Désordres

Jonathan Gillot · Chapitre 4 sur 27

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Désordres

Chapitre 4 : Promotion temporaire

CHAPITRE IV :

PROMOTION TEMPORAIRE

 

C’était Camille qui l’avait trouvée. Après avoir poireauté dans le couloir, il avait frappé à la porte de Mélanie, pensant que Morphée l’enlaçait encore. La porte, dont un agent de police avait plus tard remarqué la serrure forcée, s’était entrouverte sous la pression du poing. Camille avait hésité à entrer, de peur de voir une Mélanie Paquerin en furie lui sauter à la gorge pour avoir osé pénétrer dans son intimité. Mais à peine la tête passée à l’intérieur, des effluves très forts de parfum, ainsi qu’une légère odeur désagréable, comme de l’urine, avaient assailli ses narines. Quelques pas supplémentaires provoquèrent la macabre découverte. Mélanie gisait dans son lit, bandée comme un arc, les muscles du dos et des jambes si crispés que son fessier ne touchait pas le matelas. Sur son visage céruléen, ses yeux exorbités étaient noirs d’un sang à la coagulation avancée. De façon obscène, son chemisier déboutonné laissait échapper un sein d’un blanc laiteux, unique rescapé du désastre, donnant le change sur ce corps meurtri. Devant ce triste spectacle, Camille avait porté la main à sa bouche et son larynx étreint par le dégoût avait laissé filer un cri aigu. Fasciné par la chair roide, il resta planté devant le corps sans vie. Lorsque Quentin entra et comprit, il eut une réaction tout à fait inverse : celle de détourner les yeux de la dépouille crispée. C’est ainsi qu’il constata la chambre en désordre : on semblait y avoir activement cherché quelque chose. Sa trousse de toilette avait été vidée à même le sol, d’où les parfums s’échappant des flacons brisés, dans l’objectif certain d’y trouver des bijoux de valeur. D’après les policiers, il était clair que l’enquête s’orientait vers un cambriolage qui avait mal tourné, surtout pour Mélanie.

Le commissaire Marcel Crespan, la cinquantaine grisonnante, avait rapidement auditionné Camille et Quentin, le mobile du meurtre ne faisant que peu de doute. En observant la police scientifique procéder à moult prélèvements, Marcel Crespan eut toutefois une interrogation : pourquoi des hommes prêts à tuer une femme pour la voler n’avaient-ils pas pris un ordinateur portable dernier cri, posé en évidence sur le bureau ? Ils avaient effectivement pris les bijoux et un étui vide laissait penser qu’une tablette électronique avait aussi été emportée. Peut-être avaient-ils cédé à la panique ? Craignaient-ils d’être dérangés ? Avaient-ils vraiment voulu la tuer ? Autant de questions troublantes que Mélanie emporterait dans la tombe et que le commissaire Crespan avait notées dans son petit carnet.

Lorsqu’il en avait averti News-TV, Quentin ne fut pas déçu de la réponse du superviseur.

— Bon, Viessenthal, je vais être clair, il nous faut un reportage toutes les deux heures sur ce qui se passe à Chaumont. Avec les attentats, je ne peux vous envoyer personne avant demain soir pour la remplacer. Vous avez de l’expérience, je suis certain que vous allez vous en sortir.

— J’essaierai de faire de mon mieux. Et pour Mélanie, vous allez faire quelque chose ?

— Comment ça ? Vous voulez dire faire un sujet là-dessus ?

— Oui.

— Malheureusement, des gens qui se font étrangler, ça arrive tous les jours. Si elle avait été tuée en Syrie, elle aurait eu le droit au bandeau défilant. Mais là…

Le réalisme cynique de Patrick laissa Quentin sans voix. Il salua poliment et raccrocha. Elle avait été, disons-le clairement, une ordure avec lui ; mais désormais il comprenait d’où venait une part de l’amertume de cette femme. Évoluer dans un tel milieu avait dû accentuer ses mauvais penchants. Néanmoins, il dut bien admettre que la demande du superviseur le ravissait au plus haut point. Dans sa poche, Quentin sentit sa carte de presse plastifiée glisser sous ses doigts, avec la satisfaction d’assouvir un fantasme professionnel. Personne n’allait se mentir dans cette histoire : aussi choqués qu’ils soient par la mort de Mélanie, ils ne la regretteraient pas. Il ne culpabiliserait pas non plus de prendre sa place, surtout pour quelques heures.

Face à la caméra, l’hôtel de ville dans le dos, les mots vinrent tout naturellement. Au bout de quelques secondes, il se força même à réprimer un sourire. Ce dernier n’était pas tant dû au plaisir qu’il éprouvait, mais plutôt à un détail. Au-dessus de Camille, qui filmait, se trouvait la caméra de vidéosurveillance d’une banque. La police avait sans doute visionné l’enregistrement, mais, à sa connaissance, aucune chaîne n’en avait relayé l’éventuel contenu à l’antenne. Peut-être une pépite sommeillait-elle dans le ventre de l’ordinateur relié à cet objectif.

Se reposer sur le pied droit, attendre un peu, repasser sur le pied gauche. Devant l’imposante grille de la Caisse champenoise, Quentin fit le pied de grue avec Camille, guettant l’ouverture de l’établissement. Proche de la mairie détruite, mais miraculeusement épargnée par la catastrophe, elle était établie dans un bel édifice, très Renaissance. Quentin aurait pu s’y rendre n’importe quand, mais par souci d’exclusivité, il tenait à être le premier journaliste à se saisir de l’enregistrement. De nombreuses vidéos amateurs avaient inondé la toile peu après l’incident, mais aucune d’elles ne montrait ce qui s’était passé avant et pendant la catastrophe.

La basilique toute proche tonna dix fois et des cliquetis se firent entendre. Un employé déploya les lourds vantaux de la grille. Seuls quelques clients, des personnes âgées, attendaient avec Quentin et Camille. Tandis que tous se pressèrent vers un guichet, Quentin patienta devant une sorte de pupitre d’accueil. Un employé affable vint rapidement à sa rencontre :

— Monsieur, en quoi puis-je vous aider ?

— Bonjour, je viens vous demander un renseignement très particulier : j’ai subi il y a deux jours un vol à l’arraché un peu plus bas dans la rue. J’ai remarqué que votre établissement dispose d’une caméra de vidéosurveillance. Serait-il possible de visionner les fichiers enregistrés ?

— Je suis vraiment désolé pour cette agression, Monsieur, dit-il d’un air faussement désolé. Navré, mais la vidéosurveillance est réalisée par une entreprise sous-traitante. Si je puis me permettre, Monsieur, le mieux est que vous alliez porter plainte. La police s’occupera de tout le reste.

— J’ai déjà porté plainte, mais je voudrais simplement accélérer les choses. Pourriez-vous me dire quel est le nom de cette société ?

— Eh bien, je crois qu’il s’agit de l’entreprise SecurCity. Je n’ai cependant pas l’adresse, mais si vous permettez, je peux la demander à mes collègues.

— Ne vous donnez pas cette peine, répondit Quentin avec un grand sourire, je vais bien trouver.

La Dame Huguenotte. Ce nom bizarre le fit sourire. C’était l’appellation de la zone industrielle excentrée où la société SecurCity était basée, d’après une recherche rapide sur son smartphone. Une petite Citroën de location plus tard, ils passèrent sous les arches du grand viaduc. Camille leva les yeux pour admirer les voûtes massives, voire inquiétantes, se découpant sur la grisaille.

À peine entrés dans le bâtiment, qui d’extérieur s’apparentait plus à un hangar, ils s’accoudèrent à un comptoir où se tenait une femme chargée de l’accueil. Quentin raconta, en substance, les mêmes mensonges qu’à l’employé de banque et se trouva quelques minutes plus tard dans un bureau, assis en face d’un homme d’une quarantaine d’années en costume. La réponse ne se fit pas attendre :

— Désolé, Monsieur, mais nous n’avons légalement pas le droit de diffuser le contenu des vidéos. Dans le cas d’une affaire comme celle que vous décrivez, seul un juge peut faire une telle demande à la suite de votre dépôt de plainte.

Bien embêté par l’intransigeance de son interlocuteur, Quentin s’assombrit. Ayant pensé à cette éventualité, il joua son va-tout en tendant un billet de cent euros à l’homme.

— Monsieur… Vous me mettez dans une situation délicate. Si je pouvais vous montrer cette vidéo, je le ferais. Hélas, c’est ma responsabilité qui serait mise en jeu si le contenu venait à en être divulgué.

Bien que cette réponse eût pu paraître définitive, Quentin avait compté deux conditionnels et un soupçon de mollesse dans l’intonation de sa voix.

— Deux autres après avoir visionné la vidéo, et ma garantie que le contenu ne sera vu que par moi et mon ami, récita Quentin.

L’homme regarda furtivement par la fenêtre, puis décrocha son téléphone :

— Sylvie ? C’est Fred. Pouvez-vous dire à Ernest de rechercher le fichier vidéo de la caméra de la Caisse Champenoise du 4 février entre…

— Entre seize heures et dix-neuf heures, le coupa Quentin.

— Entre seize heures et dix-neuf heures, répéta l’homme dans le combiné.

La première heure de visionnage fut d’un ennui mortel : sur l’écran, les voitures défilaient, quelques piétons flânaient, d’autres s’empressaient. La routine de la vie urbaine en somme, puis venait l’instant fatidique. Attestant de la puissance de l’explosion, l’image se couvrait de parasites. Ensuite, s’orchestrait le bal des pompiers et des ambulances. Ils avaient regardé plusieurs fois de suite ce passage, mais rien de particulier ne sautait aux yeux. Peu de temps avant l’explosion, on voyait effectivement un technicien gazier, tout à fait reconnaissable à son casque jaune, sortir de la mairie après y être resté environ une heure. Il montait dans une voiture où l’attendait son collègue, puis la voiture s’en allait, sans que cela ne laisse deviner quoi que ce soit d’exclusif. Ils avaient donc préféré se cantonner au moment de l’explosion, espérant remarquer un détail qui vaille le coup. Toutefois, Camille déclara :

— Je crois qu’on ne regarde pas la bonne période.

— Comment ça ?

— On devrait examiner un peu plus l’heure précédant l’explosion, surtout quand le technicien arrive.

— Ah bon, et pourquoi faire ? demanda Quentin d’un air dédaigneux. Ce n’est pas un secret qu’il y a eu une intervention et la compagnie a déjà fait un communiqué pour dire que rien d’anormal n’avait été remarqué.

— Oui, ça, je sais. Mais peut-être que le technicien a mal fait son travail, ou pire, il peut avoir menti.

— Ben oui, peut-être qu’il est de la CIA, lui répondit Quentin ironiquement. Ou alors du KGB ? Tu préfères quoi ?

Devant l’ironie méprisante de Quentin, Camille se renfrogna et ramassa son sac en silence. Quentin enchaîna :

— Ben alors ? T’es vexé ?

— Non, il m’en faudrait plus. J’essaie de t’aider, mais apparemment tu sais déjà tout, alors bonne chance.

— Bon alors pour faire plaisir à monsieur, on va regarder une dernière fois la période avant le gros boum.

— Tu fais ce que tu veux, je t’attends dehors, soupira Camille.

Si la porte n’avait pas été équipée d’un ferme-porte, elle aurait sèchement claqué. Quentin visionna donc seul le passage, sans grande conviction. Les sempiternels pantins reprirent leurs places et s’animèrent. Dix minutes avant l’explosion, le technicien dévalait les marches de l’hôtel de ville, et avançait vers sa voiture. Cependant, en comparant la vitesse à laquelle il se déplaçait par rapport à d’autres piétons, Quentin le trouva très pressé. Un autre petit détail se fit jour : la caisse à outils qu’il portait difficilement des deux bras à son arrivée semblait beaucoup plus légère à sa sortie tant elle se balançait. Le technicien sauta ensuite dans la voiture qui démarra en trombe. Pourquoi se hâter si tout va bien ? songea Quentin.

La porte de la salle de visionnage s’ouvrit et l’employé soudoyé murmura :

— Vous avez bientôt fini ? Ça fait plusieurs heures que vous êtes là et on va avoir besoin de cette salle.

— Est-ce que ça vous va si je libère la salle dans dix minutes ?

— OK, mais pas une minute de plus.

Puis, il marqua un temps d’arrêt avant de sortir.

— Au fait, je me disais, c’est un bien curieux hasard que votre agression ait eu lieu presque au même moment que l’explosion.

— En effet. Mais bon, on n’en est plus à un mensonge près tous les deux. Je termine, je vous donne vos deux cents euros et je quitte les lieux.

— Parfait.

Quentin fit un agrandissement sur le technicien montant dans l’utilitaire. Il n’était pas de bonne qualité et la tête du technicien, réduite à de gros pixels gris et jaunes, serait difficilement identifiable. Le seul signe distinctif qu’il possédait était une grosse tache noire dans son cou. Il s’agissait très certainement un tatouage, toutefois la pixellisation de l’image le rendait impossible à interpréter.

À l’extérieur, Camille grignotait un sandwich sous un petit auvent.

— Je crois qu’il y a un endroit où on devrait aller faire un tour, déclara Quentin.

— Ah oui ? Où ça ?

— Au siège d’EnerGaz. J’aimerais bien voir les deux techniciens qui sont intervenus.

— Ah bon ? Tu vas leur dire quoi ?

— En gros, nous sommes journalistes, nous avons quelques questions concernant l’intervention à la mairie, et si possible rencontrer les techniciens qui sont intervenus.

— Ça m’étonnerait qu’ils acceptent, surtout pour la presse. Mais bon, essayons quand même, conclut Camille en haussant les épaules.

Encore un pseudo-hangar, encore un petit pupitre d’accueil. Tandis que Camille filmait, il se présenta à l’hôtesse et lui expliqua le motif de sa venue. Celle-ci rétorqua :

— Je suis désolée monsieur, mais nous n’acceptons plus d’interview. La compagnie a décidé de ne plus répondre aux questions.

— Je comprends, madame, mais beaucoup de personnes sont inquiètes à la suite de cet événement. Si votre compagnie n’a rien à se reprocher, pourquoi refuser de communiquer ?

— Monsieur, je vous ai dit que nous ne souhaitions pas répondre à vos questions. Si vous n’avez pas d’autre demande, je vous prierai de bien vouloir quitter les lieux.

— Je voudrais parler à un responsable.

À peine avait-il lâché ces mots qu’un homme, excédé jusqu’à l’invective, sortit d’un bureau attenant au hall d’accueil. Il apostropha Quentin :

— Vous comprenez ce qu’elle vient de vous dire ou vous avez besoin d’une petite explication ?

— Monsieur, ne vous énervez pas. Je fais seulement mon travail.

— Allez le faire ailleurs ! Vous et vos amis ne cherchez qu’à salir cette entreprise ! Foutez-moi le camp !

— On ne cherche pas à vous salir, je suis même certain que si vous acceptiez de discuter, vous lèveriez tous les doutes.

Pour seule réponse, l’homme vint se camper devant lui en pointant du doigt la sortie. Quentin jugea qu’il ne valait mieux pas le provoquer. Ils sortirent donc piteusement et montèrent dans la Citroën. Voyant que Quentin ne démarrait pas, Camille demanda :

— Qu’est-ce que tu attends ?

— On va rester un moment. Avec un peu de chance, le technicien que j’ai aperçu sur la vidéo va passer.

— Arrête ! À moins qu’il ait une tronche de pixel, ça sert à rien. On s’en va.

Quentin restant silencieux, Camille ajouta :

— Qu’est-ce que tu veux ? Que l’autre type vienne t’en coller une ?

— Mais non, on ne risque rien. La voiture est un peu cachée par les cyprès et on ne reste que quelques minutes.

Ils restèrent finalement trois heures au cours desquelles Camille demeura vissé à son smartphone. À chaque fois qu’un homme traversait le parking, Quentin espéra voir un tatouage massif se dessiner sur son cou. Hélas, après 18 h, un employé entreprit de fermer les grilles du parking.

— On ferait mieux d’y aller. J’ai pas envie de passer la nuit ici, murmura Camille.

— OK, on s’en va. Ça suffit pour aujourd’hui.

— Et pour Patrick ?

— T’as qu’à lui envoyer la merde que t’as filmé à EnerGaz et les trucs de ce matin.

— D’accord. J’irais bien me détendre dans les boutiques. J’ai repéré un centre commercial en bas de la ville, il est ouvert en nocturne aujourd’hui. Ça te dit ? proposa Camille.

— Non, je déteste ça. Je vais plutôt me promener en ville et rentrer à l’hôtel. Je crois qu’il y a une espèce de donjon à visiter.

— Comme tu veux.

— Prends le volant et dépose-moi au centre-ville, conclut Quentin. N’oublie pas de tout balancer à Paris, j’ai pas envie que Patrick m’emmerde ce soir.

Ballotté par l’automobile, il laissa son regard se perdre derrière la vitre, un peu déçu de ne pas avoir rencontré le technicien de la vidéo. D’un point de vue journalistique, une entrevue avec cet homme aurait valu son pesant d’or.

Rétrogradés, giflés en public, jetés à l’intendance : c’est ainsi que les meurtriers de la fille avaient été punis. Ils n’avaient reçu que l’ordre de la menacer et certainement pas de la tuer. Ce crime avait été problématique pour deux raisons : 1) il était trop tôt pour agir au grand jour et 2) maquillé en cambriolage raté, cet assassinat n’avait plus rien d’un avertissement. Les deux agresseurs avaient été durement sanctionnés et deux hommes, plus fiables, avaient été chargés de s’occuper de sa fouine de confrère. Les prochaines vingt-quatre heures seraient décisives, et ce journaliste devait être sorti de l’équation. D’une manière ou d’une autre.

— On dirait qu’il est tout seul. L’autre fiotte n’est pas avec lui.

— Tant mieux, il y a moins de risque qu’on les entende gueuler, nota son complice.

— C’est dommage, j’aurais bien fracassé la gueule de la tapette.

— Tiens-toi prêt, il arrive.

L’un comme l’autre était un peu réticent. Un assassinat ayant déjà eu lieu dans cet hôtel, il était audacieux d’en commettre un second, car le personnel se trouverait sûrement sur ses gardes. Mais le Chef leur avait expliqué qu’il s’agissait justement du cadre idéal : il ne viendrait jamais à l’idée de quiconque de répéter le même crime au même endroit. Une porte dérobée, un soupçon de patience et une pincée de discrétion suffiraient.

Malédiction des temps modernes, la panne d’ascenseur jeta Quentin dans les escaliers. L’ascension terminée, il s’engouffra, essoufflé, dans sa chambre. Poussant sa porte pour la clore, il eut la mauvaise surprise de voir un pied se glisser contre le chambranle. Elle s’ouvrit brutalement en projetant Quentin en arrière. Il se figea de surprise comme deux hommes cagoulés, portant tous deux jeans et vestes noires, entraient dans sa chambre. Les cagoules avaient dû être enfilées à la hâte, car les yeux n’étaient que grossièrement en face des trous. Mais ce ne fut pas ce détail qui terrassa Quentin, non, il s’agissait de leurs mains : elles avaient des gants de cuir noir. Le journaliste sentit les larmes monter et se mit à bégayer tout en reculant. Le cuir, c’est idéal pour une strangulation sans laisser de traces compromettantes, comme Mélanie avait pu l’expérimenter. Sa face repoussante fit une apparition fugace dans l’esprit de Quentin.

— Non, c’est pas vrai, non… murmura-t-il, la voix chevrotante.

En battant en retraite, il heurta le montant du lit et tomba à la renverse sur un épais tapis à franges. Sa gorge, littéralement nouée, l’empêcha de crier. Tandis que l’un se parqua derrière la porte, au cas où quelqu’un se présenterait, l’autre commença son avance, le bruit de ses pas absorbé par l’épaisse moquette. C’était un géant frôlant les deux mètres, il semblait bâti tout en muscles. Sa démarche était féline et en progressant, il fixait Quentin de ses yeux bleu cobalt, comme un prédateur se délectant de la peur de sa proie.

— Je vous en supplie, répétait inlassablement Quentin, en secouant la tête.

Écrasé par la terreur, Quentin rampa sur son fessier, jusqu’à pénétrer dans la salle de bain. L’homme n’était manifestement pas familier de la pitié et avançait constamment, implacablement. Toute retraite ayant une fin, la tête de Quentin rencontra le mur de faïence. Il se blottit près de la vasque du lavabo et posa ses coudes sur ses genoux en sanglotant. Il voulait plonger sa tête entre ses jambes pour ne pas voir la mortelle conclusion approcher, mais faire l’autruche n’assurerait pas sa survie. De toute façon, il ne parvenait pas à détourner son regard de celui de l’homme. Ses yeux bleus étaient froids et profonds, et il n’y voyait que l’inéluctable. L’homme se planta devant lui. Quentin voyait maintenant comme il était grand, lui qui était recroquevillé à ses pieds. Il voulut lui demander pourquoi il allait le tuer, il voulut aussi s’excuser et lui dire qu’il avait peur de souffrir. Mais la douleur des larmes lui enserrait la gorge avec violence, comme un avant-goût de ce qui l’attendait. Le géant s’accroupit, et son regard magnétique se fixa dans celui de Quentin, qui pouvait sentir son souffle sur ses mains. Effrayé, il déglutit bruyamment, la respiration bloquée. Les petits yeux noirs du journaliste, presque enfouis derrière ses avant-bras, étaient embués de larme. L’homme inclina légèrement la tête, tout en scrutant Quentin, ses yeux, ses épaules tremblantes, sa respiration haletante. Il resta de longues secondes ainsi, à étudier l’effroi qui terrassait sa victime. Une pointe d’excitation sexuelle se manifesta, car cet homme terrorisé n’était que le miroir de sa propre puissance, de la force qu’il dégageait. Puis, l’agresseur examina ses propres mains. Elles avaient maintes fois puni, mais jamais à mort. Pour la première fois, elles allaient ôter une vie. Il les contempla, admirant leur pouvoir. Au final, le meurtre d’une proie apeurée et suppliante comme celle-ci n’était pas si différent d’un viol, au regard de ce que l’un et l’autre ressentaient. Toute chose ayant un terme, il décida d’en finir. Il leva sa main droite et l’approcha de Quentin, qui la regarda décrire une parabole. Bien que posé comme une caresse, le contact du cuir tiède sur la nuque de Quentin lui arracha un gémissement, tant il était terrifié. L’assassin en fut profondément touché. Sanglotant, sa tête enfouie dans ses bras, Quentin attendait maintenant la sentence.

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