Désordres
Chapitre 10 : La fugitive
CHAPITRE X :
LA FUGITIVE
À sa fenêtre, Nicolas Thréli admira le ciel s’embraser lentement, tandis qu’à l’est, les étoiles s’évanouissaient l’une après l’autre. Puis, il observa Séléna qui préparait le plateau d’enregistrement.
— Tournez le bureau vers la porte, s’écria la secrétaire.
Aussitôt, deux gardes NS s’affairèrent. Les pieds du meuble en acajou grincèrent sur le vieux parquet, tandis qu’elle installait un drapeau dans un coin de la pièce. Ne restait qu’à remettre en ordre les rideaux.
— Où sera placée la caméra ? demanda Thréli.
— Trois mètres devant le bureau, ça permettra d’avoir une vue d’ensemble.
Les revendications seraient d’autant plus prises au sérieux, que le cadre les rendrait crédibles. Bientôt, le monde découvrirait le visage de Nicolas Thréli, celui qui changerait la face de l’Europe.
Réveillé par le jour naissant, Quentin ouvrit lentement les yeux. Il tenta de se lever, mais son dos courbatu lui arracha un petit cri. Comble de l’inconfort, une terrible envie d’uriner le tiraillait. En face de lui, Camille, dont la tête était posée sur l’épaule de leur compagne d’infortune, était endormi, tout comme la fugitive. Leur folle équipée de la veille remonta dans son esprit à la vitesse de l’éclair. Lorsque le molosse avait allumé sa lampe torche, ils s’étaient tous les trois tapis sous le soupirail, et n’avaient pas été repérés. Puis, le capitaine de la bande, las de ces recherches infructueuses, avaient rappelé ses sbires. Après le départ des NS, ils s’étaient tous les trois brièvement présentés. Cette fille, une certaine Zora, était une Chaumontaise qui avait réussi à s’enfuir pendant que les NS embarquaient des habitants. Ses paroles étaient assez confuses, car la pauvre n’avait pas dormi ni mangé depuis l’invasion. Elle n’avait fait que cavaler et se trouvait désormais à bout de force. Les journalistes, ayant avec eux quelques provisions, avaient pu assouvir sa faim. Toutefois, avant d’en savoir plus, ils avaient tenu à la laisser dormir.
La lumière de l’aube révéla pleinement Zora aux yeux de Quentin. Sa peau, très mate, témoignait de ses origines orientales. Bien qu’assise, elle avait l’air plutôt petite et chétive. Ses cheveux sombres et raides mi-longs encadraient son visage très maquillé. Sous ses yeux, de légères coulures noires dévoilaient des larmes récentes. Elle avait également dû se battre, car son pull beige à gros col était tout déchiré au coude.
Quentin se leva en soupirant et regarda par le vasistas les dernières étoiles s’éteindre. Il fit le tour de leur cave exiguë et se dirigea vers l’unique porte de la pièce. Il actionna la serrure pour l’ouvrir, mais le chambranle gonflé par l’humidité bloquait le battant. En tirant de toutes ses forces sur la poignée, il l’arracha et tomba à la renverse en entraînant un vieux tonneau dans sa chute. Le vacarme réveilla Zora et Camille en sursaut.
— Tout va bien ! J’essayais juste d’ouvrir la porte.
En guise d’explication, il leur montra la poignée arrachée qu’il tenait dans sa main.
— Super on est coincés, maugréa Camille, pâteux.
— Non, on peut toujours sortir par le soupirail, répondit Quentin.
Zora, indifférente à ces petits tracas, lança :
— J’ai faim. Il vous reste encore à manger ?
— Quelques barres chocolatées et du soda, répondit Camille.
— Miam miam, dit-elle en tendant la main et en faisant la moue.
— J’en veux bien une aussi, murmura Quentin en s’époussetant hâtivement.
— Eh bien, ce sont les trois dernières, dit Camille.
Ils les mangèrent rapidement puis Camille demanda à Zora :
— Vous faites quoi ?
— Euh… Je mange.
— Je voulais dire dans la vie, précisa Camille en roulant des yeux.
— Je tiens un magasin de sport près des halles, et vous ?
— Je suis cameraman, lui est journaliste. Enfin presque, précisa Camille.
— Comment ça « presque » ? s’étonna Zora.
— Je suis seulement un assistant pour les reporters. Mais celui que nous accompagnions a été assassiné, sans doute par les cinglés qui contrôlent la ville d’ailleurs. Du coup, on devait couvrir les événements en attendant la relève, avança Quentin.
— Ah d’accord, vous n’êtes pas d’ici, dit Zora, légèrement déçue.
— Nous sommes parisiens. Nous devions repartir hier soir à 19 h…
— Pas de chance, le coupa Zora.
— Non, pas de chance, en effet, résuma Quentin.
Camille sortit son téléphone du sac de voyage et l’alluma en espérant détecter un quelconque réseau.
— Ça sert à rien, commenta Zora. Pas de courant pour alimenter les antennes et, de toute façon, j’ai vu les NS les détruire sur les toits des bâtiments.
— Les NS ?
— Oui, c’est comme ça qu’ils s’appellent entre eux. Je crois que ça veut dire national-souverainiste, ou un truc dans le genre. C’est quoi tout ce bazar ? demanda-t-elle en pointant du doigt l’appareillage électronique dans le sac.
— Ce bazar, c’est un ordinateur portable, une antenne satellitaire et un amplificateur, énuméra Camille.
Les yeux de Zora s’ouvrirent en grand :
— Vous pouvez communiquer avec l’extérieur ? s’exclama-t-elle.
— Oui. C’est pour ça que nous sommes sortis de notre chambre d’hôtel, répondit Quentin.
— Et accessoirement pour s’enfuir de cette ville, rajouta Camille.
— Mais… c’est formidable ! On peut appeler des secours !
— Malheureusement, ça ne servira à rien, tempéra Camille. À mon avis, tout le monde est au courant de la chute de la ville. Si des secours avaient voulu venir, ils seraient déjà là.
Zora prit un air dépité et se recroquevilla un instant. Puis elle releva la tête et sembla plongée dans une intense concentration.
— Je crois savoir pourquoi personne n’est venu, lâcha-t-elle.
— Ah oui ? répondit Camille, interloqué.
— Tous ces gens qu’ils ont arrêtés dans la ville… Ce sont des otages.
— Des otages ? ajouta Quentin en levant un sourcil.
— Mais bien sûr ! Ils savent très bien qu’ils ne peuvent pas tenir la ville face un assaut militaire bien préparé. En revanche, s’ils menacent d’exécuter des otages…
— C’est terrible, concéda Camille. Mais, on ne pourra pas faire grand-chose. La meilleure solution, c’est de s’enfuir.
— Essayez donc, mais je ne crois pas que vous y arriverez facilement. Moi, je reste ici, dit Zora.
— Vous ne voulez pas faire une tentative ?
— Non, je ne quitte pas la ville… Ils ont arrêté Malik, mon petit frère. Je ne partirai pas sans lui.
— Ça se comprend, concéda Camille. Et si on prenait des nouvelles de l’extérieur ?
— Je croyais qu’il fallait être en plein air, lâcha Quentin, dubitatif.
— Il suffit que j’aille disposer l’antenne dans le jardin, il y a assez de câble pour relier l’ordinateur depuis la cave.
Après un bon quart d’heure de réglages, les premières images s’affichèrent. Quentin trouva magique l’idée qu’un petit tas de ferraille, dérivant dans l’infini à une vitesse vertigineuse autour de la Terre, soit leur seul lien avec l’extérieur. Bien vite et sans surprise, une foultitude d’éditions spéciales leur sautèrent aux yeux, et toutes parlaient de la chute de la préfecture. Sans moyen de recharger les batteries de l’ordinateur et de l’amplificateur, ils se contentèrent de dix minutes de visionnage. Une évidence leur éclata au visage : aucune image de la situation intérieure de la ville n’était diffusée, et les quelques intervenants ne pouvaient que se perdre en conjectures sur les motivations des émeutiers, comme sur les conditions de vie des habitants. En effet, aucune revendication officielle n’avait encore été transmise par les émeutiers. Et tous ceux qui avaient tenté une approche de la ville avaient été accueillis par une volée de balles. L’ordinateur éteint, Quentin se leva promptement et, tout sourire, il déclara :
— Je crois qu’à l’extérieur, ils aimeraient bien avoir de nos nouvelles. Nous allons leur en donner.
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