est
cristallisé à cette minute. Vous êtes le seul écrivain dont tout le monde
a été jaloux. On n’aime pas les talents riches. Et l’intelligence agace.
Aujourd’hui on vous voit beaucoup mieux. Et ce n’est pas fini.
Nimier me demande de faire une préface pour un roman de
Tolstoï (une collection populaire de classiques). J’ai accepté. Cela me
sera utile. Dans un livre assez gros que je publierai en 63, il y aura un
petit peu de critique littéraire : Tolstoï, Proust et Morand ; c’est tout.