Correspondance
1957. Lettres 109 à 282
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.
poliment du monde. J’ai répondu à un des quarante, ces jours-ci, très
gentiment : « J’aime mieux monter à cheval que de prononcer des
discours sur des tombes. » Pierre Benoit m’a dit : « Je vous enverrai
un devis » (il voulait dire par là la liste de ceux qui, d’après moi,
voteront pour vous). Je lui dis : « Ce n’est pas un devis, c’est un
forfait. »
Tout à vous
PM.
P.-S. Les nouvelles de la santé de mon vieux Robert sont
accablantes. Nous allons être un vaisseau sans mât. Onassis 1 et
Niarchos 2 3 font monter, non seulement les prix des Gauguin, mais ceux des gens de maison. Marthe de Fels est ici ; elle me dit que son
chauffeur lui a demandé à aller servir Onassis ; pour un week-end, le
Grec offrait 7 500 F. Parlant des enchères Gauguin à Cocteau, il me
dit : « C’est un combat naval, une bataille de yachts. »
1. Aristote Onassis (1906-1975), armateur grec.
2. Stavros Niarchos (1909-1996), armateur grec.
3. Allusion à la vente du tableau Paysage à l’arbre rose, Pont-Aven, du 14 juin 1957, qui atteignit 14 000 000 de francs.
193 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey salue Chardonne, 24 juin 1957
Cher Chardonne,
Merci du commentaire sur les ministres, ce sont les enfants de
Gide et de Dostoïevski par insémination littéraire.
Que valent les livres de Conchon 1 ? Je ne sais plus rien de Nimier.
« Tous les bons sentiments ont chez lui besoin d’être corrigés par de
mauvais », dit, en substance, sa femme. C’est du romantisme, mais
très profond.
J. Laurent a-t-il bien compris qu’il s’agissait, non pas de pointes
d’épingles littéraires, mais d’une attaque de front, à un étage élevé,
destinée à faire du bruit, à ouvrir toute une brèche, un vaste débat,
peut-être qui surprendrait le grand public, ignorant tout de cette
lente et sournoise strangulation au fond d’un souterrain ? Une
opération inquisitoriale espagnole menée sous la chaussée, sous un
sol fleuri des vives couleurs de la liberté de presse, de pensée, etc…,
une sorte de récital Kafka où un pianiste jouerait la Ronde polonaise et divers morceaux à la gloire de la démocratie occidentale, pour
cacher les gémissements du garrot d’une démocratie orientale ?
Il pleut tellement qu’on doit rentrer se changer quand on a été
mettre une lettre à la boîte.
Je comprends mal la position de Céline d’après ses diverses
récentes déclarations 2 : « Je suis un pauvre type qui s’est trompé et a
perdu la partie » ; « J’avais tout prévu ». La logique voudrait qu’il
dise : « J’ai souffert pour avoir vu trop loin, mais tout se passe comme
je l’ai dit. »
À vous
PM.
P.-S. Il y a beaucoup d’écrivains français indignés par la
condamnation d’un confrère quand il n’écrit pas dans leur langue,
mais en hongrois.
1. Georges Conchon avait publié chez Albin Michel Les Grandes Lessives (1953), Les Chemins écartés (1954) et Les Honneurs de la guerre (1955).
2. Paul Morand évoque sans doute les entretiens accordés par Céline à plusieurs journalistes, dont Pierre Descargues, « Ainsi parle L.-F. Céline qui fait cette semaine sa rentrée littéraire », La Tribune de Lausanne, 2 juin 1957, p. 7 ; Madeleine Chapsal, « Voyage au bout de la haine… avec L.-F. Céline », L’Express, 14 juin 1957, p. 15-18 ; André Parinaud, « Céline : je suis un pauvre homme brisé qui n’a qu’une force : sa haine et son style », Arts, 19 juin 1957, p. 1-3, et Jean Callendreau, « Rencontres avec…L.-F. Céline », Artaban, 21 juin 1957, p. 3.
194 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
Mercredi [25 juin 1957]
Je le disais à votre femme ce matin ; je peux le répéter : votre
Saint-John Perse 1 est d’une grande beauté. Le meilleur Morand ; le
vrai.
Arts, dans l’ensemble, est bien.
Dominique Aury me dit que Nourissier allait quitter La Parisienne
(il le lui a dit).
Il est instable en tout. Perdition. L’art même, c’est s’obstiner à la
même place ; creuser un trou.
Votre
J.
1. Paul Morand, « Saint-John Perse, qui vient de publier Amers, est le premier poète français », Arts, 12 juin 1957, p. 3.
195 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
Jeudi [27 juin 1957]
Je surveille la presse en vue du dossier Jacques Laurent. Il semble
maintenant que Le Monde, Les Nouvelles littéraires et Le Figaro ne diront
rien des Mémorables.
Le Figaro veut désigner les douze meilleurs romans d’amour de la
Troisième République. C’est une entreprise d’édition. Il y a un
éditeur derrière. Paulhan fait partie de ce jury infâme. Cela sera
souligné.
Sauf 1 2 Manon et Carmen, je ne vois pas de romans d’amour en
France, même en comprenant l’Ancien Régime.
Depuis cent ans, je ne vois guère que Sapho (Alphonse Daudet).
Un roman d’amour, ça ne s’invente pas.
Voir au dos 3.
JC.
1. Antoine François Prévost d’Exiles, dit l’abbé Prévost (1697-1763), auteur de Manon Lescaut (1731).
2. Conte publié en 1845 par Prosper Mérimée (1803-1870), dont Georges Bizet (1838-1875) tirera un opéra en 1875.
3. Au dos de la lettre étaient collées deux coupures de presse. L’une extraite d’un article d’André Billy dans Le Figaro littéraire, l’autre d’un article des Nouvelles littéraires évoquant la candidature possible de Jean de La Varende, Paul Morand et Marcel Achard au fauteuil de Claude Farrère décédé le 21 juin 1957.
196 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
28 juin 1957
Cher ami,
Vous serez parti. Mais cette lettre peut attendre. J’étais hier chez
Brigitte Leclerc. J’ai vu la maison où, jadis, j’allais voir Blum.
Depuis cette époque, je ne suis plus allé « dans le monde ». Il
existe encore, et même foisonne. Incroyable cohue. Comment peut-
on rassembler autour de soi un peuple si nombreux ? Les grands
noms juifs et les autres ; la droite et la gauche, tous souriants ; et
même une demi-douzaine de nos amis. D’abord, Déon. Nous avons
parlé de Sagan. Il a pour elle une adoration complète (l’écrivain, la
personne, la personnalité…). Il dit qu’elle est très défaite. J’ai abordé
la question du jour (Bernard Frank). Il paraît que réellement Sagan
n’a plus rien. Elle a dépensé 50 millions, l’année dernière. Son
compte en banque est à – 2 millions. Elle est en tutelle, à présent (je ne sais quelle tutelle ; un peu celle de Schoeller). Il ajoute : « Et puis,
elle lui a tant donné ! » Ces jeunes amants, ça se fait payer !
Antonini 1 qui nous observait s’avance et dit : « Chardonne,
comment faites-vous pour faire parler Déon ? C’est la première fois
que je le vois parlant et animé. » Réponse : « Il suffit de trouver le
sujet. »
Vu Nourissier, pâlot. En cinq minutes je l’ai convaincu de ne pas
se marier, et de s’en tenir aux folies modérées. Je lui ai demandé
comment Pauwels avait pris la page que vous savez. Cela a bien passé
paraît-il. « Il savait que c’était vrai et que je pouvais en dire
davantage. »
Comme je regardais le futur jeune couple, à qui j’ai dit : « ce n’est
pas juste ; la femme sait qui elle épouse ; l’homme ne connaît pas la
femme ; elle en contient plusieurs », Nourissier ajoute : « Pour
connaître l’homme, il suffit de regarder la cravate. » Un peu
muscadin, tout de même.
La belle (à mes yeux) Mme de *** a fait son entrée, demi-nue,
chair d’ivoire et yeux d’ébène, aux côtés de son ténébreux amant qui
la ruine. Elle m’a présenté à des chevaliers du Moyen Âge. Je lui ai
présenté ma nièce Pourtalès 2 ; mais elle a regardé de haut cette petite
noblesse.
Il n’y avait rien à manger. À onze heures ce monde mélangé se
mélangeait encore.
Votre
J.
1. Giacomo Antonini.
2. Rosie de Pourtalès.
197 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
3 juillet 1957
Cher ami,
Vous nous avez donné chaud, un jour de canicule. Pendant deux
heures le téléphone a vibré entre la N.R.F. et La Frette. Nimier
téléphonait partout. Le cœur de Nimier était là. Les gens sont tout
entiers dans leurs qualités et leurs défauts.
Je regrette de ne pas vous avoir questionné davantage sur le bal.
Ce spectacle entre dans mes préoccupations du jour, comme aurait
dit Du Bos. Je crois que la révolution des mœurs (filles) est vers
14 ans ; je connais ces petites par la fille d’André Bay (14 ans) qui
amène à La Frette un choix de ses amies, à mon intention. Ces petites
ne ressemblent en rien, par l’allure et la doctrine, aux petites filles de
jadis. Et puis, vers 19 ans, elles redeviennent des jeunes filles, à peu
près comme jadis. Quant aux femmes, elles n’ont jamais changé.
Conclusion : les révolutions ne sont jamais profondes et durables. Vue
de l’esprit (pour les jeunes filles de 19 ans). C’est à étudier. Ma nièce
Pourtalès, que je viens de découvrir, va m’aider. Nourissier est déjà
l’un de ses intimes. Je le soupçonne d’avoir jadis courtisé ma fille. Il
me poursuit. J’admire dans cette famille une suite de beaux mariages
pendant trois générations. Aucun enfant n’a failli. C’est la seule
branche « Chartrons » qui a tenu (origine de Luze 1, et puis Pourtalès,
Mallet 2, Lyautey, Hottinguer). Une forte branche protestante —
Genève.
Je lis (vite) le livre de Denise Bourdet 3. Tout le poids du livre est
dans le chapitre sur vous. Il reste mince, mais toujours bien. Avec
vous, c’est tout autre chose ; une tout autre dimension : elle
connaissait le sujet.
Quand vous êtes allé téléphoner (pendant le déjeuner) Nourissier
m’a dit : « Voir face à face Morand et vous, cela me donne le vertige. »
Vous êtes revenu avant que je demande l’explication de cette
phrase énigmatique.
À vous
J.
1. Léonie de Luze, la « chère cousine Léo ».
2. Mary Mallet, conservatrice du jardin-musée du bois des Moutiers près de Varengeville.
3. Denise Bourdet, Pris sur le vif, préface de Paul Morand, Éd. Plon, 1957.
198 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
4 juillet 1957
Cher ami,
Chaleur croissante, étrangère, et même ennemie. Pourtant je suis
allé hier à la Casa de Portugal. Le numéro du Journal du tourisme, avec
les Açores, paraît en août.
Voilà que l’on dérange le dossier que je préparais pour Laurent. Il
est question de Céline dans Le Figaro littéraire (et de Martin du Gard).
Kemp parle de Céline.
À côté de ces méchants petits articles (la médiocrité, c’est
méchant) le silence du Figaro, à notre endroit, et du Monde, prend
quelque chose de noble. On dirait du respect.
Voyez Carrefour de ce jour (Poulet). Vous êtes toujours parfait en
photos (en tout ; c’est une habitude).
J’avais donné à Muller le texte écrit de votre réponse : « Ce n’est
pas un avis, c’est un forfait. » Même le texte sous les yeux, ils font une phrase à leur façon, qui n’a plus de sens.
Je sais dans quel hôtel vous serez à Sintra à l’automne. Excellente
cuisine. Le meilleur hôtel dans le monde, vraiment. Le silence. Peut-
on encore supporter la perfection ?
J’irai là, l’année suivante. Notre frigidaire est détraqué depuis cinq
jours. Personne pour le réparer.
Je pense au vin frais de Chardonne.
À vous
J.
P.-S. Le pire c’est le vent. Un vent brûlant. Ce n’est pas dans nos
mœurs. Il souffle la mort. Mort des plantes, d’abord.
Je préviens Parinaud.
Considérez bien la misère de ces vers d’Apollinaire. Les jeunes
filles de Barbezieux en 1900 en écrivaient de semblables : « Nous ne
sommes pas vos ennemis / Nous voulons vous donner de vastes et
d’étranges domaines / Où le mystère en fleur s’offre à qui veut le
cueillir / Il y a là des feux nouveaux, des couleurs jamais vues / Mille
phantasmes impondérables / Auxquels il faut donner de la réalité 1. »
1. Extraits de « La Jolie Rousse », l’un des poèmes de Calligrammes. Voir Œuvres poétiques, Éd. Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1965, p. 313.
199 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
8 juillet 1957
Cher ami,
Ce n’est pas le 13 ou le 14, c’est le lundi 15, vers 4 heures, que
M. Zwecker vous présentera votre Chevrolet à Vevey ; nous serons
dans la voiture. Je viens de téléphoner à M. Zwecker, il est tout en
règle de ce côté.
Un grand plaisir pour nous. Nous resterons trois jours, en
principe.
Je vous demanderai une grâce. Vous disposez d’une grande
chambre avec deux lits. Laissez-moi prendre une chambre dans
l’hôtel le plus voisin (un petit hôtel près de la gare, par exemple) où
j’irai dormir, et donnez la chambre à Camille.
C’est le dernier chapitre d’une longue histoire. J’ai un peu
détraqué ma femme, voilà trente ans, en refusant de partager son lit.
Je ne peux rester qu’une heure dans le lit d’une femme. À présent,
elle ne peut pas dormir, ou même se reposer, dans une chambre où je
respire.
Vous savez qu’elle se couche peu après 9 heures. C’est le seul
embarras qu’elle puisse vous causer. C’est une femme très gentille.
J’ai cru lui faire grand bien en l’installant à la campagne, où elle a
vécu trente ans absolument isolée. C’est à moi que cela fut profitable,
en me gênant. Pour elle, c’étaient là des conditions inhumaines. D’où
une sensibilité « exagérée ». Il m’arrive d’en pâtir un peu ; du moins
je la ménage beaucoup. Avec les « autres » elle est toujours
parfaitement heureuse ; c’est l’air qui lui a manqué toute sa vie. Elle
est ravie par l’idée de ce petit voyage.
Je n’aurais pas cru, moi qui en ai la terreur, qu’un jour j’en
appellerais aux orages désirés. Ils nous ont rafraîchi.
Le frigidaire (qui n’a pas sauté pendant dix ans) est réparé (un
retraité a fait la réparation). Ici nous vivons sur les « retraités ».
À bientôt
JC.
200 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 8 juillet 1957
Cher ami,
Notre Henry Muller me cite, en effet, de travers. Et c’est un
journaliste intelligent ! Vous devriez profiter de ce que Jours de France
vous est largement ouvert pour y donner quelques claques et y
décerner quelques éloges. Surtout ne parlez pas de moi, je dis ça dans
l’absolu, ayant constaté que votre M.M. du Gard a porté, est
descendu, ici, dans des milieux qui ne lisent pas. Profitez-en donc !
Lu quelque part la liste des romans préférés de La Varende, c’est
incroyable. On a beau désirer l’Académie… Ceci dit, son Tour de
France 1 normand, dans Arts, est charmant. A. Blondin a téléphoné de
Thonon, trop épuisé pour arriver jusqu’ici, me demandant de venir
déjeuner à Évian avec Jean Fayard. Mais j’étais en bateau.
Voyez-vous les choses comme moi : en URSS, le départ du dernier
juif, Kaganovitch, qui est contraint de lâcher les leviers de commande,
est le signal du retour au stalinisme ?
Les peintres de la Réalité poétique dînaient chez moi, comme je
vous l’ai dit. On en vint à prononcer le nom de Nicolas de Staël 2, qui
est le fin du fin pour fervents abstraits. Voulant expliquer que l’art
abstrait est souvent le refuge des ratés, de sa voix chantante de Russe,
Terechkovitch 3 dit : « Je l’ai bien connu ; il peignait des troupeaux de
moutons dans le soleil couchant. »
Les gens avertis commencent à se racheter (Kennecott, Anaconda,
International Nickel) les cuivres, sans lâcher Shell et Royal Dutch.
Votre
PM.
1. Jean de La Varende, « J’ai vu passer le Tour », Arts, 3 juillet 1957, p. 1-9.
2. Nicolas de Staël (1914-1955), peintre français d’origine russe.
3. Constantin Terechkovitch (1902-1978), peintre d’origine russe, naturalisé français en 1942.
201 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
8 juillet 1957
Cher ami,
Pour le moment nous pensons avec plaisir que nous serons à
Vevey le lundi 15. Justement la Feuille d’avis de Vevey vient d’être
gentille pour moi. Je donnerai toute la presse pour la Feuille d’avis. Je
me souviens de cette liste incroyable de La Varende. Mais tout est
incroyable. La vie s’en arrange. La vie littéraire aussi. Ce La Varende
est un homme intéressant. Il ne faut pas lire ses romans, voilà tout. À
propos de personnages intéressants, et de Jours de France, la chapelle
de Cocteau 1 me semble belle (la décoration). Lui, svelte, étiré,
saluant l’amiral, est admirable. Un homme merveilleux. On dirait
qu’il s’est fait lui-même, tel qu’il se rêvait.
On peut tout dire en politique (Céline dans L’Express en a dit de
raides, tout de même) mais rien n’est permis dans les lettres. Il ne
faut toucher personne. Car tout le monde a des amis. Je me garderai
bien de faire la police. J’enverrais tout le monde en prison, pour
médiocrité. Et puis je serais fusillé.
Vendredi je déjeune chez les Servan-Schreiber, avec Nimier. C’est
une manigance Nimier. Il s’agit d’un dialogue pour L’Express, après avoir bu une bouteille d’Yquem (vous voyez que les attentions de
Roger sont extrêmes). En principe, cela ne me déplaisait pas.
Mais j’apprends qu’il y a un sujet : le métier littéraire. Cela ne me
dit rien. C’est un métier que l’on ne connaissait pas à notre époque
bourgeoise. Un métier pour la plèbe.
Écrire, c’est être libre. C’est être roi. Un roi n’a pas de métier.
Votre
JC 2.
P.-S. Ne regrettez pas votre déjeuner avec Blondin. Kléber
Haedens a vu Blondin, au dernier Tour de France, ivre jusqu’à
l’anéantissement.
1. La chapelle de Saint-Pierre, à Villefranche-sur-Mer, avait été décorée par Jean Cocteau.
2. Sur la dernière page de cette lettre, Jacques Chardonne avait collé un entrefilet extrait du Petit Crapouillot faisant état de l’assignation lançée par CENESTASSEZ contre le numéro spécial du journal intitulé « Dictionnaire des girouettes ».
202 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 9 juillet 1957
Que dois-je faire avec Céline ? Si je le remercie de son livre, j’ai
l’air d’en approuver les réserves et déclarations de repentance ; si je
n’écris pas, je fais figure de lâcheur. Répondre sur la forme ? (« J’ai
retrouvé avec joie le Céline fulgurant de jadis » etc…)
Je ne trouve pas mauvais du tout les Carnets de Montherlant ; les
petits ridicules (« Personne n’a autant distribué d’argent que moi »…
« Personne n’est plus indifférent à la fortune d’un livre, une fois écrit » etc…) ne ternissent pas son beau style, parfois trop pastiche
XVII ; on a l’impression qu’il ferme son e Retz en se disant : « Dès
aujourd’hui je vais replacer cette expression dans cette page. » Ce que
j’admire, c’est la façon dont il a su, très jeune déjà, défendre sa liberté
et son plaisir, avec une lucidité et une volonté extrêmes ; son art avant
tout. Il a fallu 40 pour que j’arrive, moi, à me débarrasser des dîners
en ville et des dames dévoreuses d’heures, qui m’attendaient en bas,
dans la voiture. Et peut-être Montherlant fait-il le flambard, et a-t-il
perdu plus de temps qu’il ne dit à chasser le jeune garçon par les
rues ?
À vous
PM.
203 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
10 juillet 1957
Cher ami,
Ce soir, grande fête dans une île du bois de Boulogne, pour la
naissance du roman de Jacques Laurent 1. Deux mille personnes
invitées. Je n’irai pas. Cette fête littéraire est au confluent de l’éditeur
le plus riche (Presses de la Cité), un Suédois je crois, qui parle à peine
le français, et de l’écrivain le plus remuant.
Hier, dans 2 Le Monde, Henriot dit son mot — aimable — sur Les
Mémorables. On peut remarquer qu’il prend soin de ne pas vous
nommer. Motifs personnels, assurément. De même au Figaro.
Je vous ai dit que nous comptions aller en septembre à Cabris ;
dans un petit hôtel 3 pour « écrivains », fondé par les Viénot (et plus ou moins par la femme qui a donné à Gide sa fille Catherine, laquelle
a épousé Lambert 4, lequel vient de divorcer — mais son ex-épouse lui
paye une pension, et Catherine est remariée). J’avais chargé
Dominique Aury et la N.R.F. d’arranger la chose, à Cabris. Réponse :
on refuse de m’y recevoir. Dominique m’a fait la commission, il y a un
mois, pleine de honte pour ces gens. J’ai pris cela très bien. C’est une
lubie qu’ils ont. En réalité, vous ou moi, nous nous trouvons devant
des lubies, isolées, qu’il faut prendre en souriant.
Mauriac et Henriot sont au plus mal, et ils échangent des coups
bas. Je l’ai remarqué en relisant ce matin sa conversation avec
L’Express.
J’ai relu ce dialogue pour me mettre en train. Un peu
décourageant pour moi. Il est bien, mais c’est long. Je suis un bavard
qui dit tout en deux mots. Comment couvrir des pages. Toujours un
peu farceur ces auteurs. Il dit : « Mon bonheur c’est d’être seul sur
ma terrasse, comme je vais l’être dans quelques jours… » En réalité, il
n’a pu rester deux jours, seul, sur sa terrasse de Malagar. Ainsi sont-ils.
Téléphone avec Zwecker. Il est l’incertain en personne. C’est
dimanche qu’il aime mieux partir. Mais il n’est pas sûr. Demain, il
doit me téléphoner encore.
Donc, dimanche 14 semble le plus probable. Vous serez prévenu
par lui, en tout cas.
Votre
JC.
P.-S. Vos perspectives sur la Russie (stalinisme pour demain) me
dépassent. Je les note. Céline. Il n’est pas si renégat. Et puis c’est dans
sa ligne d’être un peu renégat (a-t-il jamais pensé quelque chose qui
se tienne ?). Il mérite une chaleureuse lettre de vous. Il a souffert.
Je ne lui écris pas, parce qu’il m’a toujours fait peur ; parce que je
ne l’ai jamais vu ; et parce que je soupçonne Nimier d’avoir fait faire
la dédicace ou de l’avoir écrite. On ne se doute pas combien Nimier
s’est dépensé.
Montherlant. Vous êtes indulgent pour les Carnets. Pas ennuyeux,
certes. Et plein de toupet. Il a encombré sa vie plus que personne. Il
se plaint d’être dérangé. Qu’il vienne habiter La Frette ; il ne verra
personne. Il se moque de nous. La statue dérisoire du célibataire.
Quand Montherlant avait 23 ans, Carrel 5 disait de lui : « Je n’aime pas
les lyriques qui n’ont rien à dire. » Un beau style, certes ! C’est
beaucoup. Assez travaillé, dans l’aisance ; comme Gide l’était dans le
simple. À côté de Gide, très grand.
1. Prénom Clotilde, signé Cécil Saint-Laurent.
2. Émile Henriot, « Mémoires et souvenirs », Le Monde, 10 juillet 1957, p. 6-7.
3. La Messuguière, ancienne propriété des Rysselberghe transformée en résidence d’écrivains.
4. Jean Lambert, écrivain, critique à Fontaine, au Mercure de France et à La Nouvelle Revue française.
5. Alexis Carrel (1873-1944), chirurgien, biologiste et écrivain, prix Nobel de médecine en 1912.
204 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 13 juillet 1957
Cher ami,
Jouhandeau, dans le dernier 1 Artaban, s’agenouille devant l’anti-
statue Montherlant, en disant qu’il a trouvé dans les Carnets le vrai
M. Je crois plutôt que ces Carnets, c’est M. tel qu’il voudrait être.
Khrouchtchev, c’est le Russe loquace. Pas dangereux. Le Russe
silencieux, type Staline, élève des jésuites, c’est bien plus terrible. Lu
le libelle de Roger Stéphane ; c’est l’écrit d’un juifon hystérique et
d’un touche-à-tout en idées. Sans intérêt. Dans son futur numéro de
La Parisienne sur le snobisme, j’espère que notre Nourissier n’oubliera
pas le snobisme des idées ; Stéphane n’en rate pas une, Ionesco,
Sartre, Beckett, Kafka, etc…
Hier, Hélène a été à l’église grecque, à l’enterrement d’Eugénide,
un compatriote, à Lausanne : « J’entre, je trouve une église vide, pas
de croix parmi les objets du culte, etc… » Le chauffeur s’était
trompé : il avait arrêté Hélène devant la synagogue : « Me faire ça à
moi ! » s’écrie Hélène, ce qui fera la joie de Nimier. Imaginez
l’étonnement progressif d’Hélène, entrant dans le Saint des Saints
des juifs, où l’on ne pénètre pas, etc…
Il paraît qu’Artaban tire à 2 500 exemplaires. Je comprends mal
l’utilité d’un pareil effort, qui aboutit à publier en première page des
poésies d’Anne Fontaine.
Avez-vous l’article de Villemarest dans le dernier 2 Bulletin de Paris,
où il nous annonce l’arrivée en France pour l’automne du maquis
fellagha, les commandos instruits en forêt de Fontainebleau par le
P.C., les trains dynamités et autres traits — hier — d’héroïsme, — et
de brigandage — aujourd’hui ? Je joins l’article à ce mot.
J’espère que la Chevrolet vous aura plu. Je l’avais achetée pour
Hélène qui gémissait : « Ces grandes portières (2 par voiture) sont
insoulevables. » J’avais donc sauté sur la première quatre portes
rencontrée. « 4 portes, c’est affreux ! » s’écrie Hélène, dès que je lui
annonce la bonne nouvelle. Comme son ton est, généralement,
impératif, on croit qu’elle a des idées arrêtées.
14 juillet. Défilé des troupes à la T.S.F. Le gouvernement est pris
entre la peur du général factieux (Massu) et le besoin d’exalter l’armée (parachutistes) ; il navigue entre les deux écueils. L’idéal
reste Gaulle, général factieux, mais battu. Il y aurait un gros livre à
écrire sur la Résistance = histoire de guerres : Gaulle préparant
pendant quatre ans son débarquement, et n’assistant — pour des
raisons diverses, généralement politiques — ni à l’un, ni à l’autre, ni à
Alger, ni en Normandie.
Tout votre
P. Morand
1. Marcel Jouhandeau, « Mission de Montherlant », Artaban, 12 juillet 1957, p. 1.
2. Pierre de Villemarest, « Le marché commun… du PC », Bulletin de Paris, 12 juillet 1957, p. 1.
205 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
19 juillet 1957
Cher ami,
Il ne faut pas introduire des étrangers chez soi. Du moins, il ne
faut pas les loger. Après, plus de secrets. Je vous ai vu, et j’ai vu la
princesse, jusqu’au tréfonds. Vous n’y perdez point, l’un et l’autre.
Votre chien et votre chat magnifiques, si bien élevés, m’ont
réconcilié avec une espèce que je n’aime guère (il y a assez
d’hypocrisie chez les humains). J’ai témoigné, comme j’ai pu, de mes
sentiments à l’égard de votre femme de chambre. Je voudrais qu’elle
sache l’immense considération que j’ai pour elle.
Votre curieux retranchement du côté des hommes, qui vous a jeté
sur les choses, vous a ouvert une voie non frayée, pour atteindre
l’homme au plus secret. Cela est absolument nouveau, et cela exigeait un talent insigne. Le côté de plus en plus abstrait chez vous, et qui
effraye votre femme, aboutit au plus intime. Je le sens dans vos
« broutilles », de plus en plus.
Ne manquez pas 1 Arts cette semaine. « Mauriac, ne faites pas le
petit chose. » Délicieux, si l’on peut dire. Une lettre de L’Express ; ils
sont contents du dialogue. Je reste inquiet ; leur rewriting peut tout
édulcorer, et même trahir. En tout cas, je ne le lirai pas.
À propos de la note jointe, qui donc a dit que dans votre style
« l’oreille ne compte pas » ? C’est bouffon. Ce style, tout sonore.
Comme si l’on disait que chez le danseur de corde, le muscle ne
compte pas.
Conclusion, dédiée à la princesse (une reine plutôt ; je n’en ai
jamais vu ; elles sont ainsi) : votre œuvre est faite. Il reste à l’éclairer.
Il faut l’éclairer comme une chapelle, avec les petites flammes des
bougies. Cela dépend, et des commentaires qui restent à faire (zéro,
pour Guitard-Auviste) et de vous-même, dans vos écrits (les plus
impromptus, et les plus courts).
Je fais envoyer Fin de siècle aux Études.
Votre
JC.
1. Jacques Laurent, « Mauriac ne faites pas le petit chose », Arts, 17 juillet 1957, p. 1.
206 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
21 juillet 1957
Cher ami,
Par vos soins, je reçois une lettre de Nimier, que je vous retourne.
Elle est pour vous autant que pour moi. Et on ne connaît rien du
sentiment des autres que par voie indirecte. Et on ne sait pas ce que
vaut le jugement d’un critique sur soi, si on ne connaît pas ce
critique. Clouard a écrit sur vous un article enthousiaste 1 (en
Belgique, naguère), deux lignes dans Les Nouvelles littéraires (« mon
chapitre sur Morand est à refaire ») et je sais ce qu’il dit de vous. Tout
cela, c’est de première importance, quand on connaît Clouard. C’est
un petit homme qui a l’air très doux, tout miel, presque expirant, et
qui est féroce (je veux dire intransigeant) dès qu’il s’agit de littérature
et de son opinion. Alors il est inflexible. Aucune amitié ne compte. Il
avait toutes les raisons pour être indulgent à l’égard de Céline. Rien
n’a pu le faire fléchir. Le seul, il a osé dire : le talent a baissé. Et c’est
vrai. Ces châteaux, c’est illisible.
C’est terrible, à nos âges, de lire, chez un critique sérieux : le
talent a baissé. Alors, on est mort. Je me demande comment font les
critiques, pour juger sans cesse, et si vite.
Je publierai, dans le livre qui paraîtra pour mes 80 ans, au
moment d’entrer à l’Académie, quelques pages sur vous et sur Proust.
Il me faudra des années pour en venir à bout. Et je n’aurais pu les
écrire sur vous, si je ne vous avais pas, enfin, bien connu ; du moins
assez bien.
Je n’ai pas reçu le roman de Laurent. D’ailleurs il ne les envoie
jamais. Discrétion, je suppose. Et puis il ne fait pas de service de
presse, sauf à dix critiques. L’éditeur se débrouille. Il est chez un
nouvel éditeur : Presses de la Cité, 116 rue du Bac, dont Roditi est le
directeur littéraire. Je vais écrire à Roditi. En somme, bonne
méthode. Ceux qui en ont envie n’ont qu’à le suivre.
Très bon, le chocolat en poudre. Et fortifiant.
Non, vous ne m’avez pas fait engraisser. Moi aussi, je me pèse.
Mais le résultat est monotone. 66 kg, toujours, pour 1 mètre 72 de
hauteur ; cela est convenable, je crois.
À vous
JC.
P.-S. J’ai écrit au gentil conducteur de la douce Chevrolet (mais il
est responsable du grand retard). Il a été aveuglé par les lumières
comme tant d’autres.
1. Henri Clouard, « Le romantisme dans la pensée contemporaine », La Quinzaine critique, 10 avril 1930, p. 6.
207 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 22 juillet 1957
Bien reçu, cher Chardonne, votre lettre du 19. Vous n’êtes pas
« des étrangers » ! Chat et chien bien élevés ? Mais moi pas. Le
J. Laurent sur Mauriac ( Le Petit Chose), excellent. Je me demande s’il
en est atteint, ou si cela pour lui n’est rien ? Très touché de ce que
vous dites d’Hélène.
Je lisais hier, dans les Mémoires d’outre-tombe, un mot de
Chateaubriand sur la comtesse d’Albany 1 2 (celle d’Alfieri) : « L’âge
avait produit chez elle un effet opposé à ce qu’il produit
ordinairement. Le temps anoblit le visage, et quand il est de race
antique, il imprime quelque chose de sa race sur le front qu’il a
marqué. » Ce Chateaubriand, combien Mauriac et Montherlant le
singent ! : « Je rentre chez moi (à l’ambassade) pour subir mes honneurs » ; « Je n’aspire plus qu’à rentrer dans ma solitude » (c’est
si facile d’y rentrer ; il faut un quart d’heure pour démissionner, si on
le veut vraiment).
Je termine mon pensum sur le Léman pour La Revue des voyages.
Pour le numéro de La Parisienne sur le snobisme, j’ai dit à Nourissier
de se procurer une petite nouvelle que je donnai, il y a quelques
années, au Tambourinaire (Roger Wild), intitulée Le Coucou et le
Roitelet 3. Je ne sais si vous l’avez vue ? C’est l’histoire d’un cocu par
snobisme, assez amusante, et qui rentre parfaitement dans le cadre du
futur numéro. Si vous voyez Nourissier, qui vous écoute fort, dites-lui
que, bien que pas absolument inédite (le tirage fut, je crois, de 1000),
cette nouvelle pourrait figurer assez heureusement dans sa revue. Je
la lui donne gratuitement, si R. Wild est d’accord.
Avez-vous vu que le Congrès américain de gérontologie, qui vient
de se terminer, a conclu que les deux dangers de la vieillesse, et signes
de vieillissement, sont la graisse et la nervosité ? Que le remède est de
nier la vieillesse ?
Je me permettrai de vous envoyer une petite lettre à Nourissier sur
le snobisme et sa démocratisation ; si vous ne la jugez pas bonne,
flanquez-la au panier ; sinon, vous pouvez la lui envoyer ; je n’ai pas le
temps d’y aller d’un article de 5 pages, comme il me le demande.
Ceci, indépendamment de la petite nouvelle dont je viens de vous
parler.
Très vôtre
PM.
P.-S. À verser au dossier : le jeune Pascal Jardin, qui vient de
publier un roman 4, a été invité à le présenter à la télévision
gouvernementale. « Je citerai quelques anciens, qui m’ont influencé, dont Paul Morand », a-t-il dit. « Pas lui ! Trop à droite ! » s’est écriée
la télévision.
1. Caroline d’Albany (1753-1824), ancienne épouse de Charles Édouard Stuart (1720-1788).
2. Vittorio Alfieri (1749-1803), poète et dramaturge italien.
3. Frontispice de Maurice Branchon, Éd. du Tambourinaire, coll. du « Roman-Ruisseau », 1953.
4. Pascal Jardin, Les Petits Malins, Éd. Horay, 1957.
208 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 24 juillet 1957
Cher ami,
J’ai dit à Nourissier de faire un article sur le Gotha dans son
numéro de La Parisienne. Insistez de votre côté. Le Gotha est la bible
du snob. Je traversais hier, à Villeneuve, un de ces villages de toile où
s’accumulent les campeurs, dans une égalité illusoire. Le snobisme en
était aussi éclatant que dans les palaces : la vie primitive a le sien !
Celui qui arrive avec son rucksac 1, à pied, est regardé de haut par
celui qui a son balluchon derrière le vélo ; le conducteur de la 4-CV
est snobé par celui de la Pontiac, méprisé à son tour par la noble
caravane ; là, toute la gamme : les remorques se classent et surclassent
d’après la cuisine, les w.c., les douches, etc… Nous revenons à La Vie
de voyage 2, chère à Gobineau, aux caravaniers de Perse ou de
Tachkent, en moins bariolé (nous ne sommes plus au temps où les
Orientaux se divisaient en classes, reconnaissables par la couleur de
leur cafetans, et où ils nous nommaient tous « seigneurs
européens »). Ce n’est pas la peine de camper incommodément pour ne plus être seul et reconstituer des villages et des villes. Pour en
revenir à La Vie de voyage, si vous ne l’avez pas présente à l’esprit,
relisez-la ; trop de descriptions, qui déséquilibrent la nouvelle, un
dialogue conventionnel, peu vrai, mais une fin frappante ; ne lisez
que les trois dernières pages, où une Européenne, qui voyage en
Orient avec une caravane et qui, jusque-là, s’est amusée du
pittoresque, est prise tout à coup d’un malaise indéfinissable parce
qu’elle est au milieu d’êtres qui n’ont pas la même notion qu’elle du
bien et du mal ; bref, son mal du pays, au lieu d’être une lente
nostalgie, éclate sans raison, en une heure, comme un abcès. Il faut
avoir beaucoup voyagé pour sentir la vérité de cela. Je ne sais si vous
aimez Les Nouvelles asiatiques. Pour moi, vers 1908, La Guerre des
Turcomans 3 a été le coup de foudre.
Hélène est à Bayreuth avec le polygraphe — gentil d’ailleurs —
Pierre Sabatier, spécialiste de Wagner à la Radio.
Ci-joint un article de Dutourd 4 sur Frank, dans La Tribune de
Genève d’hier ; cela lui fera peut-être plaisir à lire ?
Tout à vous. Vale
PM.
1. Sac à dos.
2. Titre du chapitre VI des Nouvelles asiatiques.
3. Titre du chapitre IV.
4. Jean Dutourd, « L’illusion comique », La Tribune de Genève, 25 juillet 1957, p. 1.
209 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
27 juillet 1957
Cher ami,
Je vous demande de ne jamais vous croire obligé de répondre à
une lettre de moi ; ou bien, vous m’obligerez à me restreindre. Je
vous écris, pour mon agrément, et parce que j’ai le temps. Je ne
compte jamais sur une réponse. J.É. Blanche 1 avait cette maladie. Je
ne lui répondais pas (la maladie d’écrire).
Une curiosité : Camille souffre de maux de tête névralgiques la
nuit, et dort peu. Elle dit toujours : c’est le temps, et ne croit à aucun
remède. Chez vous, elle a dormi sans souffrir. C’est bien étrange.
C’était le temps de La Frette. Elle veut essayer un séjour à la mer
(septembre).
J’ai déjeuné hier, chez Fouquet’s avec Frank. Nous y avions pris un
plat, naguère, avec Camille, à un prix normal. Hier, pour deux, une
entrecôte, des fraises (un souvenir de Vevey), une bouteille de
bordeaux : 7 mille francs. Il faut faire attention où l’on déjeune. J’ai
pour Frank une inclination vicieuse : cet Orient, cette bohème, cette
affection persistante pour Sartre, et aversion pour le clan de jadis
(Roy, Roger Stéphane, Vailland) et inquiétude sur son penchant pour
l’autre bord. Au mieux avec Hecquet, son préféré. Fouquet’s, bondé.
Dominique Aury a dit à Roger Nimier un mot sur ma lettre. Elle a
dit : « C’est un homme violent. » Et c’est tout. Je ne suis pas du tout
un homme violent, au contraire. Si je suis enfin vif et désagréable,
c’est à la dernière extrémité. Je m’en tiens à la formule de Machiavel :
« Ne soyez pas odieux. » Ce n’est pas trop demander. Je tâche de ne
pas l’être. Je ne le supporte pas chez les autres.
Roger ne m’avait rien dit sur ma lettre. En réalité, il la
désapprouvait (ce que signifie souvent son silence). Mais (et c’est le
péché de la jeunesse) il avait une opinion sur cette lettre, sans l’avoir
comprise (du moins, sans avoir compris pourquoi je vous mettais en
cause, et moi en avant).
Je lui ai expliqué qu’il ne s’agissait que de vous et de moi ; et que
je considérais que La N.R.F. avait été odieuse, sans intention bien
claire ; peut-être involontairement. C’est sa nature. Ce n’est pas une
excuse. Il a tout de suite compris. Il a poussé des cris. Il approuve
complètement. Et il y ajouterait encore.
Votre
J.
P.-S. À l’instant, votre lettre au moment de poster. J’envoie l’article
suisse à Frank, de votre part. Ça lui fera plaisir. Personne n’est
beaucoup gâté. La commission sera faite à Nourissier. J’y ajoute vos
lignes (caprices) sur le camping, etc…
1. Jacques Émile Blanche (1861-1942), peintre, écrivain et critique d’art.
210 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 28-29 juillet 1957
Cher Chardonne,
J’étais à Loèche 1 (où ce pauvre Guy de Maupassant pensait
soigner une vérole avec de l’eau…) ; mais, vu le temps, je redescends.
L’article du Figaro littéraire, stupéfiant ! Qui a pu le commander à
Blanzat ? (Il y a un Blanzat chez Grasset ; est-ce le même 2 ?) Reçu
lettre de Nourissier. Comment trouvez-vous le chocolat en poudre ?
Reçu des places réservées (encre rouge) pour l’enterrement Guitry 3 !
Après lui, on ne fera plus de mots d’auteurs. Merveilleux d’avoir vécu
72 ans, sans savoir que l’adultère 1900 n’existait plus. Je supportais ses pièces, quand j’en ai vu, mais pas ses mouchoirs (dits pochettes par
les calicots) dans la robe de chambre, ni ses scarves (dits cache-cols,
par les mêmes — rien d’élégant ne peut être caché). Ce fut un acteur
de la pire époque.
Beaucoup aimé Stars d’Edgar Morin (Seuil).
J’ai bien reçu la charmante lettre de Nimier. La « cravate » ? Je ne
lis pas Carrefour.
J’espère que le cher Nimier n’attendra pas 70 ans pour être gai.
Je vous sais un gré infini de vous intéresser à la vente de mon livre.
Il est certain que paraître dans Match nuit à un ouvrage (je n’ose dire,
comme La Bruyère, un ouvrage de l’esprit).
Stock ne perd pas d’argent ; c’est la seule chose qui m’importe.
Je vais demain soir, près de Morat, à la 4 Bérénice de Brasillach, avec
Cocéa 5. Très vif succès de presse. Je crains que ce ne soit du
Giraudoux synthétique. Un nommé Guignebert 6, résistant notoire, a
dit devant un ami, ces jours-ci : « Nous ne laisserons jamais passer ça
en France. »
Yours, ever
PM.
1. Loèche-les-Bains, station thermale du Valais.
2. Jean Blanzat était directeur littéraire.
3. Sacha Guitry était décédé le 24 juillet 1957.
4. Bérénice ou La Reine de Césarée avait été créée aux arènes d’Avenches, puis interdite à la suite de manifestations.
5. Alice Cocéa (1897-1970), actrice française d’origine roumaine, avait mis en scène la pièce de Robert Brasillach.
6. Jean Guignebert, écrivain et publiciste.
211 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
28 juillet 1957
Cher ami,
Je conseille à Nourissier de faire suivre votre lettre à La Parisienne,
la lettre à Nourissier sur le snobisme, d’un P.-S. : le passage de votre
dernière lettre (dont il a copie) sur la ville de campeurs (Villeneuve)
et son snobisme. Cet avis est sans danger ; vous avez tout le temps
pour vous y opposer.
Voici un mot d’auteur sans auteur ; il est à la fois de Sacha et de
moi : « Chérie, il me semble que tu prends trop de place dans ta vie. »
Bernard Frank est timide (très), parle peu. On ne peut pas dire
qu’il ne parle que de lui. Mais il ne s’intéresse qu’à lui-même. Le
regard s’éteint tout à fait s’il s’agit d’autre chose. Cela est excusable
chez un tout jeune homme (Nourissier, bien plus ouvert). Tels sont
ou étaient : Mauriac, Montherlant, Grasset 1. À leur âge, c’est plus
grave. L’air devient irrespirable ; on s’en va. Au contraire, Nimier ne
parle jamais de lui. On dirait qu’il a peur de lui-même. On ne peut
même pas lui en parler. Cela aussi c’est assez gênant.
Vous paraissez absent de votre œuvre. C’est d’ailleurs une illusion,
qui a trompé les critiques. C’est intéressant (mais un travail) de vous y
trouver.
À ce propos, je me permets un conseil, sans gêne, car vous ne
m’avez pas attendu pour suivre mes avis. Le temps des « chroniques »,
chroniques classiques pour journal à gros tirages, est passé pour vous.
Vous l’avez senti, refusant de faire des chroniques à Paris-Presse. Ces chroniques forment l’un de vos bons livres, très riche, modèle du
genre. C’est un livre qui va durer. Mais c’est le passé ( Rond-point).
Quand vous écrivez un article de circonstance, ou une réponse à
une question, dans un journal à public restreint, où vous vous sentez
tout à fait libre, écrivant sans penser à personne, comme vous feriez
une lettre (Arts, Parisienne), c’est tout différent.
Là, sans le vouloir, vous parlez de vous ; vous êtes « présent ». Ce
sont des aveux. Or cela est neuf. C’est utile maintenant. Cela vous
éclaire. Le ton aussi est neuf. Plus intime. Avec la chance, ces écrits
impromptus, qui vous livrent à votre insu, sont des merveilles. Ils
trouveront leur place dans un livre. Même si le texte ne se distingue
pas spécialement (votre lettre à La Parisienne) il a son rôle, par
l’abandon. C’est toujours du nouveau Morand, ce personnage si
singulier, qu’il est bon de voir, à présent, dans une espèce de négligé,
quelquefois. Ainsi, on fait connaissance. Il en est temps.
Un texte fait pour répondre à une commande et qui ne vous a pas
ennuyé à écrire, pourquoi pas ? On en voit la raison. On verra le
résultat (pour le livre futur : Açores, Tour du lac). Ainsi peut venir un
chef-d’œuvre. Valéry n’a rien fait d’autre.
Si le sujet d’une nouvelle vous visite, vous ne manquez pas de
l’accueillir. Peut-être se feront-elles plus rares, ces visiteuses. En tout
cas, les laisser venir, et même qu’elles s’imposent. Vous avez déjà un
sérail.
Quant au traité que vous pouvez avoir avec un éditeur pour tel
roman qui n’existe pas — je le disais à la reine — vous pouvez vous en
moquer — vieille tradition — si vous n’avez pas reçu d’à-valoir. (Dans
ce cas, rendre l’argent. Ce que j’ai fait avec Grasset pour Matinales.)
À vous
JC.
1. Bernard Grasset (1881-1955), éditeur.
212 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 29 juillet 1957
Cher ami,
J’ai été voir Bérénice de Brasillach, avec Cocéa. Ce n’est pas un
chef-d’œuvre. Excellent devoir de normalien, ébloui par l’aîné, celui
de La guerre de Troie. Il a voulu éviter le conflit racinien : Amour
contre État ; ce qui l’a amené à écrire cette pièce statique, stagnante,
avec développements rhétoriques. Vu Empereur qui n’en est pas un.
La vieille Juive, c’est ce qui l’a amusé à dessein.
Si vous devez aller au bord de la mer en septembre (c’est une
loterie, un pair ou impair, septembre) essayez donc la cure marine de
Roscoff, avec piqûres régénératrices d’eau de mer, crevettes d’eau
mère, déjeuners au plancton, etc… Les Allemands sont à fond pour
ces cures, en mer du Nord.
Le franc français sombre ici.
Sur le masochisme des Allemands, il y a dans Chateaubriand (t.
VI, voyage à Prague) un passage très pertinent : « Si nous n’avions fait
que du bien à l’Allemagne, y serions-nous tant regrettés 1 ? » À la page
précédente, un autre passage sur les mauvais traitements infligés en
France aux animaux 2. J’adore aussi cette phrase, très d’aujourd’hui :
« Jadis, j’étais très lié avec mon corps ; il se moquait des sermons de
mon âme » etc… Je ne puis m’arrêter ; et ce passage sur les dangers
des autostrades (c’est pour vous !) : « À quoi bon les chemins
modernes de l’Allemagne ?… il est inutile que les voies publiques
soient aussi larges ; le plus riche trafic de la terre, celui de l’Inde et de
la Perse, se fait… par d’étroits sentiers… Les grands chemins actuels serviront seulement à la guerre ; vomitoires à l’usage des nouveaux
Barbares qui, sortant du Nord, avec l’immense train des armes à feu,
viendront inonder les régions favorisées de l’intelligence et du
soleil 3. »
Pardon
PM.
1. Mémoires d’outre-tombe, Éd. Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1999, t. 2, p. 637.
2. Ibid., p. 635.
3. Ibid., p. 662.
213 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
29 juillet 1957
Cher ami,
Je suis plus ingénu que vous. Cyrano, Sacha, Tristan Bernard, ce
sont des merveilles. Je n’ai pas vu (ou guère) les pièces de Sacha
(mais : Le Veilleur de nuit, L’Amour masqué, Mariette, ce n’était pas mal.
Messager 1 lui convenait). Ses « mots » foisonnaient ! C’est fini. « Je
t’adore, et j’appelle ça une pensée », ça vaut un livre (« C’est fatigant
de déjeuner avec ces gens-là », me disait Printemps 2 à Royan. Je la
comprends).
Le snobisme, vaste sujet, que Nourissier pourrait étriquer 3. C’est
notre maladie. Si Camille (qui a des névralgies) veut aller à la mer,
c’est par snobisme. La mer, jadis un poison, guérit tout, à présent.
Elle me fait manger du « pain de mer ». Nous baignons dans la
« psychanalyse », qui me paraît une fantaisie. Est-ce que les « caractères acquis » sont héréditaires ou non ? On sait, avant de
savoir. Les goûts en littérature, la politique : snobisme. « Snobisme »
(je consulte Larousse) c’est, en somme, l’esprit de troupeau. Oui,
notre maladie. Bientôt, il n’y aura plus un homme libre. Ou bien
l’écrivain sera son pauvre et unique lecteur.
Blanzat était, en effet, chez Grasset. Il est à présent chez
Gallimard. C’est le dernier, l’unique ami (très chic) de Mauriac, dans
les lettres. Il a fait l’article de lui-même ou sur la démarche de
Maurice Noël 4 qui voudrait vous voir revenir au Figaro (il me l’a dit).
Le nommé Guignebert perdra son temps (Brasillach). Ces temps
sont passés. Les résistants, à présent, ce sont les fellaghas ; mal vus.
Les temps vont vite. Les écrivains qui ont cru se mettre à l’abri
dans le bateau communiste (comme jadis le bateau A. F 5.) ne sont pas
rassurés.
Ces zigzags du temps, cela met de la variété dans l’esprit de
troupeau.
Ceux qui manquent d’équité à l’endroit de votre art (de moins en
moins chaque jour) c’est du snobisme. Une idée toute faite,
entièrement fausse. J’attends beaucoup de la réimpression d’Ouvert et
Fermé la nuit. Cela pourrait faire du bruit. Cette date ancienne, si
marquée, tout à coup illuminée d’un nouveau jour.
À 5 heures, chocolat en poudre. Il est très bon, léger. Et il nourrit.
Votre
JC.
1. André Messager (1853-1929), compositeur, chef d’orchestre, directeur de l’Opéra-Comique, puis de l’Opéra de Paris.
2. Yvonne Printemps (1894-1977), actrice et comédienne.
3. Jacques Chardonne emploie ce verbe, peu usité, au sens de rendre étriqué.
4. Maurice Noël était le responsable du supplément littéraire du Figaro.
5. Action française.
214 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 30 juillet 1957
Les déclarations solennelles, à Berlin, sur l’unité de l’Allemagne,
sont totalement inutiles. C’est en 1945 que, de toute évidence, il
fallait le faire. Mais les Russes alors étaient tabous ; ce sont des erreurs
irréparables. Dix ans de soi-disant réparations à la noix n’y ont rien
changé ; c’est vouloir mastiquer un abîme avec du chewing-gum. Ceci
dit, l’électeur continue à donner sa confiance à des hommes qui
n’avaient pas — non de l’avenir, c’est trop leur demander — mais
même pas dix ans d’avance dans l’esprit. Des élections libres ! Se
raccrocher à pareille niaiserie ! La démocratie n’est possible que dans
de petites cités honnêtes. N’importe quelle pièce de l’arsenal
démocratique et parlementaire sera, même si les Russes en
acceptaient le principe, par eux, en un clin d’œil, tourné, détourné,
tordu, et tout canon chargé partira par la culasse, aux mains d’experts
en diableries comme ceux-là. De quelle rage étaient donc, sont donc
possédés ces gens de la Résistance ? De quel aveuglement insensé, les
Amerloques d’abord ? Cela ne s’explique que par la peur que leurs
juifs eurent, et continuent d’avoir, des Allemands, et par l’entourage
rooseveltien qu’on devinait déjà, qu’on sait aujourd’hui, farci
d’espèces communistes.
Malraux et autres matamores, au lieu d’aller aboyer aux chausses
des Allemands, après avoir attendu qu’ils soient un contre cinq, en
1944, feraient bien mieux de méditer sur la Chine où, d’après ce qu’il
me raconta en 1925, à Saigon, ledit Malraux préparait, sous les ordres
de Borodine 1, la révolution contre les Européens.
Bien reçu votre lettre d’avant-hier. Ne me cherchez pas dans des
commandes d’éditeur, souvent des personnes. Quant à me chercher
ailleurs, je vous admire ! Il y a près de 50 ans que je me cherche sans
me trouver. Je me demande comment on fait pour savoir qui on est ?
Je ne sais rien de moi. Je serais également surpris de savoir que je suis
bon et de m’entendre dire que je suis mauvais (moins) ; je ne sais pas
si je crois à l’après-vie ou non (ça dépend des jours). Je ne sais pas si
j’ai réussi ma vie ou si je l’ai ratée. Je ne sais pas si j’ai été ou non un
bon fils. Ceci, en toute sincérité. Je sais que je suis bête, paresseux,
égoïste, ignorant, mais ça, ce sont des évidences extérieures, comme
de savoir que, quand on sort, on met des souliers. Ne croyez pas que
je suis fier de tout ça, certes, mais je vis avec des dents depuis tant et
tant d’années que j’ai fini, non de m’y habituer, mais d’y moins
penser.
Très votre
PM.
1. Mikhaïl Borodine (1884-1951), membre du parti bolchevik depuis 1903, avait été le conseiller politique de Sun Yat-sen (1866-1925) en Chine de 1923 à 1925, avant de devenir le rédacteur en chef de Moscow News après 1932 et d’être victime des purges staliniennes.
215 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
31 juillet 1957
Cher ami,
C’est notre lot. Nous finirons notre vie devant « l’irréparable » (à
propos de l’Allemagne). C’est ce que je disais à L’Express. Aussi, je
pense à autre chose. Ils étaient curieux de savoir à quoi.
J’aurais pu leur dire (mais je ne l’ai pas fait, rassurez-vous) : à Paul
Morand (la peur de l’Allemand, qui explique tout, à présent encore,
que Brisson 1 et Mauriac portent dans leur chair, ne me paraît pas
spécialement juive — au contraire le juif a un faible pour l’Allemand
— c’est bien de chez nous ; cela vient de 70).
Donc, je pense à Paul Morand. C’est un grand sujet. Je ne compte
pas sur vous pour m’éclairer. Ni sur personne. Il n’est pas possible de
comprendre votre art sans passer à travers votre corps. Votre art est
issu de votre chair (le talent en plus, bien sûr).
J’espère y parvenir, avec les années. En attendant, je fais des
esquisses. J’ai écrit sur vous une très longue lettre à Robert Poulet
(pour essayer un schéma.) Il me répond (je recopie avec fierté) : « Je
place votre dernière lettre dans un coffret spécial sur le couvercle
duquel les mots suivants sont inscrits : Beauté pure. Ces pages que
vous m’avez offertes sont parmi les plus brillantes et les plus