Désordres
Chapitre 2 : Surtout pas elle
CHAPITRE II :
SURTOUT PAS ELLE…
À peine la porte eut-elle claqué que Quentin Viessenthal s’affala sur le lit. Allongé de tout son long, les chaussures balancées à travers la chambre d’hôtel, il pressa les boutons de la télécommande jusqu’à ce que l’un d’eux ordonnât la mise en marche du téléviseur. Il zappa pour finalement échouer sur une chaîne d’information en continu. Au moins, ce n’était pas celle pour laquelle il travaillait. À l’écran, la litanie des publicités défilait et la soirée s’annonçait longue et ennuyeuse. Il hésita : masturbation ou pas ? Ne disposant que du smartphone pour visionner de la pornographie, il se ravisa. La petitesse de l’écran rendrait la séance un peu frustrante. Une mauvaise odeur, bien que légère, flottait dans la pièce. Cela ne provenait pas du sandwich posé sur le bureau et il se contorsionna pour porter l’un de ses pieds à son nez. C’était donc ça, songea-t-il. Dans la salle de bain exiguë, il actionna le mitigeur de la douche et se dévêtit le temps que l’eau chaude parvienne jusqu’au pommeau. Ses vêtements négligemment jetés sur le sol, Quentin croisa son propre regard dans la glace. Cheveux bruns courts sur les côtés, quelques pointes de gel sur le crâne, barbe de trois jours : en somme, un presque trentenaire se croyant toujours adolescent. Mais après tout, n’est-ce pas ce que convoite tout homme de vingt-neuf ans ? À l’aube de cet anniversaire fatidique, qui bannit la jeunesse à tout jamais, l’adolescence éternelle devient le saint Graal. Machinalement, il pinça ses bourrelets : s’étaient-ils épaissis ? Ils n’étaient pas très gros, mais ils suffisaient à donner de lui une image d’homme assez peu sportif. Victime consentante des gâteaux apéritifs comme des buffets chinois à volonté, il ne se cherchait plus d’excuses. L’idée fugace de faire quelques exercices abdominaux lui vint à l’esprit, mais elle repartit dès lors qu’il s’imagina faire l’effort. Il se glissa dans la cabine et la chaleur de l’eau le fit frémir.
Tandis qu’il se shampouinait, son smartphone se manifesta. Il hésita entre sortir, patauger jusqu’au téléphone avec le risque de chute que cela sous-entendait, ou rester, bien au chaud, dans sa douche. Le choix fut naturellement vite fait. De toute façon, il savait très bien pourquoi on l’appelait… Ça attendrait. Plus le temps passait, plus il exécrait son métier ; si toutefois on pouvait qualifier son activité professionnelle de métier. Quelques années auparavant, Quentin rêvait d’intégrer la prestigieuse école de journalisme scientifique de Lille. Sa première déception fut d’avoir à débourser quatre mille euros pour intégrer l’école et la deuxième, plus radicale, fut d’échouer au concours. Puis, il y avait eu cette offre d’assistant en communication proposée par News-TV. Avec son BTS Communication, il avait pu prétendre à ce poste et l’avait décroché. L’annonce disait que l’intéressé aurait à rédiger des communiqués, monter des dossiers de presse ou obtenir des contacts. Rapidement, il avait déchanté : il n’était qu’un larbin. À chaque fois, c’était la même chose, la chaîne lui collait un reporter et il devait s’occuper de ses réservations, de ses voyages, d’organiser des interviews, etc. En résumé, il se trouvait à mi-chemin entre la secrétaire et la bonniche.
Encore un appel. Cette fois-ci le vibreur mit le smartphone dans une situation délicate. À chaque secousse, l’engin se déplaçait de quelques millimètres, s’approchant dangereusement du bord de la vasque sur laquelle il était posé. Quentin soupira et se résolut à abréger sa douche pour le placer en lieu sûr, sans toutefois daigner répondre, car le numéro du superviseur clignotait. Il prit le temps, petite manie bien à lui, de se sécher l’entrejambe avec le sèche-cheveux, sans porter attention à la présentatrice qui parlait depuis plusieurs minutes.
« … d’après les autorités, les pompiers seraient enfin venus à bout de l’incendie. On ignore à l’heure actuelle le nombre exact de victimes, mais un bilan provisoire établit 25 morts et de nombreux blessés. Plusieurs témoins ont déclaré avoir vu des débris projetés en l’air à plusieurs dizaines de mètres de haut. Nous reviendrons bien sûr sur cette catastrophe pendant toute cette édition spéciale… »
Troisième appel. Tant d’insistance traduisait forcément une grande importance. Il se para de son enthousiasme le plus hypocrite pour décrocher :
— Bonjour, Patrick, comment allez-vous ?
— Ah ! J’arrive enfin à vous avoir, Viessenthal, le coupa le superviseur. Vous devez quitter Nancy tout de suite, vous avez une nouvelle mission.
— Ah bon ? Et le reportage sur les abeilles ?
— Laissez tomber ça, vous le reprendrez plus tard. Là, on a une urgence.
— Laquelle ? se hasarda Quentin.
— Ça vous arrive de vous informer de temps en temps ? Vous travaillez dans le journalisme, il faudrait vous mettre à la page… Voilà presque une heure que tout le monde parle de l’explosion d’un hôtel de ville, s’énerva Patrick.
— J’étais très occupé, désolé, bafouilla Quentin.
— Vous travaillerez avec Mélanie Paquerin.
À ces mots, Quentin se sentit défaillir. Il pouvait travailler avec n’importe qui, mais pas avec elle. Tout, sauf cette conne. Quentin se rappela de la seule fois où il avait eu affaire à celle qu’il traitait ouvertement de pouffiasse à la tignasse rousse. Elle l’avait traité comme un chien, voire pire. Tout avait commencé avec une histoire de chambre d’hôtel : elle lui avait fait une véritable scène pour quelques détails et il avait dû trouver un autre établissement en catastrophe. Madame ne se déplaçait qu’en taxi, jamais dans les transports en commun. Ils n’avaient travaillé que trois jours ensemble et elle s’était évertuée à lui pourrir la vie en annulant des interviews au dernier moment. Enfin, à peine rentrée à Paris, elle avait démoli sa réputation auprès du superviseur.
Quentin prit quelques instants pour trouver une échappatoire : il pouvait peut-être éviter de travailler avec elle en rappelant au superviseur à quel point ils ne s’entendaient pas. Ou alors il pouvait dire au superviseur que…
— Ho !? Vous êtes toujours là, Viessenthal ? aboya Patrick.
— Oui ! Je vous écoute ! répondit à la hâte Quentin. Par contre, vous savez qu’on ne s’entend pas trop tous les deux…
— J’en ai rien à foutre ! Vous êtes le seul dans le coin et elle est la seule à être libre, alors vous apprendrez à vous entendre ! C’est ça ou la porte !
— OK, je ferai un effort… Que dois-je faire ?
— À mon avis, vous trouverez difficilement un train pour aller là-bas à cette heure-ci. Prenez un taxi. Vous retrouverez Paquerin à la gare, elle arrivera dans moins de trois heures.
— Et… Où dois-je aller ?
— À Chaumont !
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