Désordres

Jonathan Gillot · Chapitre 12 sur 27

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Désordres

Chapitre 12 : La traque

CHAPITRE XII :

 

LA TRAQUE

 

Frappé d’une grande rune othala noire au canton, le gigantesque drapeau tricolore, soyeux et aérien, ondulait doucement dans la brise matinale. Sous la fenêtre du bureau de Nicolas Thréli, Bestos était assis sur les larges marches blanches devant l’entrée principale. La tête en l’air, il regardait le drapeau filtrer les rayons du soleil à travers les fines mailles de son tissu. Comme lui, une trentaine d’agents de la Force Civique attendaient dans la cour et discutaient par petits groupes. Bestos était ravi de savoir que leur tâche serait non seulement de traquer le journaliste, mais aussi de le châtier comme il se devait pour avoir osé les narguer. Il sentit sa bouche saliver à l’idée de faire souffrir ce petit imbécile, et si Max lui en laissait la possibilité, il choisirait lui-même la façon dont il le punirait. Bestos avait beaucoup d’idées concernant sa mise à mort, mais aussi une inquiétude : il ne fallait pas qu’il choisît une méthode trop rapide, afin qu’il pût prendre tout son plaisir. Pour l’heure, il fallait attendre avec les autres le retour de Max, parti à l’ancienne école de gendarmerie de Chaumont. Avant l’assaut, cette dernière, institution réputée et importante pour une ville de taille moyenne comme celle-ci, avait la particularité d’accueillir une brigade cynophile. Max reviendrait bientôt avec quelques-uns de ces chiens à l’odorat si fin, et la traque pourrait commencer.

Camille, Quentin et Zora savouraient leur maigre pitance dans la cave du gymnase. Non qu’une simple boîte de raviolis froids soit devenue un mets de choix, mais ils ne supportaient plus les barres chocolatées trop sucrées dont ils avaient dû se contenter jusque-là. Après l’enregistrement à quelques rues d’ici pour éviter d’attirer des NS trop près du gymnase, ils s’étaient ravitaillés dans une épicerie à la vitrine éventrée. Celle-ci avait été dévalisée par les NS qui s’étaient emparés de tous les stocks de vivres de la ville. Toutefois, ils avaient oublié quelques conserves dans la précipitation.

— Même froids, ce sont les meilleurs cannellonis que je n’aie jamais mangés, commenta Zora la bouche pleine.

— Ce sont des raviolis, pas des cannellonis, rectifia doctement Camille.

— C’est pareil. À part la forme, j’ai jamais vu de différence, répondit Zora.

Quentin mangeait vigoureusement, indifférent à la dénomination de la pâte informe qu’il ingurgitait. Il lança :

— Vous croyez que News-TV a déjà diffusé le reportage ?

— Je pense bien ! À ce niveau-là, c’est même plus du scoop, c’est carrément un coup de tonnerre, s’exclama Camille.

— Oui, c’est vrai, admit Quentin avec un petit sourire. Ce doit même être le reportage le plus percutant de ces dernières années, renchérit-il en levant les yeux au plafond.

Camille ne répondit que par un haussement d’épaules en mastiquant avec entrain.

— Quentin Viessenthal pour News-TV, marmonna Quentin avec un air sérieux.

Puis il se leva, et répéta plusieurs fois cette phrase, en cherchant la façon la plus percutante de la prononcer. À Camille, il demanda :

— Est-ce que tu crois qu’il vaut mieux que j’aille vers les aigus ou vers les graves pour terminer ?

— Euh… Bah, je sais pas. C’est comme tu veux, répondit-il, désinvolte.

Peu satisfait de cette réponse, Quentin se remit à répéter sa phrase avec des intonations différentes à chaque fois. Au bout du dix-septième « Quentin-Viessenthal-pour-News-TV », Zora, qui sentait l’exaspération monter, s’exclama :

— Bon, ça va ? Monsieur n’a pas trop les chevilles qui enflent ?

— N’importe quoi ! Je m’entraîne pour le prochain reportage ! répliqua Quentin, irrité.

— Les gens sont intéressés seulement par l’information, ils s’en fichent complètement de ton nom, ajouta Zora.

— Non, mais dis donc ! Tu y connais quoi en journalisme, toi ? rétorqua Quentin.

— J’en connais assez pour me rendre compte que personne ne retient jamais les noms des reporters sur ce genre de chaîne ! s’énerva Zora.

— Ce n’est pas parce que tu n’es pas capable de retenir un nom que personne n’y arrive, l’invectiva Quentin, blessé dans sa fierté. De toute façon, à part fuir devant ces abrutis de nazis, tu ne sais pas faire grand-chose, à mon avis, renchérit-il.

Alors que Zora fit mine de se lever, sans être sûre de pouvoir retenir sa gifle, Camille la retint par l’épaule pour la forcer à rester assise. Il chuchota :

— Taisez-vous !

— Quoi donc ? souffla Quentin.

— Je crois que j’entends du bruit, ça doit venir du bas de la rue. On dirait des aboiements, poursuivit Camille.

— Merde, murmura Zora.

Le berger allemand tirait de plus en plus fort sur sa laisse. Les autres chiens avaient l’air plus agités aussi, ce devait être le signe qu’ils se rapprochaient de leur proie. Malheureusement pour le journaliste, cette ville n’était pas si grande et le lieu de tournage de leur reportage n’était pas si éloigné de leur tanière. Il ne pourrait pas se cacher bien longtemps. Max porta au museau du chien l’écharpe noire qu’il avait trouvée dans la chambre d’hôtel, là même où avait eu lieu leur première rencontre. Il la porta aussi à son nez pour en humer le parfum, et l’odeur de cet homme qui devenait familière à force d’être sentie le replongea brièvement dans ses souvenirs. Il se revit déambulant dans la chambre d’hôtel, fouillant dans la valise du journaliste, plus par curiosité que par nécessité. Il retourna ses vêtements, imprimant ce qu’il aimait porter pour mieux cerner son caractère. Puis, il vit la salle de bain dans laquelle l’homme s’était blotti en position fœtale. Ce souvenir lui pinça le cœur. Il n’avait pas pitié de lui, non ; il avait peur pour lui. Il ressentit aussi une pointe d’agacement, car si ce garçon l’avait écouté, il serait en sécurité, loin de lui et de toute cette folie.

Camille, Quentin et Zora s’enfuirent par le vasistas avec une rapidité étonnante. À travers les buissons qui entouraient le vieux gymnase, ils purent apercevoir les NS qui s’engageaient dans l’avenue. Trop proches d’eux pour emprunter dans la rue sans être vus, Zora proposa :

— Il faut qu’on escalade les murs pour s’enfuir par les jardins.

D’un seul regard, Camille et Quentin s’accordèrent avec elle. L’attirail électronique fourré dans le sac, ils se dirigèrent vers le mur d’enceinte. Les nombreuses pierres qui en dépassaient offraient autant de prises, et ils purent le franchir facilement. De l’autre côté, ils se laissèrent choir sans bruit sur un tas de feuilles mortes. Ils traversèrent ensuite le jardin bien entretenu d’une propriété qui semblait à la fois ancienne et luxueuse. L’autre extrémité du jardin était close par une grille en fer bleu clair, et derrière les barreaux se trouvait le parking d’un supermarché. Escalader la grille était difficile, car les barreaux étaient trop éloignés pour pouvoir y coincer un pied entre chaque. De plus, chaque barreau se terminait par une flèche acérée. Tous se perchèrent comme ils le purent en évitant tout contact avec les pointes, ce qui n’était pas chose aisée. En redescendant de l’autre côté, Camille perdit l’équilibre et l’une des pointes de fer lui transperça la jambe. La flèche n’entra pas en profondeur dans la chair. Malgré tout, elle lui lacéra la cuisse de haut en bas lorsqu’il chuta. En contrebas, Quentin et Zora tentèrent de l’amortir, mais Camille, assailli par la douleur, se roula sur le sol en se mordant le bras intensément à défaut de pouvoir crier. Comme les aboiements, bien qu’un peu plus lointains, se faisaient toujours entendre, Quentin l’aida à se redresser et lui demanda :

— Tu t’es bien ouvert la jambe. Est-ce que ça va aller pour marcher ?

— Est-ce que j’ai vraiment le choix ? répondit Camille dans un rictus.

— Bon, appuie-toi sur nos épaules, on va te soutenir.

Ses bras posés sur les épaules de Zora et Quentin, Camille claudiquait du plus vite qu’il le pouvait. Afin de perdre leurs poursuivants, ils s’engagèrent dans des lotissements aux rues sinueuses. Quelques minutes de marche intensive plus tard, Zora s’écria :

— Il faut qu’on fasse quelque chose pour sa jambe… Regarde son pantalon !

La jambe gauche du pantalon noir de Camille luisait, tant elle était imbibée de sang. Camille semblait ailleurs, bien que toujours conscient, et tremblait comme une feuille.

— On va lui faire un pansement provisoire, répondit Quentin.

— Je pense qu’on est aussi obligés de lui faire un garrot.

— Tu saurais en faire un ?

— Oui, j’ai fait une formation de secouriste. Si on peut, il faut toujours éviter. Mais là, vu la plaie et les circonstances, on n’a pas le choix.

Après avoir complètement déchiré la jambe gauche du pantalon de Camille, Zora lui prit son écharpe et enveloppa sa cuisse en prenant soin de bien refermer la plaie.

— Je ne sais pas avec quoi faire le garrot, dit Quentin.

— Donne-moi ta ceinture, lui dit-elle en tendant le bras.

Aussitôt les soins d’urgences accomplis, les aboiements se rapprochèrent à nouveau.

— C’est pas vrai ! murmura Zora. Comment font-ils pour nous suivre sans nous voir ?

— Je crois que j’ai compris. Les chiens, chuchota Quentin.

Max trouvait cela presque facile : les chiens suivaient leurs proies, et les maîtres suivaient les chiens. Dans l’ex-avenue de la République, renommée avenue de la Nation, de minuscules taches de sang pavaient le sol. Elles étaient petites, donc difficiles à voir, mais nombreuses. Il eut mal au cœur pour sa victime. L’un des fugitifs devait être sérieusement blessé et il ne pourrait pas tenir longtemps à ce rythme. Tandis que les chiens tiraient toujours plus fort sur leurs laisses, Max suivait des yeux le filet de taches.

— On dirait qu’ils savent qu’on les traque, remarqua Bestos.

— Oui, ils cherchent à nous semer, ajouta Max.

— Avec les clébards, ils n’ont aucune chance, conclut-il avec un regard féroce.

Max se replongea dans ses pensées qui, il le voyait bien, devenaient toujours plus noires. Il se sentait à la fois pris au piège, terriblement inquiet pour son frère et mû par un puissant devoir d’obéissance envers le Chef. Tout cela devenait inextricable et cela se terminerait, il en était convaincu, dans le sang. Il réalisa d’ailleurs, qu’il l’avait toujours su au fond de lui : à l’instant où son chemin avait croisé celui de Nicolas Thréli, il avait pressenti que tout ne serait qu’une longue descente aux enfers avec, pour terminus, la mort. Il se doutait qu’il n’était pas le seul à trouver que les choses allaient trop loin, à penser que tout cela était trop dangereux. Mais comment bloquer l’engrenage infernal ? Se révolter contre le Chef ? Personne n’oserait le suivre. Tenter de s’enfuir ? La ville était bouclée par les NS comme par les forces de la République. Démissionner et désobéir ? Traîtrise et peine de mort. Max, comme toutes les âmes damnées de toutes les époques troublées, trop lâches pour résister, suivait le seul choix qui ne lui coûtât rien sur l’instant : obéir et attendre une opportunité pour sauver sa peau. En attendant, pour soulager sa conscience débordante de remords, il se trouvait de belles excuses. Trois alibis revenaient dans son esprit tel un leitmotiv : 1) j’ai averti le journaliste du danger et il ne m’a pas écouté, 2) si je ne m’étais pas retrouvé dans cette histoire un autre aurait pris ma place et enfin, 3) ça n’est pas moi qui prends les décisions importantes et mes actes sont finalement dérisoires au regard de tout ce qui se passe ici. Malgré l’aspect rassurant qu’eussent pu avoir ses excuses lorsqu’il les faisait tourner en boucle, un fait le tourmentait : aucune d’entre elles ne les sauverait, ni lui ni Pierre.

Ils débouchèrent sur une large avenue et, subitement, les taches de sang se firent plus petites et plus rares. Bien vite, un détail étonna Max : les chiens insistaient fortement pour s’engager dans l’avenue alors que les petites taches brunes et luisantes continuaient tout droit vers une barre d’immeubles à la peinture toute décrépie. Max constata que les hommes de la Force Civique suivaient aveuglément les chiens. Peut-être n’avaient-ils pas remarqué la présence du sang ? Il s’écria :

— Bestos, tu vas continuer dans cette direction avec les chiens et le gros de la troupe.

— Euh… et toi, tu vas où ?

— Je vais aller faire un tour dans cette barre d’immeubles avec quatre hommes. Je trouve qu’il y a un truc louche.

— Quoi donc ?

— Je t’expliquerai plus tard. On se retrouve ici dans trente minutes.

Derrière la chaîne dorée de l’entrebâilleur, René Grouillard eut la surprise de trouver trois personnes en sous-vêtements visiblement très paniquées. L’une d’elles présentait une blessure importante à la jambe. Il reconnut aussi Zora, qu’il avait déjà croisée dans le quartier, sans toutefois la connaître personnellement.

— S’il vous plaît, est-ce que vous pouvez nous laisser entrer ? murmura-t-elle.

— C’est-à-dire que… Ils ont dit que je ne devais laisser entrer personne…

— Monsieur, mon ami est gravement blessé. Nous ne resterons pas longtemps, juste le temps de le soigner, insista Quentin.

— S’il vous plaît, ajouta Zora.

— OK, entrez ! Mais pas de bruit, dit René, résigné.

À peine la porte fut-elle ouverte qu’ils s’engouffrèrent. Quentin souleva le bras de Camille qu’il portait sur son épaule et le passa autour du cou de Zora. Puis il s’écria :

— Occupe-toi de lui, il faut que je nettoie le sang dans l’escalier.

Puis Quentin se tourna vers René et lui dit :

— Vous auriez un seau et une éponge ?

— J’en prendrai deux, je vais vous aider !

Ils enlevèrent du mieux qu’ils purent le sang sur le palier et les marches. Dans la cuisine, Zora avait assis un Camille presque inconscient sur une chaise et elle surveillait la rue avec inquiétude. Elle poussa un soupir de soulagement quand elle vit les chiens continuer leur route. Dans la rue, ils avaient placé leurs vêtements dans une benne à ordures sur roulettes. Grâce au dénivelé de la chaussée, une petite impulsion suffit pour qu’elle dévalât la pente, éloignant ainsi leurs odeurs corporelles et, de ce fait, les chiens. Étrangement, un petit groupe de NS était figé au milieu de la chaussée. Saisie d’épouvante, elle constata qu’ils prenaient leur direction. Elle cria dans la cage d’escalier :

— Dépêchez-vous de revenir, ils arrivent !

En s’accroupissant, Quentin aperçut par un vasistas de la cage d’escalier un groupe de cinq hommes se dirigeant vers l’immeuble.

— Il faut qu’on retourne dans l’appartement, il y a des NS qui arrivent, dit-il à l’adresse de René.

— J’ai presque fini ! Il ne reste que quelques marches.

— On n’a plus le temps ! Ils seront bientôt là, prenez tout et rentrons ! insista Quentin.

Sitôt revenu dans l’appartement, René leur indiqua une cachette dans l’urgence. Zora et Quentin portèrent Camille jusqu’à une grosse armoire en chêne.

Black-out oblige, la porte à digicode n’offrit aucune résistance lorsque Max la poussa. Lui et ses hommes s’engouffrèrent dans la cage d’escalier et, désormais, les souillures rouges apparurent clairement sur le carrelage ivoire. Après une première volée de marches, Max remarqua que les taches cramoisies s’arrêtaient net. Quoi qu’il en fût, le sang devait avoir été très fraîchement nettoyé et dans la précipitation, car, par endroits, il semblait avoir été étalé plutôt qu’autre chose. Surtout, les fugitifs avaient laissé derrière eux un indice permettant de les pister facilement : ils avaient abondamment rincé le carrelage et des marques d’humidité résiduelle luisaient. Ces petites flaques les conduiraient jusqu’à la bonne porte. Arrivé au deuxième étage avec ses quatre hommes, arme au poing, Max déclara :

— Flo et Vince, vous fouillez les étages supérieurs. Rodolf et Dimitri, vous vous occupez du premier ! À la moindre résistance, vous tirez. Pas de quartier pour ces enfoirés. C’est clair ?

— OK, boss ! répondirent-ils en chœur.

— Tu vas fouiller l’appartement du deuxième tout seul ? demanda Flo.

— Ouais. T’as peur pour moi ? demanda Max avec un sourire carnassier.

— Euh… non. À tout de suite, commandant ! répondit-il en se dirigeant vers l’escalier.

Affolé par les coups de sonnette, René tentait désespérément de refermer l’armoire massive dans laquelle s’entassaient Quentin, Zora et Camille. Ce dernier avait perdu conscience, même si sa jambe ne saignait plus. Son pouls était faible, mais régulier. Le verrou de l’armoire se ferma finalement. Quentin se redressa pour observer une partie de la pièce et du couloir par le jeu entre les deux battants de l’armoire. Le carillon strident se manifesta plusieurs fois, puis il se mit à sonner continûment pour indiquer l’exaspération du visiteur. La porte ouverte, Max sut d’emblée qu’il se trouvait devant la bonne personne. En effet, le vieillard semblait bien plus qu’apeuré, la culpabilité se peignait sur ses traits.

— Votre sonnette fonctionne, constata Max avec étonnement.

— Oui.

— Pourtant il n’y a plus d’électricité. Vous savez qu’il est interdit d’utiliser un groupe électrogène.

— C’est une sonnette à pile, bredouilla René.

— Ah… murmura Max en roulant des yeux. On n’est jamais trop prévoyant, n’est-ce pas ?

Le vieil homme ne répondit pas et il le bouscula sans ménagement pour examiner l’appartement. Dans la cuisine, il vit les seaux et les éponges rougies dans l’évier. Il traversa le couloir, où des bandages sanglants jonchaient le sol, puis il arriva dans un bureau où se trouvait une vieille et imposante armoire en chêne. Il la fixa pendant de longues secondes, puis il afficha un large sourire en entendant le bois ancien craquer sous le poids qu’elle supportait. Se doutant qu’on l’observait, Max fit un clin d’œil. Quentin, voyant le regard du NS posé sur eux, reconnut vite les yeux bleus de son assassin. Il sentit une peur panique monter et réprima comme il le put un tremblement nerveux. Max, l’air visiblement satisfait, retourna sur le palier en claquant la porte de l’appartement de René. Il attendit un instant le retour de ses hommes. Les deux binômes revinrent presque simultanément et Flo s’écria :

— On n’a trouvé personne, ni au quatrième ni au cinquième.

— Nous non plus. On a fouillé l’appartement du premier en détail, mais les deux occupants nous ont certifié que personne n’était rentré dans l’immeuble, ajouta Rodolf.

— Ah oui ? Ils vous ont raconté ça ? demanda Max, tout sourire.

— Oui, enfin c’est ce qu’ils disent, confirma Dimitri.

— Très bien. Alors ça explique pourquoi je suis bredouille aussi, conclut Max.

René, l’oreille vissée la porte, entendit tout et vint aussitôt ouvrir les deux vantaux de l’armoire. Il annonça :

— C’est bon, ils sont partis.

Quentin, visiblement au bord de l’attaque de panique, cria :

— Je suis sûr qu’il nous a vus !

— Bien sûr que non, sinon nous serions déjà morts, répondit Zora.

— Il a regardé l’armoire et il a souri. Il m’a même fait un clin d’œil ! s’exclama-t-il.

Un long gémissement fit tourner court leur conversation. Camille, bien que de plus en plus blême, revenait à lui. Ils l’allongèrent sur le sol et Quentin lui prit la main.

— Bon, tu vas pouvoir te reposer. On va te faire un nouveau pansement.

— En fait, tu avais raison. J’aurais dû t’écouter quand tu voulais qu’on prenne ce train pour quitter cette ville à la con, chuchota Camille en tremblant.

— Ne t’inquiète pas, on finira par se tirer. Il faut juste que tu reprennes des forces.

— Oui, mais ça reste de ma faute. Tu es en danger à cause de moi, tu n’aurais pas dû m’écouter. Et moi, je ne serais pas en train de crever ici, dit-il en gémissant.

— Arrête, tu vas t’en sortir.

— Non, je ne crois pas. Quentin, puisqu’on en est au moment des révélations, je crois que j’aurais bien voulu te rencontrer dans d’autres circonstances, dit Camille.

Il tenta de sourire, mais sa bouche était déformée par la douleur.

— Comment ça ? demanda-t-il, se doutant pourtant de ce qu’allait dire Camille.

— Je crois qu’avec quelques jours de plus, j’aurais appris à te supporter, voire plus…

Quelques secondes s’écoulèrent, pendant lesquelles Quentin resta silencieux. Camille poursuivit :

— Mais toi, ça n’aurait pas été ton cas, hein ? Tu sais, c’est pas grave, j’ai jamais eu de chance en amour, ajouta-t-il en arborant un sourire, cette fois-ci parfait.

Il fixa Quentin dans les yeux pendant un long moment, puis il sembla s’assoupir. Plus tard, il délira dans une tempête de bribes. Zora et Quentin se relayèrent pour lui tenir compagnie deux heures durant. Puis, dans un souffle, Camille les quitta. Quelques larmes roulèrent sur les joues de Quentin. Il étendit un drap blanc sur son corps avant de fermer la porte du bureau, pour le laisser en paix.

Tous les trois s’assirent dans le salon. René leur proposa un café, mais Quentin avait plutôt envie d’alcool. René pointa du doigt une grosse malle en bois dans laquelle il rangeait ses bouteilles d’apéritif. Pour détendre l’atmosphère, il lâcha :

— C’est ma malle à malices !

Quentin y choisit une bouteille de Martini blanc.

— Qui en veut un ? demanda-t-il.

— Là, non merci.

— Sers-moi un martini aussi, répondit René en allant à la cuisine.

Lorsque Quentin vint se rasseoir, Zora se rapprocha de lui et lui prit la main.

— Je suis vraiment désolée pour Camille, c’est terrible de perdre un proche.

— Oui, c’est difficile.

— Vous vous connaissiez depuis longtemps ?

— Pas tant que ça, en fait. Nous avons travaillé quelquefois ensemble.

— Parfois, il n’y a pas besoin de côtoyer quelqu’un longtemps pour s’attacher.

Initialement, Quentin jugeait ce réconfort dû à la perte d’un ami. Mais apparemment, elle présumait qu’il s’agissait de son amant. Pour clarifier la chose, il déclara :

— Je ne sortais pas avec lui, si c’est là que tu veux en venir.

— Oh je sais, dit Zora. Mais on peut très bien s’attacher à quelqu’un sans être avec.

— Je crois que tu fais fausse route. Je n’ai jamais eu l’intention de sortir avec lui et, de toute façon, je pense pas être gay, trancha Quentin. Camille était un collègue et tendait à devenir un ami, c’est tout, précisa-t-il.

Par réflexe, Quentin retira sa main sous celle de Zora, comme pour signifier inconsciemment la fin de la conversation.

— Excuse-moi, je ne voulais pas te mettre mal à l’aise, dit précipitamment Zora.

— Il n’y a pas de problème, conclut Quentin.

Surpris par sa propre véhémence, il fut forcé d’exécuter un travail d’introspection. Pourquoi répondre aussi agressivement quand on n’a rien à prouver ? Il repensa à tous ses fiascos amoureux : en tout et pour tout, il n’avait eu que deux copines dans toute sa vie. La première était une pimbêche du lycée et la seconde, une Sophie, était une camarade de BTS. Ça avait duré six mois. À la longue, Sophie était devenue vraiment ennuyeuse et carrément insupportable. Il s’en était suivi une longue période de célibat de quatre ans, faite de coups d’un soir et de beuveries avec ses amis. Jusqu’à un soir où, complètement ivre, l’un de ses amis lui avait fait une fellation. Il n’éprouvait pas de dégoût en y repensant ; en son for intérieur, il admettait même y avoir pris plaisir. En public, l’excuse de l’alcool était parfaite pour se justifier. Quentin pensait que cet acte ne faisait pas de lui un homosexuel, cependant, cela restait un point d’interrogation. Il n’avait jamais pensé avoir de relation suivie avec cet homme, même s’il avait souvent eu envie de le revoir. Au fond, il s’était arrangé avec lui-même dans une forme de bisexualité incertaine.

Il porta son verre de Martini à ses lèvres et s’aperçut qu’il était vide. Pour se sentir encore apaisé par cette saveur familière, il s’en resservit un autre, laissant l’odeur sucrée envahir ses narines. Dressée dans un angle, une comtoise indiquait 18 h 30 alors que la nuit tombait dehors, teintant la ville en une multitude de nuances de gris. Soudain, la sonorité agressive du carillon fit sursauter Zora et René. Quentin, quant à lui, resta parfaitement calme : il s’attendait à ce que son agresseur revienne.

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