Désordres

Jonathan Gillot · Chapitre 22 sur 27

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Désordres

Chapitre 22 : Le soulèvement de la ville

CHAPITRE XXII :

LE SOULÈVEMENT DE LA VILLE

 

L’inscription blanche sur fond noir « Pont de Clamart » s’illumina sous les feux de la Jaguar. Max s’engagea lentement sur le pont. C’était l’instant de vérité : si sa traîtrise avait été dévoilée, les NS montant la garde en son milieu le réduiraient en pièces. La voiture ralentit et s’arrêta doucement à hauteur du barrage, fait de sacs de sable et de bric et de broc. Lentement, la vitre électrique descendit et la lampe torche du garde révéla le visage de Max. Surpris, le garde, membre de la Force Civique, s’écria :

— Heil, Commandant !

— Heil, répondit Max, rassuré.

— Qu’est-ce qui se passe dans les Quartiers Sud ? s’inquiéta le NS.

— La situation est totalement hors de contrôle là-bas. Est-ce que vous avez un talkie longue portée ?

— Oui, mais il ne fonctionne pas en ville, à cause des bâtiments.

— Dans ce cas, il faut immédiatement envoyer un messager au Palais ! Il faut que le Chef donne l’ordre de faire sauter tous les ponts sauf celui-ci.

— C’est grave à ce point ?! s’alarma le NS.

Les trois autres NS accroupis derrière les sacs de sable, kalachnikovs à la main, n’avaient pas l’air très détendus non plus. Max trouva que cela tranchait par rapport aux jours précédents, mais il était temps que chacun prenne ses responsabilités.

— Oui. Les rebelles sont nombreux et ils opposent une résistance acharnée.

— OK. On peut aussi faire sauter ce pont si nécessaire.

— Non, surtout pas. Si une partie de nos forces doit revenir au centre-ville, il faut qu’elle puisse l’emprunter. J’ai écrit un mot sur la situation, il faut le transmettre au Chef. Est-ce que toi ou l’un de tes camarades peut aller à la préfecture ?

— OK !

Le NS se tourna vers l’un de ses camarades.

— Ludo, est-ce que tu peux aller au Palais pour porter ça au Chef ?

Le NS en question se leva, prit la lettre et partit en sprintant. Max en profita pour désorganiser les défenses du pont : Quentin et Zora y gagneraient d’inestimables minutes.

— Il se pourrait que nos forces reviennent au centre-ville en urgence. Vous devriez déplacer le barrage vers l’entrée du pont afin de ne pas gêner le passage des véhicules.

— OK !

— Bon courage !

Max fit un signe de la main et déguerpit vers le centre. Faire porter un message à Thréli faisait partie du plan de Quentin, cependant, après cette étape, il aurait dû revenir au cimetière. Il ne faisait pas cavalier seul de gaieté de cœur, mais c’était là sa dernière opportunité de convaincre son frère. Pierre étant ordinairement affecté à l’un des postes de défense sur le trajet du viaduc à la gare, il y fonça aussi vite que possible pour le rejoindre. Il espéra arriver avant les cohortes de la République.

Le visage de Nicolas Thréli se décomposa devant le message de Max. Comment une chose pareille pouvait-elle se produire ? Comment sa horde de NS, armée jusqu’aux dents, pouvait-elle être mise en échec par une poignée de péquenauds ? Séléna, fixant ses chaussures, ne pipait mot. D’après Max, la Grande barricade était sur le point de céder et si jamais c’était le cas, les militaires en profiteraient pour s’engouffrer dans la ville. La suggestion de Max, consistant à faire sauter trois des quatre ponts s’avérait effectivement judicieuse : si la situation tournait au vinaigre, il n’aurait qu’à détruire le dernier et si, en revanche, les NS parvenaient à maîtriser le soulèvement, il resterait toujours un pont pour communiquer avec le sud de la ville. Thréli releva les yeux vers le NS qui venait de lui apporter le message.

— Tu vas retourner d’où tu viens et dire à ton supérieur de se tenir prêt à détruire le quatrième pont, si j’en donne l’ordre.

Puis se tournant vers sa secrétaire, il s’écria :

— Séléna, vous allez demander à trois hommes de transmettre l’ordre de faire sauter les trois premiers ponts. Immédiatement.

— Tout de suite, répondit-elle en sortant.

Tichien, debout sur le perron du poste de la Grande barricade, n’en revenait pas. En face de lui se trouvait une division NS et cinq sections, soit au bas mot mille-cent-cinquante NS avec véhicules blindés et armes lourdes. C’était là la moitié des effectifs qui avaient investi la ville trois jours plus tôt. Tous avaient l’air surpris et nerveux à la fois, ne comprenant pas bien ce qu’ils faisaient ici.

Le commandant Tichien chercha diligemment dans la troupe le chef de cette expédition qui se trouvait être le commandant de la division Honneur & Patrie. Arborant une veste couverte de médailles, hautain comme un Pinochet, ce dernier, se faisant appeler le « Commodore », était juché sur le toit d’un véhicule blindé. Il cherchait désespérément à joindre le Palais avec son talkie. Tichien l’interpella :

— Heil ! Ça ne sert à rien de vous acharner, ces talkies sont de la camelote.

— Oui, c’est ce que je constate, répondit le Commodore, exaspéré.

— Je suis le commandant Tichien et je suis chargé de la défense de la Grande barricade. Je peux savoir ce qui se passe ? Je n’ai été averti de rien…

— C’est en substance ce que j’allais vous demander. Vous n’avez pas vu le reportage du journaliste qui se cache dans la ville ?

— Non.

— Il a parlé d’un soulèvement dans les Quartiers Sud et d’une foule d’habitants cherchant à s’enfuir par la Grande barricade !

— C’est ridicule, il n’y a personne à part nous.

— Oui, je vois bien et c’est pour ça que j’essaie de contacter le Palais ! s’énerva le Commodore. Et ces fumées dans le ciel, qu’est-ce que c’est ?

— J’ai envoyé des hommes vérifier, et ils n’ont trouvé que des voitures et des poubelles incendiées… mais pas d’émeutiers.

— C’est incompréhensible, lâcha le Commodore. Il faut avertir le Palais… J’espère qu’il ne s’agit pas d’un piège.

— Oui et ce n’est pas tout. Les hommes en faction de deux postes de garde du centre ont reçu l’ordre de venir ici pour recevoir un ordre de ré-affectation. Le Chef aurait décidé de réorganiser le réseau des postes de garde.

— Alors ça, ça m’étonnerait. J’étais avec lui une bonne partie de la journée et je pense qu’il m’en aurait parlé ! asséna le Commodore. Qui leur a donné cet ordre ?

— Le commandant de la Force Civique.

— Max ? Je ne vois pas pourquoi il ferait une telle chose ! D’ailleurs, est-ce qu’il est dans les parages ? Les hommes de la Force Civique sont complètement désœuvrés, ils ne reçoivent aucun ordre de sa part.

— Je crois qu’il y a un problème avec lui, Commodore. Jusqu’à quel point est-il fiable ?

— Jamais il ne nous trahirait. Il a forcément une bonne raison d’agir ainsi.

— J’espère que vous avez raison, Commodore, répondit Tichien, sceptique. Que comptez-vous faire ?

— Je vais revenir au centre avec ma division. Je vous laisse cinq sections de NS, au cas où des émeutiers se pointeraient.

— Très bien. Essayez de me tenir au courant.

Tichien tourna les talons et se dirigea vers la Grande barricade pour distribuer quelques ordres. Si le Commodore avait encore confiance envers le commandant de la Force Civique, ce n’était pas le cas de Tichien. Tout cela puait l’entourloupe à plein nez, et il fallait désormais s’attendre au pire.

Tandis que Thréli était penché sur une vaste carte de la ville, sa secrétaire entra en trombe dans son bureau.

— Quoi encore Séléna ?

D’ordinaire si imperturbable, elle semblait avoir perdu son flegme. Comme sujette à une crise d’angoisse, la secrétaire balbutia :

— Monsieur, il y a le capitaine de la section Bravoure qui souhaite vous parler.

— Pourquoi ?

— Apparemment, il demande des précisions sur des ordres que vous auriez transmis.

— Mes ordres sont assez clairs, je crois. Et de toute façon, je n’ai pas le temps.

— Monsieur, je pense que vous devriez vraiment l’écouter, insista-t-elle.

— Très bien, faites-le entrer, lâcha Thréli, exaspéré.

La secrétaire appela le capitaine qui, un peu stressé de se trouver dans le Saint des Saints, exécuta son plus beau salut NS :

— Heil !

— Qu’est-ce qui t’amène ici ? demanda Thréli.

— C’est le commandant Tichien qui m’envoie.

— Ah oui ? Il est débordé par les émeutiers ?

— Euh… Non. Il n’y avait personne quand je suis parti, se hasarda le capitaine.

Thréli fut déconcerté par la réponse du capitaine. Peut-être était-il parti avant l’arrivée des rebelles à la barricade ? Il l’interpella :

— Donc ?

— En fait, le commandant Tichien vous demande de confirmer un ordre qu’il trouve surprenant.

— Lequel ? le coupa sèchement Thréli.

— Le commandant de la Force Civique a fait fermer plusieurs postes de garde. Apparemment, cet ordre est de vous.

— Je n’ai jamais donné un tel ordre, asséna Thréli.

— Le commandant Tichien est inquiet, car le centre des Quartiers Sud est sans surveillance.

— Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ! s’emporta Thréli, rouge de colère.

— Je suis désolé, je n’en sais pas plus, bredouilla le capitaine.

Séléna, silencieuse pendant la conversation, demanda :

— Monsieur, avez-vous toujours votre confiance dans le commandant de la Force Civique ?

— Oui, enfin, je n’en sais plus rien, lâcha Thréli, décontenancé.

— Il pourrait s’agir d’un traître et, à mon avis, il ne se passe rien du tout dans les Quartiers Sud.

— Il s’est aussi emparé des armes que contenaient les postes, ajouta le capitaine.

— Cet enfoiré m’a fait envoyer la moitié de mes forces là-bas, murmura Thréli, mortifié.

— Je vais les faire rappeler sur-le-champ ! dit-elle.

— Max… Un traître, dit doucement Thréli.

— Oui et pire encore, à cause de lui, vous venez de donner l’ordre de faire sauter plusieurs ponts, ajouta Séléna, peinant à masquer sa panique. Il faut immédiatement rappeler les messagers !

À peine finissait-elle sa phrase, qu’une série de détonations retentissait dans l’air glacial du crépuscule finissant. Dans l’esprit de Thréli, les choses devenaient désormais claires. Son fidèle et très cher Max s’était lentement détaché de la cause national-souverainiste. Des signes, qu’il n’avait pas voulu voir, parce qu’aveuglé par sa foi en son pouvoir de persuasion, lui éclataient à la figure. Max était sorti de son emprise, et il n’avait pas hésité à menacer toute la révolution NS. Il ne pouvait pas le laisser gagner, et il savait très bien comment lui faire payer. Il prit un stylo et une feuille de papier puis, levant les yeux vers Séléna, il murmura :

— Amenez-moi le frère de ce salaud.

Les ondes de choc produites par la dynamite se répandirent dans les tabliers des ponts. Des éclats de béton virevoltèrent en tous sens comme les fissures serpentaient dans les parapets. Des failles béantes déchirèrent l’asphalte et les tabliers, cédant à la gravité, s’effondrèrent dans un fracas infernal. Dans le cimetière, les rebelles sentirent les vibrations se propager dans les gravillons. Lorsque le silence revint, Zora fixa Quentin droit dans les yeux, en sachant que l’heure était venue. Il avait un sourire triste, car il le savait, lui aussi. Pour l’aider et la soutenir, il lui prit la main. C’était maintenant que tout devait arriver, que la vie des otages allait se jouer. Zora leva sa main libre, le poing serré. Elle balaya lentement la foule du regard. Tous ces gens, debout à côté des tombes de leurs ancêtres, avaient répondu à son appel. Elle proclama :

— Mes amis ! C’est l’heure pour nous de reprendre notre cité ! Cette ville nous appartient ! Nous allons combattre ces pourritures et nous aurons la victoire ! À vos armes !

Une clameur lui répondit et quelques tirs en l’air se firent entendre. Les portes du cimetière claquèrent et une foule hurlante se répandit dans le boulevard. Zora et Quentin ramassèrent leurs armes et coururent main dans la main. Pris dans le tumulte et la fureur, personne ne remarqua les étoiles une à une occultées par les gigantesques corolles noires des parachutes qui fleurissaient dans le ciel.

 

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