Correspondance
1957. Lettres 109 à 282
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.
profondes que vous m’avez écrites. Elles sont nées d’un sentiment très
vif. Quel tableau, et comme il dégage le personnage ! Vous aurez
toujours su expliquer les gens sans leur ôter leur mystère. Vous y
mettez une énergie nouvelle, un piaffement. »
Vous dites dans votre lettre : je suis, ou je ne suis pas… Ce n’est
pas là qu’il faut vous chercher. Je n’ai pas dit que l’on vous trouve
dans des commandes d’éditeur (Tour du lac, Açores…). Je disais :
vous pouvez vous le permettre ; pas d’importance. Et on ne sait
jamais.
Mais quand Parinaud vous pose une question — et que ce soit un
pensum ou non — vous pouvez livrer un peu de vous, par hasard
(Larbaud, Perse, etc…) C’est le pur hasard qui fait le prix.
Votre
J.
1. Pierre Brisson (1896-1964), directeur du Figaro et critique littéraire. Lors de la réorganisation du journal, en 1934, Paul Morand, avec Pierre Brisson et André Maurois, faisait partie du comité de rédaction.
216 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 2 août 1957
Cher ami,
J’ai trouvé vos deux lettres des 29 et 31 juillet en rentrant d’une
course en Savoie, faite pour éviter les cortèges suisses du 1 er août et les
détonations de pétards qui effrayent ma chienne, laquelle vient, en ce
cas, se réfugier sous mes draps. Je suis revenu de La Léchère, où
j’avais été retenir des chambres pour la fin août, par Megève, le col
des Gets et Thonon. 3 heures d’un paysage splendide. Très peu
d’étrangers. Les repas à 3 500 F, dont vous parlez, très fréquents. Or
un Suisse ou un Anglais riches ne dépensent presque jamais plus de 6
à 800 FF dans leur pays, pour manger. Vous voyez la marge. Mais ces
hauts prix semblent tout à fait normaux puisque les restaurants sont
pleins, sauf chez Brie, à Talloires, où il y avait moyen de se faire servir.
J’aime Talloires, j’y écrivis en 22 Fermé la nuit. Et, vers 1908, mon père
y peignait, aux vacances ; il habitait le ravissant hôtel de l’Abbaye, en
compagnie de ma mère et d’un vieux polygraphe de ses amis que
vous avez peut-être connu, qui était critique musical au Gaulois, Louis
de Fourcaud. Je lis 1 Tanguy , de Del Castillo que Simone m’a loué ;
c’est sinistre, et ce n’est pas écrit, mais atroce, émouvant dans la
mesure où l’émouvant n’est pas cherché.
J’ai trouvé Simone, à 77 ans, exactement la même que la dernière
fois, à Vichy, en 43, à l’Hôtel du Parc, où je l’avais invitée à déjeuner,
et où, à l’abri de Porché, elle menait une vie triste, mais où elle était, grâce à l’amitié du Maréchal, en sécurité. Elle m’a raconté un trait du
masochisme de Bernstein, qui ferait une jolie nouvelle. Chanel 2 était
la maîtresse d’un bel et curieux aventurier élégant de Londres, Boy
Capel, fils naturel de Pereire 3, qui la commandita à ses débuts
(Clemenceau, en 1918, ne jurait que par lui.) Elle avait aussi
Bernstein comme amant. Lorsque Capel se tua en auto, en 1920 je
crois, Bernstein dit à Simone : « Pauvre Coco, elle a perdu à la fois ses
deux amants. » Cela voulait dire que, n’ayant plus l’occasion d’être
jaloux et de souffrir, puisque Capel n’était plus, Chanel serait inutile à
Bernstein, qui la lâcha sur l’heure. Chanel doit avoir certainement
gardé du ressentiment envers Bernstein, car elle m’a parlé de tous ses
amants, bien souvent, et jamais ne me parla de lui. C’est une femme
sans tempérament, mais qui chercha dans les hommes supérieurs
(Picasso, Stravinsky, Iribe 4) des égaux (avec quelques petits accès de
snobisme, Westminster, le grand duc Dimitri). C’est un monstre
auvergnat de dureté, mais une femme extraordinaire, d’un orgueil et
d’une intelligence inouïs. Je ne l’aime pas, mais je l’admire
extrêmement ; j’adore sa compagnie. Elle est détestée, le mérite très
souvent, mais à côté d’elle, les femmes comptent peu.
Simone était accompagnée de son fils Porché, qui a l’air très
inoccupé ; gentil. Elle m’a dit que Maurice Rostand s’était réveillé
d’une opération fort ordinaire de la prostate, impuissant et presque
gâteux. Quelle mystérieuse glande (voir aussi le cas Mondor) et
comme vous avez eu de la chance. Simone citait, sur Bernstein, ce
mot de Capus 5 : « Il n’écrit pas encore en français, mais, enfin, il
n’écrit plus en allemand, c’est déjà ça. » Je m’excuse de tout ce
bavardage ; il doit être plein de fautes (diverses), car, homme pressé,
je ne me relis jamais. Je préfère vous relire.
Non, la peur de l’Allemand n’est pas spécifiquement juive (je ne
parle que de l’Allemagne hitlérienne) ; mais les juifs ont catalysé le complexe d’infériorité et de culpabilité des Français que le labeur
forcené et en général les vertus allemandes torturent. Les juifs ont su
expliciter ça très habilement. « L’opinion ne veut pas la guerre »,
disais-je à Mandel 6 (c’était un ami, il venait chez moi, déjeuner ou
dîner, assez souvent), au printemps 38, chez Mme Greffulhe 7.
« L’opinion, on la fait », me répondit-il. Ce qui d’ailleurs n’était pas
vrai, puisqu’à un dîner, en février 40, à Paris, chez les Brissac, Mandel
s’exclama : « C’est inouï, les Français disent qu’ils ne savent pas
pourquoi ils se battent ! » Et Roland de l’Épée, venu en permission, et
qui était présent, avec son grand nez et son air niais qui donnait plus
de poids à son innocence, de répondre : « Bien sûr, je ne sais pas
pourquoi je me bats. » Mandel, qui avait toujours d’étonnantes
reparties, demeura, pour la première fois de sa vie, bouche bée.
« Vous avez toujours su expliquer les gens (talent français), sans
leur ôter leur mystère » (talent anglais) : la phrase de Poulet est
admirablement vraie. J’aime Cyrano (à ce propos, Simone donnait des
détails sur l’hérédité des Rostand, nombreux cas de folie, Edmond
Rostand se cachant dans sa baignoire sans eau, etc…) et les pièces de
Sacha m’ont souvent diverti ; mais l’homme me portait sur les nerfs et
la « pochette » dans la robe de chambre (et la robe de chambre elle-
même, symbole du renfermé) sont l’image de ça.
Printemps est bête, un rien la fatigue, malgré l’air de Royan
(Royan ; avez-vous vu ce signe des temps : ville de 4 000 habitants, à
l’heure actuelle 40 000 campeurs !) J’ai traversé hier soir de véritables
villes de toiles, en Savoie et sur la rive savoyarde du lac. Inimaginable !
Quels sont les rapports de ces 2 ou 3 000 tentes entre elles ? où ces
gens crottent-ils ?
« Snobisme », Larousse donne-t-il l’étymologie anglaise
(abréviation de sine nobilitati) qui me semble la bonne ?
Pardon de toutes ces conneries.
Très vôtre,
PM.
P.-S. Je rouvre ma lettre : Roditi me dit que le nouveau J. Laurent
est un triomphe : ils marchent sur les 200 000.
Un Mr. Jean-Marie Bugat me demande de collaborer à de
Nouveaux Cahiers de la Quinzaine. Cela vous dit-il quelque chose ?
1. Michel del Castillo, Tanguy. Histoire d’un enfant d’aujourd’hui, Éd. Julliard, 1957.
2. Gabrielle Chanel, dite Coco Chanel (1883-1971), fondatrice de la célèbre maison de couture. Paul Morand publiera, en 1976, aux Éd. Hermann, L’Allure de Chanel.
3. Isaac Pereire, voir n. 3, p. 190.
4. Paul Iribe (1883-1935), caricaturiste de L’Assiette au Beurre, fondateur du journal Le Témoin en 1905, créateur d’affiches, de dessins de mode, de bijoux, de décors de théâtre et de cinéma.
5. Alfred Capus (1858-1922), chroniqueur dans Le Gaulois, L’Écho de Paris, La Revue bleue et au Figaro de 1894 à sa mort, auteur d’essais, de romans et de pièces de théâtre.
6. Georges Mandel (1825-1944), député, ministre, opposé à l’armistice de 1940, réfugié en Afrique du Nord, interné par le gouvernement de Vichy, livré aux Allemands et abattu par la milice en forêt de Fontainebleau.
7. Élisabeth de Caraman-Chimay avait épousé, en 1878, le comte Henri Greffuhle. Pour sa biographie, voir Anne de Cossé-Brissac, La Comtesse Greffuhle, Éd. Perrin, 1991.
217 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 3 août 1957
Cher ami,
Ci-joint copie de ma lettre à Céline. Il en a été content et m’a
longuement répondu. Un député de mes amis me dit : « Le
Gouvernement est pris entre l’internationalisation de l’affaire
algérienne et la peur qu’il a des jeunes capitaines de l’Afrique du
Nord, qui menacent de venir à Paris, ficher les députés dans la Seine. » Côté dépenses, ce que cet ami raconte n’est pas banal. Un
sous-secrétaire d’État vient chaque dimanche dans leur
circonscription commune, en hélicoptère, à 400 000 F le voyage. Un
autre ministre ne se déplace qu’en avion de grande vitesse à réaction,
800 000 F l’heure de vol. « J’ai vu, à la Chambre, ajoute-t-il, une porte
sur laquelle je lus : Service automobile. Là, j’appris que de grosses
voitures avec chauffeur étaient jour et nuit à la disposition des
députés, gratuitement. » 600 milliards avant 1960, réforme de
l’enseignement, etc…, les électeurs n’ont pas le choix : être
gouvernés par des partis riches, qui les étranglent, ou par des partis
pauvres, qui les ruinent.
Je suis content que vous approuviez Le Coucou et le roitelet. C’était
un chapitre du Flagellant, supprimé. L’histoire de l’Espagne
napoléonienne, c’est assez l’histoire de notre Libération. L’immense
empire colonial de Charles Quint n’a pas voulu de Joseph Bonaparte 1
et de ses afrancesados collaborationnistes. Il n’avait pas de contacts
avec Ferdinand VII 2 réfugié dans Cadix (alors île), absolutiste qui
jouait avec la poudrière démocratique constitutionnelle anglaise ; il a
pris une 3e solution, il s’est libéré tout seul. Verrons-nous l’Algérie
donner un Bolivar 3, l’an prochain ?
Voici le départ du courrier ; le dimanche, c’est à 17 heures. En
hâte.
Votre
PM.
P.-S. Copie de ma lettre à Céline.
« Je vous ai lu, pendant ce début de vacances, avec une émotion
que vous imaginez mal. J’en étais resté aux Entretiens avec le professeur
Y , qui m’avaient déchiré l’âme et l’oreille ; c’était le livre d’un fauve
enragé, fou de douleur : bouleversant, illisible pour moi, un cri de mort imprécatoire. Et puis, aujourd’hui, la surprise, la joie de
retrouver le talent d’il y a 20 ans, aussi jeune, aussi fort, enrichi de
l’appauvrissement de l’homme. Je suis loin de partager vos idées sur
Sigmaringen et autres, mais vous me répondriez : “Du haut de votre
Sirius helvétique cela se voyait autrement ; comme vous me diriez, en
juin 44, vous autres diplomates, vous faites toujours votre plein
d’essence à temps, vous en souvient-il ?” Il faudra en reparler. J’ai
mille questions, sans réponse jusqu’à présent, à vous poser. Sachez
que je ne vous ai pas négligé. Ici, aux heures noires, vous faisiez partie
de notre légende ; très près de vous, même pendant l’épreuve
danoise 4 5 . Le sinistre Charbonnière (le renégat de Vichy,
ambassadeur à Copenhague), ce lapin à grisettes que j’ai pratiqué en
1939 à Londres, et dont la tête Vélasquez (il n’a que cela du e XVII )
m’exaspérait déjà, nous faisait vomir. Jusqu’au jour où Marie Bell 6 me
donna enfin de meilleures nouvelles. Votre succès est prodigieux. Les
jeunes vous vénèrent. Votre message est attendu, reçu, compris. La
génération qui vient est comme les autres : elle déteste ses pères mais
elle aime ses grands-pères dont nous sommes. Cela nous aidera à
passer le pas. »
1. Joseph Bonaparte (1768-1814) avait été roi d’Espagne de 1808 à 1813.
2. Ferdinand VII (1786-1833), roi d’Espagne, contraint à l’abdication par Napoléon en faveur de son frère Joseph et exilé au château de Valencay jusqu’en 1814.
3. Simón Bolívar (1783-1830), général sud-américain, libérateur du Venezuela, de l’Équateur et du Pérou et créateur en 1825 de l’État de Bolivie.
4. Céline avait quitté Paris pour le Danemark le 17 juin 1944. Retenu à Baden-Baden, il s’était rendu à Sigmaringen, où résidait le maréchal Pétain, et n’était arrivé à Copenhague que le 27 mars 1945.
5. Guy de Girard de Charbonnière avait été deuxième secrétaire à l’ambassade de France à Londres de 1938 à 1941, puis était devenu ministre plénipotentiaire au Danemark de 1945 à 1947 alors que Céline y était en captivité.
6. Marie Bell (1900-1985), actrice, membre de la Comédie-Française en 1921, directrice du théâtre du Gymnase de 1956 à 1986, créatrice du rôle de Madame Irma dans Le Balcon de Jean Genet en 1960.
218 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
4 août 1957
Cher ami,
J’espère que Nourissier aura pu se procurer Le Coucou, que je viens
de lire, et le publiera. Cette nouvelle (bonne) semble écrite pour ce
numéro, ce qui lui donne plus de sel encore.
Je voudrais bien que la N.R.F. publie Ouvert la nuit au tout début
de septembre (je le dis à Nimier) au moment où paraîtra le roman de
Sagan. On pourra ainsi comparer, ce qui a surpris et ce que l’on
applaudissait en 23, et ce qui étonne les gens d’à présent.
Quand on regarde, en fin de semaine, les 3 ou 4 hebdomadaires
de souche vichyssoise, on voit que les deux camps de jadis (Vichy et
Résistants) étaient un méli-mélo, chacun, de gens de tous les bords.
En gros, Vichy, c’était les patriotes de tous les temps. On le voit
aujourd’hui, dans Rivarol, par exemple.
J’étais à part. Toujours assis, depuis 1912, sur la même borne, qui
me fait un glorieux piédestal. Cette politique isolée tient en peu de
mots : les intérêts de la France, d’abord. Pas la gloire. Ce qui est grave
et peut conduire à l’irréparable, c’est la politique étrangère
(l’intérieur on s’en arrange toujours). Bien peser ses moyens et
regarder le but. Ne rien entreprendre que l’on ne puisse mener à
bonne fin. Céder et négocier s’il le faut quand on est fort ; pas à la
dernière extrémité.
Depuis plus d’un siècle la France n’a jamais gagné une guerre
seule. C’est pourquoi ses victoires furent des défaites. Plutôt des parts
dans un consortium occidental, que vouloir tout, et puis tout perdre.
À
À vous,
J.
P.-S. Je ne peux rien vous dire au sujet de J.-M. Bugat ( Nouveaux
Cahiers de la Quinzaine).
Nimier, se regardant dans la glace, à minuit, l’œil rouge, le cheveu
défait après une rude journée de travail, effrayé de sa vieillesse, pense
avec envie à ces jeunes visages : Morand, Chardonne…
Je lui dis que l’homme est vieux toute sa vie, le nouveau-né
d’abord, si chiffonné, et je lui rappelle un propos de Pétain : « Quand
on commence à vous dire : comme vous êtes jeune !, ça va mal. Et
quand vous entendez dire : vous êtes de plus en plus jeune, la fin est
proche. »
Je reçois la copie de votre lettre à Céline que j’épingle à la vôtre. Il
sera content. Il l’est, me dites-vous. Je ne pensais pas qu’il écrivait une
lettre.
Oui, l’Algérie, de quelque côté qu’on la considère, c’est chose
effrayante. Ces beaux gars qu’elle forme, ce n’est pas le moindre
inconnu.
On vient de publier une lettre de Saint-Exupéry de 39, parlant de
Giraudoux à la Radio. Il dit : « Des raisons pour se battre, je n’en
donne guère. »
219 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
4 août 1957
Cher ami,
Tout à l’heure j’écrirai un mot à Nimier, et je lui dirai
distinctement de votre part, ce que vous pensez des filles à la maison. J’ajouterai des raisons de mon cru : jusqu’à 12 ans (ou 14) la fille est
délicieuse à la maison ; le garçon est très vite un gangster ; plus tard,
c’est lui qui vous déshonore. Mais je ne lui dirais pas la meilleure
raison : la fille seule nous assure que nos petits enfants sont bien les
nôtres (pour moitié) ; avec le garçon, on est à la merci de la bru. En
réalité, chez Nimier, c’est un préjugé. Nous venons au monde avec
des préjugés (ce que l’on appelle sentiment). Le sentiment de Nimier
touchant fille et garçon avait une raison d’être il y a deux siècles. Je
tâcherai de le replacer dans son époque. Je me flatte d’être dépourvu
de préjugés. Aussi, on dit que je n’ai pas de cœur.
La beauté de la Charente (Royan et l’arrière-pays) tenait au ciel
(lumière hollandaise) et aux maisons en pierre de taille. Valéry avait
raison de dire que la beauté d’un édifice tient à la matière (au
matériau). La matière qui vieillit bien. C’est le passé. Il n’avait pas
prévu que la couleur, le dessin, peut avoir sa beauté. À présent (à La
Frette, à Royan) on fait de très jolies maisons en papier de couleur. Il
faut les regarder sans préjugés, sans aucun sentiment du passé révolu.
Des villes très laides, il me semble, c’est Étretat, Trouville, La Varenne
(près de Paris, sur la Marne), tout ce que l’on a construit vers le
Second Empire, où l’on a tant construit.
Hier, je me suis promené dans une petite région de Pontaillac qui
est restée telle que vous l’avez connue : la partie boisée, les avenues
qui mènent vers la « Meterie », là où habitaient les Saint-Légiers, le
comte Denferre-Perpigna, mes parents ; ces fourrés où les jeunes filles
venaient cacher leurs amours. Toutes les maisons anciennes sont
encore là. Elles sont très laides. Il y en a de nouvelles : elles sont très
jolies. Je le déclare avec ingénuité. Comme je déclare que B.B. est une
jolie fille. Comme j’ai dit (je le regrette) : Sagan a du talent. Le
ciment est laid ; il vieillit mal. Il faut le peindre, et le repeindre. Alors
c’est charmant (si le dessin est bon). Je suis encore le seul à dire : Royan, c’est très joli. Mais je le regarde d’un œil inhumain, ayant tout
oublié. Il y a des nouveautés plus cruelles. Ce sont les gens. Nous ne
sommes plus sur la même terre. Je ne suis pas assez connaisseur pour
juger de la qualité d’un repas chez Bise, par exemple. Mais je sais
qu’il n’y a plus de vin en France (je vais boire de la bière).
La société littéraire d’antan n’existe plus. On me fait de grands
saluts, on m’honore ici. Les journaux de la région me fêtent. Albin
Michel a envoyé mes livres, qui s’étalent aux vitrines. On n’en a pas
vendu deux. Pas une fois on ne m’a demandé même une signature
(150 000 habitants en août). Vous, de même. Or, si on ne veut pas
nous lire, c’est par respect. Ainsi pour Valéry, autrefois. Il ne venait à
l’idée de personne d’acheter un livre de Valéry. On achète, on lit
Sagan, le roman de Maurois. Et on les achète avec mépris. « Je sais
que ce n’est rien, donnez-le moi tout de même. » Mais Morand,
Chardonne, on n’y touche pas. C’est trop respectable. En vérité, nous
avons l’un et l’autre, ici, trois lecteurs. Einstein 1 en a moins. Vous
vouliez être riche et honoré ; vous êtes servi.
Les vieilles dames (ni les jeunes) ne racontent pas leur vie. C’est
qu’elles ne connaissent pas leur vie.
Votre
J.
P.-S. Heureux de relire dans Arts cette belle page. Telle qu’ils l’ont
placée dans cette rubrique, ce n’est pas ce que j’attendais, mais c’est
bien tout de même. La page qui attire les yeux. Je regrette la photo.
Céline ne devrait pas, quelquefois, écrire dans le meilleur style
bourgeois des choses sensées.
Hecquet est presque indulgent pour l’affreux roman de cette
pauvre Sagan.
1. Albert Einstein (1879-1955), physicien allemand, naturalisé suisse en 1900, américain en 1940, prix Nobel de physique en 1921.
220 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
4 août 1957
Cher ami,
Vous n’avez pas besoin de vous relire ; soyez tranquille. Que de
choses dans une lettre !
Je ne comprends pas ce qui se passe pour le roman de Laurent.
Pas un article, pas une publicité, on ne le voit nulle part, personne ne
m’en a dit un mot. Et le voilà à 100 ou 200 mille. Kléber Haedens, son
ami, m’en a parlé. Mais vendredi, dans Paris-Presse, où Laurent a un
grand pied, un article de rien du tout où un inconnu prend soin de
dire un mot du roman, sans en parler. Je sais que l’éditeur (un
suédois) a des procédés commerciaux très particuliers et qui lui ont
réussi (pour les livres populaires). Mais il doit y avoir dans ce silence
quelque machination de Laurent.
Maurice Rostand s’est réveillé de son opération, tout bonnement
fou. On a tout essayé (depuis l’hibernation jusqu’à l’électrochoc),
tout a échoué. Un tic dans sa folie (presque folie) : relier entre eux
les souvenirs. Obsession. C’est un supplice, paraît-il. Le tragique c’est
qu’il habite chez Jean 1, à table avec eux. Aussi, je n’y vais plus (ni
personne) depuis des années. C’est une famille de grands malades.
Jaloux me disait que c’est une grand-mère espagnole, marchande
d’oranges, syphilitique, qui leur avait tourné le sens.
Je vous recommande l’histoire de Bernstein (Chanel, etc…) pour
une nouvelle.
Vu hier, à La Frette, un garçon qui habite la Tunisie depuis dix
ans ; Action française, chauvin au possible. J’attendais des
gémissements. Pas du tout. Il paraît que les Français (à condition
d’être de race pure) n’ont jamais été plus heureux, ni mieux vus. Ce
ne sont plus des « occupants » ; ils sont utiles. De jeunes gaillards
reviennent en permission. Superbes. Au lieu d’être abrutis par la
caserne, ils s’épanouissent en Algérie. Ils rêvent de Sahara, d’une vie
énergique. On devra compter avec eux. Il se passe toujours dans le
monde des choses que l’on ne sait pas. C’est comme l’hiver, on croit
que la terre est morte. Saison de fermentation, au moins en Charente.
En somme Valéry n’aura fait que des « mots ». Comme Sacha.
Mais Valéry savait choisir. Tout est là. De Sacha, il ne restera rien.
Peut-être que l’on se souviendra des dessins de Cocteau. Il a eu tort
de se croire poète, et d’en parler trop. Simone m’a toujours fait peur,
et j’aimais beaucoup son mari. Ils s’entendaient comme l’huile et le
vinaigre, dirait Cocteau. Le fils, bien discret. Il y a un mystère entre
les trois, et Porché 2 est mort malheureux. Il aurait mieux fait de
rester instituteur ; on le lui a bien dit, jadis, en Charente.
Reprochez à Reynaud ce que vous reprochez à Mandel, à propos
de l’Allemagne. Reynaud n’avait pas l’excuse d’être juif. Car le juif
avait une excuse : c’est bien Hitler qui a commencé.
Je ne connais pas le juif oriental, ni l’africain, ni même ces juifs
d’Amsterdam marchands de diamants aperçus pendant l’exode, et
qui avaient une horrible mine. Mais entre Fabre-Luce, Blum,
Raymond Aron, je ne vois aucune différence. Les trois sont des
« intellectuels » de race pure. Je sens, dans la complexion intime de
l’être, bien plus de différence, entre le Nord et le Midi, entre Drieu et
Paulhan, entre le Normand et le Cathare. Je l’ai écrit à Hitler, dans Le
Ciel de Nieflheim 3 en 1943 (25 ex.) ; vous vous êtes mis trop de gens sur les bras : les juifs d’abord, les Américains que vous avez été chercher,
et tout le monde. C’est bien dommage.
Pas de différence entre Porto-Riche 4 5 et Bataille, et Bernstein. (Si,
Bernstein un peu plus sauvage.) Pas de différence entre Bergson 6 et
Renouvier 7. Sentez-vous une différence entre Simone et Chanel ?
Souvent, j’ai demandé aux Allemands : que reprochez-vous aux
juifs ? Réponses bien confuses. L’un d’eux me dit : « Ils travaillent le
dimanche » (c’est-à-dire qu’ils ne se reposent pas). En vérité, ils
mettaient Français et Juifs dans le même sac : gens trop séduisants,
qui ont l’esprit trop délié, savent parler, et embrouillent tout.
Votre définition du « snob » est sûrement la bonne. Dans mon
petit Larousse je trouve : admiration factice pour tout ce qui est en
vogue 8. Les deux sens peuvent se joindre. Camille serait donc snob en
voulant aller au bord de la mer, ou bien Larousse se trompe.
Je reviens, pour en finir, à ma doctrine : je n’ai jamais senti, en
France, la moindre réalité aux catégories sociales, la moindre
différence entre elles. Je vous assure que la vicomtesse de
Rochechouart est une bergère. Mais d’un être à un autre la
divergence est infinie.
Ces gens qui paient si cher leur déjeuner, et qui abondent, sont
riches. En France, en ce moment, « les affaires » sont brillantes, les
industriels ont de l’allant. (C’est l’État qui est ruiné. Bien sûr, cela
retombera sur les particuliers. Une révolution peut-être est sous
roche.) J’ai vu plusieurs fois dans l’édition le cas de la prospérité
catastrophique. 9 À l’Ouest rien de nouveau a failli ruiner Stock ;
l’éditeur de 10 Caroline Chérie a sauté tout de suite ; et celui de J’ai choisi
la liberté 11.
L’édition vit en ce moment des jours sinistres. Pas Stock qui en est
resté à son chiffre d’affaires habituel. En général, les éditeurs ont
vendu davantage depuis six mois. En juillet, Plon a envoyé aux libraires pour 80 millions de relevés. (On dit : vous avez vendu pour
50 millions de mes livres ; payez moi.) Le libraire, qui lit les journaux,
qui a peur, ne paye rien. D’autre part, les banques, brusquement,
réduisent leurs « facilités ».
Voilà comment on saute, après un bon déjeuner.
À vous,
JC.
1. Jean Rostand.
2. François Porché (1877-1944), le troisième mari de Madame Simone.
3. Chardonne avait renoncé à la publication de ce livre favorable à l’Europe allemande après l’arrestation de son fils par les nazis en mars 1943, puis démissionné de l’Association des écrivains européens fondée à Weimar. Sur ce livre, voir sa lettre du 2 décembre 1960.
4. Georges de Porto-Riche (1849-1930), dramaturge.
5. Henry Bataille (1872-1922), dramaturge.
6. Henri Bergson (1859-1941), philosophe, prix Nobel de littérature 1927.
7. Charles Renouvier (1815-1903), philosophe, fondateur du néo-criticisme.
8. La définition exacte du Petit Larousse est la suivante : « Admiration factice et sotte pour tout ce qui est en vogue. » Mais elle s’applique au mot snobisme et non à snob.
9. Livre d’Erich Maria Remarque (1898-1970) publié en 1929. L’ouvrage avait atteint, en l’espace de huit mois, un tirage de 3,5 millions d’exemplaires.
10. Cécil Saint-Laurent, Caroline chérie, Librairie générale française, 1957.
11. Victor Kravchenko, J’ai choisi la liberté !, traduit de l’américain par Jean de Kerdéland, Éd. Sel, 1947.
221 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 4 août 1957
Cher Chardonne,
Très intéressante l’interview de Silone 1 dans l’avant-dernier
Express. Il cite une phrase de Malraux (prise dans Les Conquérants) révélatrice : « Il avait pris l’habitude de jouer un certain rôle et il
aimait son rôle plus que la cause au nom de laquelle il luttait. »
Malraux est le mythomane type ; son vrai rôle, c’est le mythe. Nier son
mythe, c’est l’anéantir, lui. Je trouve une note de Marcellus sur
Chateaubriand, encore une fois très Montherlant. Ils se promènent
(Marcellus 2 et Chateaubriand ambassadeur) sous les ombrages de
Kensington. Chateaubriand lui lit une ode à l’hirondelle, écrite le matin
(Chateaubriand se croyait, bien entendu, hirondelle) et qui se
termine par : « Comme toi, j’ai aimé la liberté et vécu de peu. » « Ce
vécu de peu m’embarrasse », répond Marcellus. Vous avez ce soir à
dîner chez vous le duc d’York 3, héritier présomptif, et nous avons
dressé hier l’édifice du plus splendide festin qui ait jamais embaumé
les cuisines de la diplomatie. » « Ah, c’est vrai, répond
Chateaubriand, je n’y songeais pas ce matin. »
Avez-vous vu que la vie des vieillards, aux statistiques américaines,
vient d’augmenter de 5 ans ? (70 ans.) Elle était de 39 ans il y a un
siècle ! En l’an 2000, ce sera 100 ans. Ce qui n’empêchera pas
Mauriac d’emprunter à René son génie de vivre intensément en
prenant l’air écœuré : « Ma vie est un voyage dont le trajet prolongé
devient si dégoûtant et si désert. » (Vous reconnaissez la copie du
maître ?)
Ce matin, après être monté à cheval au bord du Rhin, je fus faire
des courses à Evian. Je m’arrêtai au pied de ces rochers de Meillerie
où la littérature faillit en voir de belles, puisqu’un même coup de vent
brusque, tombé à pic des rochers, manqua ficher à l’eau, d’un seul
souffle, une barque à voile qui contenait Shelley et Byron (avouez que
c’eût été réussi). À mes pieds, des gens pêchaient ; un petit gamin
français en vacances, chaque fois qu’il prenait un poisson, lui écrasait
la tête avec une pierre, en disant : « Comme ça, tu n’embêteras plus le monde ! » Ça ressemble tout à fait aux jugements sommaires de la
Résistance, cette mère fellagha.
Si les inspections-discours, préparées à la Conférence de Londres,
prennent corps, ce sera un nouveau chapitre dans l’histoire des
voyages. Jadis, on montrait ce qu’on avait de plus beau ; aujourd’hui,
ce dont on est le plus fier (les usines atomiques), on le cache.
« Entrez donc au salon, inspecteur — Merci, je préfère visiter la cave,
et fouiller votre grenier — Admirez ce dallage de marbre — Ce qui
m’intéresse, c’est ce sol, fraîchement recouvert, de votre cellier, où je
vous soupçonne d’avoir caché des projectiles lunaires — Vous
apprécierez certainement mon diadème de diamants, Monsieur — Je
préfère regarder dans votre soutien-gorge, Madame, car je crains que
vous n’y cachiez un poignard nucléaire. »
Commencé le J. Laurent : le début est très « série blonde » ; puis,
sans que le ton s’élève — c’est exprès — au cours du dialogue, clair et
maternel, il dépose de bonnes vérités dans le giron des antivichyssois.
Tout près,
PM.
1. Ignazio Silone, « Et après le marxisme ? », L’Express, 26 juillet 1957, p. 13-15.
2. Marie-Louis Demartin du Tyrac, comte de Marcellus (1795-1865), diplomate, premier secrétaire à Londres sous Chateaubriand, ministre plénipotentiaire à Lucques, sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères en 1829, auteur de Souvenirs de l’Orient, Souvenirs diplomatiques et Chateaubriand et son temps.
3. Frédéric, duc d’York (1763-1827), second fils de George III. Ce dîner à l’ambassade de France eut lieu le 26 mai 1822.
222 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 6 août 1957
Mon cher ami,
Nourissier s’annonce, mais je ne le vois pas arriver. Cocéa a
accentué tous les traits de Bérénice ; j’espère qu’elle ne boira pas un
bouillon. Je suis en train de terminer Clotilde de notre J. Laurent (qui
va être suivi d’une autre Clotilde). C’est bon, mais cela manque de
« génie » (ingenium), de coup de patte personnel. C’est fait avec un
art, une facilité, une technique inégalables, cela situe au fond toute
notre aventure d’alors, toutes nos actions du moment avec une
aisance acrobatique destinée à faire avaler au gros public la vérité tout
en rivant parfaitement leur clou à des ennemis ; bref, cela lui donne
une vérité de langage qu’on n’aurait pas admise, ou cru possible il y a
10 ans. Malheureusement, c’est impersonnel. Vichy est rendu
photographiquement, magnétophoniquement. Je ne sais pas s’il en
est de même pour Londres 41, mais je le crois. Son Gaulle est
faiblard, tandis que son Laval du 3 décembre est bon (il a dû
entendre les imitations de son chef, Marion 1, qui avait un génie
comique indéniable). Mais pourquoi faire si long ? C’est décidément
exprès : J. Laurent connaît les goûts du public ; mais la couleur d’une
robe de chambre, la coupe d’un slip, la fleur d’un vase, tout ce qui
dans Balzac a une vie propre et foisonnante (encore que le slip ne
soit pas balzacien), bien que sommairement rendu, et exact, et à sa
place, et réussi, et bien écrit, me laissent froid. En est-il de même
pour vous ? Ces filles qui se donnent sans plaisir, c’est aujourd’hui
certainement commun, mais ce « sans plaisir », répété, se
communique au lecteur. L’habileté de J. L. c’est que, quand les nerfs
du lecteur sont tendus par la tragédie politique, il y substitue
brusquement une petite dame, les jambes en l’air. La fin (Alger) met
très brutalement en cause le Comte de Paris et l’accuse d’avoir été
plus qu’au courant de l’assassinat de Darlan et parfaitement
indifférent à la mort de Bonnier de La Chapelle 2. Que la mort de Darlan ait été la fin de l’unité française, c’est évident ; 14 ans de IVe
République n’ont fait que confirmer ce fait éclatant. En tout cas, je ne
me suis pas ennuyé à ces 600 pages d’Alexandre Dumas, de la Série
blonde, et de rapports de Vichy.
Pardon de cette encre rouge, et de ce griffonnage avec ratures, je
vous écris en prenant un bain rhumatismal.
J’espère que la hausse du prix des timbres français n’influencera
pas le rythme de vos précieuses lettres.
Serez-vous à Paris du 8 au 15 septembre ? Je crains que non. Nous
mettons en état le pied-à-terre (3e étage) de Paris.
Tout à vous,
PM.
1. Paul Marion.
2. Fernand Bonnier de La Chapelle avait assassiné l’amiral Darlan, à Alger, le 24 décembre 1942.
223 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
8 août 1957
Cher ami,
J’écrivais à Kléber Haedens, qui est en vacances chez lui (avec
Gaston Bonheur, et Déon je crois) quand je reçois de merveilleuses
lettres de vous (deux). Chateaubriand… Mauriac… etc… Je me dis :
ce n’est pas permis que je sois leur unique lecteur. Je dis à Kléber :
« Quand Morand et moi nous aurons 80 ans, vous nous verrez à
l’Académie. Vous lirez sans doute un livre de moi, vers cette époque.
Mais vous ne lirez jamais la correspondance Morand-Chardonne ; vous serez mort avant ; et bien d’autres, heureusement pour eux.
Aussi, je vais vous faire respirer une lettre de Morand. Ce n’est pas
une copie ; c’est une essence. » Et j’ai composé une lettre de vous
avec deux. Choisissant les passages. Cette lettre peut circuler sans
inconvénient (du moins dans une certaine société). Elle a été faite
avec précaution. Elle vous fait honneur.
Il y a quelques jours, Paris-Presse a donné une page entière sur la
Roumanie-martyre. J’ai idée que cette page a été inspirée (idée
gratuite) par l’ami de votre vendeur de voitures. J’ai cru le
reconnaître à certains propos.
Je vois à présent le roman de Laurent. Il n’a pas de génie. Mais il
fait d’excellentes chroniques. Nous sommes dans une ère de
journalistes. On annonce un roman de Nourissier chez Grasset. Je le
croyais chez Julliard.
Une fois par semaine, pour son repos et sa distraction, j’amène
Camille déjeuner à Paris. Je suis les indications de La Reignière
(Monde) ; ce sont presque toujours de petits restaurants (5 ou 6
tables) excellents, où l’on déjeune pour douze cents francs. C’est le
prix d’ailleurs de Gaffner (rue Dauphine), notre restaurant habituel,
où Grasset prenait ses repas (Lipp devient ruineux). Nous y étions
avant-hier ; à la table à côté, des Américains mangeaient avec une
moue cette nourriture délicieuse, pleins de dédain, parlant leur
anglais nasillard, qui est presque ma langue. Ces étrangers m’étaient
infiniment étrangers. Alors une pensée bien coupable m’est venue : je
me suis demandé si les juifs ne représentaient pas pour nous une
espèce de patrie de par le monde ; je les sens plus proche de moi
(même étranger) que tout étranger. Je suis capable d’aversion. Mais
elle n’est pas préconçue. J’en ai une, virulente, pour tout écrivain
communiste ; ces gens installés dans le mensonge, et qui savent qu’ils
mentent. On n’a jamais été si bête que présentement.
É
Éloge du livre de Thérive (Clotilde de Vaux) partout. Il n’y a plus
d’exclusive de principe. Il n’y en a plus que de personnelles.
Nous partons le 28 août pour Royan (15 jours).
Votre
JC.
[…]
224 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 11 août 1957
Dear Sir,
Merci pour votre lettre d’hier et pour celle de K. Haedens. Bise est
en grande réputation, soit, mais… Me levant de bonne heure, j’allais
me promener, la semaine dernière, dans son potager. Devant un
bassin qui sert de vivier, je vis le chef de cuisine, ou son second,
lequel, avec une écumoire, retirait des écrevisses mortes du lot des
vivantes. Il m’expliqua que, les écrevisses locales étant insuffisantes,
on en importait de Pologne, ce que je savais, mais qu’il y avait
beaucoup de déchet. « Vous jetez tous les cadavres, j’espère ? — Pas
tout ; nous leur sentons la queue ; si elle n’a pas d’odeur, elles
servent. » Cela entendu, je ne pris pas de gratin dauphinois à
déjeuner.
Hier, Fabre-Luce à déjeuner. Je lui ai dit que son 1 Caillaux valait
son 2 Benjamin Constant. Cela ne lui a pas fait plaisir. J’ai compris qu’il
vivait le personnage, ou le revivait. Il était à Genève pour le feu
d’artifice, venait peut-être voir le mien (il était mouillé, je parlais
peu) ; je lui dis que je partais pour Seteais ; il ignorait le lieu et se mit à le noter dans un petit carnet, avec un geste si semblable à celui
d’André Germain son oncle que c’en était hallucinant. Il ne croit pas
à la catastrophe financière (ici on craint la réquisition des valeurs
étrangères par Gaillard). Il a parlé sévèrement du livre de Laurent. Il
est sous le charme de Nicole Courcel et de la Voilier 3.
Nouveau Chateaubriand, j’avais amené une belle Lausannaise à
l’hôtel de montagne dont je vous ai parlé. Ce qui fit que, dès que j’eus
rencontré Nicollier, je fus obligé d’enfermer la dite belle dans sa
chambre, de l’y faire coucher sans dîner — car je ne pouvais
expliquer au boy qu’il lui fallait monter un plateau, puisque
Mme Nicollier, assise dans le hall, m’eût entendu — et, à mon tour
me sacrifiant, de m’asseoir à la table du critique, pour y avaler un
mauvais dîner que j’expédiais si vite que, loin d’être détournés, ses
soupçons en furent accrus. Bref, une scène du Palais-Royal dans un
décor wagnérien.
Excusez-moi, je prends tant de bains contre les rhumatismes, que
j’ai oublié mon propos. S’agit-il des bains radioactifs de Loèche, où
Maupassant douchait (!) sa moelle épinière ? Des bains de boue de
Bétaglia (Vénitie) transportés ici par camions et qu’on fait réchauffer
à Vevey ? Ils sont excellents et évitent d’aller faire la cure vénitienne
d’Abano, fort ennuyeuse (je l’ai faite 8 fois.) S’il s’agit de La Léchère,
où je vais dans 8 jours avec Hélène, en Savoie, ce n’est pas pour les
rhumatismes, mais pour les reins ; infiniment plus efficace à cet égard
que Bagnoles-de-l’Orne ; le seul danger est d’y rencontrer
Chenevière, mais ce péril est passé pour 1957.
J’en reviens à J. Laurent. Je vous disais précédemment qu’il avait,
in fine 4 , été brutal pour le comte de Paris ; à ce sujet, quelqu’un qui
connaît Laurent me répondit : « Laurent ne craint pas de démenti ;
s’il s’en produit, il sortira ses documents. » Le document doit, sans
doute, être la proclamation que le Prince tenait prête pour le
lendemain de l’assassinat de Darlan 5, où, en substance, il était dit :
« Vichy, représenté par le défunt Darlan, n’est plus, Giraud 6 est
encore en mer dans son sous-marin, Gaulle est à Londres, donc me
voici. »
Lu 7 Lieutenant en Algérie de Servan-Schreiber, illustration par
guerre-reportage de la thèse gauchiste-Express.
Quand paraît votre texte dans cet hebdo ? Des industriels, bien
qu’échaudés dans 8 Le Temps de Paris, remettent, m’a-t-on dit,
100 millions à la rentrée dans un nouvel hebdo ?
K. Haedens est bien bon ; ou il est égaré par votre jugement : moi,
Saint-Simon ? Même pas Bachaumont 9 10 ! Moins, un Dangeau sans
Louis XIV.
Vôtre, toujours
PM.
1. Alfred Fabre-Luce, Caillaux, Éd. de la Nouvelle Revue française, 1933.
2. Alfred Fabre-Luce, Benjamin Constant, Éd. Fayard, 1939.
3. Jeanne Loviton dite Jean Voilier, épouse du romancier Pierre Frondaie (1884-1948), à laquelle Paul Valéry avait dédié sa Cantate du Narcisse en 1943, avait créé aux Éd. Domat-Montchrétien la collection « Au Voilier ».
4. Henri d’Orléans, comte de Paris (1908-1999), prétendant au trône de France. Exilé au Maroc espagnol en 1926, il aurait tenté, en 1942, à Alger, d’éliminer Darlan pour réaliser l’unité des Français dans la guerre. Il revint en France en 1950 à la suite de l’abrogation des lois d’exil.
5. François Darlan (1881-1942), amiral, ministre dans le gouvernement de Vichy, successeur désigné de Pétain, assassiné le 24 décembre 1942 à Alger.
6 e . Henri Giraud (1879-1949), général commandant la IX armée en 1940, commandant en chef civil et militaire de l’Afrique du Nord après l’assassinat de Darlan, coprésident avec de Gaulle du Comité français de libération nationale, avait démissionné de toutes ses fonctions en 1944.
7. Jean-Jacques Servan-Schreiber, Lieutenant en Algérie, Éd. Julliard, 1957.
8. Le Temps de Paris avait cessé de paraître le 3 juillet 1956.
9. Allusion à Louis Petit de Bachaumont (1690-1771), écrivain, auteur des Mémoires secrets pour servir à l’histoire des lettres en France, publiés en 1777.
10. Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau (1638-1720), mémorialiste, aide de camp de Louis XIV, et dont le Journal de la Cour de Louis XIV sera utilisé par Saint-Simon pour ses Mémoires.
225 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 14 août 1957
Cher ami,
J’ai passé des étés, vers 1903 ou 1904, près de Chatsworth et de
Hardwick Hall, dans le Derbyshire. Le duc de Devonshire aujourd’hui
vend tout ça, toutes ces pelouses où nous jouions au cricket, pour
payer ses 5 milliards de droits de succession. Ces beautés vont servir à
rembourser des dentiers et des lunettes à des tas d’individus qui ne
méritent même pas ce substantif, des morceaux interchangeables de
masses. La grand’-chambre d’Hardwick Hall est la plus belle pièce qui
soit, et pleine de mobilier, de tapisseries qui n’ont jamais été déplacés
depuis la fin du e XVI . Ce que c’est que d’habiter une île ! Dans un
navire croulant, sur une planète qui peut sauter d’un moment à
l’autre, penser qu’un cabinet n’a pas quitté depuis 1587 son entre-
deux-fenêtres, donne le vertige ; un vertige où entrent à la fois
l’envie, la terreur et l’admiration.
Denise Bourdet (qu’Hélène vient de voir à Munich), lui a raconté
un dîner récent où assistait Mauriac et où on parla de son livre de
portraits (celui que j’ai préfacé). « Ce que je ne pardonne pas à
Morand, c’est d’avoir dit qu’il ne tient pas à rentrer dans une patrie
amoindrie, etc… et je compte relever la chose dans L’Express. » « Je ne
vous le permets pas, a répondu Denise, ou je me brouille avec vous. »
Et toute l’assistance de prendre son parti. Cette condamnation
muette qu’est mon séjour prolongé hors de France rend ces meneurs fous. Car, pour ce qui est de la phrase elle-même que j’ai écrite, il y en
a de biens plus dures, et même toutes les dix lignes, dans les lettres à
Mme Récamier ou à la fin des Mémoires (il est vrai que je ne suis pas
Chateaubriand), mais enfin chacun alors a trouvé très naturel que
René dise préférer une fin amèrement paisible à Rome à une
existence agitée et ruineuse dans un Paris qui lui rappelle un régime
détesté. Ces catholiques n’ont qu’un mot à la bouche : « Ce que je ne
pardonne pas… », même comblés d’honneurs, de sinécures, de
voitures, de chauffeurs, de grands cordons et de Moët et Chandon
ministériel. « J’avais la simplicité de rester tel que le ciel m’avait fait et
parce que je n’avais envie de rien, on crut que je voulais tout. Ce fut
cette vie étrange qui me perdit. Aujourd’hui, je conçois très bien que
cette vie à part était une grande faute. Comment ! vous ne voulez rien
être : allez-vous en ! Nous ne voulons pas qu’un homme méprise ce
que nous adorons, et qu’il se croie en droit d’insulter à la médiocrité
de notre vie. » ( e Mémoires d’Outre-tombe , livre 28.)
Je reçois votre très attendue du 12 août. Mon Maupassant n’a pas
d’intérêt ; je n’aurais pas de moi-même choisi ce sujet, proposé par
l’éditeur. L’homme est touchant, et puis c’est le père de Dreiser 1, Dos
Passos 2 3 , Sinclair Lewis, etc…
J’aime les domestiques a) contre la solitude ; b) justement quand
ce sont des sœurs ; avoir deux sœurs jeunes (pas trop) et ne pesant
pas sur le parquet, pour le service d’office et de table, un rêve (que
seul Georges Bonnet 4 a réalisé). Mon avant-dernière lettre répondait
à votre ultime § sur les rhumatismes ; il me faut savoir quelle sorte de
rhumatisme, avant de signer mon ordonnance diafoirusienne et
purgoneuse.
Les remèdes Gaillard me paraissent être des trucs d’inspecteurs
des finances (promotion de Vichy 1941), en remplacement d’autres,
À
qui ont fait long feu. À quoi sert de vouloir empêcher les Français de
passer leurs vacances à l’étranger, en grevant leur budget de 20 %,
alors qu’ils passent la frontière pour vivre 50 % moins cher qu’en
France ? Si la réquisition des valeurs étrangères doit suivre, ça
n’arrangera rien, au contraire. Veuillez, je vous prie, excuser mon
trop parler et me croire infiniment votre
PM.
P.-S. Que le début de cette lettre ne vous fasse pas croire que
j’habitais, au début du siècle, chez Sa Grâce le duc de Devonshire,
mais, plus modestement, à Bakewell et à Matlock Bath, non loin de là,
chez un M. Simey dont le père, né vers 1820, me rappelait les
messieurs des romans de Dickens qui faisaient alors mes délices.
1. Theodore Dreiser (1871-1945), romancier américain, à qui l’on doit la trilogie sur le destin de l’individu, Le Financier (1912), Le Titan (1914) et Le Stoïque (1947), et un ouvrage sur l’anti-héros, Le Génie (1915).
2. John Dos Passos (1896-1970), romancier et journaliste américain.
3. Sinclair Lewis (1885-1970), romancier américain, journaliste au Saturday Evening Post. Paul Morand avait préfacé l’édition de Babbit publiée chez Stock en 1930 dans la collection « Le Cabinet cosmopolite ».
4. Georges Bonnet (1889-1973), député, ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement d’Édouard Daladier en 1938, puis de la Justice en mars 1940, exclu du Parti radical et fondateur, en 1955, du groupe des radicaux dissidents.
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226 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
17 août 1957
Mon cher ami,
La Revue des Deux Mondes du 15 août vous intéressera (voir l’article
de Sérant sur les chroniques 1).
Si vous écrivez les « Villes d’eaux » uniquement par bouts pour
Nourissier, c’est trop de bonté ! Tout est pensum, et puis on s’y
intéresse soi-même. Il n’y a qu’une phrase de Géraldy 2 qui soit
bonne ; la jeune fille qui va se marier : « Je voudrais que l’on me
force. » Moi aussi, je viens d’écrire un pensum (il n’y a que les lettres
qui n’en sont pas). Cinq pages pour le numéro de Noël de Réalités,
payées cher. J’ai fait des manières, et puis j’ai accepté. « La femme
française à la maison. » Je les imagine pensant d’abord à Maurois.
Lettre de Martin du Gard ce matin. Giono vient d’apprendre le
latin, pour l’apprendre à sa fille. C’est ainsi que son style a changé de
tour. Il me dit : « Avez-vous des nouvelles de Morand ? » Cela signifie :
il faut qu’il vienne à Paris ; il doit se présenter au fauteuil de Farrère 3.
Vous en serez quand vous voudrez, il n’en doute pas. Je crois que cela
ferait plaisir à votre femme. Vous n’y gagnerez ni ne perdrez rien.
C’est dans le sens de l’une des lignes de votre vie. Simplement
ennuyeux d’y entrer déjeuner 25 ans après Mauriac 4. Cela
désorientera l’Europe. À 80 ans, c’est différent. C’est y déposer une
carte, en passant. On n’y entre pas. Je me réserve pour cet âge (peut-
être). Nous y ferons entrer de jeunes amis. Mais mon cas est tout
différent. Ce n’est pas du tout dans le style de ma vie. J’ai été un
homme de mi-ombre. À propos, je vous parlerai de moi, un jour, pendant deux pages. J’en ai le droit. C’est votre Maupassant qui m’a
donné à penser sur moi. Toutes les vies d’écrivains que l’on raconte
sont tragiques, horribles. Qu’est-ce que je viens faire avec ma vie si
unie, si neutre, si tranquille, assez bien équilibrée, sans la plus petite
maladie, dans ce cercle de damnés. Ils vont m’expulser. J’irai
rejoindre Montesquieu. Il a eu aussi une vie bien plate.
Chateaubriand, c’est le dernier grand, dans les bons livres, du
grand style (il a fait tort à Barrès, et à d’autres). Après lui, c’est fini.
Ou bien il faut une grande colère. Je m’aperçois qu’entre 15 et 20 ans
mes goûts ou dégoûts étaient assez justes ; en tout cas, ils n’ont jamais
varié. Je savais alors que Fort comme la mort c’était bien ; Notre cœur,
mauvais, les autres romans de Maupassant mauvais ; les nouvelles
(toutes en somme) bonnes. Il y avait aussi Yvette que j’aimais
beaucoup.
Nous partons le 23. Pour 15 jours. Cela suffira pour nous ruiner.
(Le Golf Hôtel, Royan Pontaillac, Charente-Maritime.)
Legueu aura sa lettre et coupures de presse. Cela m’a intéressé.
À vous,
JC.
1. Paul Sérant, « Les idées : de H. de Montherlant à Jacques Chardonne », Revue des Deux Mondes , 15 août 1957, p. 737-744.
2. Paul Géraldy (1885-1983), poète et écrivain.
3. Claude Farrère était décédé le 21 juin 1957, libérant le fauteuil auquel il avait été élu, en 1935, contre Paul Claudel.
4 er . François Mauriac avait été élu à l’Académie française le 1 juin 1933.
227 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
18 août 1957
Cher ami,
Mon adresse, du 24 août au 4 septembre : Hôtel Radiana, La
Léchère, par Albertville, Isère 1.
Pourquoi donner à Nimier un Maupassant, dont il ne tirera rien ?
Enfin… Demandez simplement, à l’occasion, à Arts, de me renvoyer
cette photo récente, qu’il a reçu de moi et qui est unique, le
photographe étant parti pour longtemps.
Vous avez dit le mot : « Mauriac veut tout. » Je ne sais s’il voudrait
être moi, sauf dans la mesure où il serait alors quelqu’un qui ne
voudrait, pour rien au monde, être Mauriac. En réalité, et tout
absurde que cela soit, je lui ai fait peur (il l’a dit) vers 1922, et il n’a
jamais oublié ça. Amen. Oui, c’est si juste ce que vous dites qu’il veut
tout, y compris être le contraire de lui-même, c’est-à-dire moi.
Vraiment, c’est là avoir le goût du péché et la nostalgie de l’insuccès.
Déon me recommande 2 Les Princes de Ketman. Sans intérêt. C’est de
l’école Maigret et je crois, bien que n’en ayant jamais lu, Druon.
L’auteur connaît les princes par les illustrés. À propos des princes, j’ai
déjeuné hier (invité par le médecin du Pape, le professeur Niehans 3)
avec la Princesse Adalbert de Prusse, veuve d’un des frères du
Kronprinz 4, née Saxe-Meiningen. Elle parlait un français admirable ;
dans le cours de la conversation, elle me dit qu’elle n’avait jamais été
en France (elle a 70 ans). Cette connaissance du français et cette
ignorance de la France, c’est là une note tellement e XVIII , c’est
tellement la fin de quelque chose, que j’en étais très ému.
Chateaubriand doit tout à Jean-Jacques, voilà l’impression
dominante, à la relecture. C’est un Vicaire savoyard en bas de soie, un
Promeneur solitaire aristo, qui remplace les merles du Jura par les
oiseaux-lyre des Alleghanys 5 6 et les perches du lac de Bienne par les
alligators du Mississippi. Relisez (livre XVII, chap. 4) la page où Rousseau parle de la nuit passée au bord de la Saône, que
Chateaubriand cite tout au long : c’est lui, tout entier, sautant du
noble au familier et de la douceur à l’amertume, avec ce ton
désinvolte que Montherlant lui a emprunté (on ne garde jamais, en
littérature, ses larcins très longtemps).
Vous vous seriez amusé, hier, à entendre Hélène raconter
Bayreuth à Brandenburg. Elle y était entourée de tous les critiques
musicaux d’Europe : Pierre Sabatier parlait avec dédain de Feschotte,
qui déclarait de Sabatier : « C’est un amateur ! » « Que m’importe
l’avis de Mistler 7, il ne sait pas distinguer un la d’un do », faisait
Sabatier.
Les deux, à Salzbourg, ne s’entendaient que pour dire du
charmant Claude Rostand, qu’ils venaient de rencontrer à Munich,
au festival Strauss : « Son livre sur Brahms 8 est pillé dans mille
auteurs ; quant à ses articles de Carrefour, ce sont des chroniques de
femmes du monde. »
La cueillette des edelweiss continue ici, malgré le temps (je vous
envie votre chauffage) ; elle a fait 1 mort et 2 mourants, hier. Les
edelweiss et les parquets encaustiqués sont les grands dangers de la
Suisse ; la dernière bataille suisse, Morat 9, date de Charles le