Désordres

Jonathan Gillot · Chapitre 24 sur 27

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Désordres

Chapitre 24 : L'embrasement final

CHAPITRE XXIV :

L’EMBRASEMENT FINAL

 

Sous l’assaut de la foule, la grille de la grande cour du collège ne résista pas longtemps. À peine les vantaux affalés, les rebelles envahirent en masse l’enceinte de l’établissement. Devant eux, une trentaine de NS en ligne tenaient en joue des centaines d’otages disposés en plusieurs rangées. Le chef des geôliers s’apprêtait à donner l’ordre de tirer, mais l’arrivée de la horde l’en dissuada. Les rebelles encerclèrent les NS, en les pointant de leurs armes. Ces derniers, visiblement nerveux, visaient toujours les otages tout en jetant des coups d’œil rapides aux révoltés. Zora s’écria :

— Déposez vos armes, tout est fini !

Le chef des geôliers ouvrit la bouche pour contester cet ordre, mais aucun son n’en sortit, car tout était effectivement fini. Si les NS ouvraient le feu, la foule les réduirait en charpie. D’ailleurs, sans même attendre l’ordre de leur supérieur, plusieurs d’entre eux déposèrent leurs armes et levèrent les mains au ciel, avant d’être suivis par tout le reste de la troupe. Aussitôt, les otages fondirent en larmes comme les rebelles se précipitèrent sur eux, les bras grands ouverts. À coups de crosses, les NS furent mis à genoux, les mains sur la tête. Comme il prit l’envie à certains rebelles de les battre pour faire justice, Zora cria :

— Non, nous valons mieux qu’eux, alors ne faites pas ça ! Ils doivent être jugés et punis.

Puis de la foule émergea un visage familier de Zora. Elle courut vers son petit frère à en perdre haleine et, serrée dans ses bras, les yeux en larmes, Zora sourit.

Les tanks de la République étaient maintenant à deux cents mètres de la préfecture et, dans la cour d’honneur, la tension était à son comble. Devant l’édifice, des parachutistes atterrissaient en nombre. Les NS en faction réussirent à canarder la plupart d’entre eux avant qu’ils ne touchassent le sol. Cependant, ceux qui parvenaient à se poser dans le parc du Boulingrin, en face du bâtiment, étaient protégés par les arbres et les fourrés. Rapidement, des rafales de fusil automatique s’écrasèrent sur les sacs de sable et la façade de la préfecture. Thréli se tourna vers Pierre et lui dit solennellement :

— Les voilà, je compte sur toi.

L’adolescent, déstabilisé et ne voulant pas croire que sa fin était si proche, hocha maladroitement la tête.

Dans les rues, Quentin se fit discret. Entre tous, c’était finalement lui le plus en danger. En uniforme de la Force Civique, il risquait d’être abattu par les soldats de la République, mais il était aussi une cible de choix pour les NS qui savaient sa véritable identité. Plusieurs fois, il eut à se cacher dans une alcôve ou un recoin. Il ne savait pas où se trouvait Max, ni même s’il était encore en vie. Sachant que Pierre avait son appartement à proximité de la Cité administrative, il s’y dirigea en espérant les retrouver.

Dans les couloirs du bâtiment, Max rencontra finalement peu de résistance. La plupart des NS étaient aux fenêtres et le peu d’entre eux qu’il élimina transportaient des munitions. À chaque fois, la surprise de se trouver nez à nez avec le traître tant haï lui offrait un temps d’avance pour abattre les NS. Le bruit de ses propres coups de feu fut couvert par un tumulte continu de mitraille et de détonations.

À l’extérieur, les échanges de tirs gagnaient en violence et parfois, des grenades produisaient des gerbes de gravillons. Dans la cour, une roquette fusa au-dessus des têtes des NS avant d’entrer par l’une des fenêtres du rez-de-chaussée. Elle explosa à côté d’un tas de munitions, provoquant une importante déflagration. Le souffle balaya tout le bâtiment, brisant les fenêtres de l’aile est, lézardant le plancher du premier étage. Les lumières s’éteignirent et des départs de flammes naquirent de partout.

Abasourdi par l’explosion qui fit trembler l’édifice, Pierre, terrifié, cria :

— Y a plus de lumières ! Qu’est-ce qui se passe ?

— C’était un missile ! La génératrice a dû être touchée, hurla Thréli pour se faire entendre dans le vacarme des armes.

Par le carreau cassé, Thréli passa sa main, arme au poing, et visa les parachutistes. Pierre fit de même, mais une rafale le fit reculer.

Dans l’escalier de service menant à la mezzanine du bureau de Thréli, Max fut bousculé par le souffle de l’explosion et peina à se relever. L’un des gardes du Palais, voyant l’un de ses camarades trébucher dans la pénombre, accourut pour le soutenir, avant de comprendre qu’il s’agissait du félon. Il recula et toisa Max. Ce dernier tenait son fusil pointé vers le garde qui, quant à lui, n’avait pas eu le réflexe de dégainer. Max était partagé : son cœur lui disait d’épargner cet homme qui l’avait relevé, et sa raison lui commandait de l’assassiner pour n’avoir aucun ennemi dans le dos. À la lueur des flammes et des éclairs, le visage du garde était pathétiquement beau. Comme si cela ne suffisait pas, il vit le pauvre homme déglutir, ce qui le toucha profondément.

— Si je te laisse partir, comment je peux être sûr que tu vas pas me tirer dans le dos ? s’écria Max.

En guise de réponse, le garde jeta son pistolet à terre et le poussa du pied.

— C’est un bon début.

— Tout ce que je veux, c’est me tirer d’ici, balbutia le garde.

— Jusqu’à présent, tu es resté à ton poste. Pourquoi est-ce que tu t’enfuirais maintenant ?

— Parce que tout fout le camp. S’il y a bien un moment pour tenter sa chance, c’est maintenant. D’ailleurs, pourquoi est-ce que tu es revenu ici ?

— Pour chercher mon frère.

— Ton frère ? Je sais où il est, lâcha le garde.

— Dis-le-moi tout de suite, dit Max en agitant son arme.

— Tu promets de me laisser partir ?

— Oui.

— Il est avec le Chef, dans son bureau, souffla le garde.

— Je m’en doutais. Tire-toi maintenant.

Le garde tourna les talons et s’enfuit.

En s’approchant de la préfecture, Quentin constata qu’une intense canonnade avait cours du côté de la façade principale. Restant à bonne distance, il remarqua un détail troublant : la voiture de Max était garée dans le hall de l’aile ouest. La voiture avait dû faire voler en éclats les vitres automatiques, car des bris de verre jonchaient les marches. Il traversa la rue, sentant quelques balles le frôler de près. Dans le hall désert, la voiture était encastrée dans un guichet. Il fut tenté de crier pour appeler Max, mais il jugea l’idée risquée si des NS se trouvaient dans les parages. Au lieu de cela, il utilisa une méthode très efficace pour le retrouver : tel le Petit Poucet, Max semait des cadavres derrière lui.

Sur la mezzanine, la fumée se fit très épaisse. Les divers départs de feu s’étaient alliés pour se muer en un véritable incendie. Les flammes qui consumaient la préfecture faisaient rage et le vieux plancher, soumis à une chaleur infernale, craquait de toutes parts. Max s’arrêta face à la porte fermée du bureau de Thréli, soufflant bruyamment pour expulser un peu de la pression qui pesait sur ses épaules. Le moment de vérité, l’acte final de toute cette mascarade, allait se dérouler quand il pousserait cette porte. Il gonfla ses poumons et, d’un grand coup de pied, il fit céder la serrure. Il trouva Thréli et son frère, chacun à une fenêtre. Il pointa le Chef de son arme et ce dernier se retourna pour le mettre en joue également. Tout sourire, Thréli s’écria :

— Tiens donc ! Voilà notre cher Max ! On dirait qu’il va y avoir une réunion de famille impromptue.

Max ne répondit pas et, ne lâchant pas le Chef des yeux, s’adressa à son frère :

— Pierre ! Éloigne-toi de cette fenêtre et viens te mettre à côté de moi.

— Ne bouge pas ! ordonna Thréli à Pierre.

Son frère, pétrifié, était éberlué par cette situation. À qui obéir ? Son frère l’avait élevé et l’avait protégé, mais il avait trahi sa nouvelle famille. Nicolas ? Il les avait pris sous son aile, il leur avait donné un statut et une fierté, mais il les emmenait assurément vers leur mort. Max réalisa que son frère était tétanisé, incapable de faire un choix. Alors, il commit l’erreur fatale de lui lancer un regard pour le faire pencher en sa faveur. À ce moment précis, Thréli en profita pour ouvrir le feu. La première balle atteignit l’épaule de Max, la seconde sa main droite et la troisième transperça sa poitrine. De sa main ensanglantée chut son arme. La douleur le terrassa et il tituba un peu avant de s’effondrer. Le sang afflua dans ses poumons et sa respiration devint difficile. Pierre, quant à lui, tremblait comme une feuille. Thréli aboya :

— Est-ce que tu te rends compte de la merde que tu as foutue ? Regarde ce qui se passe dehors !

Max, sentant ses forces l’abandonner, ne chercha même pas à répondre.

— Si tu n’avais pas fait le con, on serait encore les maîtres de cette ville ! On aurait même pu s’emparer de tout ce pays ! Au lieu de ça, regarde-toi, tu es en train de crever comme un rat dans cette ville de merde !

Puis le Chef de la révolution sans lendemain se tourna vers Pierre, qui était à l’autre bout du bureau. Il allait s’adresser à lui lorsqu’une violente explosion, pire que la première, secoua le bâtiment. Ils s’écroulèrent au sol. Des panneaux d’acajou, pourtant solidement fixés, chutèrent des murs et le plafond lambrissé s’éventra par endroits. Dans un coin de la vaste pièce, le plancher s’effondra et laissa apparaître le tumultueux brasier qui couvait sous eux. Par l’embrasure de la porte du bureau, ils purent voir des poutres enflammées de la charpente du toit crever le plafond, pour s’affaler dans le grand escalier de marbre. Les grands arécas, jadis verdoyants et majestueux, étaient brunis par la fournaise. Au-dehors, le portail de la cour d’honneur ployait peu à peu sous les chenilles d’un monstre mécanique de la République.

Thréli se redressa en criant. L’un des panneaux d’acajou lui avait brisé le tibia et il se hissa piteusement sur son autre jambe. Il chercha son arme, pour achever Max, mais il ne la trouva pas dans la pénombre. Peut-être était-elle tombée par la fenêtre lors de sa chute ? Le visage grimaçant de douleur, il se tourna à nouveau vers Pierre et, pointant Max du doigt, il ordonna :

— Tu vois ce salaud de traître ! Achève-le !

Pierre leva son poing, armé, en direction de Max.

— Vas-y, tire ! insista Thréli.

Mais sa main était paralysée et Pierre semblait ailleurs.

— Tire bordel ! Montre-moi que tu es un homme !

Pierre se mit à pleurer. Il résistait aux injonctions de Thréli, mais il sentait qu’il n’en aurait bientôt plus la force.

Une voix se fit alors entendre.

— Non, arrête ! s’écria Quentin qui constatait que Pierre perdait la raison.

Thréli souriait et l’enjoignait encore et encore à tuer son frère. Quentin prit alors la seule décision qui s’imposait : il pointa son arme sur le Chef et fit feu. La balle traça dans les airs et entra dans le front de Nicolas Thréli. Son crâne explosa et sa cervelle vola dans la pièce, crépissant le visage de Pierre. Ce dernier, la bouche tordue d’horreur, se tint la tête entre les mains, avant de se laisser choir sur le sol. Quentin se précipita sur Max, visiblement inconscient, et hurla :

— Max ! Est-ce que tu m’entends ? Max ! Max !

Il ouvrit les yeux et murmura faiblement :

— Est-ce que Pierre est vivant ?

— Oui ! Il faut que tu tiennes le coup, on va t’aider.

Puis Quentin se releva et prit Pierre par le poignet. Ce dernier, hébété, le fixa.

— Aide-moi à sauver ton frère.

Pierre hocha la tête et se releva.

— Tout va s’effondrer, il faut qu’on sorte de là tout de suite ! cria Quentin.

À peine avait-il lâché ces mots qu’une crevasse béante s’ouvrit sur le plancher : elle avala le bureau de Thréli et se propagea jusqu’à son cadavre pour le faire disparaître dans une bouffée de flammes. Ils sortirent de la pièce en traînant Max par les bras. Brûlant comme l’Enfer, le grand escalier était impraticable. Pierre s’écria :

— Par là !

La fumée compacte leur obscurcissait la vue. L’escalier de service, dont les flammes commençaient à dévorer la base, craqua sous leur poids, mais tint bon. Ils marchèrent aussi vite que possible dans les couloirs éclairés à la lumière du brasier et des explosions. Plusieurs fois, ils durent se jeter à terre alors que des rafales pulvérisaient le plâtre des murs. Le chemin paraissait encore long, mais, par chance, une porte de service donnant sur un recoin de la cour était ouverte. Ils sortirent et, l’air glacial, mais pur, leur permit de reprendre leur souffle. Quelques secondes plus tard, toute la toiture, rongée par l’incendie, s’effondra en grinçant dans un fracas épouvantable, entraînant avec elle les planchers. La haute façade, manquant de portance, oscilla lentement, mais resta debout. Ils allongèrent délicatement Max sur les gravillons. Lorsque Quentin retira sa main de son épaule, il vit qu’elle était cramoisie. Pierre, en état de choc, resta debout, figé, le regard vide. Max s’éveilla doucement et fixa Quentin qui cherchait à lui faire les points de compression.

— Arrête, on sait tous les deux que c’est trop tard, lui susurra-t-il.

— Tais-toi. Tu dois t’accrocher, répondit Quentin en garrottant son poignet. On a sauvé ton frère, les otages aussi. Je sais que tu es fort, tu vas tenir le coup, ajouta-t-il les larmes aux yeux.

— Tu pleures ?

— Non, répondit-il en sanglotant.

Max sourit, en voyant comme Quentin jouait à l’enfant. Il sentait ses membres s’engourdir, et la douleur de ses blessures s’amenuisait. Un cercle de militaires les tenant en joue de leur Famas se forma autour d’eux, mais tous les trois l’ignorèrent. Max murmura :

— Je dis pas ça parce que je vais crever, mais je crois bien que je t’aime.

— Je t’aime et je t’interdis de crever, le reprit Quentin.

— Il faudra que tu t’occupes de Pierre, j’ai confiance en toi.

— Non, je ne m’occuperai pas de lui, parce que c’est toi qui vas le faire !

Max ferma les yeux et, comme pour retenir son dernier souffle de vie, Quentin posa ses lèvres sur les siennes. Alors que les flammes dansaient derrière les embrasures béantes des fenêtres, les ambulances pénétrèrent en masse dans la cour de la préfecture. Ainsi s’acheva l’apocalypse.

Peu à peu, dans la ville, les armes se turent et laissèrent la place aux larmes de joie. Pour accueillir ses libérateurs, la foule en liesse se pressa aux portes de la cité. La ville, toute en émoi, n’oublierait jamais la plus grande nuit de son histoire.

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