Désordres
Chapitre 21 : La République en marche
CHAPITRE XXI :
LA RÉPUBLIQUE EN MARCHE
À l’ex-commissariat du poste sud, les quarante NS en faction s’ennuyaient ferme. L’entrée sud avait toujours été calme et le commandant Tichien, ancien militaire quarantenaire en charge de la Grande barricade, n’avait jamais eu à signaler quoi que ce fût d’anormal au Palais. Mise à part une relève à une heure bien précise, personne ne leur rendait jamais visite. Cela était dû à plusieurs raisons : le pouvoir central était « éloigné », le sud de la ville était une grande zone résidentielle sans grand intérêt pour un NS et, surtout, tous savaient qu’en cas de pépin cette partie de Chaumont serait abandonnée pour mieux défendre le centre. Le désintérêt manifeste du Chef pour ces quartiers de la ville rendait cette garde peu attrayante et, Tichien en était convaincu, les mauvais éléments y seraient d’ici peu placés en garnison en guise de punition. Il jugeait toutefois que c’était une grave erreur stratégique de négliger les Quartiers Sud, car leur abandon sonnerait comme une semi-défaite aux yeux de tous. Un tel choc serait en mesure, selon lui, de provoquer un effondrement du moral et de nombreuses désertions dans leurs rangs.
Le maillage des postes de garde dans les Quartiers Sud était relativement faible comparé aux autres parties de la cité. Seule exception remarquable, l’entrée sud était bien défendue et la Grande barricade opposerait une résistance notable en cas d’assaut de blindés. En tout état de cause, la politique du Chef semblait fructueuse, car il n’y avait eu ni attaque de l’extérieur ni rébellion des habitants, et le calme routinier qui s’était établi n’avait jamais été troublé. Ce ne fut donc pas sans étonnement que Tichien vit débarquer deux camarades NS, dont l’un était ivre. Apparemment, ils auraient reçu l’ordre du commandant de la Force Civique en personne, de venir prendre leur garde ici, car une réorganisation du maillage des postes de garde était en cours. Mais plus tard, son étonnement se transforma en vive surprise, lorsque, de la fenêtre du premier étage, il vit apparaître quatre autres camarades avec une mine dépitée. Se précipitant à leur rencontre, Tichien s’écria :
— Heil !
— Heil, répondirent les NS en chœur et sans conviction.
— Je suis le commandant de la garde de l’entrée sud et… Vous êtes ?
— Nous étions responsables du poste de garde de la prison, dit l’un des NS. Mais on nous a relevés avec l’ordre de venir ici et d’attendre de nouvelles consignes.
— Qui vous a donné cet ordre ?
— Le commandant de la Force Civique. Il y avait aussi un autre NS, une tête pensante à mon avis.
— Je vois. Savez-vous si d’autres NS doivent venir ?
— Non. On ne nous a rien dit, à part de venir ici. Par contre, nous sommes passés devant le poste de garde du gymnase et il avait l’air fermé.
— Il se trouve que les NS en faction au poste de garde du lycée sud ont également reçu cet ordre alors que je n’ai été informé de rien, renchérit Tichien. D’ailleurs, si je dois vous équiper, je ne suis pas certain d’avoir des armes en réserve. Où sont les vôtres ?
— Le commandant de la Force Civique les a prises. Il a dit qu’il y aurait une redistribution des armes entre les postes.
À cette réponse, Tichien tiqua légèrement. Il n’en laissa rien paraître devant les quatre hommes, mais il trouva la situation franchement surprenante. Si le commandant de la Force Civique lui envoyait des renforts, pourquoi n’avait-il pas laissé leurs armes à ces hommes ? Cela n’avait pas beaucoup de sens.
— Bon. Je vais voir ce que je peux faire, mais pour commencer, je vais clarifier les choses. Ici, le seul chef c’est moi. S’il y a quoi que ce soit d’étrange, vous devez me le signaler. Vous n’avez pas le droit de boire pendant vos heures de garde ni de vous absenter. Enfin, lorsque vous vous adressez à moi, commencez toujours par « Commandant ». C’est clair ?
— Oui, mon commandant, répliquèrent les NS.
— Parfait, allez tous les quatre en renfort sur la Grande barricade, trancha Tichien. Un camarade vous apportera des armes de poing dans quelques minutes.
— Oui, commandant.
Tichien tourna les talons et revint immédiatement dans son bureau à l’étage pour vérifier un point qui le troublait. Sur l’un des murs était placardée une grande carte de la ville. Tous les postes de garde y étaient signalés par une pastille rouge. Tichien entoura au feutre noir les deux postes d’où provenaient les six NS, puis il barra d’une croix le poste du vieux gymnase, déserté selon les dires du NS. Il recula pour avoir une vue d’ensemble et il inspira bruyamment en comprenant la gravité de la situation. Avec ces trois postes fermés, la partie centrale des Quartiers Sud devenait exempte de toute surveillance. Quel que fût le dédain avec lequel le Chef considérait le sud de la ville, il eut été surprenant qu’il donnât un tel ordre. L’espace d’un instant, Tichien se demanda alors à quoi pouvait bien jouer le commandant de la Force Civique. Il n’eut cependant pas beaucoup de temps pour y réfléchir, car un NS essoufflé déboula dans son bureau.
— Commandant !
— Oui ?
— Je crois qu’on a un problème ! On dirait qu’il y a une série d’incendies pas très loin d’ici !
— Comment ça ?
— Il y a des colonnes de fumée dans le ciel, à environ trois cents mètres.
— Dans quelle direction ? s’enquit Tichien en tentant de masquer son inquiétude.
— Vers le sud-est, en limite de la ville.
À ces mots, Tichien fut un peu rassuré. Au moins cela ne venait pas du centre des Quartiers Sud, dépourvu de contrôle NS. Il sortit pour observer de ses propres yeux la fumée qui déployait ses volutes sur le ciel rouge du crépuscule. Elle n’était pas très épaisse, mais il y avait une bonne dizaine de colonnes. Il s’adressa de nouveau au NS :
— Tu vas prendre cinq hommes avec toi pour aller voir ce qui se passe là-bas, et tu reviens m’en informer de suite.
Puis Tichien se retourna et s’adressa à un NS en faction devant le commissariat :
— Va me chercher le capitaine de la section Bravoure.
Tichien ne pouvait pas quitter son poste pour se rendre au Palais. Il y enverrait donc son second, en lequel il avait tout spécialement confiance. Il fallait tirer au clair la situation dans le centre des Quartiers Sud et le meilleur moyen était encore d’aller poser la question au Chef en personne.
— Arrête-toi ici, c’est parfait !
Aussitôt, Quentin sauta hors de la Jaguar et se précipita vers le coffre. Il déballa la caméra et la posa sur le toit de la voiture.
— Tout ce que tu as à faire, c’est tourner la caméra de façon à ce que je sois bien au centre de l’image, expliqua Quentin.
— OK.
— Veille aussi à ce qu’on voie bien les colonnes de fumée dans mon dos. Je n’y avais pas pensé au départ, mais ça rendra plus crédible ce que je vais dire.
— OK, chef !
— Lorsque tout est prêt et que tu lances l’enregistrement, fais-moi un signe de tête.
— Tu penses qu’on sera dans les temps ?
— En fait, on est déjà un peu retard sur Zora. Je vais faire court, je ne parlerai qu’une minute, puis il m’en faudra deux autres pour envoyer la vidéo à la chaîne. À mon avis, lorsqu’ils l’auront reçue, ils ne mettront que dix minutes à la diffuser, surtout si je mets une consigne en ce sens.
Max orienta la caméra le plus soigneusement possible, puis il souffla bruyamment avant de lancer un hochement de tête à Quentin.
Situé juste en face du palais de l’Élysée, le ministère de l’Intérieur accueillait dans sa salle de crise la moitié du gouvernement, le Président et tout l’état-major. Depuis exactement 15 h, toutes les unités étaient en place et parfaitement prêtes pour l’assaut. Il restait moins de deux heures avant le lancement de l’opération, et les services de renseignements poursuivraient activement leur campagne de désinformation jusqu’à l’heure H. L’objectif de cette campagne était avant tout d’endormir l’ennemi en lui exposant des motivations pacifiques, telles que des modalités de négociations, ou encore des propositions d’échanges d’otages contre de la nourriture. De la sorte, pris à leur propre jeu, les NS ne fortifieraient pas plus leurs défenses et cela faciliterait, au moins pour la première phase de l’opération, l’avancée des forces de la République. Le ventripotent ministre de l’Intérieur, engoncé entre les accoudoirs de son fauteuil, se mit en tête de rassurer le Président sur la qualité de la préparation militaire. Clairement, il volait la vedette au ministre de la Défense. C’était pour lui une façon de se racheter aux yeux du Président, après l’incurie dont il avait fait preuve lors des premières heures des Événements de Chaumont. Il fit mine de consulter sa tablette, comme s’il y cherchait une quelconque information, puis il s’écria :
— Monsieur le Président, mes observateurs sur place m’ont confirmé que les NS n’avaient pas renforcé leurs barricades au cours des dernières heures. Notre campagne d’intox fonctionne apparemment très bien, et ils me confirment également que tout est en place pour lancer l’attaque, lorsque vous en donnerez l’ordre.
Plusieurs officiers tiquèrent, mais ne relevèrent pas les propos du ministre, feignant de ne pas avoir perçu ses mots dans le brouhaha qui régnait dans la salle. Le Président ne répondit que par un hochement de tête au ministre et murmura à l’un des officiers présents :
— Est-ce que vous avez actualisé les délais d’intervention ? Avez-vous une meilleure estimation du temps qu’il vous faudra pour atteindre le collège ?
— Malheureusement, Monsieur, nous avons dû revoir plusieurs de nos estimations à la hausse. Apparemment, les NS auraient établi au moins deux fortins dans des sous-bois le long de l’avenue Burello. Il y a fort à parier qu’ils soient équipés de lance-roquettes, ce qui ralentirait l’avancée des blindés d’environ vingt minutes.
— Je vais vous poser la question même si je me doute de la réponse : n’y a-t-il pas un itinéraire plus rapide pour s’emparer du collège ?
— Non, Monsieur le Président, je suis désolé, mais celui-là est le plus direct. Qui plus est, si nous voulions en emprunter un autre cela prendrait un certain nombre d’heures pour réorganiser nos forces et il faudrait reporter toute l’opération Trident.
— Je comprends. Faites au mieux.
À peine le Président eut-il terminé sa conversation qu’un officier annonça dans la salle :
— Il y a de la fumée au-dessus de la ville !
— Comment ça ? s’écria spontanément le ministre de l’Intérieur.
— Plusieurs unités stationnées à l’est de Chaumont ont signalé une dizaine de colonnes de fumée. Apparemment, cela viendrait du sud-est de la ville.
— A-t-on une idée de ce dont il s’agit ? questionna le ministre de la Défense.
— Vu le volume de fumée dégagée, il s’agirait de feux de poubelles et de véhicules.
— Il y a donc de l’agitation, ajouta le Président. Il faut absolument savoir ce qu’il se passe.
Établie derrière les murs sombres du cimetière, Zora comptait les rebelles qui, les uns après les autres, se joignaient à eux. Pour l’instant, ils étaient déjà deux cent cinquante, mais le flux ne semblait pas se tarir. À ce rythme-là, ils n’auraient pas assez d’armes pour équiper tout le monde. Heureusement, nombreux étaient ceux qui venaient avec leurs propres armes. Le vieux fusil de chasse d’un grand-père, quelques pétoires d’on ne sait quelle guerre. Tout était bon à prendre. Elle se tourna vers René assis tout près :
— Ça réchauffe le cœur de voir tous ces gens affluer, dit-elle doucement.
— Oui, répondit René qui peinait à cacher son émotion.
Lorsqu’un insoumis recevait son arme, s’il n’en avait pas déjà une, il allait s’accroupir derrière le mur d’enceinte, ou contre une tombe, et restait silencieux. La réussite du plan reposait sur l’effet de surprise : il fallait donc qu’ils ne fussent repérés à aucun moment avant le déclenchement du soulèvement. Plusieurs groupes de rebelles racontaient s’être trouvés nez à nez avec des NS et quelques échauffourées avaient eu lieu. Heureusement, elles s’étaient toutes soldées par la mort des NS, isolés, qu’ils avaient croisés. Par nécessité, les rebelles n’avaient pas fait de quartier, aussi inhumain cela soit-il. Tous savaient qu’en cas d’échec, ils seraient tués, eux et les otages : la discrétion était vitale.
Le tumulte de la salle de crise se tut lorsqu’une voix cria :
— Il y a une nouvelle vidéo du journaliste coincé dans la ville !
Simultanément, plusieurs écrans plats affichèrent l’image du fameux journaliste, dont les traits trahissaient une grande inquiétude. En fond, le ciel rougeoyant du crépuscule finissant était en partie occulté par de petites circonvolutions anthracite, qui grossissaient comme les incendies s’étendaient. Le journaliste, l’air grave et sérieux, s’écria :
« Ici, Quentin Viessenthal ! Je me trouve à l’heure actuelle toujours piégé dans la ville de Chaumont. Ce communiqué sera court, car mes batteries sont presque déchargées. Depuis environ une heure, la situation est devenue explosive. En effet, un grand nombre d’habitants, excédés par la terreur qui s’est abattue sur leur ville, ont décidé de prendre la fuite. L’extrême-sud de la ville est en proie à un soulèvement massif, et des centaines d’habitants se ruent en ce moment même vers la sortie sud de la ville afin de s’en échapper ! Il y a fort à parier que les NS ne les laisseront pas faire et utiliseront la force pour les écraser. Le risque d’un terrible bain de sang semble inévitable, surtout qu’aucun des fuyards que j’ai pu voir ne semblait armé. Tous espèrent une aide militaire extérieure immédiate pour briser les barrages et, surtout, afin de sauver de nombreuses vies. Si les chances de survie des otages semblent malheureusement ténues en cas d’assaut des forces armées, il est clair que les vies des habitants du sud de la ville ne pourront être sauvées qu’avec un soutien extérieur. Enfin, n’ayant plus d’autonomie, je tiens à signaler que cette communication sera la dernière de ma part. Comme des milliers de Chaumontais, j’appelle les forces de la République à intervenir sur-le-champ pour sauver cette ville. Quentin Viessenthal pour News-TV ! »
La communication à peine terminée, une intense agitation s’installa dans la salle de crise. L’équation était simple : les otages se trouvaient condamnés de toute façon, mais avec une intervention militaire immédiate, les fuyards pourraient s’en sortir. D’emblée, le Président se leva et imposa le silence d’un signe de la main.
— Messieurs, ce que nous avons à faire est, je le crois, très clair. Déclenchez immédiatement l’opération Trident.
Le silence s’évanouit, alors que de toutes parts fusèrent des voix :
— À vos ordres, Monsieur.
Le Président se tourna alors vers le chef d’état-major assis à sa droite.
— Dans combien de temps vos forces auront-elles établi un contact avec l’ennemi ?
— Dans quarante minutes, Monsieur. C’est le temps qu’il faut aux tanks pour atteindre les barricades nord et sud.
À peine atténué par la porte en acajou massif, le cri de rage fit trembler de peur le garde en faction de l’autre côté. Nicolas Thréli, dans une colère noire, pesta contre sa secrétaire. Lui aussi avait vu le reportage et il était désormais diffusé massivement. Séléna, placide, dit posément :
— Ne vous inquiétez pas, nous allons trouver une solution.
— Ah oui ? Laquelle ? Cette putain de ville est en train de se soulever, alors que les otages auraient dû leur en faire passer l’envie ! Comment vous expliquez ça ? hurla Thréli.
— Il s’agit sans doute d’un geste désespéré de leur part. Peut-être que nous avons été un peu durs avec eux, nous aurions sans doute dû faire plus de pédagogie.
— De la pédagogie ? Vous vous foutez de ma gueule ? C’est vous qui m’avez conseillé de faire arrêter un membre de chaque famille ! Et maintenant vous me parlez de pédagogie ?
— Oui. Je pense qu’il aurait fallu relâcher un otage de temps en temps, histoire de donner de l’espoir à tous ces imbéciles.
— C’est avant qu’il fallait le proposer, figurez-vous ! Maintenant, c’est trop tard !
— Non, il n’est pas trop tard. Écoutez bien ce qu’a dit le journaliste : il a précisé que la plupart des fuyards n’étaient pas armés.
— Et alors ? Qu’est-ce que vous voulez que ça change ? Franchement, je ne serais pas étonné que l’armée intervienne dans la minute.
— Je ne le pense pas, mais il est clair que le risque est là. Toutefois, si on envoie un maximum de troupes dans les Quartiers Sud, on pourra sans doute arrêter ces gens. Je suis certaine que cela peut être fait en quinze minutes.
— Je me vois mal envoyer toutes mes forces dans le sud. À mon avis, dégarnir le centre-ville serait une belle connerie d’un point de vue stratégique, maugréa-t-il.
— Eh bien, gardons quelques sections ici. De toute façon, il n’y en aura pas pour longtemps. Nous pourrons très vite ramener les autres sections au centre, dit-elle, rassurante.
— Je suppose qu’il n’y a pas de meilleure solution…
— Par contre, essayons d’être mesurés dans notre réponse. Ces gens-là ne sont apparemment pas armés, il serait de bon ton de ne pas utiliser la force brute.
— Votre fameuse pédagogie ? lança Thréli avec un sourcil levé, l’air sarcastique.
— Voyez ça comme vous voulez. Je veux seulement vous aider à ne pas faire de faux pas. D’ailleurs, s’il y a des blessés, on pourrait même envisager de les livrer aux militaires stationnés au-delà des barrages. Ce serait une excellente preuve de bonne foi.
Cette réplique surprit franchement Nicolas Thréli, puis le plongea dans un fou rire nerveux. Lorsqu’il fut calmé, il rétorqua :
— Et pourquoi ne pas sortir de la ville pour aller faire des bisous aux militaires tant que vous y êtes ? Ma pauvre, au lieu de dire des sottises, faites venir les chefs de division immédiatement. Je compte bien régler cette situation à ma manière, et croyez-moi… les Chaumontais vont s’en souvenir.
Depuis deux minutes environ, aucun autre rebelle ne franchissait le portail du cimetière. Le groupe était désormais au complet et, selon Zora, il comptait environ cinq cents personnes. Tous attendaient en silence et chacun ravalait son angoisse comme il le pouvait. Gilles, quant à lui, consultait frénétiquement sa montre : Max et Quentin avaient déjà quinze minutes de retard sur l’horaire prévu.
Max conduisait comme un pilote de rallye. La voiture tournait et virait en tous sens et Quentin s’agrippait du mieux possible. Fusant vers le cimetière, ils empruntèrent des petites rues pour ne pas être repérés dans leur course folle.
— Je vais aussi vite que je peux !
— Je vois ça, répondit Quentin.
— Il faut qu’on arrive au cimetière avant que Thréli envoie toutes ses forces dans les Quartiers Sud. À mon avis, ils vont emprunter les grands axes pour converger vers la barricade sud.
— À supposer qu’il envoie effectivement tous ses sbires là-bas, ajouta Quentin, inquiet.
— Oh, je suis sûr que c’est ce qu’il va faire. Il ne supporte pas le désordre, surtout lorsqu’il s’agit de rebelles défiant l’ordre et la discipline.
— Je te fais confiance. Après tout, tu le connais bien.
— On arrive au cimetière dans une minute. Je te dépose vite fait et je file chercher mon frère.
— Quoi ? Ce n’est pas du tout ce qui était convenu ! s’écria Quentin.
— Je sais. Mais comme tu l’as dit, nous poursuivons des objectifs différents. Tu veux aider les otages, alors que je veux récupérer mon frère. Il doit se trouver à l’un des postes de garde près de la gare.
— Tout ce que tu dois faire, c’est envoyer un faux message à Thréli et revenir au cimetière. Ensuite, nous libérerons le collège puis nous irons le chercher, corrigea Quentin.
— Quentin, tu sais très bien que nous n’aurons jamais le temps. Les militaires auront nettoyé la préfecture avant même que vous ne soyez partis du collège. Les défenses du centre-ville seront très diminuées, ils arriveront avant nous. Enfin, avant vous.
— Quand on en a parlé tout à l’heure, pourquoi tu ne me l’as pas dit ?
— Parce que je savais que tu ne serais pas d’accord.
— Eh bien, tu as raison ! Je ne veux pas que tu y ailles seul. Si c’est ça, je préviendrai Zora quand on passera devant le cimetière et nous irons tous les deux.
— Quentin… Arrête, s’il te plaît. En ce moment, ton joli petit minois est diffusé en boucle sur toutes les télévisions de la planète. Ils te reconnaîtront aussitôt. En revanche, ma couverture n’est peut-être pas compromise. Je pense que j’aurai pas d’autre occasion de convaincre Pierre.
La Jaguar ralentit. Au bout de la rue, le mur gris du cimetière apparut dans la nuit.
— J’en ai marre, dit simplement Quentin, les yeux rougis.
— Moi aussi, mais c’est bientôt fini. Grâce à toi, on a tous une chance de s’en sortir et tu sais quoi, je suis sûr que ça va marcher.
Quentin ne répondit pas. Il tourna la tête pour dissimuler ses larmes. Max continua :
— Tu trouveras un petit portail sur ta droite. Je dois y aller tout de suite.
Face au silence de Quentin, il posa sa main sur sa nuque, comme lors de leur toute première rencontre.
— Quentin, je sais qu’on va se retrouver. Fais-moi confiance.
— OK, je te fais confiance, répondit-il en actionnant la serrure de la portière.
— Rappelle-toi : vous n’avez que quinze minutes pour traverser le pont. Au-delà, les NS constateront qu’il n’y a aucune révolte à la barricade sud et ils reviendront en masse au centre-ville.
— Oui, je sais, dit Quentin en descendant de la voiture. Fais attention à toi.
— Toi aussi.
La Jaguar disparut dans la nuit et Quentin se promit de ne plus avoir à lui dire adieu.
Dans le cimetière, les rebelles épiaient par des interstices dans la muraille. Les yeux rivés au boulevard adjacent, ils assistaient à un flux ininterrompu de véhicules en tout genre. Camions, voitures blindées, motos. Tous fonçaient vers le sud. Lorsque les derniers NS seraient passés, la foule rebelle se lèverait comme un seul homme.
Le bruit des pas de Quentin dans les allées gravillonnées était inaudible face au tumulte des moteurs, rugissant dans le boulevard voisin. Bien que plongée dans la pénombre, il fut surpris de constater l’ampleur de la foule que Zora, René et Gilles avaient réussi à lever. Il progressa entre les rebelles jusqu’à retrouver Zora à l’extrémité du cimetière. Lorsque celle-ci le vit, elle chuchota :
— Te voilà enfin ! Vous en avez mis un temps !
— Une petite péripétie, mais rien de grave, murmura-t-il.
— Pas grave. Où est Max ?
— Il est parti seul au centre-ville.
— Quoi ? Il est fou ! Nous étions tous prêts à l’aider…
— Oui, je sais. Il prétend que nous n’aurons pas le temps d’arriver à la préfecture avant les militaires, mais je crois surtout qu’il refuse que des gens se sacrifient pour lui.
— C’est dommage, mais je comprends sa réaction. Au fait, tu as vu comme nous sommes nombreux ? s’enorgueillit Zora.
— Tu m’étonnes. Quand la fête commencera, je voudrais que les lance-roquettes soient en tête.
Derrière le mur, le flux de véhicules se fit moins intense. L’instant fatidique approchait. Quentin regarda le ciel, peut-être pour la dernière fois. Sur l’horizon, l’ourlet rose du crépuscule s’était presque intégralement évanoui. Le froid était vif, mais la nuit s’annonçait magnifique : des milliers d’étoiles piquetaient la voûte céleste. C’était le dernier instant de repos, avant la bataille, la fureur et la vengeance de la République.
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