Correspondance
1957. Lettres 109 à 282
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.
Vevey, 17 avril 1957
Cher ami,
Les Aston-Martin sont de splendides voitures-sport, mais il ne faut
pas les avoir à 4 places. J’en ai eu une, en 54-55, à 2 places. De plus,
elles ont le cul un peu léger dans les virages pris à plus de 140 ; ce qui fait qu’elles ont toujours été placées dans les courses, mais très
rarement premières. Les journaux d’ici disent sur l’état de santé de
F. Sagan des choses contradictoires. Heureux que B. Frank s’en soit
sorti. Le succès ne va pas sans remous, quand on en suit le sillage, et
que les Érinyes sont derrière le volant.
Nourissier nous a fait la surprise de venir nous demander à
déjeuner ce matin. Il venait d’avoir une angine ; rose et frais, a parlé
des réactions N.R.F. à son pamphlet, de La Parisienne, des rapports
entre pères et fils. Très charmant.
Merci pour votre lettre de dimanche. J’y réponds aussitôt, car la
grève SNCF va sans doute nous interrompre (Arts presque introuvable
à Lisbonne). Je puis facilement allonger, pour Arts, le moment venu.
Je prends bonne note de ce que vous me dites sur la politique. Sans
doute avez-vous raison. Arts me téléphone pour me demander un
éditorial sur l’auto et l’écrivain. Non, je voudrais les obliger, mais
l’actualité (brûlante) me glace.
La Table ronde me propose un millier d’exemplaires d’À la fleur
d’oranger, soldés à Paris à 30 F. Me conseillez-vous de les racheter ou
faut-il les abandonner en solde au Comptoir du livre ?
Vous avez été bien indulgent pour Si Paris nous était compté, vu hier.
Pauvre figuration 1, film à grand spectacle avec petits moyens français.
Spectacle mi-Folies-Bergère, mi-Saint-Charlemagne.
Lettre de Mme Édouard Herriot, épuisée par la lutte, au chevet du
mourant, contre le fanatisme anticlérical et (à un moindre degré)
celui de Gerlier 2.
Artaban me paraît être une sorte de Candide : Hilaire, Hecquet,
Millau, Pauwels, ces camarades sont individuellement brillants, mais
où est l’équipe ?
Hélène, lisant votre lettre (de mardi soir, arrivée malgré la grève),
me dit : « Chardonne a l’air de te préparer à un examen. » Hélas, le temps n’est plus (1905) où Giraudoux me préparait au bachot ! Il est
vrai que si une entrée littéraire c’est calé, une rentrée, c’est bien plus
difficile.
Ma femme s’occupe ici de Mme Castelot 3, l’amie d’Alphonse de
Chateaubriant 4, épousée in extremis. Leur odyssée est étonnante. Ils
étaient cachés en Allemagne, dans la zone française ; les troupes
françaises avaient fini par savoir fort bien qui ils étaient. Avant cela, ils
avaient été hospitalisés par des juifs, qui, à la Libération, leur avaient
fourni des papiers de coreligionnaires disparus : les Wolfe ; de sorte
que le sage Chateaubriant est mort… avec des papiers juifs !
À vous
PM.
1. Tourné d’après un scénario de Sacha Guitry en 1956, avec pour principaux interprètes Lana Marconi, Michèle Morgan, Gérard Philipe et Paul Fort.
2. Pierre Gerlier (1880-1965), cardinal archevêque de Lyon.
3. Gabrielle Storms Castelot, mère de l’historien André Castelot et de l’acteur Jacques Castelot.
4. Alphonse de Chateaubriant (1877-1951), romancier, directeur de La Gerbe, condamné à mort en 1945, exilé à Kitzbühel. Sur ce point voir Pierre Assouline, L’Épuration des intellectuels , Bruxelles, Éd. Complexe, 1985.
170 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 18 avril 1957
Cher ami,
Votre lettre (« en hâte » n.d.) n’est pas venue mourir sur la grève.
Pardon pour Match. Je ne vous eusse demandé rien de pareil, si j’avais
deviné la peine que cela vous donne. Peu importe le Mistler ; il est sans autorité, touche-à-tout et assez bêta. Henriot a l’ordre (de la
Résistance) de ne pas écrire mon nom.
Lu Une femme singulière de Jules Romains. C’est à la fois prétentieux
et commun, de style. Quant au fond, il n’est pas traité ; puisque c’est
la même Abrami, on devrait la voir recevant, intriguant, etc… alors
que l’auteur se contente d’écrire : « elle recevait des ministres, des
ambassadeurs… ». Comme « femme singulière », c’est réussi ! 1 Sissi
(l’impératrice Elizabeth), film avec très beaux paysages bavarois, est
une reconstitution parfaite de la Cour, des uniformes, etc… cela
change des chienlits hollywoodiennes. 2 Guerre et Paix, terrible, dans
une Russie de studio, avec des troïkas impossibles, rien n’a l’accent
russe.
J’arriverai mercredi soir 24 ; le 25 je serai à Rambouillet, puis à
Paris jusqu’au 30.
Je regardais, sur les routes, les stèles commémorant des batailles ;
en passant par Langres, etc… on trouve de modestes obélisques
Empire avec deux minuscules palmes entrecroisées, et une date ; on
s’aperçoit alors que le sort de l’Europe se joua là. Plus loin, on tombe
sur d’immenses monuments déchirant le ciel, avec dallage de marbre,
victoires laurées, rampes d’acier, etc… et une demi-douzaine de noms
d’Arméniens morts d’un rhume de cerveau ; le tout surmonté d’une
croix de Lorraine de 6 mètres de haut : c’est 1944.
Pas encore lu 3 Tempo di Roma qu’Alexis Curvers m’a envoyé ; ma
femme a trouvé ça ravissant ; j’ai encore à lire L’Aventure occidentale de
l’homme 4 5 de Denis de Rougemont, les nouveaux souvenirs de Porel,
la 6 Mesure des heures d’Anne Lacroix (qui est-ce ?) etc… Sagan a
déclaré à la presse que, pour ne plus effrayer les siens, elle renonçait
aux voitures de sport. Pour une existentialiste, elle se dégonfle !
C’était au contraire le moment d’acheter la 4500 Ferrari.
Avez-vous entendu l’allocution du Pape 7, ce matin de Pâques ?
Quel vieux cabotin ! suant la rhétorique par tous les pores.
Tout vôtre
PM.
1. Comédie mélodramatique d’Ernst Marichka avec Romy Schneider, Karl Heinz Böhm et Gustave Knut.
2. Film de King Vidor, tourné en 1955, avec, dans les rôles principaux, Audrey Hepburn, Henry Fonda, Mel Ferrer, Vittorio Gasmann et Anita Ekberg.
3. Qui obtiendra le prix Sainte-Beuve 1957 pour Tempo di Roma.
4. Éd. Albin Michel, 1957.
5. Jacques Porel, Un peu de désespoir, Éd. Domat, 1957.
6. Éd. Grasset, 1957.
7. Eugenio Pacelli (1876-1958), pape sous le nom de Pie XII de 1939 à 1958.
171 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
18 avril 1957
Cher ami,
Lu 1900 (relu). Volume offert par Flammarion, sans couverture,
en véritable état d’épuisement. Un livre épuisé, vous pouvez exiger
qu’ils le réimpriment ; ou vous le rendre. Il est devenu libre. C’est un
bon livre. Il intéresserait aujourd’hui, et plus tard. Est-ce le moment ?
Je ne sais.
L’essentiel du livre, vous pouvez le donner sous une autre forme,
par bribes, comme vous le faites dans la préface de Ouvert la nuit, et
ailleurs. Cela n’empêche pas une nouvelle édition de 1900. Mais c’est
aux pages que vous écrivez aujourd’hui, dans la perspective d’aujourd’hui, sur ces sujets, avec votre plume de maintenant, que
vont mes préférences.
À ce propos, voici mon débat avec Robert Poulet. Poulet dit : on
n’est en pleine forme qu’à 70 ans. C’est alors que commence la vraie
carrière. Réponse : pour Hugo, peut-être, qui a déliré toute sa vie. En
général, non. Il y a des portes qui se ferment, d’autres qui s’ouvrent.
Il ne faut pas se tromper de porte.
Je ne pourrai plus écrire un roman. Je sais pourquoi. Romains se
perd, à vouloir écrire des romans. Je ne suis pas sûr que vous pourriez
écrire Le Flagellant aujourd’hui. Ni M. le Duc si posément.
Mais ce que vous écrivez (quelquefois, une nouvelle, et tous vos
« n’importe quoi », quelques pages sur ceci ou cela, un retour en
arrière, un regard en avant) cela surpasse de beaucoup ce que vous
écriviez jadis. C’est presque un autre. Votre jeunesse est là. Elle est
dans ces chemins non frayés. Vieillir, c’est s’obstiner, rester à la même
place.
Bref, et c’est à vous de décider pour vous-même, Poulet dit :
s’élargir, comme le fleuve qui s’épanouit dans son embouchure. Je
dirais : se restreindre, rester toujours une source. De l’eau froide.
À ces questions, chacun a sa propre réponse.
Votre
J.
172 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
Mardi soir [23 avril 1957]
Cher ami,
Je reviens de Paris, et peut-être cette lettre prendra le train du soir.
J’ai vu Nimier une heure. Il aime votre préface autant que je l’aime.
Je ne lui ai pas parlé de l’article pour Arts. C’est toujours mon idée, et
sans tarder. Pourquoi attendre ? En ce moment cela viendrait à point
(pour d’autres raisons, que l’action sur la vente). Cela annoncerait le
livre. Le livre à venir est le prétexte. Il y a des choses qui agissent à
distance.
Vous conservez le plan de la préface, où tout est bon. Et vous
développez un peu plus. La nouvelle, le roman, votre jeunesse,
aujourd’hui (vos vues sur tout cela).
Pour la politique, ce que vous en dites dans la préface est très
intéressant. Je n’en dirai pas beaucoup davantage. Ce que vous m’en
écrivez, se retrouvera un jour (Berthelot, etc…) ou vous le direz
ailleurs, plus tard. Pour l’article Arts, la dose de la préface me semble
suffisante (en politique) ou deux lignes de plus. Songez que vous
parlez sur trois ou quatre sujets de première importance.
Dans 1 Le Monde , l’article de Henriot est sur les horribles souvenirs
de Simone 2 (horrible littérature), lequel volume a paru au moins six
semaines avant le vôtre.
À la N.R.F., on tient les Carnets de Montherlant pour une
catastrophe. Il ne s’en relèvera pas, à mes yeux.
Vient un âge où il faut faire attention à ce que l’on publie. C’est
grave, quand on se croit tout permis.
À vous
JC.
1. Émile Henriot, « Les souvenirs de Simone », Le Monde, 17 avril 1957, p. 8-9.
2. Pauline Benda, dite Simone ou Madame Simone (1877-1985), actrice, romancière, membre et présidente du jury Femina, professeur de diction à la radio, venait de publier Sous de nouveaux soleils, II, Histoire d’une amitié et d’un amour, Éd. Gallimard, 1957.
173 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
er
1 mai 1957
Cher ami,
Vu Clouard hier, que j’estime beaucoup. Il m’a parlé longuement
de Fin de siècle, dont il raffole. Comme vous n’aimez pas les éloges, je
n’insiste pas. Cependant ce détail : Fleur-du-Ciel c’est un roman de
Dumas, que vous ignorez sûrement (Clouard a lu tout Dumas) mais
Pékin 1 c’est de vous, et c’est beaucoup. Je lui ai demandé quand il
parlerait de votre livre (Artaban, une revue belge). J’ai vu qu’il n’y
songeait pas. Avant, il m’avait fait les plus grands compliments sur
mon livre. « Je n’en parlerai pas. On ne peut pas dire toujours la
même chose. » Je l’ai remercié. Nous saurons que lorsque ces
messieurs ne parlent pas de nous, c’est qu’ils sont bouche bée. Alors
je lui ai dit un mot de son ami Henriot. Il a été consterné pour
l’honneur de la corporation. Il parlera de Fin de siècle.
Vers la fin de sa vie, gorgé de succès et d’honneurs, Alexandre
Dumas fils, voyant poindre Becque 2 et Ibsen, a dit : rien ne restera de
moi. Et cette remarque : il ne restera rien de personne au théâtre,
sauf quelques pièces de Musset.
Sous le succès et les honneurs, veille une petite flamme de lucidité
qui empêche les heureux de ce monde de dormir. Ils se font justice,
assez bien. Même Duhamel, peut-être, le plus sot de la bande. Mais
pas Henry Bordeaux ; il y croit encore.
Nous avons fait hier un excellent déjeuner avec Camille dans une
des auberges que nous explorons. C’est un traitement pour elle. J’ai
été distrait par mon voisin : un gourmet. Il a débouché lui-même la bouteille, respiré le bouchon. Il était rempli d’une espèce de religion
voluptueuse, si intense, que rien n’avait l’air bon, sauf ce qu’il
mangeait. Il passait quelques morceaux à sa femme. Sur un coin de
l’assiette, les os bien raclés, pour le chien. Il avait l’air un peu aveugle
sous les lunettes, tellement il était concentré sur la nourriture (un
poulet à la broche, rôti au bois, vraiment parfait). L’air d’un directeur
de ministère, bon mari, lettré et gastronome.
Je l’ai tant regardé, que j’ai cru convenable de lui dire un mot en
partant. Je lui ai dit : « Je suis un faiseur de maximes ; je vais vous
donner celle que je vous dois : c’est notre amour pour les choses qui
les rend aimables. »
Votre
JC.
P.-S. Dumas père avait 500 enfants naturels. Balzac une note de
25 millions chez le fournisseur de glaces. Nous sommes peu de chose.
Je me demande ce qu’étaient ces gens qu’on appelait alors
« créanciers », qui vous fournissaient de tout, que l’on ne payait
jamais, dont on se moquait. Tous ces MM. Dimanche 3.
1. Chardonne fait sans doute allusion aux deux chapitres de Fin de siècle intitulés « Le siège de Pékin » et « Défilé de Pékin ».
2. Henri François Becque (1837-1899), auteur dramatique.
3. M. Dimanche était le créancier de Dom Juan chez Molière.
174 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 6 mai 1957
Cher ami,
Curieux, Düsseldorf. Plus de ruines. Dîné chez des assureurs amis,
les Gerling. Il y a 10 ans, leur grande maison avait été vidée par les
Alliés (et les voisins), vidée de tout ; même la tuyauterie, enlevée. Elle
est pleine, aujourd’hui, des plus belles choses. En 6 mois, ils ont
construit une vraie cité de gratte-ciel, avec des jardins et des arbres.
Après dîner, à 11 heures du soir, lui (35 ans) a voulu nous montrer ses
bureaux. Grande fête, le 1er mai, tout était vide ; mais, à la porte,
gardiens alignés ; et, au 17 e étage, la salle du Conseil
d’administration, avec des œillets roses, gros comme des choux, dans
les vases, et pas un pétale jauni ; ascenseurs en file, express et
omnibus alternés. Le matin déjeuné chez Arno Breker 1, dans une
ravissante maison de basalreine (?), un atelier pour les plâtres, un
autre pour les marbres, un 3 e pour les bronzes. Ce que ces gens
travaillent ! Il y avait là les Abetz 2 et les Rahn. Abetz fait les chiens
écrasés dans les journaux, sans pouvoir signer, et sa femme donne des
leçons à cet homme, qui a en France 26 ans de prison et 17 ans
d’interdiction de séjour. L’on demande : « Quels sont vos projets ? »
et l’on s’entend répondre, sans ironie, sans forfanterie : « Travailler
au rapprochement franco-allemand. » Aucun ressentiment. Un vrai
mystique. Je lui ai dit, puisque nous parlions très librement : « Aviez-
vous connaissance des atrocités hitlériennes ? » Il m’a dit : « Personne
ne s’en doutait, sauf le personnel subalterne, et 92 initiés du plus haut
rang. À Nuremberg, les juges américains ont eu cette liste entre les
mains ; ils l’ont fait disparaître, car elle les gênait, pour la thèse de la
responsabilité collective. »
Merci pour les articles reçus ce matin. Le K. Haedens excellent, le
Rebatet bon aussi. Nicollier a fait son article le samedi 27. La Feuille
d’avis de Lausanne, avant-hier.
Quand re Arts publiera ma préface, en 1 page, j’aimerais qu’ils
mettent une grande et intéressante photo de la « Belle Époque » :
Fargue, Ravel, Auric et moi, à 2 heures du matin, sortant du Bœuf.
Accepteront-ils ?
Tout à vous
PM.
1. Voir lettre 1, note 3. Pendant l’Occupation, à l’occasion d’une exposition de sculpture à l’Orangerie, Jean Cocteau avait publié « Salut à Breker », Comoedia, 23 mai 1942.
2. Otto Abetz (1903-1958) avait été ambassadeur à Paris d’août 1940 à août 1944 et, à ce titre, le principal artisan de la collaboration avec le gouvernement de Vichy.
175 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 7 mai 1957
Cher ami,
M. Jacques Brenner 1 me demande de collaborer au Cahier des
saisons sur vous. Qu’en pensez-vous ?
Je commence le 2e tome de Simone ; le portrait de Sarah,
excellent, vivant, vrai ; Simone, en ce moment, est ici, chez
M. Andrieu, père de Nicole Courcel (des 2 Sorcières de Salem) ; et
Andrieu m’a invité dans une maison qu’il vient d’acquérir, près de
Morges ; sa voix est d’un raseur, j’ai répondu que je partais. La
dernière fois que je vis Simone, je l’invitai à déjeuner avec Porché, à
Vichy, en 43 ; on l’y laissa assez en paix, peut-être grâce à lui, jusqu’à
la fin ; du moins je le crois, les ayant perdus de vue en 44. Il fait un
froid affreux, des blizzards verticaux, poussés par la bise, comme des
suaires, au-dessus d’un lac sinistre et ardoisé.
Continué Simone ; la scène de la Duse 3, très bonne. C’est une
juive abstraite, aveugle quand il s’agit de regarder par la fenêtre, mais
ayant (comme tous les Orientaux) une compréhension éclair et
profonde de tous les gens qui entrent dans son secteur ; absolument
fermée à la poésie, à la nature ; bref, son livre est à l’opposé du talent
de Camille, dit Hélène.
Je pense que je viendrai passer deux jours à Paris, la semaine
prochaine ; vous préviendrai. Alain Bosquet 4, dans Combat, me traite
d’auteur tour à tour trop connu, méconnu, et reconnu ! Je me
permets, après avoir collé ma réponse, et après une réflexion tardive,
de vous l’adresser, afin que vous ayez la bonté de la mettre à la boîte,
car mon annuaire téléphonique est vieux de 6 ans, et j’ignore si
Combat est toujours à l’adresse indiquée ; et cela m’ennuie de rouvrir
l’enveloppe. Veuillez me pardonner cette impolitesse.
Reçu vos lettres d’hier. Si vous voulez voir à Lausanne un
spécialiste des bronches, j’ai une adresse. Je ne voudrais pas que votre
femme se voie ruinée par moi, je ne suis pas un spécialiste ; je ne fais
que répéter ce que j’entends dire ici par des gens assez avertis, mais il
leur arrive de se tromper ; ils ont, pour tout, et après coup, des
explications plausibles et contradictoires.
Je vous salue avec mon chapeau tyrolien.
PM.
P.-S. Hélène demande si vous savez qui sont Grégoire et Amédée 5
qui nous ont dédicacé un roman, écrit, je crois, chez Carbuccia ?
1. Jacques Brenner (1922-2001), romancier, animera Les Cahiers des saisons de 1953 à 1968.
2. Film de Raymond Rouleau (1957), scénario et dialogues de Jean-Paul Sartre, d’après la pièce d’Arthur Miller The Crucible, avec, dans les rôles principaux, Yves Montand, Simone Signoret, Mylène Demongeot et Nicole Courcel.
3. Pages 105 à 108.
4. Alain Bosquet, « Femmes (plus ou moins parfaites) — Paul Morand — Émile Henriot », Combat, 18 avril 1957, p. 7.
5. Grégoire et Amédée, Livre à vendre, Éd. de Paris, 1957.
176 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
8 mai 1957
Cher ami,
Ne donnez rien sur moi aux Cahiers des saisons. Je parle trop de
vous, et ce n’est pas du tout fini. Il ne faut pas que vous ayez l’air de
me connaître. Mais répondez-leur gentiment. Jacques Brenner 1 n’est
pas un auteur indifférent (critique du principal journal de
Normandie) et Solange Fasquelle (la fille de la duchesse de La
Rochefoucauld), qui lit en ce moment Parfaite de Saligny, et tous les
gens de Saisons sont sympathisants.
Alain Bosquet 2 aura votre lettre. Son article m’a échappé. Je pense
que Poulet gardera soigneusement votre lettre. Il a beaucoup à y
apprendre. Nous devons faire l’éducation des critiques.
Vous êtes bien poli avec moi (pour une lettre à faire suivre). C’est
que je suis à rude école. Ces « jeunes » sont l’impolitesse même (pas
Nourissier, ni Frank). Je viens, enfin, de donner le fouet à Nimier. Ça
lui fera du bien 3.
Vous verrez dans la lettre de Nourissier (vous pouvez la garder)
comment on vous voit. Ce n’est pas mal.
Le chapitre Duse (dans les souvenirs de Simone) est réussi. Tout
le reste du livre m’a agacé à cause de « l’écriture ». On sent toujours
qu’elle veut écrire bien. Un livre de ce genre doit être plus jaillissant.
Et puis, elle, je n’ai jamais pu la supporter. J’aimais beaucoup le
dernier mari, le Charentais 4, qu’elle a fini par crucifier. Elle parle
gentiment de vous, à l’occasion.
Mon emphysème était une fausse alerte. Un petit retour après un
rhume qui n’a duré que huit jours. En somme, ce n’est rien. Je
conserve (conservons pieusement vos lettres, avec l’or de Camille)
l’indication des remèdes, au cas d’un retour. Cela peut être utile, un
jour. Mais je m’en tiendrai là.
J’ai entendu, l’an dernier, de loin en loin, Grégoire et Amédée à la
radio. Voix mourantes, morbides, disant des riens, qui se voulaient
absolument rien ; lugubre loufoquerie ; on avait le sentiment de la fin
du monde, de la désagrégation de l’homme. J’ai reçu leur livre. Et je
veux savoir qui ils sont. Je le saurai.
À vous
J.
P.-S. Solange Fasquelle est venue hier avec Brenner, à La Frette. La
mère (la duchesse) et la fille, deux mondes. La fille, gentille, l’air
d’une cheftaine de scouts ; dans une vilaine petite voiture, n’aimant
que les bistrots, boire un verre de rouge, un peu communiste, se
moquant de tout. Les mœurs, ça va vite…
Françoise Sagan, qui va bien, n’a pas téléphoné une fois à Frank
qu’elle a failli tuer, ne s’est pas souciée de ses frais de clinique et
autres, lui qui n’a pas un sou. Ces communistes n’ont pas le cœur
bien large. C’est moi qui ai payé pour Frank.
1. Ce dernier établira le choix de lettres de Chardonne, Ce que je voulais vous dire aujourd’hui (Éd. Grasset, 1969), que préfacera Paul Morand, avec le texte « Un puritain voluptueux », qu’il avait publié dans La Revue de Paris (novembre 1968, p. 9-13).
2. Alain Bosquet (1919-1996), poète, romancier et critique littéraire.
É
3. Lettre du 7 mai 1957, cf. Correspondance Jacques Chardonne-Roger Nimier, Éd. Gallimard, 1984, p. 200.
4. François Porché (1877-1944).
177 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
8 mai 1957
Cher ami,
Je n’ai pas entendu 1 Le Bazar de la Charité à la radio. Chez Stock,
on me dit que c’était formidable.
Soyez assuré que Parinaud non seulement « acceptera » la photo
1900 dont vous parlez (pour l’article) mais sera enchanté de l’avoir. Je
verrai Parinaud à ce moment, et je réglerai tout cela avec lui, selon
votre désir, qui répond aux intérêts de Arts. C’est-à-dire la meilleure
présentation possible. Je verrais la publication dans la première
quinzaine de juin.
Je vois qu’il y avait du monde à Düsseldorf. On oublie que
l’extermination était réservée à un petit nombre de camps. Mon fils,
qui a été enfermé six mois au camp d’Orianenbourg, est revenu, ne se
doutant de rien. De même pour les Allemands en général, même
Abetz. Peut-être qu’ils flairaient quelque chose. Ils avaient tous peur
des camps, sans rien savoir. Je n’ai pas trouvé un Allemand qui
consente à s’occuper de mon fils pour le faire sortir du camp, sauf
Heller 2, qui risquait sa position.
Quand il est revenu d’Orianenbourg, j’ai entendu les questions
qu’on lui posait ingénument. Ils voulaient essayer de savoir.
À bientôt
Chardonne
1. Il s’agit de l’émission radiophonique ; à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’incendie, « Le Bazar de la Charité », de Paul Morand, adaptation de Pierre Geay.
2. Gerhard Heller (1909-1982), lieutenant allemand chargé de la censure littéraire à la Propaganda Staffel, auteur d’Un Allemand à Paris, Éd. du Seuil, 1981.
178 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 10 mai 1957
Cher Chardonne,
Les près sont fleuris, qu’arrose le Rhône. Ils sont pleins de
chandelles, comme sur les couvertures de Larousse et de bêcheurs,
comme sur les couvertures de Lemerre 1 qui, enfant, m’intriguaient
fort (je ne comprends pas qu’un éditeur n’eût pas de quoi habiller ses
gens).
Nourissier me téléphone pour me demander ce que je pense de
l’érotisme (pour La Parisienne). Approuvez-vous la réponse ci-jointe ?
Nourissier dit qu’il aime me regarder vivre. Il veut dire survivre. Ou,
pour tenter l’impossible (à l’impossible Faust n’est tenu), revivre.
Je serai à Paris lundi et mardi. Si vous voulez que je vous amène,
téléphonez au Crillon mardi matin.
Je dois vous dire, avec la Sévigné, que vous êtes de manque dans
mon cœur.
PM.
1. Les petits volumes de la collection éditée par Alphonse Lemerre contenaient, sur la page de titre, une gravure représentant un homme nu enfonçant une pelle dans la terre, surmontée de la devise latine : Fac et spera.
179 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
Samedi 11 mai 1957
Cher ami,
Lundi je serai dans le train ; le soir parmi les fleurs de Chardonne,
que je n’aurai pas besoin d’arroser (les miennes vont mourir).
Vous avez bien fait de répondre à Nourissier (érotisme). Une page
de plus. Une page que personne ne peut écrire.
Vous avez perdu la jeunesse de ces temps (je ne le dirai pas).
Presque tué Sagan et Frank ; corrompu le reste. Cette page-là, je vois
Nimier l’écrivant (ou presque). Mais tout le reste lui manque,
l’immense reste, que vous avez, et qui perce dans cette page, et dans
tout.
Grave question, que soulève Nourissier. On peut répondre d’un
mot : l’impuissance généralisée (cela a commencé en Allemagne,
après la défaite de 14). Mais vous êtes toujours, magnifiquement hors
de la question. Avec vous, il n’y a pas de questions sottes.
Je vous ai dit, je crois, le mot de Marcelle Tinagre à propos de la
comtesse de Noailles : « Si elle savait ce dont elle parle, elle n’en
parlerait pas comme ça. »
Votre
JC.
180 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
29 mai 1957
Cher ami,
Vous êtes arrivé frais, parti frais. Je suis sorti de cette assemblée,
deux heures après, en feu et en cendres.
Des femmes me disaient : je vous ai vu, quand vous receviez chez
Stock, il y a 30 ans. Je n’aime pas que l’on remue ce mort. L’une
d’elles me dit : j’avais 20 ans ; vous m’avez longtemps regardée (je
tremble) et vous m’avez dit : vous avez tort d’épiler vos sourcils.
Boisdeffre est un fou. Ils prétendent vraiment inaugurer la
littérature sans talent. On dit que sa femme (future 1) est jolie. Pour
les femmes, c’est admis encore.
Dans 2 Les Nouvelles littéraires (le n˚ de l’article de Miomandre) il y a
un joli salut de Déon 3 re (1 page) à votre adresse.
Lisez l’article de Nimier dans 4 Arts de ce jour (Céline). Cela
confirme ce que je vous disais. On ne vous nomme pas quand il s’agit
de gens dont le passé est suspect.
À propos de Laurent et de Henriot, j’attendrai un nouvel avis de
vous.
Le plaisir que vous avez fait à Martin du Gard vaut le voyage.
Affectueusement (et des mercis) à vous deux.
JC.
P.-S. Je me demande à qui s’apparente le style un peu tarabiscoté,
à culbuter, de Nimier. Pas à vous. Cocteau peut-être.
1. Pierre de Boisdeffre épousera, le 12 juin 1957, Mlle Béatrice Wiedemann-Goiran.
2. Francis de Miomandre, « Le vrai moraliste », Les Nouvelles littéraires, 23 mai 1957, p. 7.
3. Michel Déon, « Aurions-nous la faiblesse de ne pas aimer notre temps », ibid., p. 1.
4. « Roger Nimier présente le prochain livre de L.-F. Céline », Arts, 29 mai 1957, p. 3.
181 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
31 mai 1957
Vous arrivez de Vevey ; douze heures d’auto. Pour apparaître dans
une réunion parisienne, et faire plaisir à un ami. Vous arrivez de
Vevey (ou Tanger) pour apparaître un moment (un peu en retard, et
c’est la première fois de votre vie) à l’enterrement de Pétain, à l’île
d’Yeu. Etc…
Là-dessus, on peut rêver.
Je relis M. du Gard. C’est étonnant. Peut-être n’avons-nous pas dit
le principal. Pas un mot sur les œuvres dans ce livre. Rien sur les
hommes. Pas une remarque sur « l’intérieur ».
Et ils sont tous là, vrais, grouillant de vie.
Je vais de l’un à l’autre (de vous à lui).
Et cela, dans le siècle de Proust, sous la bénédiction de Flaubert.
J.
P.-S. Jeudi
À propos de Henriot, etc…Le Figaro servira d’exemple. Il y a une
dizaine d’années, quand Albin Michel annonça la publication de mes
œuvres complètes, André Rousseaux glissa dans son charabia une
dizaine de lignes sur moi, où vous étiez inclus. À vous, il reprochait
d’être en vie. À moi, il reprochait tout. Il y eut alors une scène
dramatique (vraiment). Maurice Noël traîna Rousseaux par l’oreille
devant Brisson. Fureur de Brisson 1 qui fit venir tout son monde.
Devant cette assemblée il dit à Rousseaux ou bien de quitter la
maison, ou bien de prendre l’engagement de ne jamais plus prononcer votre nom, ni le mien. C’était là un hommage indirect à
notre endroit.
On lui abandonnait Montherlant, lequel reçoit chaque année sur
la tête un article effroyable de Rousseaux (cette semaine encore).
Dans ce cas, peut-on se plaindre du silence ? De même du côté
d’Henriot. Quelquefois, le silence est d’or.
Il ne me vient aux oreilles que de douces paroles. Vous, de même,
il me semble !
À vous
J.
1. Pierre Brisson (1896-1964), directeur du Figaro jusqu’en 1964.
182 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
er
Vevey, 1 juin 1957
Cher ami,
Je reçois vos lettres d’avant-hier et d’hier. Je crois en effet que vous
avez raison, et qu’il vaut mieux, pour l’instant, ne rien faire. Je déteste
les polémiques. L’affaire Rousseaux remonte à 1932, comme je crois
vous l’avoir dit. Brisson reprenait alors, à Coty 1, le journal ; il héritait
de Rousseaux. Ce dernier avait, depuis des semaines, la figure
convulsée de haine quand je l’invitais, car le parquet du rez-de-
chaussée de l’avenue Ch.-Floquet, immense lande de chêne ciré, lui
faisait peur, malgré une canne à bout de caoutchouc ; il ne put se
retenir de faire sur mon livre, de cette année-là, un article venimeux 2.
Comme j’étais du Conseil de direction du Figaro, je dis en riant à Brisson que je n’étais pas gâté dans notre journal. « Veux-tu que je
flanque Rousseaux à la porte ? me dit Brisson, il vient déjà de me faire
des ennuis avec Pierre Benoit. » « N’en fais rien, répondis-je ; si je
n’étais pas au Figaro, j’accepterais volontiers ; en étant, je ne puis te
demander ça. » Force fut à Rousseaux de me détester 12 ans en
silence. En 44, il crut sans doute le moment venu de m’achever ; mais
il tomba mal, Brisson l’ayant, à ce que vous me dites, remis à sa place.
Voilà comment je reconstitue les choses, psychologiquement.
J’ai lu cette nuit le 3 Portrait de l’aventurier de R. Stéphane. C’est
confus, idéologique, mais intéressant. Dans la bibliographie annexe,
Ernst von Salomon n’est cité qu’avec la date de traduction en français
(1931) des 4 Réprouvés. Or, j’ai l’impression que tout Malraux sort de
ce livre, écrit en 24 et 26 dans les forteresses de Rockenberg et
Strézan où, avant d’être libéré en 28, Ernst von S. était en prison.
Avant cette date Malraux n’avait donné que du farfelu ; ce n’est qu’en
28 que commencent les romans, 34 5 Les Conquérants, sortent 3 ou
4 ans après Les Réprouvés.
Tout à vous
PM.
1. François Coty (1874-1934), propriétaire du Figaro.
2. André Rousseaux, « Paul Morand ou le chroniqueur planétaire », Le Figaro, 23 et 30 janvier 1932.
3. Roger Stéphane, Portrait de l’aventurier. T.E. Lawrence, Malraux, von Salomon, précédé d’une étude de Jean-Paul Sartre, Éd. du Sagittaire, 1950.
4. L’ouvrage, qui couvrait la période 1918-1928, avait été publié en allemand en 1930.
5. Les Conquérants furent d’abord publiés en cinq livraisons dans La Nouvelle Revue française er er (1 mars au 1 juillet 1928) et en volume, aux Éd. Grasset, dans la collection « Les Cahiers verts », en 1928.
183 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 2 juin 1957
Cher ami,
J’ai lu Angus Wilson 1 (Attitudes anglo-saxonnes — Stock) et
comprends mal que l’Angleterre raffole de cet auteur. La Guerre éclair
au Sinaï 2, par un juif anglais, très claironnant, mais pas ennuyeux. La
traductrice, E. Epstein, n’est pas une spécialiste de la chasse à courre
(p. 148) : « En manteau rose (pink coat !) elle veut dire en habit
rouge, et casquette de chasse (elle veut dire bombe), Benyameau
ferait un grand veneur idéal (elle veut dire : un excellent maître
d’équipage). »
Reçu lettre de Cocteau dont 3 La Corrida (vous l’ai-je dit ?) a passé
(il s’en plaint) inaperçue ; j’ai trouvé le Kléber Haedens d’hier sur
ledit livre et sur Malte excellent. Je lis irrégulièrement Artaban ; le
Clouard du dernier numéro fait allusion à un article élogieux sur Fin
de siècle , que je n’ai pas lu. Je le verrai chez Stock à mon prochain
passage, à moins que vous ne l’ayez gardé ? Parinaud me téléphone
pour présenter un numéro d’ Arts sur Saint-John Perse ; c’est étrange
qu’il faille toujours travailler dans l’improvisation et par téléphone.
Saint-John Perse n’est pas un de ces sujets qui demandent à être
traités en 48 heures. Quoi qu’il en soit, j’ai fait quelques lignes, en
évitant de dire que si quelqu’un mérite le Nobel, c’est lui, de crainte
qu’un éloge venant de moi ne produise dans les milieux de gauche
qui proposent aux Suédois des candidatures nationales, un effet
contraire.
Écouté une pièce de Cendrars sur l’Arétin 4, à la radio. Peut-être
avez-vous entendu, ce soir, à la chaîne nationale, M. Fidèle, 3 actes de
Dunsany 5 que j’adaptai avec Delucourt et F. Resay ; c’est l’histoire
d’un officier anglais démobilisé qui se trouve sans job et s’engage
comme chien de garde.
Pour en revenir à Saint-John Perse, j’espère que les 12 millions du
Nobel, avec sa retraite d’ambassadeur (il l’a été 20 ans, cela doit
approcher des 2 millions), lui permettront de rentrer. Mais je pense
qu’il ne lui déplaît pas de trouver aux USA son Harrar. D’ailleurs
l’exil convient au génie ; tous les romantiques anglais s’expatrièrent,
Byron 6 7 8 9 10 , Shelley , Keats , Beckford , Landor. C’est ce qu’on appelle
d’illustres Anglais.
Dans 11 La Revue de Paris Thiébaut, aimable pour moi, sévère pour
Giono. Le fait que les auteurs dont il parle sont publiés par sa revue
l’empêche de dire toute sa pensée, mais on sent qu’il n’aime pas le
Giono de la nouvelle manière, pasticheur de Stendhal. Moi non plus.
Les journaliers italiens viennent à Manosque cultiver des villages
abandonnés environnants ; chez Giono, c’est le trajet inverse ; il a
épuisé son Sud-Est, et part bêcher en Italie.
Ce Giono ! Boisdeffre m’a demandé une préface (d’ailleurs non
payée) pour un e 12 Giono dans les Classiques du XX siècle. Je l’ai faite,
ayant beaucoup aimé les premiers livres. Giono ne m’envoya ni mot,
ni livre, pour, sinon m’en remercier, du moins m’en accuser
réception. La muflerie littéraire dépasse tout.
Très votre
PM.
1. Angus Wilson (1913-1991), romancier, professeur de littérature anglaise et auteur de nouvelles critiques envers la bourgeoisie anglaise.
É
2. Robert Henriques, Guerre-éclair au Sinaï, Éd. Stock, 1957.
3. Jean Cocteau, La Corrida du premier mai, Éd. Grasset, 1957.
4. Pietro Aretino, dit l’Arétin (1492-1556).
5. Il s’agit de l’adaptation radiophonique de trois contes d’Edward Dunsany : La Bouillotte maléfique, Si Shakespeare vivait et Le Haut-de-forme perdu.
6. George Gordon Byron (1788-1824) avait quitté l’Angleterre en 1816 pour la Belgique, la France, l’Italie et la Grèce.
7. Percy Bysshe Shelley (1792-1822) s’était exilé en Italie en 1818.
8. John Keats (1795-1821) avait passé une partie de sa vie en Italie.
9. William Beckford (1760-1844) vécut en France, en Espagne et au Portugal de 1786 à 1796.
10. Walter Savage Landor (1775-1864) avait quitté l’Angleterre pour la France et l’Italie en 1812.
11. Marcel Thiébaut, « André Maurois, Jean Giono, Paul Morand », La Revue de Paris, juin 1957, p. 143-158.
12. Jacques Pugnet, Jean Giono, préface de Paul Morand, Éd. Universitaires, collection « Classiques du e XX siècle », 1955.
184 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
3 juin 1957
Cher ami,
On cherche une dame au visage de porcelaine sous un chapeau
blanc. On ne trouve pas. Serait-elle de 1920 ? Cependant Camille
croit l’avoir vue. Mme Martin du Gard ne sait pas. Il paraît qu’il fallait
remarquer aussi les boiseries. Vous avez salué la maîtresse de maison
(il n’y a que vous pour découvrir de tels objets dans une foule). Et
vous voulez encore savoir son nom ! Je peux vous dire que nos hôtes
viennent d’unir deux grandes fortunes, en seconde noce, le mari
apportant aussi six enfants. Des gens bien. Vous dites : la droite a
donné ! Martin du Gard dit : la gauche a donné ! Il en est fier.
Comme on aime ses ennemis !
Moi, je n’ai rien vu, sauf votre joli geste. Vous ne parlez pas
beaucoup, mais vous faites de jolis gestes (venir à Paris).
Cela encore peut se rattacher à votre esthétique : ne rien
expliquer, et on a tout vu. Ce qui fut un rêve, avant vous, dans cette
école littéraire aux principes si audacieux, à qui n’a manqué qu’un
écrivain.
Votre
JC.
185 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 4 juin 1957
Cher ami,
Merci de votre lettre du 3 juin. Gardez-vous le 13 à déjeuner ;
1 heure chez Mme Maurice Solvay, 18 rue Albéric-Magnard, à côté de
la gare de Passy ; inutile de lui écrire que vous acceptez, elle est en
Belgique (elle fut Josette Day, au cinéma, épousa un Belge qui
fabrique de la soude). Il n’y aura que nous trois, et, peut-être,
Dominique Aury. Gardez-moi aussi (momentanément) le 17 juin au
soir ; si je puis avoir, au Crillon, un des petits appartements avec
balcon sur la Concorde, très demandés par les Yankees (ce que je ne
suis pas encore), je voudrais réunir les amis habituels.
L’annuel article idiot de Judrin (N.N.R.F.) sur moi.
À vous
PM.
186 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
4 juin 1957
Cher ami,
Je lis sans colère « la note » de La N.R.F. (Judrin.) La « critique »
de La N.R.F., c’est une bouffonnerie. Et puis je ne pense qu’aux pages
que j’écrirai sur vous (après les avoir méditées cinq ans) et cette
« note » me sert. Il dit : « C’est Fleur-du-Ciel qui m’intéresse et on me
montre Pékin. » Et moi, c’est Pékin qui m’intéresse. Enfantillages. Et
pourquoi faut-il aller à toute force à votre cœur, et à votre esprit ?
Avez-vous de l’esprit ? Sachez que Thiébaut m’a fait boire un
breuvage plus amer.
Je verrai Clouard la semaine prochaine. Je me demande à quoi il
fait allusion, en effet. N’est-ce pas à son article de l’année dernière ? Il
m’a dit, à propos de vous et de moi : « On ne peut pas toujours écrire
la même chose. »
Le livre de Cocteau est mort le jour de sa naissance. Chez Stock
(place du Th.-Français) pas un exemplaire de vendu.
Le vrai Cocteau est dans Les Mémorables. C’est là qu’on le
retrouvera. Il parle de « secrets », toujours, et il n’en a point. Il parle
de la « nudité », de « simplicité », et il n’est que surcharges. Il parle
de la « poésie » comme les médecins de Molière parlaient de la
médecine. Il me fait pitié. Mais sur Zizi Jeanmaire, une page
excellente.
Vous parlez de la muflerie littéraire (on ignore le « merci », même
l’accusé de réception). Pas seulement en France. En Belgique, en
Italie.
Muflerie, est-ce le mot ? Cela doit être plus grave. Une espèce de
désagrégation.
Votre
J.
187 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 5 juin 1957
Cher ami,
Reçu votre lettre d’hier et l’article de Mistler. Ce sera le
dimanche 16, à partir de 19 heures, au Crillon (et non plus le
lundi 17), que j’aurai les amis, car les chambres seront déjà prises par
d’autres voyageurs le 17. Vous n’avez pas grand-chose à faire le
dimanche à Paris, je sais, mais je n’avais plus le choix.
Merci pour les boutons à Nimier. Oui, c’est comme quand
Cocteau répète : « Je suis un paysan. »
Je lis — vous allez rire — 1 L’Histoire des relations sexuelles, que Payot
Paris vient de publier.
J’arrive le 12.
À vous
PM.
1. Il s’agit sans doute de l’ouvrage du Dr André Morali-Daninos, Histoire des relations sexuelles, que les Presses universitaires de France republieront dans la collection « Que sais-je ? » en 1963.
188 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
6 juin 1957
Cher ami,
Ayant sur le cœur plusieurs articles Judrin, d’autres griefs, je viens
de cingler La N.R.F. Ils ploient l’échine ; ils ne disent rien. On peut
taper dur quand c’est à propos. Je relis Les Mémorables. C’est rudement
bien. J’aime beaucoup la façon dont il vous voit. Dans cette N.R.F. des
pages bien médiocres de Jouhandeau (Paysages 1). Sur ces broutilles,
on prend la mesure d’un écrivain. C’est un petit écrivain.
Entendu pour les dates.
J’ai vu hier, pour la première fois, Dutourd 2. Il a le visage de la
sottise gentille. Aux « Chartrons », on avait cette tête-là, ces yeux
vides. Vu Nimier, qui prend du corps.
Vos lettres sont conservées avec l’or de Camille, vous le savez.
Toutes les autres, je les déchire (sans quoi elles se perdent ; mieux
vaut en finir tout de suite).
Il y en a trois, reçues ces derniers jours, que cela m’ennuie de
déchirer. Je vous laisse ce soin. Les voici. D’ailleurs, vous êtes un peu
mêlé à toutes. Nourissier me dit de ne pas vous répéter ce qu’il écrit
en pensant à vous. Je suis discret, quand il le faut. Pas discret, pour
rien. Si on me dit : il fait beau temps aujourd’hui, ne le répétez pas, je
n’en tiens pas compte.
La seconde lettre (Jean Hess) est d’un étudiant de Marseille,
20 ans. Inconnu de moi. Je reçois peu de lettres de ces inconnus ou
inconnues ; des fous le plus souvent. Ce garçon ne me paraît pas
indifférent.
La troisième, c’est une autre affaire. Elle est de Henri Poulain, et
peut vous intéresser, parce qu’il habite Genève. Il s’accuse, d’une façon touchante, d’un article malveillant, jadis (vers 41). Il est
modeste. Pendant six ans, il a été une épine dans ma chair, me
houspillant (avant 40) dans Je suis partout.
Pour dessert, du mouton de Boisdeffre 3, tout frais.
Votre
J.
1 er . Marcel Jouhandeau, « Paysages », La Nouvelle Revue française , 1 juin 1957, p. 1009-1015.
2. Jean Dutourd (1920-2011), élu à l’Académie française en 1978.
3. À la lettre était joint un billet de Pierre de Boisdeffre, daté du 4 juin, l’invitant à son mariage le 12 juin, et se terminant par ces mots, soulignés par Chardonne : « Rien de plus mortel que l’art (pour l’art). Les idées seules demeurent, seules méritent que l’on œuvre pour elles. Tel est mon credo », auxquels Chardonne avait ajouté, en marge : « Est-ce possible ! Si bête. » Les deux autres lettres évoquées ne figurent pas dans les documents conservés.
189 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
20 juin 1957
Cher ami,
Je ne perds pas de vue la question Jacques Laurent. J’attends un
peu pour nourrir le dossier : politique et littérature. Laurent y sera
directement intéressé ; il va publier un gros roman et sera lui-même
victime de ce mélange. Pour Les Mémorables, c’est déjà très net : silence
Figaro, Monde, Nouvelles littéraires, etc…
Flammarion a publié Les Mémorables trop tard. C’est une période
de surabondance. À peine paru, voilà Céline 1, très bien lancé par Nimier,
qui se met en travers de M. du Gard. Etc…
Je ne comprends absolument plus rien à l’édition. Dans cette
cohue tout est inexplicable. Stock publie 2 Au risque de se perdre
(Histoire d’une none), qui a eu du succès partout à l’étranger, mais
inconnu en France (auteur inconnu). Sans articles, ou presque, tout
de suite, cela part en flèche. De même 3 Attitudes anglo-saxonnes.
Auteur inconnu. Et le sacré petit paquet, tout de suite : 20, 30 mille.
Quel est ce public ? Où est-il ? Il n’y a que des succès inexplicables. Et
ces romans sont toujours ignorés des « lettrés ». Mais du dernier livre
de Cocteau ou de Jouhandeau, on n’a vendu rien. On verra pour
Céline.
Cela ne vaut rien pour un écrivain de crier trop fort. Les cris, ça
ne porte pas. Voilà que l’on nous sort des phrases de Céline de jadis.
Des cris qui ne ressemblent pas à ceux d’aujourd’hui ; un cri un peu
fou, pas plaisant. Une forte conviction, cela se murmure.
Gaston Bonheur, par l’entremise de Kléber Haedens, demande à
déjeuner avec moi. J’ai refusé. Refus motivé, priant Kléber de
transmettre les motifs. J’ai demandé une petite photo pour vous dans
Match, à l’occasion de votre livre. Pas de réponse. Dans ce cas je ne
déjeune pas.
Votre
J 4.
1. D’un château l’autre, Éd. Gallimard, 1957.
2. Kathryn Hulme, Au risque de se perdre, traduit de l’américain par Colette M. Huet, Éd. Stock, 1957.
3. Angus Wilson, Attitudes anglo-saxonnes, traduit de l’anglais par Claude Elsen, Éd. Stock, 1957.
4. Cette lettre contenait une lettre de Christian Millau à Jacques Chardonne, dans laquelle il écrivait : « Pour me remettre d’aplomb, j’ai lu le dernier livre de Cocteau. J’en suis sorti accablé. Le serpent à plumes perd ses plumes, le violon d’Ingres perd ses cordes. Ce n’est pas gai d’avoir 30 ans en 1957 et de discourir dans le musée des idoles qui s’effritent. L’insecte Cocteau est sur le dos, le taureau Montherlant sur le ventre… Vous seul — non, je n’oublie pas Morand — continuez votre course, effrénée et pourtant si tranquille. »
190 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 20 juin 1957
Cher ami,
En arrivant, j’ai trouvé mon vieux maître d’hôtel 1, sur qui tout
repose, à l’hôpital. J’ai dû tout faire, sauf vous écrire ; surtout pour
vous dire que je trouve votre lettre à La N.R.F. admirable de colère et
de dignité. Les Nimier sont à peu près installés et paraissent
s’accommoder gentiment d’un service de maison tout à fait
désorganisé. Roger passe deux jours à Paris, je le conduis cet après-
midi à l’aérodrome, jusqu’à dimanche. Nadine fait de la chaise
longue. Si vous écrivez à K. Haedens, dites-lui que c’est parce que
vous avez trouvé Toulouse trop lointaine que je n’ai pu vous y
emmener, ceci pour qu’il ne croie pas que je l’abandonne, après lui
avoir promis ma visite, jadis. Bref, vous voyez, je me décharge
froidement sur vous. Comment va la vente chez Stock ? Est-ce
vraiment faiblard ?
Voici les USA essayant de jouer au plus fin (désarmement) avec les
Russes. Ils oublient ce qu’a dit Nerval, que la Russie était la Chine de
l’Europe. Ne pas s’émouvoir de la baisse des cuivres ; en racheter
bientôt. Prendre ses bénéfices sur les pétroles, sauf sur la Royal Dutch
Shell.
Je crains d’avoir été grossier avec Jacques Brenner, des Cahiers des
saisons ; il m’en coûte de ne pas y avoir parlé de vous ; mais vous
n’êtes pas un sujet à traiter en deux pages.
J’écris à bâtons rompus, étant dérangé par des pannes d’électricité
(que Robert eût réparées en une minute, hélas !), des marchands
d’aspirateurs, des facteurs pour lettre insuffisamment affranchie,
etc… bref je reprends la lettre par le début, pour vous dire que
l’estime, dont vous parlez dans le style le plus e XVII , est, pour moi
aussi, le sentiment auquel j’attache le plus de prix. C’est l’estime que
j’ai pour Hélène qui fait que tout ce que je goûte en d’autres femmes,
se place à des millions d’années-lumière au-dessous de ce que j’ai
toujours éprouvé pour elle.
Les Nimier sont détendus, mais pas heureux. Il y avait un petit lit
et un autre plus grand, où je pensais que Nadine aimerait être seule,
vu son état. Roger s’y est installé, d’emblée. Il est une force masculine
aisée, naturelle, qui fait qu’elle a peur de lui, peur de le perdre ; d’où
son angoisse, dès que tombe une charmante façade d’humour et
d’espièglerie. Elle voudrait ne plus avoir d’enfants, elle en tremble
d’effroi, mais, a-t-elle dit à Hélène, Roger ne veut prendre aucune
précaution. À quoi cela correspond-il (Roger veut en avoir des
douzaines) ce besoin de se perpétuer, surtout quand on est désespéré
(pour le présent, et à plus forte raison pour l’avenir) ? Est-ce une
forme de la volonté de puissance ? Un libre épanchement vital à la
Walt Whitman 2, a breeder of men ? J’aimerais comprendre.
Sincerely yours
PM.
P.-S. Est-il indécent de vous prier de mettre l’adresse de Mistler sur
la carte ci-incluse ?
1. Robert Hermanjat.
2. Walt Whitman (1819-1892), poète américain, auteur, notamment, de Feuilles d’herbe.
191 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
21 juin 1957
Cher ami,
Ne croyez jamais que vous êtes en retard dans une réponse. Vous
êtes plus occupé que moi. Cinq minutes après votre lettre de ce
matin, Roger me téléphonait, content de Vevey, et de tout. J’ai idée
qu’il reste quelques jours à Paris. Il a bien lancé Céline. Ça fait un jeu
de ballon. Les anciens amis de Céline n’en veulent plus, après
L’Express 1, et le renvoient à ses nouveaux amis. C’est-à-dire : il n’en a
plus du tout.
Nos jeunes amis ne sont pas des muscadins. Ce sont des monstres.
Un monstre cela ne s’explique pas. Cela est fait dans le germe, et
reste incompréhensible (comment une certaine époque peut-elle agir
sur le germe ?). Freud, je le crains, n’a pas expliqué grand-chose.
Comment peut-on aimer et épouser un monstre ? Nous ne sortons
pas des ténèbres. Un monstre, cela peut être très gentil, un moment.
Le monstre est de nature variée. Le charmant Nourissier en est un,
croyez-le. Tous.
Je suis passé hier à la librairie (Th.-Français). Fin de siècle se vend à
présent, plus que dans le premier mois (à cette librairie, qui est un
son de cloche). Cela est sans exemple : Les Mémorables ne se vendent
pas du tout.
Puis j’ai vu Laurent chez Lipp. Je lui ai parlé de la question que
vous savez (littérature et politique). Il a bien écouté (c’est que bientôt
il sera lui même dans le bain ; son gros roman paraît dans une
semaine). On va voir « la presse » des Mémorables. Dans un mois je
dois lui remettre un dossier.
Jacques Brenner déjeunait, à la terrasse voisine, à une table garnie
de jeunes femmes. Il n’a pas un sou, pas de métier, il ne fait rien que
se distraire et dépenser. Étrange, étrange jeunesse. Chez Lipp,
Brigitte Leclerc déjeunait avec Guy Dumur. C’est la vie libre. Nous
irons le 27 à sa réception. Je crois, il m’a paru, malgré votre fâcheuse
impression, que le futur mari est gentil.
Vous n’avez pas pu être grossier avec Brenner en refusant le
papier demandé. Je vous avais prié de ne rien écrire. J’ai dit à
Brenner hier (répété) que j’étais tout à fait opposé à ce genre
d’hommage. Il s’abstint. Il m’a promis, au moins, qu’il tâcherait
d’obtenir quelques articles désagréables sur moi. Malheureusement,
le seul que l’on avait, une nouvelle de Béatrice Beck, titre : « Le
déjeuner empoisonné » (c’était moi le poison), est si mauvaise qu’on
ne la donnera pas. Mistler aura votre carte.
Camille vous remercie pour les avis (cuivres…) ; on les écoute.
Un écho drôle ce matin, dans Carrefour, je crois : « Le bruit court
dans Paris que Françoise Sagan se trouvait dans une situation
financière si difficile, lors de son accident, que Chardonne a dû
avancer les frais d’hospitalisation. »
Sagan, un monstre encore. Et ces monstres sont tous d’une
sensibilité extrême ; je crois que Bernard Frank m’en veut d’avoir
dévoilé la monstruosité Sagan. Il y a un honneur du « milieu ». Je ne
sais où je vous ai dit que Mme de R… avait vendu sa voiture, pour
payer les frais. Et madame mère trouve la chose mauvaise. D’où des
tas de choses dont je m’éloigne.
À vous
J.
P.-S. Pour la progéniture, cela doit être une revanche. En somme,
le globe est peuplé. Vieille énigme : ce sont les journaux qui n’ont pas d’enfants.
1. L’Express avait publié des bonnes feuilles de D’un château l’autre dans son numéro du 14 juin 1957 (p. 22-23).
192 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 22 juin 1957
Cher ami,
Voulez-vous déjeuner avec moi à l’Auto-Club le lundi 1er ? Je
parlerais ensuite avec Robert Mallet de mon livre, puis quitterai Paris
dans la soirée.
Je lis un écho sur moi, dans Artaban. Pourquoi, quand un échotier
vous prête un propos, même avec de bonnes intentions, vous fait-il
parler comme un voyeur ? On peut dire la même chose le plus