Désordres

Jonathan Gillot · Chapitre 19 sur 27

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Désordres

Chapitre 19 : La trahison

CHAPITRE XIX :

LA TRAHISON

 

Dans la cour de la préfecture, Max trouva Bestos et l’autre NS lancés dans une vive discussion. Bestos vit Max venir vers eux et son visage s’illumina.

— Alors ce briefing ? Le Chef se prend pas pour une merde, hein ?

L’autre type sembla tiquer à sa remarque et secoua la tête. Vu son attitude, le NS avait sans doute le rôle d’une sorte de commissaire politique. En effet, il ne portait pas d’uniforme de la Force Civique, mais comme quelques hommes aperçus dans la ville, il arborait un brassard sur lequel était imprimée une rune othala noire dans un cercle rouge. Lentement, une police politique se mettait en place. C’était pour le Chef le meilleur moyen de garder un œil sur les NS dont il doutait. Max savait désormais qu’il faisait partie de ces NS-là. Il s’adressa à l’homme :

— Bonjour, je suis Max.

— Oui, je sais, répondit l’autre froidement. Moi, c’est Mickaël.

— Puisque les présentations sont faites, je propose que l’on se mette au travail tout de suite. Ma voiture est garée pas loin, ajouta Max en les enjoignant à le suivre d’un signe de tête.

— D’accord. Avant tout, j’aimerais savoir comment tu comptes t’y prendre pour faire tomber ce réseau, demanda Mickaël, l’air soupçonneux.

— C’est très simple : il suffit d’observer les habitants quelques heures et il n’y aura ensuite qu’à interroger le premier suspect. Avec un peu de persuasion, les autres noms tomberont naturellement.

— Rien de plus efficace, ajouta Bestos, ravi à l’idée de torturer pour mieux délier les langues.

— Dans ce cas, on y va ! conclut Max en prenant le siège conducteur.

Mickaël intima à Bestos l’ordre de monter à l’arrière d’un signe de tête. La Jaguar démarra et le cerveau de Max se mit en ébullition. Les minutes de trajet serviraient à trouver un moyen d’échapper à ses geôliers. Il y avait bien une solution. Évidente, efficace, mais ô combien radicale.

Quentin avait chichement déjeuné. Puisqu’il était hors de question d’aller au rationnement, il fallait manger avec parcimonie. Après le passage tant redouté sous la douche froide, il se mua en NS au cas où Max passerait le prendre. Dans l’expectative, il alluma l’ordinateur pour prendre des nouvelles de l’extérieur. Les journaux en ligne disaient tous la même chose : la ville était assiégée et les militaires serraient l’étau un peu plus, à chaque instant. Fait plus étonnant encore, de nombreux véhicules médicalisés étaient mêlés aux engins militaires. Des escouades de pompiers pour les incendies, des cohortes d’ambulances pour les blessés, des bataillons d’hélicoptères dotés de projecteurs pour une bataille nocturne. La République était prête à payer le prix fort pour reprendre Chaumont et elle compterait autant de morts et de blessés qu’il en faudrait. Qui plus est, le fait qu’ils soient stationnés aux abords de la ville prouvait que l’invasion était imminente. Il consulta également un autre article, assez intriguant, qui faisait la une à égalité avec les événements de Chaumont. Zora, voyant Quentin sur son ordinateur, se rapprocha de lui pour lire aussi les nouvelles. Elle le trouva mignon, tellement concentré dans sa lecture, avec son tic de se mordre la lèvre inférieure.

— Qu’est-ce que tu regardes ?

— Les nouvelles du monde.

— Ah. Il se dit quoi ?

— Apparemment, deux physiciens auraient déclenché l’arrêt d’urgence d’un accélérateur de particules. Il était sur le point de détruire le monde, marmonna Quentin.

— Génial, mais je m’en fous complètement. Il n’y a rien qui nous concerne ?

— Si. Je crois que l’armée va envahir la ville très bientôt, lâcha-t-il.

— Comment tu le sais ?

— Regarde, dit-il en pointant du doigt une vidéo.

On y voyait un incessant ballet de tanks et de véhicules de toutes sortes.

— Oui et alors ? C’est comme ça depuis des jours, non ?

— Non. Il y a des ambulances ! Et même des fourgons incendie ! Il y a aussi tout un paquet d’hélicoptères pourvus de projecteurs : à mon avis, c’est pour cette nuit. Il faut qu’on avertisse Max. Quelle heure est-il ?

— Il est midi, déclara Zora, très anxieuse.

Elle pensa à son frère, enfermé avec les autres dans le collège. Lorsque l’assaut aurait lieu, ils seraient les premiers à payer l’addition.

La rue était parfaite, sinueuse à souhait, ceinte par deux hauts murs. Depuis les jardins, on apercevrait seulement le haut de leurs crânes. Max se gara sur le trottoir et serra le frein à main. Maintenant tout devrait aller très vite. Il tourna la tête brutalement et fixa Mickaël. Ce dernier tourna la tête avec un regard interrogateur… et un fond d’angoisse primitive. Puis sa main agrippa le manche du poignard qu’il avait dans la poche. Elle décrivit un arc de cercle pour ficher la lame dans la poitrine de Mickaël. Minutieusement affûtée, elle s’enfonça facilement jusqu’au ricasso. Dans la précipitation, il avait visé un peu plus haut que le cœur et Mickaël ne mourut pas sur le coup. Éberlué, ce dernier baissa la tête pour regarder le poignard, attendant une douleur qui ne venait pas. Dans un hoquet, la souffrance se manifesta enfin et il vomit du sang sur ses cuisses. Trois secondes : c’est le temps qu’il fallut à l’esprit de Bestos pour admettre la nouvelle donne, tandis que l’épais liquide carmin inondait littéralement le siège passager. D’un coup sec, Max déplanta son poignard de la poitrine de Mickaël, y laissant une plaie béante. La tête de Mickaël bascula en avant et Max sortit de la Jaguar sans un mot. Bestos, sous le choc, s’échappa du véhicule, oubliant son pistolet sur la banquette.

— Putain ! Mais qu’est-ce qui se passe ? hurla-t-il.

Max le fixa calmement et Bestos comprit qu’il devrait l’affronter. Pourtant, il ne voulait pas se battre avec lui, pas avec Max. C’était un frère, un camarade.

— T’es un sale fils de pute de traître, c’est ça ?

Max, silencieux, ne pouvait pas tergiverser : Bestos ne serait jamais dans son camp. Quelque part au fond de lui, il avait pourtant souhaité lui laisser cette possibilité. Devant son silence, Bestos demanda :

— Et maintenant ?

Pour toute réponse, Max se jeta sur lui en brandissant son poignard. Bestos lui saisit le poignet, mais ne parvint pas à casser son élan. Les frères ennemis tombèrent à la renverse, l’un sur l’autre. Ils se roulèrent par terre et Bestos, tentant de retourner le poignard contre Max, lui entailla l’épaule. L’instant d’après, Max parvint à reprendre le dessus et, allongé sur le NS, il écarta les jambes pour se stabiliser. La lame, orientée vers le bas de la gorge de Bestos, supportait tout le poids de Max. Bestos, tenant son vieux camarade par les poignets, luttait pour le repousser vers le haut. Il tenta aussi de le faire basculer, sans succès. La gravité, implacable et constante, accomplit sa sinistre œuvre. Millimètre après millimètre, la pointe de la lame avança vers sa peau. Max remarqua aussi que Bestos flanchait, car ses bras tremblaient, ployant sous l’effort. Le regard de l’un se fixa dans celui de l’autre. Bestos se rappela de tout ce qu’ils avaient vécu : toutes les fois où Max l’avait protégé, toutes leurs beuveries, tout l’amour qu’il avait pu lui porter. La lame, encore écarlate du sang de Mickaël, n’était plus qu’à un centimètre de sa gorge. Bestos murmura :

— S’il te plaît, fais pas ça, déconne pas.

— Je suis désolé.

— S’il te plaît, Max ! Qu’est-ce que tu fais ? paniqua Bestos, les yeux embués de larmes. S’il te plaît, arrête, j’ai peur !

Max se mit à pleurer.

— Je te demande pardon. Je veux juste sauver mon frère, je suis obligé… Je ne voulais pas. Pardon.

— Max, je t’en supplie, me fais pas ça ! On fait tout redevenir comme avant si tu veux. Je t’en supplie ! Putain, je veux pas mourir !

Quand la pointe toucha la peau si tendre de sa gorge, une goutte de sang perla et ruissela derrière sa nuque. Bestos, qui avait ressenti la douleur semblable à celle d’une aiguille, tourna la tête pour ne plus voir la réalité.

— Max ! Max ! T’es tout pour moi, arrête. S’il te plaît, Max !

Sa voix partit dans les aigus sous le poids de la peur. Max sanglotait en l’entendant supplier. La lame avait percé la carapace d’adulte sadique dont il s’était ceint. Une carapace qui l’avait toujours fait passer pour une brute épaisse et stupide. Pourtant, au fond, il était resté un enfant. Max ne pourrait pas supporter ses suppliques longtemps, car elles étaient plus dangereuses et bien plus aiguisées que sa propre lame. Le cauchemar devant cesser, il mit tout son poids sur le poignard et, s’aidant d’un mouvement du bassin, il l’enfonça de quelques centimètres. La douleur devint abominable et la pointe de métal qui entravait son larynx l’empêcha de s’exprimer. Il ouvrit la bouche pour hurler, mais seuls quelques borborygmes mêlés à son sang en sortirent. Max se pencha en pleurant et, comme pour endormir un enfant, lui susurra à l’oreille :

— Chut, chuuuuuuut !

Épouvanté, entrevoyant les prémices de sa fin, Bestos agita ses jambes.

— Je suis désolé, pardonne-moi. Je t’aime, je dois le faire pour sauver mon frère, pour arrêter tout ce bordel, se justifia Max.

Ses mots semblèrent l’apaiser. Bestos cligna des yeux doucement en relâchant l’un des poignets de Max, comme s’il consentait à son propre meurtre.

— Chut, chuuuuuuut, je t’aime mon ami, dit-il en lui caressant la joue de sa main libre.

Bestos devint calme et, quelques secondes plus tard, son tonus musculaire se relâcha brutalement. Max tomba alors comme une masse sur son corps, pleurant, la joue sur sa poitrine. Dans la Jaguar, Mickaël semblait assoupi, la tête penchée en avant. Max prit la main de Bestos et la serra en lui demandant encore pardon. Pardon pour l’avoir tué, pardon pour lui avoir menti, pardon pour avoir trahi sa confiance. Personne ne devait retrouver les corps et une benne à ordures à proximité aurait son utilité.

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