Correspondance

Jacques Chardonne Paul Morand · Chapitre 9 sur 17 · partie 6/10

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Correspondance

1957. Lettres 109 à 282

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

profondes que vous m’avez écrites. Elles sont nées d’un sentiment très

vif. Quel tableau, et comme il dégage le personnage ! Vous aurez

toujours su expliquer les gens sans leur ôter leur mystère. Vous y

mettez une énergie nouvelle, un piaffement. »

Vous dites dans votre lettre : je suis, ou je ne suis pas… Ce n’est

pas là qu’il faut vous chercher. Je n’ai pas dit que l’on vous trouve

dans des commandes d’éditeur (Tour du lac, Açores…). Je disais :

vous pouvez vous le permettre ; pas d’importance. Et on ne sait

jamais.

Mais quand Parinaud vous pose une question — et que ce soit un

pensum ou non — vous pouvez livrer un peu de vous, par hasard

(Larbaud, Perse, etc…) C’est le pur hasard qui fait le prix.

 

Votre

J.

1. Pierre Brisson (1896-1964), directeur du Figaro et critique littéraire. Lors de la réorganisation du journal, en 1934, Paul Morand, avec Pierre Brisson et André Maurois, faisait partie du comité de rédaction.

 

216 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 2 août 1957

 

Cher ami,

 

J’ai trouvé vos deux lettres des 29 et 31 juillet en rentrant d’une

course en Savoie, faite pour éviter les cortèges suisses du 1 er août et les

détonations de pétards qui effrayent ma chienne, laquelle vient, en ce

cas, se réfugier sous mes draps. Je suis revenu de La Léchère, où

j’avais été retenir des chambres pour la fin août, par Megève, le col

des Gets et Thonon. 3 heures d’un paysage splendide. Très peu

d’étrangers. Les repas à 3 500 F, dont vous parlez, très fréquents. Or

un Suisse ou un Anglais riches ne dépensent presque jamais plus de 6

à 800 FF dans leur pays, pour manger. Vous voyez la marge. Mais ces

hauts prix semblent tout à fait normaux puisque les restaurants sont

pleins, sauf chez Brie, à Talloires, où il y avait moyen de se faire servir.

J’aime Talloires, j’y écrivis en 22 Fermé la nuit. Et, vers 1908, mon père

y peignait, aux vacances ; il habitait le ravissant hôtel de l’Abbaye, en

compagnie de ma mère et d’un vieux polygraphe de ses amis que

vous avez peut-être connu, qui était critique musical au Gaulois, Louis

de Fourcaud. Je lis 1 Tanguy , de Del Castillo que Simone m’a loué ;

c’est sinistre, et ce n’est pas écrit, mais atroce, émouvant dans la

mesure où l’émouvant n’est pas cherché.

J’ai trouvé Simone, à 77 ans, exactement la même que la dernière

fois, à Vichy, en 43, à l’Hôtel du Parc, où je l’avais invitée à déjeuner,

et où, à l’abri de Porché, elle menait une vie triste, mais où elle était, grâce à l’amitié du Maréchal, en sécurité. Elle m’a raconté un trait du

masochisme de Bernstein, qui ferait une jolie nouvelle. Chanel 2 était

la maîtresse d’un bel et curieux aventurier élégant de Londres, Boy

Capel, fils naturel de Pereire 3, qui la commandita à ses débuts

(Clemenceau, en 1918, ne jurait que par lui.) Elle avait aussi

Bernstein comme amant. Lorsque Capel se tua en auto, en 1920 je

crois, Bernstein dit à Simone : « Pauvre Coco, elle a perdu à la fois ses

deux amants. » Cela voulait dire que, n’ayant plus l’occasion d’être

jaloux et de souffrir, puisque Capel n’était plus, Chanel serait inutile à

Bernstein, qui la lâcha sur l’heure. Chanel doit avoir certainement

gardé du ressentiment envers Bernstein, car elle m’a parlé de tous ses

amants, bien souvent, et jamais ne me parla de lui. C’est une femme

sans tempérament, mais qui chercha dans les hommes supérieurs

(Picasso, Stravinsky, Iribe 4) des égaux (avec quelques petits accès de

snobisme, Westminster, le grand duc Dimitri). C’est un monstre

auvergnat de dureté, mais une femme extraordinaire, d’un orgueil et

d’une intelligence inouïs. Je ne l’aime pas, mais je l’admire

extrêmement ; j’adore sa compagnie. Elle est détestée, le mérite très

souvent, mais à côté d’elle, les femmes comptent peu.

Simone était accompagnée de son fils Porché, qui a l’air très

inoccupé ; gentil. Elle m’a dit que Maurice Rostand s’était réveillé

d’une opération fort ordinaire de la prostate, impuissant et presque

gâteux. Quelle mystérieuse glande (voir aussi le cas Mondor) et

comme vous avez eu de la chance. Simone citait, sur Bernstein, ce

mot de Capus 5 : « Il n’écrit pas encore en français, mais, enfin, il

n’écrit plus en allemand, c’est déjà ça. » Je m’excuse de tout ce

bavardage ; il doit être plein de fautes (diverses), car, homme pressé,

je ne me relis jamais. Je préfère vous relire.

Non, la peur de l’Allemand n’est pas spécifiquement juive (je ne

parle que de l’Allemagne hitlérienne) ; mais les juifs ont catalysé le complexe d’infériorité et de culpabilité des Français que le labeur

forcené et en général les vertus allemandes torturent. Les juifs ont su

expliciter ça très habilement. « L’opinion ne veut pas la guerre »,

disais-je à Mandel 6 (c’était un ami, il venait chez moi, déjeuner ou

dîner, assez souvent), au printemps 38, chez Mme Greffulhe 7.

« L’opinion, on la fait », me répondit-il. Ce qui d’ailleurs n’était pas

vrai, puisqu’à un dîner, en février 40, à Paris, chez les Brissac, Mandel

s’exclama : « C’est inouï, les Français disent qu’ils ne savent pas

pourquoi ils se battent ! » Et Roland de l’Épée, venu en permission, et

qui était présent, avec son grand nez et son air niais qui donnait plus

de poids à son innocence, de répondre : « Bien sûr, je ne sais pas

pourquoi je me bats. » Mandel, qui avait toujours d’étonnantes

reparties, demeura, pour la première fois de sa vie, bouche bée.

« Vous avez toujours su expliquer les gens (talent français), sans

leur ôter leur mystère » (talent anglais) : la phrase de Poulet est

admirablement vraie. J’aime Cyrano (à ce propos, Simone donnait des

détails sur l’hérédité des Rostand, nombreux cas de folie, Edmond

Rostand se cachant dans sa baignoire sans eau, etc…) et les pièces de

Sacha m’ont souvent diverti ; mais l’homme me portait sur les nerfs et

la « pochette » dans la robe de chambre (et la robe de chambre elle-

même, symbole du renfermé) sont l’image de ça.

Printemps est bête, un rien la fatigue, malgré l’air de Royan

(Royan ; avez-vous vu ce signe des temps : ville de 4 000 habitants, à

l’heure actuelle 40 000 campeurs !) J’ai traversé hier soir de véritables

villes de toiles, en Savoie et sur la rive savoyarde du lac. Inimaginable !

Quels sont les rapports de ces 2 ou 3 000 tentes entre elles ? où ces

gens crottent-ils ?

« Snobisme », Larousse donne-t-il l’étymologie anglaise

(abréviation de sine nobilitati) qui me semble la bonne ?

Pardon de toutes ces conneries.

Très vôtre,

PM.

 

P.-S. Je rouvre ma lettre : Roditi me dit que le nouveau J. Laurent

est un triomphe : ils marchent sur les 200 000.

Un Mr. Jean-Marie Bugat me demande de collaborer à de

Nouveaux Cahiers de la Quinzaine. Cela vous dit-il quelque chose ?

 

1. Michel del Castillo, Tanguy. Histoire d’un enfant d’aujourd’hui, Éd. Julliard, 1957.

2. Gabrielle Chanel, dite Coco Chanel (1883-1971), fondatrice de la célèbre maison de couture. Paul Morand publiera, en 1976, aux Éd. Hermann, L’Allure de Chanel.

3. Isaac Pereire, voir n. 3, p. 190.

4. Paul Iribe (1883-1935), caricaturiste de L’Assiette au Beurre, fondateur du journal Le Témoin en 1905, créateur d’affiches, de dessins de mode, de bijoux, de décors de théâtre et de cinéma.

5. Alfred Capus (1858-1922), chroniqueur dans Le Gaulois, L’Écho de Paris, La Revue bleue et au Figaro de 1894 à sa mort, auteur d’essais, de romans et de pièces de théâtre.

6. Georges Mandel (1825-1944), député, ministre, opposé à l’armistice de 1940, réfugié en Afrique du Nord, interné par le gouvernement de Vichy, livré aux Allemands et abattu par la milice en forêt de Fontainebleau.

7. Élisabeth de Caraman-Chimay avait épousé, en 1878, le comte Henri Greffuhle. Pour sa biographie, voir Anne de Cossé-Brissac, La Comtesse Greffuhle, Éd. Perrin, 1991.

 

217 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 3 août 1957

 

Cher ami,

 

Ci-joint copie de ma lettre à Céline. Il en a été content et m’a

longuement répondu. Un député de mes amis me dit : « Le

Gouvernement est pris entre l’internationalisation de l’affaire

algérienne et la peur qu’il a des jeunes capitaines de l’Afrique du

Nord, qui menacent de venir à Paris, ficher les députés dans la Seine. » Côté dépenses, ce que cet ami raconte n’est pas banal. Un

sous-secrétaire d’État vient chaque dimanche dans leur

circonscription commune, en hélicoptère, à 400 000 F le voyage. Un

autre ministre ne se déplace qu’en avion de grande vitesse à réaction,

800 000 F l’heure de vol. « J’ai vu, à la Chambre, ajoute-t-il, une porte

sur laquelle je lus : Service automobile. Là, j’appris que de grosses

voitures avec chauffeur étaient jour et nuit à la disposition des

députés, gratuitement. » 600 milliards avant 1960, réforme de

l’enseignement, etc…, les électeurs n’ont pas le choix : être

gouvernés par des partis riches, qui les étranglent, ou par des partis

pauvres, qui les ruinent.

Je suis content que vous approuviez Le Coucou et le roitelet. C’était

un chapitre du Flagellant, supprimé. L’histoire de l’Espagne

napoléonienne, c’est assez l’histoire de notre Libération. L’immense

empire colonial de Charles Quint n’a pas voulu de Joseph Bonaparte 1

et de ses afrancesados collaborationnistes. Il n’avait pas de contacts

avec Ferdinand VII 2 réfugié dans Cadix (alors île), absolutiste qui

jouait avec la poudrière démocratique constitutionnelle anglaise ; il a

pris une 3e solution, il s’est libéré tout seul. Verrons-nous l’Algérie

donner un Bolivar 3, l’an prochain ?

Voici le départ du courrier ; le dimanche, c’est à 17 heures. En

hâte.

 

Votre

PM.

 

P.-S. Copie de ma lettre à Céline.

« Je vous ai lu, pendant ce début de vacances, avec une émotion

que vous imaginez mal. J’en étais resté aux Entretiens avec le professeur

Y , qui m’avaient déchiré l’âme et l’oreille ; c’était le livre d’un fauve

enragé, fou de douleur : bouleversant, illisible pour moi, un cri de mort imprécatoire. Et puis, aujourd’hui, la surprise, la joie de

retrouver le talent d’il y a 20 ans, aussi jeune, aussi fort, enrichi de

l’appauvrissement de l’homme. Je suis loin de partager vos idées sur

Sigmaringen et autres, mais vous me répondriez : “Du haut de votre

Sirius helvétique cela se voyait autrement ; comme vous me diriez, en

juin 44, vous autres diplomates, vous faites toujours votre plein

d’essence à temps, vous en souvient-il ?” Il faudra en reparler. J’ai

mille questions, sans réponse jusqu’à présent, à vous poser. Sachez

que je ne vous ai pas négligé. Ici, aux heures noires, vous faisiez partie

de notre légende ; très près de vous, même pendant l’épreuve

danoise 4 5 . Le sinistre Charbonnière (le renégat de Vichy,

ambassadeur à Copenhague), ce lapin à grisettes que j’ai pratiqué en

1939 à Londres, et dont la tête Vélasquez (il n’a que cela du e XVII )

m’exaspérait déjà, nous faisait vomir. Jusqu’au jour où Marie Bell 6 me

donna enfin de meilleures nouvelles. Votre succès est prodigieux. Les

jeunes vous vénèrent. Votre message est attendu, reçu, compris. La

génération qui vient est comme les autres : elle déteste ses pères mais

elle aime ses grands-pères dont nous sommes. Cela nous aidera à

passer le pas. »

 

1. Joseph Bonaparte (1768-1814) avait été roi d’Espagne de 1808 à 1813.

2. Ferdinand VII (1786-1833), roi d’Espagne, contraint à l’abdication par Napoléon en faveur de son frère Joseph et exilé au château de Valencay jusqu’en 1814.

3. Simón Bolívar (1783-1830), général sud-américain, libérateur du Venezuela, de l’Équateur et du Pérou et créateur en 1825 de l’État de Bolivie.

4. Céline avait quitté Paris pour le Danemark le 17 juin 1944. Retenu à Baden-Baden, il s’était rendu à Sigmaringen, où résidait le maréchal Pétain, et n’était arrivé à Copenhague que le 27 mars 1945.

5. Guy de Girard de Charbonnière avait été deuxième secrétaire à l’ambassade de France à Londres de 1938 à 1941, puis était devenu ministre plénipotentiaire au Danemark de 1945 à 1947 alors que Céline y était en captivité.

6. Marie Bell (1900-1985), actrice, membre de la Comédie-Française en 1921, directrice du théâtre du Gymnase de 1956 à 1986, créatrice du rôle de Madame Irma dans Le Balcon de Jean Genet en 1960.

 

218 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

4 août 1957

 

Cher ami,

 

J’espère que Nourissier aura pu se procurer Le Coucou, que je viens

de lire, et le publiera. Cette nouvelle (bonne) semble écrite pour ce

numéro, ce qui lui donne plus de sel encore.

Je voudrais bien que la N.R.F. publie Ouvert la nuit au tout début

de septembre (je le dis à Nimier) au moment où paraîtra le roman de

Sagan. On pourra ainsi comparer, ce qui a surpris et ce que l’on

applaudissait en 23, et ce qui étonne les gens d’à présent.

Quand on regarde, en fin de semaine, les 3 ou 4 hebdomadaires

de souche vichyssoise, on voit que les deux camps de jadis (Vichy et

Résistants) étaient un méli-mélo, chacun, de gens de tous les bords.

En gros, Vichy, c’était les patriotes de tous les temps. On le voit

aujourd’hui, dans Rivarol, par exemple.

J’étais à part. Toujours assis, depuis 1912, sur la même borne, qui

me fait un glorieux piédestal. Cette politique isolée tient en peu de

mots : les intérêts de la France, d’abord. Pas la gloire. Ce qui est grave

et peut conduire à l’irréparable, c’est la politique étrangère

(l’intérieur on s’en arrange toujours). Bien peser ses moyens et

regarder le but. Ne rien entreprendre que l’on ne puisse mener à

bonne fin. Céder et négocier s’il le faut quand on est fort ; pas à la

dernière extrémité.

Depuis plus d’un siècle la France n’a jamais gagné une guerre

seule. C’est pourquoi ses victoires furent des défaites. Plutôt des parts

dans un consortium occidental, que vouloir tout, et puis tout perdre.

À

À vous,

J.

 

P.-S. Je ne peux rien vous dire au sujet de J.-M. Bugat ( Nouveaux

Cahiers de la Quinzaine).

Nimier, se regardant dans la glace, à minuit, l’œil rouge, le cheveu

défait après une rude journée de travail, effrayé de sa vieillesse, pense

avec envie à ces jeunes visages : Morand, Chardonne…

Je lui dis que l’homme est vieux toute sa vie, le nouveau-né

d’abord, si chiffonné, et je lui rappelle un propos de Pétain : « Quand

on commence à vous dire : comme vous êtes jeune !, ça va mal. Et

quand vous entendez dire : vous êtes de plus en plus jeune, la fin est

proche. »

Je reçois la copie de votre lettre à Céline que j’épingle à la vôtre. Il

sera content. Il l’est, me dites-vous. Je ne pensais pas qu’il écrivait une

lettre.

Oui, l’Algérie, de quelque côté qu’on la considère, c’est chose

effrayante. Ces beaux gars qu’elle forme, ce n’est pas le moindre

inconnu.

On vient de publier une lettre de Saint-Exupéry de 39, parlant de

Giraudoux à la Radio. Il dit : « Des raisons pour se battre, je n’en

donne guère. »

 

219 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

4 août 1957

 

Cher ami,

 

Tout à l’heure j’écrirai un mot à Nimier, et je lui dirai

distinctement de votre part, ce que vous pensez des filles à la maison. J’ajouterai des raisons de mon cru : jusqu’à 12 ans (ou 14) la fille est

délicieuse à la maison ; le garçon est très vite un gangster ; plus tard,

c’est lui qui vous déshonore. Mais je ne lui dirais pas la meilleure

raison : la fille seule nous assure que nos petits enfants sont bien les

nôtres (pour moitié) ; avec le garçon, on est à la merci de la bru. En

réalité, chez Nimier, c’est un préjugé. Nous venons au monde avec

des préjugés (ce que l’on appelle sentiment). Le sentiment de Nimier

touchant fille et garçon avait une raison d’être il y a deux siècles. Je

tâcherai de le replacer dans son époque. Je me flatte d’être dépourvu

de préjugés. Aussi, on dit que je n’ai pas de cœur.

La beauté de la Charente (Royan et l’arrière-pays) tenait au ciel

(lumière hollandaise) et aux maisons en pierre de taille. Valéry avait

raison de dire que la beauté d’un édifice tient à la matière (au

matériau). La matière qui vieillit bien. C’est le passé. Il n’avait pas

prévu que la couleur, le dessin, peut avoir sa beauté. À présent (à La

Frette, à Royan) on fait de très jolies maisons en papier de couleur. Il

faut les regarder sans préjugés, sans aucun sentiment du passé révolu.

Des villes très laides, il me semble, c’est Étretat, Trouville, La Varenne

(près de Paris, sur la Marne), tout ce que l’on a construit vers le

Second Empire, où l’on a tant construit.

Hier, je me suis promené dans une petite région de Pontaillac qui

est restée telle que vous l’avez connue : la partie boisée, les avenues

qui mènent vers la « Meterie », là où habitaient les Saint-Légiers, le

comte Denferre-Perpigna, mes parents ; ces fourrés où les jeunes filles

venaient cacher leurs amours. Toutes les maisons anciennes sont

encore là. Elles sont très laides. Il y en a de nouvelles : elles sont très

jolies. Je le déclare avec ingénuité. Comme je déclare que B.B. est une

jolie fille. Comme j’ai dit (je le regrette) : Sagan a du talent. Le

ciment est laid ; il vieillit mal. Il faut le peindre, et le repeindre. Alors

c’est charmant (si le dessin est bon). Je suis encore le seul à dire : Royan, c’est très joli. Mais je le regarde d’un œil inhumain, ayant tout

oublié. Il y a des nouveautés plus cruelles. Ce sont les gens. Nous ne

sommes plus sur la même terre. Je ne suis pas assez connaisseur pour

juger de la qualité d’un repas chez Bise, par exemple. Mais je sais

qu’il n’y a plus de vin en France (je vais boire de la bière).

La société littéraire d’antan n’existe plus. On me fait de grands

saluts, on m’honore ici. Les journaux de la région me fêtent. Albin

Michel a envoyé mes livres, qui s’étalent aux vitrines. On n’en a pas

vendu deux. Pas une fois on ne m’a demandé même une signature

(150 000 habitants en août). Vous, de même. Or, si on ne veut pas

nous lire, c’est par respect. Ainsi pour Valéry, autrefois. Il ne venait à

l’idée de personne d’acheter un livre de Valéry. On achète, on lit

Sagan, le roman de Maurois. Et on les achète avec mépris. « Je sais

que ce n’est rien, donnez-le moi tout de même. » Mais Morand,

Chardonne, on n’y touche pas. C’est trop respectable. En vérité, nous

avons l’un et l’autre, ici, trois lecteurs. Einstein 1 en a moins. Vous

vouliez être riche et honoré ; vous êtes servi.

Les vieilles dames (ni les jeunes) ne racontent pas leur vie. C’est

qu’elles ne connaissent pas leur vie.

 

Votre

J.

 

P.-S. Heureux de relire dans Arts cette belle page. Telle qu’ils l’ont

placée dans cette rubrique, ce n’est pas ce que j’attendais, mais c’est

bien tout de même. La page qui attire les yeux. Je regrette la photo.

Céline ne devrait pas, quelquefois, écrire dans le meilleur style

bourgeois des choses sensées.

Hecquet est presque indulgent pour l’affreux roman de cette

pauvre Sagan.

1. Albert Einstein (1879-1955), physicien allemand, naturalisé suisse en 1900, américain en 1940, prix Nobel de physique en 1921.

 

220 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

4 août 1957

 

Cher ami,

 

Vous n’avez pas besoin de vous relire ; soyez tranquille. Que de

choses dans une lettre !

Je ne comprends pas ce qui se passe pour le roman de Laurent.

Pas un article, pas une publicité, on ne le voit nulle part, personne ne

m’en a dit un mot. Et le voilà à 100 ou 200 mille. Kléber Haedens, son

ami, m’en a parlé. Mais vendredi, dans Paris-Presse, où Laurent a un

grand pied, un article de rien du tout où un inconnu prend soin de

dire un mot du roman, sans en parler. Je sais que l’éditeur (un

suédois) a des procédés commerciaux très particuliers et qui lui ont

réussi (pour les livres populaires). Mais il doit y avoir dans ce silence

quelque machination de Laurent.

Maurice Rostand s’est réveillé de son opération, tout bonnement

fou. On a tout essayé (depuis l’hibernation jusqu’à l’électrochoc),

tout a échoué. Un tic dans sa folie (presque folie) : relier entre eux

les souvenirs. Obsession. C’est un supplice, paraît-il. Le tragique c’est

qu’il habite chez Jean 1, à table avec eux. Aussi, je n’y vais plus (ni

personne) depuis des années. C’est une famille de grands malades.

Jaloux me disait que c’est une grand-mère espagnole, marchande

d’oranges, syphilitique, qui leur avait tourné le sens.

Je vous recommande l’histoire de Bernstein (Chanel, etc…) pour

une nouvelle.

Vu hier, à La Frette, un garçon qui habite la Tunisie depuis dix

ans ; Action française, chauvin au possible. J’attendais des

gémissements. Pas du tout. Il paraît que les Français (à condition

d’être de race pure) n’ont jamais été plus heureux, ni mieux vus. Ce

ne sont plus des « occupants » ; ils sont utiles. De jeunes gaillards

reviennent en permission. Superbes. Au lieu d’être abrutis par la

caserne, ils s’épanouissent en Algérie. Ils rêvent de Sahara, d’une vie

énergique. On devra compter avec eux. Il se passe toujours dans le

monde des choses que l’on ne sait pas. C’est comme l’hiver, on croit

que la terre est morte. Saison de fermentation, au moins en Charente.

En somme Valéry n’aura fait que des « mots ». Comme Sacha.

Mais Valéry savait choisir. Tout est là. De Sacha, il ne restera rien.

Peut-être que l’on se souviendra des dessins de Cocteau. Il a eu tort

de se croire poète, et d’en parler trop. Simone m’a toujours fait peur,

et j’aimais beaucoup son mari. Ils s’entendaient comme l’huile et le

vinaigre, dirait Cocteau. Le fils, bien discret. Il y a un mystère entre

les trois, et Porché 2 est mort malheureux. Il aurait mieux fait de

rester instituteur ; on le lui a bien dit, jadis, en Charente.

Reprochez à Reynaud ce que vous reprochez à Mandel, à propos

de l’Allemagne. Reynaud n’avait pas l’excuse d’être juif. Car le juif

avait une excuse : c’est bien Hitler qui a commencé.

Je ne connais pas le juif oriental, ni l’africain, ni même ces juifs

d’Amsterdam marchands de diamants aperçus pendant l’exode, et

qui avaient une horrible mine. Mais entre Fabre-Luce, Blum,

Raymond Aron, je ne vois aucune différence. Les trois sont des

« intellectuels » de race pure. Je sens, dans la complexion intime de

l’être, bien plus de différence, entre le Nord et le Midi, entre Drieu et

Paulhan, entre le Normand et le Cathare. Je l’ai écrit à Hitler, dans Le

Ciel de Nieflheim 3 en 1943 (25 ex.) ; vous vous êtes mis trop de gens sur les bras : les juifs d’abord, les Américains que vous avez été chercher,

et tout le monde. C’est bien dommage.

Pas de différence entre Porto-Riche 4 5 et Bataille, et Bernstein. (Si,

Bernstein un peu plus sauvage.) Pas de différence entre Bergson 6 et

Renouvier 7. Sentez-vous une différence entre Simone et Chanel ?

Souvent, j’ai demandé aux Allemands : que reprochez-vous aux

juifs ? Réponses bien confuses. L’un d’eux me dit : « Ils travaillent le

dimanche » (c’est-à-dire qu’ils ne se reposent pas). En vérité, ils

mettaient Français et Juifs dans le même sac : gens trop séduisants,

qui ont l’esprit trop délié, savent parler, et embrouillent tout.

Votre définition du « snob » est sûrement la bonne. Dans mon

petit Larousse je trouve : admiration factice pour tout ce qui est en

vogue 8. Les deux sens peuvent se joindre. Camille serait donc snob en

voulant aller au bord de la mer, ou bien Larousse se trompe.

Je reviens, pour en finir, à ma doctrine : je n’ai jamais senti, en

France, la moindre réalité aux catégories sociales, la moindre

différence entre elles. Je vous assure que la vicomtesse de

Rochechouart est une bergère. Mais d’un être à un autre la

divergence est infinie.

Ces gens qui paient si cher leur déjeuner, et qui abondent, sont

riches. En France, en ce moment, « les affaires » sont brillantes, les

industriels ont de l’allant. (C’est l’État qui est ruiné. Bien sûr, cela

retombera sur les particuliers. Une révolution peut-être est sous

roche.) J’ai vu plusieurs fois dans l’édition le cas de la prospérité

catastrophique. 9 À l’Ouest rien de nouveau a failli ruiner Stock ;

l’éditeur de 10 Caroline Chérie a sauté tout de suite ; et celui de J’ai choisi

la liberté 11.

L’édition vit en ce moment des jours sinistres. Pas Stock qui en est

resté à son chiffre d’affaires habituel. En général, les éditeurs ont

vendu davantage depuis six mois. En juillet, Plon a envoyé aux libraires pour 80 millions de relevés. (On dit : vous avez vendu pour

50 millions de mes livres ; payez moi.) Le libraire, qui lit les journaux,

qui a peur, ne paye rien. D’autre part, les banques, brusquement,

réduisent leurs « facilités ».

Voilà comment on saute, après un bon déjeuner.

 

À vous,

JC.

 

1. Jean Rostand.

2. François Porché (1877-1944), le troisième mari de Madame Simone.

3. Chardonne avait renoncé à la publication de ce livre favorable à l’Europe allemande après l’arrestation de son fils par les nazis en mars 1943, puis démissionné de l’Association des écrivains européens fondée à Weimar. Sur ce livre, voir sa lettre du 2 décembre 1960.

4. Georges de Porto-Riche (1849-1930), dramaturge.

5. Henry Bataille (1872-1922), dramaturge.

6. Henri Bergson (1859-1941), philosophe, prix Nobel de littérature 1927.

7. Charles Renouvier (1815-1903), philosophe, fondateur du néo-criticisme.

8. La définition exacte du Petit Larousse est la suivante : « Admiration factice et sotte pour tout ce qui est en vogue. » Mais elle s’applique au mot snobisme et non à snob.

9. Livre d’Erich Maria Remarque (1898-1970) publié en 1929. L’ouvrage avait atteint, en l’espace de huit mois, un tirage de 3,5 millions d’exemplaires.

10. Cécil Saint-Laurent, Caroline chérie, Librairie générale française, 1957.

11. Victor Kravchenko, J’ai choisi la liberté !, traduit de l’américain par Jean de Kerdéland, Éd. Sel, 1947.

 

221 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 4 août 1957

 

Cher Chardonne,

 

Très intéressante l’interview de Silone 1 dans l’avant-dernier

Express. Il cite une phrase de Malraux (prise dans Les Conquérants) révélatrice : « Il avait pris l’habitude de jouer un certain rôle et il

aimait son rôle plus que la cause au nom de laquelle il luttait. »

Malraux est le mythomane type ; son vrai rôle, c’est le mythe. Nier son

mythe, c’est l’anéantir, lui. Je trouve une note de Marcellus sur

Chateaubriand, encore une fois très Montherlant. Ils se promènent

(Marcellus 2 et Chateaubriand ambassadeur) sous les ombrages de

Kensington. Chateaubriand lui lit une ode à l’hirondelle, écrite le matin

(Chateaubriand se croyait, bien entendu, hirondelle) et qui se

termine par : « Comme toi, j’ai aimé la liberté et vécu de peu. » « Ce

vécu de peu m’embarrasse », répond Marcellus. Vous avez ce soir à

dîner chez vous le duc d’York 3, héritier présomptif, et nous avons

dressé hier l’édifice du plus splendide festin qui ait jamais embaumé

les cuisines de la diplomatie. » « Ah, c’est vrai, répond

Chateaubriand, je n’y songeais pas ce matin. »

Avez-vous vu que la vie des vieillards, aux statistiques américaines,

vient d’augmenter de 5 ans ? (70 ans.) Elle était de 39 ans il y a un

siècle ! En l’an 2000, ce sera 100 ans. Ce qui n’empêchera pas

Mauriac d’emprunter à René son génie de vivre intensément en

prenant l’air écœuré : « Ma vie est un voyage dont le trajet prolongé

devient si dégoûtant et si désert. » (Vous reconnaissez la copie du

maître ?)

Ce matin, après être monté à cheval au bord du Rhin, je fus faire

des courses à Evian. Je m’arrêtai au pied de ces rochers de Meillerie

où la littérature faillit en voir de belles, puisqu’un même coup de vent

brusque, tombé à pic des rochers, manqua ficher à l’eau, d’un seul

souffle, une barque à voile qui contenait Shelley et Byron (avouez que

c’eût été réussi). À mes pieds, des gens pêchaient ; un petit gamin

français en vacances, chaque fois qu’il prenait un poisson, lui écrasait

la tête avec une pierre, en disant : « Comme ça, tu n’embêteras plus le monde ! » Ça ressemble tout à fait aux jugements sommaires de la

Résistance, cette mère fellagha.

Si les inspections-discours, préparées à la Conférence de Londres,

prennent corps, ce sera un nouveau chapitre dans l’histoire des

voyages. Jadis, on montrait ce qu’on avait de plus beau ; aujourd’hui,

ce dont on est le plus fier (les usines atomiques), on le cache.

« Entrez donc au salon, inspecteur — Merci, je préfère visiter la cave,

et fouiller votre grenier — Admirez ce dallage de marbre — Ce qui

m’intéresse, c’est ce sol, fraîchement recouvert, de votre cellier, où je

vous soupçonne d’avoir caché des projectiles lunaires — Vous

apprécierez certainement mon diadème de diamants, Monsieur — Je

préfère regarder dans votre soutien-gorge, Madame, car je crains que

vous n’y cachiez un poignard nucléaire. »

Commencé le J. Laurent : le début est très « série blonde » ; puis,

sans que le ton s’élève — c’est exprès — au cours du dialogue, clair et

maternel, il dépose de bonnes vérités dans le giron des antivichyssois.

 

Tout près,

PM.

 

1. Ignazio Silone, « Et après le marxisme ? », L’Express, 26 juillet 1957, p. 13-15.

2. Marie-Louis Demartin du Tyrac, comte de Marcellus (1795-1865), diplomate, premier secrétaire à Londres sous Chateaubriand, ministre plénipotentiaire à Lucques, sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères en 1829, auteur de Souvenirs de l’Orient, Souvenirs diplomatiques et Chateaubriand et son temps.

3. Frédéric, duc d’York (1763-1827), second fils de George III. Ce dîner à l’ambassade de France eut lieu le 26 mai 1822.

 

222 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 6 août 1957

Mon cher ami,

 

Nourissier s’annonce, mais je ne le vois pas arriver. Cocéa a

accentué tous les traits de Bérénice  ; j’espère qu’elle ne boira pas un

bouillon. Je suis en train de terminer Clotilde de notre J. Laurent (qui

va être suivi d’une autre Clotilde). C’est bon, mais cela manque de

« génie » (ingenium), de coup de patte personnel. C’est fait avec un

art, une facilité, une technique inégalables, cela situe au fond toute

notre aventure d’alors, toutes nos actions du moment avec une

aisance acrobatique destinée à faire avaler au gros public la vérité tout

en rivant parfaitement leur clou à des ennemis ; bref, cela lui donne

une vérité de langage qu’on n’aurait pas admise, ou cru possible il y a

10 ans. Malheureusement, c’est impersonnel. Vichy est rendu

photographiquement, magnétophoniquement. Je ne sais pas s’il en

est de même pour Londres 41, mais je le crois. Son Gaulle est

faiblard, tandis que son Laval du 3 décembre est bon (il a dû

entendre les imitations de son chef, Marion 1, qui avait un génie

comique indéniable). Mais pourquoi faire si long ? C’est décidément

exprès : J. Laurent connaît les goûts du public ; mais la couleur d’une

robe de chambre, la coupe d’un slip, la fleur d’un vase, tout ce qui

dans Balzac a une vie propre et foisonnante (encore que le slip ne

soit pas balzacien), bien que sommairement rendu, et exact, et à sa

place, et réussi, et bien écrit, me laissent froid. En est-il de même

pour vous ? Ces filles qui se donnent sans plaisir, c’est aujourd’hui

certainement commun, mais ce « sans plaisir », répété, se

communique au lecteur. L’habileté de J. L. c’est que, quand les nerfs

du lecteur sont tendus par la tragédie politique, il y substitue

brusquement une petite dame, les jambes en l’air. La fin (Alger) met

très brutalement en cause le Comte de Paris et l’accuse d’avoir été

plus qu’au courant de l’assassinat de Darlan et parfaitement

indifférent à la mort de Bonnier de La Chapelle 2. Que la mort de Darlan ait été la fin de l’unité française, c’est évident ; 14 ans de IVe

République n’ont fait que confirmer ce fait éclatant. En tout cas, je ne

me suis pas ennuyé à ces 600 pages d’Alexandre Dumas, de la Série

blonde, et de rapports de Vichy.

Pardon de cette encre rouge, et de ce griffonnage avec ratures, je

vous écris en prenant un bain rhumatismal.

J’espère que la hausse du prix des timbres français n’influencera

pas le rythme de vos précieuses lettres.

Serez-vous à Paris du 8 au 15 septembre ? Je crains que non. Nous

mettons en état le pied-à-terre (3e étage) de Paris.

 

Tout à vous,

PM.

 

1. Paul Marion.

2. Fernand Bonnier de La Chapelle avait assassiné l’amiral Darlan, à Alger, le 24 décembre 1942.

 

223 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

8 août 1957

 

Cher ami,

 

J’écrivais à Kléber Haedens, qui est en vacances chez lui (avec

Gaston Bonheur, et Déon je crois) quand je reçois de merveilleuses

lettres de vous (deux). Chateaubriand… Mauriac… etc… Je me dis :

ce n’est pas permis que je sois leur unique lecteur. Je dis à Kléber :

« Quand Morand et moi nous aurons 80 ans, vous nous verrez à

l’Académie. Vous lirez sans doute un livre de moi, vers cette époque.

Mais vous ne lirez jamais la correspondance Morand-Chardonne ; vous serez mort avant ; et bien d’autres, heureusement pour eux.

Aussi, je vais vous faire respirer une lettre de Morand. Ce n’est pas

une copie ; c’est une essence. » Et j’ai composé une lettre de vous

avec deux. Choisissant les passages. Cette lettre peut circuler sans

inconvénient (du moins dans une certaine société). Elle a été faite

avec précaution. Elle vous fait honneur.

Il y a quelques jours, Paris-Presse a donné une page entière sur la

Roumanie-martyre. J’ai idée que cette page a été inspirée (idée

gratuite) par l’ami de votre vendeur de voitures. J’ai cru le

reconnaître à certains propos.

Je vois à présent le roman de Laurent. Il n’a pas de génie. Mais il

fait d’excellentes chroniques. Nous sommes dans une ère de

journalistes. On annonce un roman de Nourissier chez Grasset. Je le

croyais chez Julliard.

Une fois par semaine, pour son repos et sa distraction, j’amène

Camille déjeuner à Paris. Je suis les indications de La Reignière

(Monde) ; ce sont presque toujours de petits restaurants (5 ou 6

tables) excellents, où l’on déjeune pour douze cents francs. C’est le

prix d’ailleurs de Gaffner (rue Dauphine), notre restaurant habituel,

où Grasset prenait ses repas (Lipp devient ruineux). Nous y étions

avant-hier ; à la table à côté, des Américains mangeaient avec une

moue cette nourriture délicieuse, pleins de dédain, parlant leur

anglais nasillard, qui est presque ma langue. Ces étrangers m’étaient

infiniment étrangers. Alors une pensée bien coupable m’est venue : je

me suis demandé si les juifs ne représentaient pas pour nous une

espèce de patrie de par le monde ; je les sens plus proche de moi

(même étranger) que tout étranger. Je suis capable d’aversion. Mais

elle n’est pas préconçue. J’en ai une, virulente, pour tout écrivain

communiste ; ces gens installés dans le mensonge, et qui savent qu’ils

mentent. On n’a jamais été si bête que présentement.

 

É

Éloge du livre de Thérive (Clotilde de Vaux) partout. Il n’y a plus

d’exclusive de principe. Il n’y en a plus que de personnelles.

Nous partons le 28 août pour Royan (15 jours).

 

Votre

JC.

 

[…]

 

224 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 11 août 1957

 

Dear Sir,

 

Merci pour votre lettre d’hier et pour celle de K. Haedens. Bise est

en grande réputation, soit, mais… Me levant de bonne heure, j’allais

me promener, la semaine dernière, dans son potager. Devant un

bassin qui sert de vivier, je vis le chef de cuisine, ou son second,

lequel, avec une écumoire, retirait des écrevisses mortes du lot des

vivantes. Il m’expliqua que, les écrevisses locales étant insuffisantes,

on en importait de Pologne, ce que je savais, mais qu’il y avait

beaucoup de déchet. « Vous jetez tous les cadavres, j’espère ? — Pas

tout ; nous leur sentons la queue ; si elle n’a pas d’odeur, elles

servent. » Cela entendu, je ne pris pas de gratin dauphinois à

déjeuner.

Hier, Fabre-Luce à déjeuner. Je lui ai dit que son 1 Caillaux valait

son 2 Benjamin Constant. Cela ne lui a pas fait plaisir. J’ai compris qu’il

vivait le personnage, ou le revivait. Il était à Genève pour le feu

d’artifice, venait peut-être voir le mien (il était mouillé, je parlais

peu) ; je lui dis que je partais pour Seteais ; il ignorait le lieu et se mit à le noter dans un petit carnet, avec un geste si semblable à celui

d’André Germain son oncle que c’en était hallucinant. Il ne croit pas

à la catastrophe financière (ici on craint la réquisition des valeurs

étrangères par Gaillard). Il a parlé sévèrement du livre de Laurent. Il

est sous le charme de Nicole Courcel et de la Voilier 3.

Nouveau Chateaubriand, j’avais amené une belle Lausannaise à

l’hôtel de montagne dont je vous ai parlé. Ce qui fit que, dès que j’eus

rencontré Nicollier, je fus obligé d’enfermer la dite belle dans sa

chambre, de l’y faire coucher sans dîner — car je ne pouvais

expliquer au boy qu’il lui fallait monter un plateau, puisque

Mme Nicollier, assise dans le hall, m’eût entendu — et, à mon tour

me sacrifiant, de m’asseoir à la table du critique, pour y avaler un

mauvais dîner que j’expédiais si vite que, loin d’être détournés, ses

soupçons en furent accrus. Bref, une scène du Palais-Royal dans un

décor wagnérien.

Excusez-moi, je prends tant de bains contre les rhumatismes, que

j’ai oublié mon propos. S’agit-il des bains radioactifs de Loèche, où

Maupassant douchait (!) sa moelle épinière ? Des bains de boue de

Bétaglia (Vénitie) transportés ici par camions et qu’on fait réchauffer

à Vevey ? Ils sont excellents et évitent d’aller faire la cure vénitienne

d’Abano, fort ennuyeuse (je l’ai faite 8 fois.) S’il s’agit de La Léchère,

où je vais dans 8 jours avec Hélène, en Savoie, ce n’est pas pour les

rhumatismes, mais pour les reins ; infiniment plus efficace à cet égard

que Bagnoles-de-l’Orne ; le seul danger est d’y rencontrer

Chenevière, mais ce péril est passé pour 1957.

J’en reviens à J. Laurent. Je vous disais précédemment qu’il avait,

in fine 4 , été brutal pour le comte de Paris ; à ce sujet, quelqu’un qui

connaît Laurent me répondit : « Laurent ne craint pas de démenti ;

s’il s’en produit, il sortira ses documents. » Le document doit, sans

doute, être la proclamation que le Prince tenait prête pour le

lendemain de l’assassinat de Darlan 5, où, en substance, il était dit :

« Vichy, représenté par le défunt Darlan, n’est plus, Giraud 6 est

encore en mer dans son sous-marin, Gaulle est à Londres, donc me

voici. »

Lu 7 Lieutenant en Algérie de Servan-Schreiber, illustration par

guerre-reportage de la thèse gauchiste-Express.

Quand paraît votre texte dans cet hebdo ? Des industriels, bien

qu’échaudés dans 8 Le Temps de Paris, remettent, m’a-t-on dit,

100 millions à la rentrée dans un nouvel hebdo ?

K. Haedens est bien bon ; ou il est égaré par votre jugement : moi,

Saint-Simon ? Même pas Bachaumont 9 10 ! Moins, un Dangeau sans

Louis XIV.

 

Vôtre, toujours

PM.

 

1. Alfred Fabre-Luce, Caillaux, Éd. de la Nouvelle Revue française, 1933.

2. Alfred Fabre-Luce, Benjamin Constant, Éd. Fayard, 1939.

3. Jeanne Loviton dite Jean Voilier, épouse du romancier Pierre Frondaie (1884-1948), à laquelle Paul Valéry avait dédié sa Cantate du Narcisse en 1943, avait créé aux Éd. Domat-Montchrétien la collection « Au Voilier ».

4. Henri d’Orléans, comte de Paris (1908-1999), prétendant au trône de France. Exilé au Maroc espagnol en 1926, il aurait tenté, en 1942, à Alger, d’éliminer Darlan pour réaliser l’unité des Français dans la guerre. Il revint en France en 1950 à la suite de l’abrogation des lois d’exil.

5. François Darlan (1881-1942), amiral, ministre dans le gouvernement de Vichy, successeur désigné de Pétain, assassiné le 24 décembre 1942 à Alger.

6 e . Henri Giraud (1879-1949), général commandant la IX armée en 1940, commandant en chef civil et militaire de l’Afrique du Nord après l’assassinat de Darlan, coprésident avec de Gaulle du Comité français de libération nationale, avait démissionné de toutes ses fonctions en 1944.

7. Jean-Jacques Servan-Schreiber, Lieutenant en Algérie, Éd. Julliard, 1957.

8. Le Temps de Paris avait cessé de paraître le 3 juillet 1956.

9. Allusion à Louis Petit de Bachaumont (1690-1771), écrivain, auteur des Mémoires secrets pour servir à l’histoire des lettres en France, publiés en 1777.

10. Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau (1638-1720), mémorialiste, aide de camp de Louis XIV, et dont le Journal de la Cour de Louis XIV sera utilisé par Saint-Simon pour ses Mémoires.

 

225 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 14 août 1957

 

Cher ami,

 

J’ai passé des étés, vers 1903 ou 1904, près de Chatsworth et de

Hardwick Hall, dans le Derbyshire. Le duc de Devonshire aujourd’hui

vend tout ça, toutes ces pelouses où nous jouions au cricket, pour

payer ses 5 milliards de droits de succession. Ces beautés vont servir à

rembourser des dentiers et des lunettes à des tas d’individus qui ne

méritent même pas ce substantif, des morceaux interchangeables de

masses. La grand’-chambre d’Hardwick Hall est la plus belle pièce qui

soit, et pleine de mobilier, de tapisseries qui n’ont jamais été déplacés

depuis la fin du e XVI . Ce que c’est que d’habiter une île ! Dans un

navire croulant, sur une planète qui peut sauter d’un moment à

l’autre, penser qu’un cabinet n’a pas quitté depuis 1587 son entre-

deux-fenêtres, donne le vertige ; un vertige où entrent à la fois

l’envie, la terreur et l’admiration.

Denise Bourdet (qu’Hélène vient de voir à Munich), lui a raconté

un dîner récent où assistait Mauriac et où on parla de son livre de

portraits (celui que j’ai préfacé). « Ce que je ne pardonne pas à

Morand, c’est d’avoir dit qu’il ne tient pas à rentrer dans une patrie

amoindrie, etc… et je compte relever la chose dans L’Express. » « Je ne

vous le permets pas, a répondu Denise, ou je me brouille avec vous. »

Et toute l’assistance de prendre son parti. Cette condamnation

muette qu’est mon séjour prolongé hors de France rend ces meneurs fous. Car, pour ce qui est de la phrase elle-même que j’ai écrite, il y en

a de biens plus dures, et même toutes les dix lignes, dans les lettres à

Mme Récamier ou à la fin des Mémoires (il est vrai que je ne suis pas

Chateaubriand), mais enfin chacun alors a trouvé très naturel que

René dise préférer une fin amèrement paisible à Rome à une

existence agitée et ruineuse dans un Paris qui lui rappelle un régime

détesté. Ces catholiques n’ont qu’un mot à la bouche : « Ce que je ne

pardonne pas… », même comblés d’honneurs, de sinécures, de

voitures, de chauffeurs, de grands cordons et de Moët et Chandon

ministériel. « J’avais la simplicité de rester tel que le ciel m’avait fait et

parce que je n’avais envie de rien, on crut que je voulais tout. Ce fut

cette vie étrange qui me perdit. Aujourd’hui, je conçois très bien que

cette vie à part était une grande faute. Comment ! vous ne voulez rien

être : allez-vous en ! Nous ne voulons pas qu’un homme méprise ce

que nous adorons, et qu’il se croie en droit d’insulter à la médiocrité

de notre vie. » ( e Mémoires d’Outre-tombe , livre 28.)

Je reçois votre très attendue du 12 août. Mon Maupassant n’a pas

d’intérêt ; je n’aurais pas de moi-même choisi ce sujet, proposé par

l’éditeur. L’homme est touchant, et puis c’est le père de Dreiser 1, Dos

Passos 2 3 , Sinclair Lewis, etc…

 

J’aime les domestiques a) contre la solitude ; b) justement quand

ce sont des sœurs ; avoir deux sœurs jeunes (pas trop) et ne pesant

pas sur le parquet, pour le service d’office et de table, un rêve (que

seul Georges Bonnet 4 a réalisé). Mon avant-dernière lettre répondait

à votre ultime § sur les rhumatismes ; il me faut savoir quelle sorte de

rhumatisme, avant de signer mon ordonnance diafoirusienne et

purgoneuse.

Les remèdes Gaillard me paraissent être des trucs d’inspecteurs

des finances (promotion de Vichy 1941), en remplacement d’autres,

 

À

qui ont fait long feu. À quoi sert de vouloir empêcher les Français de

passer leurs vacances à l’étranger, en grevant leur budget de 20 %,

alors qu’ils passent la frontière pour vivre 50 % moins cher qu’en

France ? Si la réquisition des valeurs étrangères doit suivre, ça

n’arrangera rien, au contraire. Veuillez, je vous prie, excuser mon

trop parler et me croire infiniment votre

 

PM.

 

P.-S. Que le début de cette lettre ne vous fasse pas croire que

j’habitais, au début du siècle, chez Sa Grâce le duc de Devonshire,

mais, plus modestement, à Bakewell et à Matlock Bath, non loin de là,

chez un M. Simey dont le père, né vers 1820, me rappelait les

messieurs des romans de Dickens qui faisaient alors mes délices.

 

1. Theodore Dreiser (1871-1945), romancier américain, à qui l’on doit la trilogie sur le destin de l’individu, Le Financier (1912), Le Titan (1914) et Le Stoïque (1947), et un ouvrage sur l’anti-héros, Le Génie (1915).

2. John Dos Passos (1896-1970), romancier et journaliste américain.

3. Sinclair Lewis (1885-1970), romancier américain, journaliste au Saturday Evening Post. Paul Morand avait préfacé l’édition de Babbit publiée chez Stock en 1930 dans la collection « Le Cabinet cosmopolite ».

4. Georges Bonnet (1889-1973), député, ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement d’Édouard Daladier en 1938, puis de la Justice en mars 1940, exclu du Parti radical et fondateur, en 1955, du groupe des radicaux dissidents.

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226 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

17 août 1957

 

Mon cher ami,

 

La Revue des Deux Mondes du 15 août vous intéressera (voir l’article

de Sérant sur les chroniques 1).

Si vous écrivez les « Villes d’eaux » uniquement par bouts pour

Nourissier, c’est trop de bonté ! Tout est pensum, et puis on s’y

intéresse soi-même. Il n’y a qu’une phrase de Géraldy 2 qui soit

bonne ; la jeune fille qui va se marier : « Je voudrais que l’on me

force. » Moi aussi, je viens d’écrire un pensum (il n’y a que les lettres

qui n’en sont pas). Cinq pages pour le numéro de Noël de Réalités,

payées cher. J’ai fait des manières, et puis j’ai accepté. « La femme

française à la maison. » Je les imagine pensant d’abord à Maurois.

Lettre de Martin du Gard ce matin. Giono vient d’apprendre le

latin, pour l’apprendre à sa fille. C’est ainsi que son style a changé de

tour. Il me dit : « Avez-vous des nouvelles de Morand ? » Cela signifie :

il faut qu’il vienne à Paris ; il doit se présenter au fauteuil de Farrère 3.

Vous en serez quand vous voudrez, il n’en doute pas. Je crois que cela

ferait plaisir à votre femme. Vous n’y gagnerez ni ne perdrez rien.

C’est dans le sens de l’une des lignes de votre vie. Simplement

ennuyeux d’y entrer déjeuner 25 ans après Mauriac 4. Cela

désorientera l’Europe. À 80 ans, c’est différent. C’est y déposer une

carte, en passant. On n’y entre pas. Je me réserve pour cet âge (peut-

être). Nous y ferons entrer de jeunes amis. Mais mon cas est tout

différent. Ce n’est pas du tout dans le style de ma vie. J’ai été un

homme de mi-ombre. À propos, je vous parlerai de moi, un jour, pendant deux pages. J’en ai le droit. C’est votre Maupassant qui m’a

donné à penser sur moi. Toutes les vies d’écrivains que l’on raconte

sont tragiques, horribles. Qu’est-ce que je viens faire avec ma vie si

unie, si neutre, si tranquille, assez bien équilibrée, sans la plus petite

maladie, dans ce cercle de damnés. Ils vont m’expulser. J’irai

rejoindre Montesquieu. Il a eu aussi une vie bien plate.

Chateaubriand, c’est le dernier grand, dans les bons livres, du

grand style (il a fait tort à Barrès, et à d’autres). Après lui, c’est fini.

Ou bien il faut une grande colère. Je m’aperçois qu’entre 15 et 20 ans

mes goûts ou dégoûts étaient assez justes ; en tout cas, ils n’ont jamais

varié. Je savais alors que Fort comme la mort c’était bien ; Notre cœur,

mauvais, les autres romans de Maupassant mauvais ; les nouvelles

(toutes en somme) bonnes. Il y avait aussi Yvette que j’aimais

beaucoup.

Nous partons le 23. Pour 15 jours. Cela suffira pour nous ruiner.

(Le Golf Hôtel, Royan Pontaillac, Charente-Maritime.)

Legueu aura sa lettre et coupures de presse. Cela m’a intéressé.

 

À vous,

JC.

 

1. Paul Sérant, « Les idées : de H. de Montherlant à Jacques Chardonne », Revue des Deux Mondes , 15 août 1957, p. 737-744.

2. Paul Géraldy (1885-1983), poète et écrivain.

3. Claude Farrère était décédé le 21 juin 1957, libérant le fauteuil auquel il avait été élu, en 1935, contre Paul Claudel.

4 er . François Mauriac avait été élu à l’Académie française le 1 juin 1933.

 

227 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

18 août 1957

 

Cher ami,

 

Mon adresse, du 24 août au 4 septembre : Hôtel Radiana, La

Léchère, par Albertville, Isère 1.

Pourquoi donner à Nimier un Maupassant, dont il ne tirera rien ?

Enfin… Demandez simplement, à l’occasion, à Arts, de me renvoyer

cette photo récente, qu’il a reçu de moi et qui est unique, le

photographe étant parti pour longtemps.

Vous avez dit le mot : « Mauriac veut tout. » Je ne sais s’il voudrait

être moi, sauf dans la mesure où il serait alors quelqu’un qui ne

voudrait, pour rien au monde, être Mauriac. En réalité, et tout

absurde que cela soit, je lui ai fait peur (il l’a dit) vers 1922, et il n’a

jamais oublié ça. Amen. Oui, c’est si juste ce que vous dites qu’il veut

tout, y compris être le contraire de lui-même, c’est-à-dire moi.

Vraiment, c’est là avoir le goût du péché et la nostalgie de l’insuccès.

Déon me recommande 2 Les Princes de Ketman. Sans intérêt. C’est de

l’école Maigret et je crois, bien que n’en ayant jamais lu, Druon.

L’auteur connaît les princes par les illustrés. À propos des princes, j’ai

déjeuné hier (invité par le médecin du Pape, le professeur Niehans 3)

avec la Princesse Adalbert de Prusse, veuve d’un des frères du

Kronprinz 4, née Saxe-Meiningen. Elle parlait un français admirable ;

dans le cours de la conversation, elle me dit qu’elle n’avait jamais été

en France (elle a 70 ans). Cette connaissance du français et cette

ignorance de la France, c’est là une note tellement e XVIII , c’est

tellement la fin de quelque chose, que j’en étais très ému.

Chateaubriand doit tout à Jean-Jacques, voilà l’impression

dominante, à la relecture. C’est un Vicaire savoyard en bas de soie, un

Promeneur solitaire aristo, qui remplace les merles du Jura par les

oiseaux-lyre des Alleghanys 5 6 et les perches du lac de Bienne par les

alligators du Mississippi. Relisez (livre XVII, chap. 4) la page où Rousseau parle de la nuit passée au bord de la Saône, que

Chateaubriand cite tout au long : c’est lui, tout entier, sautant du

noble au familier et de la douceur à l’amertume, avec ce ton

désinvolte que Montherlant lui a emprunté (on ne garde jamais, en

littérature, ses larcins très longtemps).

Vous vous seriez amusé, hier, à entendre Hélène raconter

Bayreuth à Brandenburg. Elle y était entourée de tous les critiques

musicaux d’Europe : Pierre Sabatier parlait avec dédain de Feschotte,

qui déclarait de Sabatier : « C’est un amateur ! » « Que m’importe

l’avis de Mistler 7, il ne sait pas distinguer un la d’un do », faisait

Sabatier.

 

Les deux, à Salzbourg, ne s’entendaient que pour dire du

charmant Claude Rostand, qu’ils venaient de rencontrer à Munich,

au festival Strauss : « Son livre sur Brahms 8 est pillé dans mille

auteurs ; quant à ses articles de Carrefour, ce sont des chroniques de

femmes du monde. »

La cueillette des edelweiss continue ici, malgré le temps (je vous

envie votre chauffage) ; elle a fait 1 mort et 2 mourants, hier. Les

edelweiss et les parquets encaustiqués sont les grands dangers de la

Suisse ; la dernière bataille suisse, Morat 9, date de Charles le

Continuer : partie 7 sur 10