Désordres
Chapitre 1 : Primo-massacre
CHAPITRE I :
PRIMO-MASSACRE
Tourner à gauche, virer à droite. Dans ce dédale de pistes métalliques, les électrons se frayaient leur chemin sur le circuit imprimé. Seconde après seconde, ils s’accumulaient dans un petit condensateur, juste à côté du détonateur.
Verveine-orange pour le maire, tilleul pour le conseiller Bonneton, queues de cerises et reine-des-prés pour la conseillère Falkani. Et pour les autres ? Roseline Turpeaux ne les connaissait pas assez, alors ce serait thé ou café. Elle jeta un coup d’œil à sa montre et vit qu’il était déjà 17 h 45. Il ne lui restait donc que quinze minutes pour préparer le chariot de collation avant la pause du conseil municipal, qui avait systématiquement lieu à 18 h. Ses petits doigts boudinés coururent sur un plateau. Vite, une soucoupe ici, un pot de sucre par là. Animée par le sérieux de sa mission, elle mettait un point d’honneur à enfiler son tailleur gris à chaque séance du conseil, même si ce dernier la saucissonnait franchement. Coupe au carré autour de son visage bouffi, maquillage à outrance, elle savait se parer d’une vulgarité qu’elle était la seule à ne pas voir. Tandis que la cafetière crachotait de la vapeur, elle se tourna vers le miroir de la cafétéria du personnel pour ajuster sa veste. Plus que dix minutes avant de faire son entrée.
Romuald Fréquot sentait les gouttes de sueur perler sur son large front. L’ennui, avec l’électronique artisanale, était qu’un petit défaut pouvait facilement changer la donne. Bien sûr, les tests effectués avec des dispositifs similaires avaient toujours donné un résultat conforme aux attentes. Toutefois, il restait l’appréhension du jour J. En tant que technicien gazier, il était officiellement intervenu pour une visite de routine et, avec le conseil qui se déroulait en ce moment même, personne n’avait porté attention à ses allées et venues. Pour preuve, l’agent d’accueil avait même omis de lui demander l’habituel récépissé de visite d’entretien. Il songea que, plus tard, ce serait toujours un indice en moins. En dévalant la volée de marche donnant sur le parvis de l’hôtel de ville, il ajusta son casque pour se protéger de la bruine. La carrosserie de son utilitaire luisait sous l’éclat d’un joli carrousel tournoyant. Son collègue, et complice, l’attendait derrière le volant. La boîte à outils vola sur la plage arrière et il s’engouffra dans le véhicule.
— Laissez-moi parler !
La voix du conseiller, rouge de colère, résonna sur les murs du grand salon de l’hôtel de ville. De mémoire de maire, rarement un conseil n’avait été si houleux. Dans son confortable fauteuil rouge, un coude posé sur un accoudoir, la main sous le menton, le maire trônait tel un monarque. Tandis que ses sujets s’écharpaient autour de la grande table du conseil, il laissa son regard glisser de la fenêtre jusqu’à la comtoise. Bientôt 18 h, bientôt Roseline et ses petits gâteaux.
— Alors ?
— C’est bon. Tout est en place, mais il faut qu’on se tire, répondit hâtivement Romuald.
— On a combien de temps ?
— Il est 17 h 50, ça nous laisse seulement dix minutes.
Le conducteur jeta un coup d’œil anxieux à la rue attenante : elle était particulièrement encombrée. Dans n’importe quelle ville, 18 h était toujours l’heure de pointe.
— Pff. T’aurais dû nous laisser plus de temps ! Dix minutes, ça va être la galère pour sortir du centre-ville !
— Ça a pris plus de temps que prévu à tout installer et on peut pas déborder sur l’horaire. Au pire, on s’en va à pied.
— Non je passerai en force, quitte à empiéter sur le trottoir.
Romuald jeta un dernier regard à la façade austère de l’hôtel de ville, héritée de la Révolution. Trois charmantes arcades, un toit en ardoises fines, un balcon princier. À lui seul, il se voulait une incarnation de l’élégance. Couronnant le tout, un énorme beffroi de bronze, verdi par les siècles, était juché sur l’ensemble. Tandis que les effluves de méthane s’écoulaient entre les registres poussiéreux des archives souterraines, Romuald jugea qu’il était bien dommage d’abîmer un si bel édifice.
La comtoise tonna la dix-huitième heure du jour. Le chariot, devançant une Roseline aux anges, couina sur la fine moquette rouge. Tout en agitant une clochette dorée, le maire se leva de son trône pour annoncer une suspension des délibérations. Il attendit la fin des six coups de l’horloge pour s’exclamer, mais un septième l’en empêcha. Étrangement, ce dernier fut beaucoup plus sourd. Le parquet frissonna et la table en acajou, pourtant très massive, s’envola vers le plafond. Dans son élan, elle arracha les têtes de plusieurs conseillers qui s’y étaient accoudés. Le mobilier et les décors se changèrent en milliers d’échardes mortelles, virevoltant en tous sens. En slow motion, un observateur aurait pu voir un torrent de feu sensuel se faufilant dans les couloirs, louvoyant entre les colonnes de marbre, dévalant le grand escalier jusqu’à la porte principale. Les grilles de fer forgé des arcades s’élancèrent pour aller se ficher dans le carrousel illuminé. Atomisées les fenêtres, pulvérisée la grande horloge, l’onde de choc s’en prit au centre-ville, soufflant les devantures des boutiques alentour. Dans les vieilles bâtisses attenantes, des cloisons intérieures s’effondrèrent, parfois sur leurs occupants. L’imposant beffroi de bronze, illuminé par moult spots, vacilla sous la violence de la déflagration. Il adopta une inclinaison inquiétante, alors que la toiture s’écroulait par pans entiers dans un fracas assourdissant. Dans un rayon de trois cents mètres, rares étaient les vitres intactes. Après la violente explosion, un calme précaire revint, mais celui-ci ne dura pas. Une clameur s’éleva dans les airs, somme de tous les cris et pleurs des blessés.
Garés assez loin, les deux techniciens n’avaient pas eu à tendre l’oreille pour entendre la détonation. Assis tous deux dans leur utilitaire, ils se regardèrent et affichèrent un sourire de satisfaction. Bientôt la sirène de la ville retentit, et sa triste mélodie fut vite rejointe par un concert de sirènes d’ambulances.
OceanofPDF.com