Désordres
Chapitre 7 : La chute de la ville
CHAPITRE VII :
LA CHUTE DE LA VILLE
Le reportage sur le décès du recteur fut mené au pas de course. Quentin, bien décidé à ne pas s’éterniser, avait vite ciblé les personnes à interviewer : en l’occurrence deux fidèles, puis un enquêteur. Ce dernier avait naturellement refusé de répondre aux questions, mais des refus comme celui-là rajoutaient toujours un peu de mystère aux reportages et les rendaient finalement plus médiatiques. D’après ce qu’il avait pu entendre, tous avaient, au départ, pensé à un accident cardiovasculaire. Cependant, d’après des racontars circulant chez les fidèles massés devant l’entrée de la basilique, cela ressemblerait plutôt à un empoisonnement. Quoi qu’il en fût, pressé de partir, il ne chercha pas à creuser l’affaire.
— On s’en va, tu peux tout remballer, lança-t-il à Camille.
— OK.
Tandis que Camille rangeait le matériel dans sa housse, la fin du jour approchait. Le journaliste contempla les deux tours sombres de la basilique tranchant sur un ciel de feu. Sous les nuages rouges et or, son esprit vagabonda et l’idée de faire un lien entre les événements récents et l’assassinat du prêtre se fit jour.
— Tu crois vraiment qu’il s’agit d’un cambriolage ? demanda Quentin.
— Quoi ?
— Je veux dire… Pour ce qui est arrivé à Mélanie.
— J’en sais plus rien. Peut-être.
— Ça n’est plus mon avis. Je commence à croire que ceux qui sont menacés ou tués le sont parce qu’ils sont trop gênants.
— Ah bon ? Gênants pour qui donc ?
— Je ne sais pas. J’ai l’intuition que toutes ces histoires sont liées, y compris la catastrophe de l’hôtel de ville.
— C’est peut-être un peu tiré par les cheveux, non ?
Quentin ne répondit pas et laissa son regard partir dans le vide.
— Écoute, tu ne devrais plus t’occuper de ça. Dans une heure et demie, tu seras dans le train et tu laisseras tout ça derrière toi, alors cesse de te tracasser.
Camille, disant tout cela, se rendit compte qu’il ne cherchait pas qu’à tranquilliser Quentin. Lui aussi se sentait anxieux et l’idée de quitter cette ville étrange le ravissait au plus haut point.
— Est-ce que tu es prêt ? s’enquit Nicolas Thréli.
— Oui, je crois que je l’ai jamais autant été, répondit Max, plein d’assurance.
— Surtout, fais très attention, ta mission est l’une des plus dangereuses. Pas de risque inconsidéré, si vous avez des difficultés, tu appelles des renforts. OK ?
— Oui, Chef !
Dans la chambre d’hôtel, Quentin consulta une nouvelle fois sa montre pour se rassurer. La valise était déjà faite et la gare, toute proche, était sous sa fenêtre. Il n’était pas en retard, pourtant, un mauvais pressentiment le tiraillait. L’angoisse tenace du danger imminent, irrationnelle. La nuit s’était presque complètement abattue sur la ville. Les nuages majestueux, qui avaient orné le coucher de soleil, s’étaient peu à peu agglutinés jusqu’à former une couche noire épaisse occultant les étoiles. Quelques gouttes s’écrasant sur les carreaux annoncèrent le début d’une pluie d’orage. Cette ambiance sinistre lui rappela ces quelques vers de Baudelaire appris au lycée :
« Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits. »
Curieusement, à l’idée de partir, son cœur fut piqué de mélancolie. Ce n’était cependant pas le fameux spleen du poète qu’il ressentait. Les événements de ces derniers jours l’avaient marqué au fer rouge, mais, bizarrement, il ne regrettait pas de les avoir vécus. Depuis le temps qu’il habitait Paris, il avait souvent entendu dire que tout se passait à Paris, comme peuvent le dire certains avec suffisance. Pourtant, en seulement trois jours dans cette petite cité de province, il en avait appris beaucoup sur lui-même, que ce soit sur ses limites ou ses peurs intimes. Il avait vu un cadavre, en l’occurrence celui de Mélanie ; il avait été menacé, par un agresseur saisissant ; il avait réalisé un rêve, de façon intense et éphémère. En somme, tout ce que sa petite vie parisienne n’aurait jamais pu lui offrir ou lui faire endurer.
Depuis le dernier étage de l’hôtel, il admira à nouveau les scintillements des lumières de la petite ville. La vue lui permettait d’embrasser tout le centre et une bonne partie de l’excroissance urbaine qui s’étirait vers le sud. Il était facile de deviner les contours de la cité, car il n’y avait pas d’autre lumière visible au-delà. Seule dans la nuit, sous un ciel sans étoiles, lessivée par la bruine, elle avait définitivement quelque chose de spécial. Il baissa les yeux vers l’imposant frontispice de la gare qu’il surplombait. Derrière les longues traînées de pluie, l’horloge lui indiqua qu’il restait trente minutes avant l’arrivée du train. Il s’accorda encore un moment de contemplation depuis son perchoir.
Le colosse d’acier qui se découpait sur les nuages anthracite vacilla à peine lorsque la première charge explosa. Quelques entretoises de métal virevoltèrent de-ci de-là, et les épais câbles électriques oscillèrent mollement dans la brise hivernale. L’écho de la détonation se répercuta dans les méandres de la petite vallée, déclenchant l’envolée d’une nuée de corbeaux. La deuxième charge explosive fut, en revanche, beaucoup plus critique pour le pylône. Le géant de fer parut d’abord indifférent à la déflagration qui pulvérisa l’un de ses pieds métalliques. Puis, un chuintement suraigu et léger s’amplifia jusqu’à devenir insupportable. Le bruit, tantôt aigu, tantôt grave, de l’acier se tordant et se rompant était effrayant. Mortellement blessé, le colosse s’affala de tout son long en entraînant avec lui les câbles électriques claquant en l’air, dans une furie de gerbes d’étincelles. Lorsque le silence revint, les responsables de la chute du pylône haute tension purent entendre le bruit d’un autre géant qui s’effondrait dans le crépuscule, à trois kilomètres environ.
Depuis la fenêtre, le spectacle était surprenant : de concert, tous les éclairages de la ville, y compris ceux de la chambre, tirèrent sur un rouge orangé très prononcé, signe d’une importante baisse de tension sur le réseau. L’éclat des lampes redevint normal, mais, dix secondes plus tard, Quentin put voir les lumières de la ville s’éteindre, cette fois-ci de façon définitive. Les pâtés de maisons disparurent les uns après les autres, comme engloutis par une lame de fond recouvrant la ville. L’onde noire vint du sud de la cité et se propagea vite jusqu’au centre. Elle dévorait Chaumont par paliers, de façon saccadée, mais inexorable. Le beffroi incliné de l’hôtel de ville disparut dans les ténèbres, puis ce fut le tour de l’hôtel.
— C’est quoi ce délire ? cria Camille à travers la cloison.
— Je ne sais pas, sans doute une petite coupure électrique, répondit Quentin, inquiet.
— J’espère, parce qu’on a un train dans une demi-heure. Il faut qu’on file à la gare d’ailleurs !
Valise en main, Quentin s’éclaira à la lueur de son smartphone pour se guider jusqu’au couloir. Il passa la tête dans le couloir plongé dans l’obscurité, mais quelque chose l’arrêta net. Entrant par la fenêtre, un bruit lointain, sourd et irrégulier se faisait entendre. Ce n’était pas seulement le tonnerre. Ce bruit ressemblait à un concert de sirènes de police, ponctué de petites détonations. Et il se rapprochait.
La meute s’était mise en branle une heure auparavant. Après la distribution des armes, deux escouades avaient dynamité deux pylônes haute tension au sud de la ville, ce qui avait eu pour effet de déconnecter brutalement la petite préfecture du réseau électrique national. Le signal du lancement de l’invasion, clair, précis et visible de tous, était le black-out s’abattant sur la ville. Toute l’opération était réglée comme du papier à musique. Comme il n’était pas simple de coordonner les deux divisions et les diverses sections pendant l’assaut, chacune avait un ordre de mission préétabli. Pour chaque commissariat ou poste de police, vingt hommes seraient affectés et cela monterait jusqu’à deux cents pour la prise de l’école de gendarmerie. Trente voitures équipées de haut-parleurs parcourraient la ville, chacune avec un itinéraire prédéfini pour intimer un ordre de couvre-feu à la population. Les deux divisions, de deux cents combattants chacune, devaient forcer le passage. La première, nommée « Honneur & Patrie », avait pour mission de prendre le contrôle du viaduc, puis de contourner le centre-ville pour s’emparer des accès sud de la cité. La division « Gloire de la Nation », quant à elle, conquerrait la ville haute et le centre, via une avenue large et pentue. Nicolas Thréli savait que d’autres voies moins dangereuses auraient pu être empruntées. Toutefois, l’avenue Doumer était celle qui permettait de s’emparer le plus rapidement de la préfecture. La prise de la préfecture, et de la Cité administrative dans un sens plus large, était dans son plan un objectif prioritaire, car, avec la destruction du conseil municipal et la neutralisation du pouvoir moral qu’était le recteur religieux, le préfet devenait la dernière personne incarnant une autorité suffisante pour contrecarrer son projet.
L’ensemble architectural de la préfecture se composait de deux bâtiments accolés, mais radicalement différents. L’aile ouest, un cube de verre et d’acier, regroupait sur quatre étages l’ensemble des services administratifs qu’on peut s’attendre à trouver dans une préfecture. L’aile est, en brique et pierre de taille, étalait sur deux niveaux les fastes de la République. Au rez-de-chaussée, une grande salle de cérémonie baroque, des salons propices aux affaires et des bureaux de hauts fonctionnaires. Stucs dorés, fresques peintes, panneaux sculptés… un monarque aurait pu siéger là où ne se trouvait qu’un préfet. Incontestablement, l’élément le plus imposant de l’édifice était le grand escalier de marbre montant vers la mezzanine aboutissant au cabinet du préfet. L’escalier, d’un blanc éclatant, était flanqué de part et d’autre de ses rambardes de deux grands arécas laissant choir leurs vastes palmes de façon nonchalante. Le bureau du préfet était doté d’un mobilier de style Empire avec une nette prédominance de l’acajou. À l’extérieur, la façade donnait sur une grande cour méticuleusement ratissée, close par un monumental portail surmonté par le sigle de la République en lettres d’or.
Sous une pluie battante, le brigadier Azraël pénétra dans la préfecture par l’aile ouest. De suite, il y remarqua une certaine agitation. Tous les guichets étaient fermés, toutefois, un certain nombre de fonctionnaires n’étaient pas encore partis. Ils attendaient la fin de l’averse, et peut-être le retour de l’électricité. Avec l’hôpital, la préfecture se trouvait être le seul bâtiment équipé d’un groupe électrogène en démarrage automatique. Ce faisant, les deux édifices avaient l’air de deux îlots de lumière dans la nuit. La venue du brigadier sembla apaiser les esprits, son uniforme symbolisant l’ordre et la stabilité. Il salua rapidement les fonctionnaires d’un signe de tête et s’enfonça dans les entrailles du bâtiment. Un couloir souterrain et sans fenêtres, éclairé par quelques néons, permit d’accéder à l’aile est, là où se trouvait le préfet. Il traversa la salle d’honneur déserte, mais illuminée comme un soir de réception. Sur les marches du grand escalier, il croisa des fonctionnaires pressés. Arrivé au cabinet du préfet, il ne prit pas la peine de frapper, car la porte était déjà ouverte. Ce dernier était entouré de quelques personnes, dont des ingénieurs du réseau électrique. Tous étaient plongés dans une intense réflexion, penchés sur ce qui devait être un schéma du réseau électrique départemental.
— Duplantier, êtes-vous sûr que le transformateur général n’a pas grillé ? demanda le préfet.
— Non, tout fonctionne à Langres. Si c’était le cas, ils n’auraient pas d’électricité non plus. Ce que je ne comprends pas, poursuivit l’ingénieur, c’est que si la ligne haute tension sud était hors service à cause de l’orage, celle venant de l’est aurait dû prendre le relais…
Un court silence sembla s’établir et le brigadier Azraël en profita pour s’annoncer :
— Bonsoir, Monsieur le Préfet, le commissaire de police me charge de vous avertir que des… émeutes ont été signalées près du viaduc.
— Des quoi ? vociféra le préfet.
— Des émeutes, Monsieur.
Après un temps d’arrêt, le préfet s’emporta :
— C’est ridicule ! Aucun préavis de manifestation n’a été déposé que je sache !
— Je sais, Monsieur, mais apparemment, une foule de plusieurs centaines de personnes avancerait vers la gare. D’autre part, lorsque j’ai quitté le commissariat, des collègues m’ont signalé que d’autres émeutiers auraient été aperçus en bas de l’avenue Doumer. Cette information doit toutefois être confirmée.
Le préfet resta bouche bée quelques secondes, puis dit :
— Je vais appeler le commissaire de suite.
— Je crains que ce ne soit pas possible, Monsieur. Il est parti en urgence avec une trentaine d’hommes et toutes les voitures disponibles en direction de la gare. De toute façon, il n’y a plus de couverture mobile à cause de la panne.
— Que faire dans ce cas ? demanda le préfet, complètement désemparé.
— Eh bien justement… Je suis venu vous avertir de la situation et vous dire que moi-même ainsi qu’une vingtaine d’hommes attendons vos ordres.
— Mes ordres ? Que voulez-vous que je vous dise ?
— Monsieur, nous avons besoin d’ordres de votre part, insista le brigadier Azraël.
Le préfet tourna le dos et fit quelques pas dans son bureau, sous les regards inquiets. Il alla contre la vitre et contempla un instant le square faisant face à la préfecture. Comme toute la ville, il était plongé dans le noir, mais parfois les feux d’une voiture jetaient un éclat blafard sur les branches, brillantes de pluie. Au milieu du square, il devinait la jolie silhouette du kiosque à musique. Face à une épineuse question, sa vue le calmait et l’aidait à se concentrer. Toutefois, dans le cas présent, il manquait d’informations pour prendre une décision…
Un coup sourd tira brutalement le préfet de sa torpeur. Le carreau vibra sous la violence du choc, mais ce n’était pas le tonnerre. La déflagration avait été proche, à seulement quelques centaines de mètres.
— Monsieur, il me faut des ordres !
— Défendez la ville, barrez-leur la route ! se hasarda le préfet.
Voyant qu’il n’obtiendrait pas mieux, le policier tourna les talons et quitta la préfecture à la hâte. Si les émeutiers de l’avenue Doumer n’étaient pas trop nombreux, lui et ses collègues pourraient les arrêter. Mais, lorsque le brigadier Azraël regagna la rue, il comprit que tout était fichu. Dans l’ombre, au loin, une foule hurlante se dessinait. La rangée de voitures de police, qui leur barrait le chemin, ne tiendrait pas longtemps.
Le nez collé au carreau, Quentin et Camille scrutaient la scène qui se déroulait en bas de l’immeuble, tandis que l’orage commençait à tonner. Une bonne quinzaine de voitures de police occupaient le carrefour devant la gare, provoquant la formation d’un bouchon. Étonnamment, un policier équipé d’un mégaphone courait sous la pluie en ordonnant aux passants de se mettre à l’abri. Les occupants des voitures bloquées avaient été chassés manu militari de leurs véhicules, avec l’ordre de se réfugier dans n’importe quel bâtiment.
C’est alors que le spectacle devint glaçant : des passants, jusque-là placides devant cette démonstration de force, cédaient dorénavant à la panique. Ils couraient à toutes jambes en fuyant vers le centre. Quentin et Camille, du haut de leur perchoir, ne pouvaient apercevoir la cause de leur terreur, car la menace venait dans leur dos, derrière l’hôtel. Désormais, l’étrange clameur qu’ils entendaient depuis plusieurs minutes était devenue très proche. On pouvait entendre distinctement certaines voix. Une fusée éclairante tirée d’on ne sait où feula au-dessus de la rue pour entrer en collision avec un véhicule de police. La voiture bondit en implosant dans un éclair éblouissant et le capot du véhicule s’envola pour heurter la façade de l’hôtel. Après quelques secondes d’abattement, Camille lança :
— Merde… C’était une roquette !
Un des policiers qui se tenaient proche du véhicule avait été transformé en torche humaine et se débattait dans les flammes. Ses collègues, aidés par la pluie abondante, purent vite l’éteindre. Un autre se tordait de douleur en hurlant et trois ou quatre autres gisaient sur le sol, inanimés. Le choc de la déflagration passé, tous les hommes valides se rangèrent, arme au poing, derrière tout ce qui pouvait résister à une telle arme. Parapet en pierre et murs en béton devinrent synonymes de salut. Puis ce fut le chaos.
Une vague hurlante déferla dans la rue. Certains émeutiers louvoyaient entre les voitures, d’autres sautaient de toits en capots, mais tous étaient armés jusqu’aux dents. Quentin remarqua même que certains portaient d’énormes fusils d’assaut. Le bon sens commandait à Quentin et Camille de s’abriter, mais ils ne pouvaient pas détacher leur regard de la terrible bataille qui avait cours.
— Je crois que tu devrais filmer ça…
— Je vais chercher la caméra.
Envahis par une folie sanguinaire, tous étaient habités par la rage de tuer, tandis qu’une musique classique puissante se faisait entendre. Au moins la moitié d’entre eux étaient torse nu et exhibaient leurs tatouages, malgré l’air glacial. L’eau ruisselait sur les visages, les torses ou les vêtements noirs, les rendant brillants sous l’éclair et les gyrophares. Cette masse grouillante de corps glissants les uns contre les autres, lubrifiés par la pluie, était presque obscène. Les forces de l’ordre avaient abattu nombre de ses créatures mi-homme, mi-démon, mais elles étaient débordées par le flot intarissable. Quentin remarqua alors un détail qui lui arracha le cœur : dans la rue derrière le barrage de police, plusieurs plaques d’égout se soulevèrent et glissèrent doucement sur le sol. Il en sortit des hommes, souvent torse nu, dont certains tenaient des couteaux de guerre dans leur mâchoire. Tels des serpents, ils rampèrent furtivement vers les policiers. Ces derniers ne les virent pas, car ils étaient dans leur dos, leurs déplacements camouflés par le bruit de la canonnade. Quentin les regarda se débattre pour ne pas être égorgés, des lames s’enfonçant dans leurs dos. Quoi qu’ils fissent, ils étaient promis à une fin inévitable. Perdue d’avance, la lutte cessa et la marée humaine reprit son avancée au pas de course. Passé la vague hurlante, vinrent les consignes aboyées à la population dans des haut-parleurs, sur des airs de Wagner. Plus lugubre encore, les sirènes de la ville retentirent dans les airs, leurs sinistres litanies sonnant le glas de la cité.
Le préfet affichait une mine déconfite. Derrière sa grande fenêtre, comme aux premières loges d’une représentation, il venait d’assister à un désastre humain et à la déchéance totale de la puissance publique. Les policiers municipaux, repoussés dans le square, se réfugièrent derrière le kiosque à musique pour finalement se rendre. Ils furent allongés dans la boue, humiliés. L’armée noire, à laquelle plus aucune résistance n’était opposée, prit la direction du centre-ville. Toutefois, quelques dizaines d’autres se détournèrent de la horde pour s’acharner contre le portail monumental de la préfecture. Le préfet quitta son bureau en marchant lentement vers la mezzanine surplombant le grand escalier. Il jeta un regard méprisant sur quelques fonctionnaires paniqués qui, comme lors de toute fin de règne, couraient en tous sens en perdant des documents. Un bruit sourd fit vaciller les larges palmes des grands arécas : l’un des vantaux du portail venait de céder sous la charge d’une voiture-bélier. Dans le grand escalier, en haut de la première volée de marches, un buste immaculé de Marianne surmonté des insignes de la République trônait fièrement dans une alcôve de marbre, ignorant le tumulte avec superbe. La déesse de la République, aux traits hiératiques, semblait interpeller de son regard ferme les hommes qui envahissaient les jardins de son temple sacré, tandis que trois rutilantes berlines entraient dans la cour. Le préfet contempla encore un instant la statue, et comprit son message. Quand les barbares seraient face à lui, il devrait se comporter dignement, en représentant et serviteur de l’État.
Dans toute la ville, en moins de deux heures, toute résistance cessa. Après l’orage et la vague brune, un silence pesant s’était abattu sur la cité. Même la sirène s’était tue.
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