Désordres
Chapitre 3 : Les cendres tièdes
CHAPITRE III :
LES CENDRES TIÈDES
Une brise hivernale soufflait le long des quais et Quentin Viessenthal était transi, recroquevillé sur un banc en attendant Mélanie Paquerin et son cameraman. La gare de la ville, sous sa forme actuelle, devait bien dater des années 70. Des quais craquelés, des auvents de bétons fissurés, une peinture beige ignoble… N’importe quel touriste aurait certainement pris ses jambes à son cou en débarquant ici. L’un des auvents indiquait Chaumont en lettres capitales bleu foncé. Sous chaque lettre, des coulures de rouille donnaient au tout une ambiance sinistre, soulignée par la nuit peu étoilée et les courants d’air glaciaux.
Le taxi l’avait déposé à l’hôtel le plus proche de la gare, où il avait réservé trois chambres. Toutes au dernier étage, elles surplombaient le parvis de la gare et offraient une jolie vue. Le dépôt des bagages avait été l’occasion de vérifier que la chambre pourrait convenir à la duchesse.
Subitement, la voix monocorde de la SNCF emplit le quai pour annoncer la venue du train. Quentin tourna la tête d’un côté et de l’autre, cherchant à deviner par quel côté le train allait entrer en gare. Au loin, à l’horizon, une lueur approchait. Les wagons devaient cheminer sur le viaduc que Quentin avait pu contempler en arrivant dans la ville. Véritable Léviathan minéral, à la majesté honorée par un jeu de lumière chatoyant, le viaduc se présentait comme la porte de la ville.
La lumière à l’horizon se scinda en un triangle de phares éblouissants, grossissant à chaque instant. La locomotive passa bruyamment à côté de lui, soulevant son trench noir, et les voitures défilèrent de plus en plus lentement dans un crissement insupportable. Quentin approcha de la bordure du quai comme le train s’arrêtait. Bientôt, le vacarme cessa et une porte s’ouvrit dans un cliquetis. Un homme, bien habillé et assez élancé, descendit. Quentin reconnut Camille Dumérécourt : ce devait être le cameraman pour le reportage. Il avait déjà travaillé avec lui : c’était quelqu’un d’agréable, et surtout qui n’avait pas d’exigences mal placées. Il trouva que Camille avait minci, à moins que ce ne soit parce qu’il était tout de noir vêtu. Il avait adopté, comme bien souvent, une posture que Quentin jugeait efféminée. Un sac volumineux vola depuis la plate-forme et Camille eut à peine le temps de tendre les bras pour le réceptionner. Une autre silhouette, beaucoup moins gracieuse, descendit lourdement du train, et Quentin reconnut d’emblée le personnage tant redouté. Mélanie Paquerin, en cherchant des yeux la sortie, croisa le regard de Quentin. Dépitée, elle laissa choir ses larges épaules. Elle passa à côté de lui en lâchant :
— Je me demandais qui est-ce qu’ils allaient me foutre dans les pattes, eh bien je suis servie.
Quentin ne chercha même pas à répondre et Mélanie poursuivit sa route vers la sortie, suivie de près par un Camille à l’air désolé. Tous deux savaient que cette pique n’était destinée qu’à le blesser, puisqu’elle savait qu’ils travailleraient ensemble avant de monter dans ce train. Altière, elle n’attendit même pas d’être sortie du hall pour allumer sa cigarette.
— Cette connasse se prend pour une Bimbo alors qu’elle est moche comme un cul, grommela Quentin, inaudible.
Il songea qu’elle n’avait rien pour plaire : elle était grosse, elle était laide et son épaisse chevelure rousse la grimait en sorcière. Pourtant, un point de vue objectif aurait dit qu’il se laissait aveugler par la colère : ses rondeurs étaient gracieuses, son visage avait des traits durs et hiératiques, et sa chevelure flamboyante renforçait son caractère volontaire.
— Où est l’hôtel ? demanda-t-elle d’un ton las.
— Juste en face, répondit Quentin en le pointant du doigt.
Mélanie jeta sa cigarette, prit son sac et avança sans les attendre, ni même les regarder. Camille et Quentin traversèrent le parvis flambant neuf, quelques pas derrière elle. Dans le hall de l’hôtel, Mélanie demanda sa clef à la réceptionniste et se tourna vers Quentin et Camille.
— Vous, vous allez faire des prises de vues de la mairie. Avec un peu de chance, on aura les premières images. Vous prenez des vues de l’hôtel de ville, des pompiers, des vitrines brisées. Pas d’interview, ajouta-t-elle.
— Pas d’interview ? se hasarda Camille, étonné.
— Non, ça ne sert à rien, c’est l’édition de nuit qui va commencer et il n’y aura pas grand monde pour regarder. En plus, il y a déjà eu des interviews téléphoniques alors on a surtout besoin d’images et, de toute façon, je suis fatiguée. Dès que vous avez fini, vous envoyez tout à Paris et ils se chargeront du reste. On y retourne demain à 5 h et là on met le paquet. On se retrouve ici à 4 h 30 demain matin, conclut-elle.
Puis, elle tourna les talons et se campa devant l’ascenseur.
— Tu as réservé un taxi ? demanda Camille, en déposant quelques sacs à la réception.
— Non, mais ça ira plus vite d’y aller à pied que d’en appeler un. La mairie n’est pas très loin, répondit Quentin. Tu as ta caméra ?
En guise de réponse, Camille montra une grosse valise à ses pieds. Ils marchèrent d’un bon pas en discutant de tout et de rien. À choisir, Quentin préféra ne pas s’étaler sur le cas Mélanie Paquerin ni sur les autres langues de vipères qui pourrissaient sa vie professionnelle, car il n’était pas certain que Camille tînt sa langue. Un panneau indiqua la direction de l’hôtel de ville. Les vieux édifices bordant la rue ne faisaient pas plus de deux ou trois étages et le rez-de-chaussée était presque invariablement occupé par une boutique. Parmi les plus anciennes bâtisses, beaucoup étaient dotées de coquettes tourelles.
Aux alentours de la mairie, le décor changea subitement. Les bris de verre des vitrines soufflées jonchaient le sol et une odeur de brûlé tenace emplissait l’air. Après un virage, ils aperçurent enfin l’hôtel de ville, ou du moins ce qu’il en restait. Les fenêtres de la façade n’avaient plus de carreaux et leurs embrasures étaient noircies.
— Tu veux faire quelques prises de vues ici ? questionna Quentin.
— Non, ce serait mieux de se placer devant la façade principale, jugea Camille.
— OK, il suffit d’avancer encore un peu alors.
Les planchers intérieurs de l’édifice et la majeure partie du toit avaient disparu, laissant passer la lumière des étoiles par les fenêtres. Le brasier avait dû être maîtrisé depuis peu, car quelques fourgons d’incendie stationnaient encore sur le parvis. Pour avoir une vue d’ensemble, ils s’installèrent près d’un arrêt de bus vitré dont il ne restait que la structure. Camille posa sa valise, en sortit divers éléments, dont la caméra, et commença son travail en silence. Intrigué par sa démarche féminine, Quentin le regarda se déplacer sur le parvis avec sa caméra. Il marchait les jambes serrées, les bras tendus et les poings fermés. De façon générale, Camille était très maniéré, mais cela ne dérangeait pas Quentin. Avec nombre de ses amis hétérosexuels, il fallait jouer le jeu du mâle viril qui consistait à être grossier et à parler de seins, tout en exagérant ses exploits sexuels. Pour une fois, c’était commode de côtoyer un homme sans avoir à faire tout ce cinéma. Tandis que Camille entamait des balayages verticaux, Quentin leva les yeux au ciel, intrigué par un détail étonnant : toute la toiture s’était volatilisée, mais le clocher était toujours debout, bien qu’assez incliné, et semblait léviter dans le ciel comme par magie.
Camille le tira de sa torpeur en lui tapotant sur l’épaule.
— C’est bon, j’ai terminé.
— OK, au dodo alors, conclut Quentin.
Une ombre tapie derrière un volant, une bouche masculine, un téléphone.
— Ici le surveillant numéro 24. Il y en a deux nouveaux.
— OK. Comment sont-ils ?
— Un brun, 1m70, la peau un peu mate et un grand dégingandé qui a l’air d’une tapette.
— Où est-ce qu’ils sont ?
— À l’hôtel Terminal-Gare. Ils sont rentrés juste après avoir filmé la mairie cramée.
— C’est noté. Tu les surveilles jusqu’à 2 h, ensuite il y aura la relève.
— D’accord, à plus.
L’homme soupira à l’idée de demeurer cloîtré deux heures de plus dans sa voiture.
Des coups répétés firent sursauter Quentin. Désorienté dans le noir, sa main tâta la table de chevet pour trouver l’interrupteur. La voix de Camille, légèrement étouffée, se fit entendre à travers la porte en bois :
— Debout ! La feignasse ! Il est 4 h 15, on part dans quinze minutes !
— OK, c’est bon je me lève… maugréa-t-il.
— Ne sois pas en retard. Tu sais comment réagirait ta princesse chérie.
Sa princesse chérie. Plutôt une teigne, oui, pensa Quentin. Il s’appliqua du déodorant en toute hâte et eut à peine le temps de s’asperger le visage d’eau fraîche. Il ouvrit la porte en catastrophe et trouva Camille appuyé contre le mur, seul.
— Elle n’est pas encore réveillée ? s’inquiéta Quentin.
— Je pense que si, il m’a semblé entendre du bruit derrière sa porte.
— OK. Tu sais s’il y a du café à la salle de réception ?
— À cette heure-ci ? LOL !
Une porte s’ouvrit brusquement et en sortit une Mélanie Paquerin à l’air contrit.
— Vous boirez un café plus tard, on a du pain sur la planche, les tança-t-elle.
— On commence par quoi ? se hasarda Quentin.
— L’hôpital. J’ai eu un mail du boss, ils ont l’air d’être contents de ce que vous leur avez envoyé hier soir. Maintenant, ils veulent des témoignages de blessés, d’autant plus qu’aucun concurrent n’y a encore mis les pieds. On peut avoir une exclusivité là-dessus.
— Je ne sais pas si on trouvera beaucoup de blessés pour nous parler à cette heure-ci… Il est vraiment très tôt, ils doivent dormir, remarqua Quentin.
— Vous savez Quentin, par moments, j’ai l’impression de devoir faire votre travail. C’est vous l’assistant, c’est vous qui devez me trouver des gens à interviewer, lui répondit-elle froidement.
La catastrophe s’étant produite la veille, l’hôpital était sens dessus dessous à leur arrivée. Des infirmières pressées s’affairaient çà et là et les blessés légers, ne souffrant que de coupures peu profondes, patientaient dans les couloirs. Beaucoup étaient assoupis sur les sièges de la salle d’attente, n’étant souvent là que pour accompagner un proche.
Il n’avait pas été difficile de faire les premières interviews avec le personnel hospitalier : un infirmier et un médecin avaient accepté de se laisser entraîner au jeu des questions-réponses sans rechigner. Pendant que Mélanie posait ses questions devant l’objectif de Camille, Quentin se devait de garder une longueur d’avance. Il fallait faire le maximum d’interviews en un minimum de temps et les « meilleures », c’est-à-dire les plus choquantes, seraient sélectionnées par le comité de rédaction pour l’édition du matin. Bien sûr, s’ils tombaient sur quelque chose de vraiment croustillant, ils pouvaient demander à faire un direct. Toutefois, rien de très palpitant dans ce cas précis.
Quentin errait dans les couloirs de l’hôpital, demandant si des fonctionnaires de la mairie avaient survécu, mais on lui répondait à chaque fois par la négative. Il finit par rencontrer une vieille dame, radotant un peu, qui lui raconta un détail plutôt intéressant. Mélanie se fit un plaisir de l’interviewer.
— Bonjour, Madame, puis-je vous poser quelques questions ? commença Mélanie avec un sourire mielleux, en pointant du doigt la caméra sur l’épaule de Camille.
— C’est pour la télé ?
— Exactement, madame, c’est pour la télé, répondit Mélanie.
D’emblée, le visage de la vieille femme s’illumina. Folle de joie, elle réalisa qu’elle pourrait s’adresser au monde entier, des milliers de gens découvrant sa petite personne. Puis, soudain, elle porta ses mains tremblantes à son visage.
— Mais… Mais il faut que je me prépare, il faut que je me coiffe aussi, dit-elle avec empressement.
— Non, madame, ne vous inquiétez pas. Vous êtes très bien comme ça. Soyez seulement naturelle. Vous êtes prête ?
— Je crois que oui.
— Comment vous appelez-vous ?
— Pierrette Gistrout.
Aussitôt Mélanie lança un regard appuyé d’un hochement de tête à Camille. Ce dernier comprit et commença l’enregistrement.
« Je me trouve actuellement en compagnie de Pierrette Gistrout à l’hôpital de Chaumont. Pierrette a été légèrement blessée par un éclat de verre lors de l’explosion. »
— Pierrette, pouvez-vous nous décrire ce que vous avez vu ? demanda Mélanie en se tournant vers elle.
— Eh bien, j’étais allée à la mairie pour m’inscrire sur les listes électorales et j’en étais sortie depuis à peine cinq minutes lorsqu’il y a eu l’explosion.
— Où est-ce que vous vous trouviez à ce moment-là ?
— Oh ! Juste à l’autre bout de la place. J’ai 80 ans, mais je marche bien pour mon âge. Enfin, c’est pas toujours facile parce que…
— Et c’est à cet endroit que vous avez été blessée Pierrette, la coupa Mélanie.
— Oui, j’ai senti comme un souffle qui m’a soulevée et lorsque je me suis relevée, mon bras saignait. Mais vous savez, j’ai eu de la chance, car il y avait le vieux carrousel entre le bâtiment et moi.
— On peut dire que vous êtes une véritable miraculée, Pierrette ! Mais, lorsque vous étiez dans l’hôtel de ville, avez-vous remarqué quelque chose d’anormal ?
— Oui, je l’ai dit à votre collègue tout à l’heure, je suis allée aux toilettes et il y avait une petite odeur de gaz.
— Du gaz ? Vous en êtes vraiment sûre Pierrette ?
— Oh ! Vous savez, j’ai une vieille gazinière qui fuit de temps en temps et vous pouvez me croire, j’en connais l’odeur ! enchaîna Pierrette, en secouant sa main et en dodelinant de la tête.
À peine achevée la réplique, Mélanie délaissa Pierrette et se tourna face à la caméra :
« Ce témoignage confirmerait donc l’hypothèse d’une fuite de gaz dans l’hôtel de ville qui serait à l’origine de la terrible explosion d’hier soir ayant fait 27 morts et 65 blessés selon le dernier bilan établi par l’hôpital de Chaumont. »
Elle souffla bruyamment puis lança à Camille :
— C’est OK ?
— On est bon.
— Dites mademoiselle, je voudrais passer un bonjour à la télé. C’est possible ? demanda Pierrette en agrippant le bras de Mélanie.
— L’interview est terminée. Au revoir, madame, lâcha-t-elle, glaciale. Vous deux, vous remballez tout et direction la mairie, dit-elle à l’adresse de Quentin et Camille.
Quentin eut un regard sincèrement désolé pour la vieille dame. Pourquoi fallait-il qu’elle traitât tout le monde de la sorte ? Surtout cette femme âgée chamboulée par les événements.
Quoi qu’il en fût, elle leur avait apporté le premier témoignage confirmant l’hypothèse de la fuite de gaz : cette interview constituait donc une petite pépite pour la chaîne, et elle serait bien évidemment portée au crédit de la seule Mélanie Paquerin.
Ils passèrent le reste de la journée à glaner images et interviews, sans s’apercevoir qu’ils étaient épiés de près, comme la plupart des journalistes et enquêteurs présents dans la ville. En effet, certaines personnes n’étaient pas disposées à laisser les investigations aller trop loin. Pour cela, l’intimidation, voire des méthodes plus expéditives, seraient employées si nécessaire durant les trois prochaines journées. Malheureusement pour Mélanie et ses collègues, l’enquête avançait un peu trop vite.
À la nuit tombante, elle jugea qu’ils avaient bien assez travaillé comme ça et les abandonna tous deux pour se mettre en quête d’un restaurant. Quentin, soulagé de la voir partir, s’exclama :
— Ça te dit d’aller boire un verre ?
— Même deux ! J’ai envie d’un bon mojito.
— OK, va pour le mojito. J’ai vu un bar sympa pas très loin.
— Je me sens comme une grosse vache, murmura Mélanie en s’avachissant.
Le serveur vint lui déposer la douloureuse et elle tendit sa carte bleue sans même vérifier le montant. Vu tout ce qu’elle avait fait aujourd’hui, ils la rembourseraient sans protester. Enfouissant le ticket dans sa poche, elle se leva le plus doucement possible tant elle était repue. Exténuée, elle ne pensait plus qu’à une chose : retrouver son lit. Elle eut aussi une pensée fugace pour Camille et Quentin, qui devaient sûrement la maudire dans un bar miteux à l’instant même. Elle ne les comprendrait jamais : ils avaient une chance folle de travailler avec une journaliste aussi chevronnée qu’elle et de bénéficier de son expérience. Pourtant, ils n’étaient bons qu’à bougonner et tirer des tronches d’enterrement. Qu’ils aillent au diable ! pensa-t-elle. Après quelques minutes de marche interminable, elle pressa frénétiquement la sonnette de la réception et cria son numéro de chambre. L’employée, arborant un sourire artificiel, accourut pour décrocher la clef du tableau de bois. Mélanie la prit et se dirigea vers l’ascenseur, sans prêter attention aux deux hommes qui fumaient devant l’entrée de l’hôtel. Ils n’avaient pas eu à tendre l’oreille pour entendre son numéro de chambre, tant elle l’avait demandé fort.
Un délicieux matelas à mémoire de forme et une flanelle soyeuse lui procurèrent une détente quasi-orgasmique. D’habitude, dans ce genre d’hôtel, la literie était devenue rêche d’avoir été trop lavée. Là, elle semblait presque neuve. Après s’être étirée maintes fois en gémissant, enfouie dans ses draps, elle commanda l’extinction des feux pour laisser la somnolence digérer sa conscience. Un claquement sec la fit soudain sursauter. Ce bruit avait-il été réel ou rêvé ? Il y eut un grincement puis un cliquetis ; elle reconnut d’emblée le son de sa porte se fermant. L’instant d’après, le plafonnier s’alluma, jetant une lumière tamisée sur deux hommes cagoulés se tenant devant son lit. Face à ces deux formes noires, son premier réflexe de panique fut d’inspirer bruyamment en ramenant le drap jusqu’à son menton. Au bord de l’arrêt cardiaque, elle fixa les deux hommes stoïques. Le plus costaud des deux ouvrit la bouche, mais, saisie d’épouvante, elle hurla sans même écouter ce que l’homme avait à lui dire.
— Au secours !
Aussitôt, ce dernier se précipita sur elle pour la faire taire. Il plaça ses mains sur sa bouche, et celle-ci en profita pour lui mordre l’index, ce qui arracha un cri à l’agresseur. C’est donc tout naturellement que, pour éviter une nouvelle morsure, l’homme positionna ses mains sur sa gorge. Mélanie se débattit avec la force de l’instinct de survie et le frappa au visage.
— Aide-moi ! cria l’homme à l’adresse de son complice.
L’autre se jeta sur le lit pour enserrer fermement les poignets de la femme. La pression augmenta sur sa carotide et, avec le deuxième mec qui lui tenait les bras, il lui faudrait trouver autre chose que tambouriner son visage de ses poings. Elle tenta de ramener sa jambe pour lui infliger un coup de genou, mais les draps entravèrent ses mouvements. La couette, conçue pour être confortable, formait une masse compacte. Comme l’air n’afflua plus à ses poumons, la peur devint atroce, et cela d’autant plus qu’elle gâchait son oxygène dans une résistance confuse et inefficace. La volonté d’un cri se mua en un borborygme rauque. Mélanie avait fait du contrôle de sa vie une priorité absolue, et ce dernier lui filait désormais entre les doigts, tandis qu’une épouvantable céphalée s’installait. Ses mouvements se firent de plus en plus désordonnés et, peu après, une vague de chaleur envahit ses cuisses. Elle réalisa qu’elle ne commandait plus ses sphincters. Cela lui rappela la mort de son grand-père. Étendu dans son lit de mort, une tache d’urine s’était propagée sous ses fesses, alors qu’une grimace mortuaire se dessinait sur la bouche du vieillard. Cela était resté en elle comme l’image même de la mort, sa représentation presque idéale. Mélanie comprit que c’était ce qui était en train de lui arriver. Elle eut une terrible envie de pleurer, d’abord parce que sa propre fin lui était mentalement insupportable, mais aussi dans l’espoir d’attendrir ses agresseurs. Comme il n’en fut rien, elle tenta de soulever son corps et de dégager ses bras dans un effort surhumain. Elle réussit à libérer son poignet qui vint heurter la tête du deuxième homme. Mais il le rattrapa bien vite et le serra avec davantage de force. Encore une tentative ratée. La douleur était profonde, ravageuse, absolue : un intense fourmillement lui brûlait la peau et un voile pourpre engloutissait peu à peu son champ de vision. Le corps tout entier tremblant, les muscles de son visage se tordirent sans qu’elle le veuille, comme si chaque parcelle de son être échappait peu à peu à sa volonté. Les yeux carmin, la bouche débordant de salive, les jambes battant sous les draps, la conscience de Mélanie se troubla. Puis, résultat de la dévastatrice anoxie, les battements de jambes perdirent en régularité pour cesser soudainement. Lorsque l’agresseur retira ses mains de la gorge étreinte pour la contempler, celle-ci portait des marques cramoisies. Le visage de Mélanie était barré par un horrible rictus, alors qu’une obscène langue violacée s’échappait de ses lèvres. Sous elle, son urine avait cessé de se répandre. En voilà une qui avait bien retenu la leçon, songea l’agresseur.
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