Désordres

Jonathan Gillot · Chapitre 9 sur 27

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Désordres

Chapitre 9 : Black-out

CHAPITRE IX :

BLACK-OUT

 

Décrépie par les outrages du temps, la peinture orange du vieil immeuble HLM laissait apparaître l’ancien enduit beige. À l’une des fenêtres du second étage, un homme, qui jusque-là coulait une retraite morne au milieu de ses vieux meubles, scrutait la rue. Intrigué par des cris, René Grouillard s’était précipité à la fenêtre de sa cuisine. Il reconnut alors plusieurs occupants de l’immeuble voisin du sien. Massés sur le trottoir, paniqués, ils étaient encerclés par les voyous qui s’étaient emparés de la ville. Ces derniers les poussaient sans ménagement, parfois à l’aide de matraques, alors qu’un autre groupe, des voisins aussi, montait dans un camion militaire. L’une des crapules criait dans un haut-parleur.

— Ceci est une mesure temporaire ! Il ne sera fait aucun mal à vos proches !

Au lieu d’apaiser les esprits, ces paroles rendirent la scène infiniment plus dramatique. Des coups sourds contre sa porte d’entrée se firent entendre et René releva brusquement la tête, tétanisé. Il laissa filer les secondes, puis de nouveaux coups résonnèrent.

— Nous défoncerons la porte si vous ne l’ouvrez pas ! cria une voix étouffée.

Résigné, il lâcha d’une voix éraillée :

— Attendez, je viens.

La main tremblante, il actionna le verrou et tira la porte vers lui dans un grincement sinistre. Deux hommes vêtus de noir, en rangers, se tenaient devant lui, les jambes écartées et le visage impassible.

— Que voulez-vous ? se hasarda René.

— Vous êtes seul dans cet appartement ? questionna l’un des hommes.

— Oui.

— Restez chez vous et ne laissez entrer personne, c’est clair ?

— Oui.

Sans autre forme de procès, les deux hommes tournèrent les talons et s’engagèrent vers les étages supérieurs. René avait hésité à leur demander qui ils étaient et, surtout, ce qui se passait. Mais il avait lu tellement de violence dans leurs regards qu’il en avait baissé les yeux. Obéissant, il ferma sa porte et retourna à la fenêtre. Désormais, le spectacle était devenu insoutenable. Une adolescente avait osé proférer des insultes : elle fut frappée, puis traînée par les cheveux dans le camion sous une pluie de remarques graveleuses. Dans les gestes des agresseurs et le désespoir de cette pauvre fille, René Grouillard, un ancien de la guerre d’Algérie, revit cette vieille ennemie qu’il avait eu à combattre chez les autres, comme en son for intérieur. Le visage de la violence sadique qui sommeille en chacun revenait encore et cette fois-ci, il ne l’accepterait pas. Le souvenir de la manivelle de la gégène tournant et infligeant de terribles supplices, l’odeur douce de viande grillée qui se dégageait alors que le courant électrique brûlait la peau des captifs et, surtout, les grimaces de douleur. D’abord, l’affreuse mimique qu’affichait le supplicié, puis les rictus de plaisir qui se dessinaient sur les visages des geôliers, y compris sur celui de René. Après le conflit, rongé par une culpabilité jamais rédimée par un procès, il s’était juré de ne plus récidiver. Tous ces rictus qui l’avaient longtemps tourmenté, il les voyait aujourd’hui sur d’autres visages dans d’autres circonstances. René Grouillard décida qu’il ne resterait pas sans rien faire, pas cette fois, et cette simple pensée lui apporta un réconfort inouï, comme une forme de pénitence.

Retranchés dans la chambre d’hôtel de Camille, ils s’évertuaient à tuer le temps. Quentin, véritable boule de nerfs, faisait les cent pas devant la fenêtre tandis que Camille s’énervait sur son smartphone. Après les événements de la veille, ils n’avaient pas fermé l’œil de la nuit et avaient seulement dormi un peu au petit matin. Quentin, les traits tirés, se campa quelques secondes derrière le carreau et observa la rue déserte. L’aile est de la gare ferroviaire était encore fumante sous le ciel gris, après qu’un incendie, sans doute accidentel, l’eut ravagée toute la nuit. Le frontispice de la gare était quant à lui intact. La grande horloge carrée qui l’ornait s’était figée, ses aiguilles indiquant éternellement 18 h 25. Camille frappa son téléphone contre le montant du lit, de colère.

— C’est vraiment de la merde ce truc !

— Le mien non plus ne capte pas, ils ont dû couper tout le réseau. T’énerver contre le téléphone ne sert à rien, alors calme-toi.

— Pff. Et toi ? Tu crois que tu as l’air calme ? Ça fait des heures que tu restes collé à la fenêtre !

— Et alors ? Je surveille la situation. S’il arrive quelque chose, il faut pouvoir réagir vite.

— Je crois surtout que tu as la trouille que l’autre cinglé revienne !

— Je ne vois pas pourquoi il reviendrait. Je ne crois plus être une menace de toute façon, puisqu’ils ont réussi à prendre la ville…

— Comme tu veux. Mais peut-être que la dernière fois, il a été dérangé par quelqu’un. Si ça se trouve, il va revenir finir le boulot, marmonna Camille avec une pointe de sadisme.

— Tais-toi ! Tu dis n’importe quoi et tu m’énerves ! s’emporta Quentin, en se rongeant nerveusement les ongles.

Camille avait touché la corde sensible. Il n’y avait plus de police, plus d’ordre, plus de sécurité. Plus rien n’empêchait son agresseur de revenir terminer le travail commencé. Autant pour se rassurer que ne pas passer pour un pleutre, il répondit à Camille :

— De toute façon, je ne compte pas m’éterniser ici.

— Comment ça ? s’écria Camille, hors de lui.

— À la nuit tombée, je vais essayer de sortir de cette ville…

— Mais t’es complètement cinglé ! le coupa Camille. Hier soir, ils ont dit dans les haut-parleurs qu’il est interdit de sortir jusqu’à nouvel ordre. Si tu te fais prendre, ils pourraient te tuer, c’est trop dangereux ! Il faut rester là et attendre les secours !

— J’ai compté : ça fait 17 heures qu’ils se sont emparés de la ville et il n’y a toujours pas de secours. Je ne crois plus qu’ils viendront de sitôt.

— Tu dis n’importe quoi ! Je suis sûr qu’ils arrivent. Faut un peu de temps, c’est tout.

— Arrête un peu ! Si l’armée avait voulu prendre la ville, ça ne prendrait que quelques heures. Admettons qu’il y ait une offensive en cours, on devrait au moins entendre des coups de feu. Il n’y a pas un seul hélicoptère, pas un seul avion. Regarde par la fenêtre.

Camille s’approcha et contempla la rue tout en désordre, mais tout à fait déserte. Au loin, on devinait les silhouettes mouvantes de quelques émeutiers sur un pont enjambant les voies ferrées. Toutefois, aucun bruit à part le bruissement du vent.

— Tu trouves ça normal ?

— Bon, OK. Mais ça ne veut pas dire qu’ils ne vont pas venir. Je reste quand même d’avis de rester ici et d’attendre.

— Tu restes là si tu veux, mais moi je me tire.

Il se détourna de Camille, qui soupirait bruyamment en cherchant ses cigarettes dans son sac à main. Il avait une chance de s’en sortir, il suffisait d’emmener un sac avec quelques provisions. Il se rappela également d’un détail qui avait son importance.

— Dis, je pensais à quelque chose : lorsqu’on envoyait les prises de vues à Paris avec l’ordinateur, on le faisait par internet ?

— Oui, pourquoi ? répondit Camille à la fois étonné et irrité.

— Si on avait voulu faire un direct, est-ce qu’on aurait pu utiliser une liaison par satellite ?

— Eh bien, ça dépend si la couverture réseau est bonne.

Quentin ne répondit que par un sourire.

— Oh je te vois venir ! dit Camille. Tu veux utiliser la liaison satellite pour envoyer un message de secours.

— Oui.

— Mais je ne vois pas bien à quoi ça servira. On est des milliers à être coincés dans cette ville, je ne crois pas qu’un appel au secours de deux personnes enfermées dans une chambre d’hôtel changera quoi que ce soit.

— D’accord, je te suis, admit Quentin. Mais essayons quand même de voir ce qui se dit à l’extérieur. Est-ce que tu peux configurer l’ordi pour capter une chaîne satellitaire ?

— Je vais essayer, mais je ne te promets rien. Normalement, il faut être à découvert, je ne sais pas si on aura quelque chose depuis cette fenêtre.

Après de longues minutes à installer l’antenne, l’amplificateur et à relier le tout à l’ordinateur, Camille passa une bonne heure à scanner la petite portion de ciel accessible depuis la fenêtre de l’hôtel, sans succès.

— L’immeuble d’en face obstrue une bonne partie du ciel, dit-il en pointant du doigt la grosse masse grise que formait le complexe de cinémas flambant neuf.

— Avec tous les satellites qu’il y a dans le ciel, il doit bien y en avoir un que tu détectes ? s’étonna Quentin.

— Tous ne servent pas qu’aux télécommunications et parmi ceux-là, je ne peux communiquer qu’avec le réseau satellitaire auquel la chaîne a bien voulu souscrire. UntelSat en l’occurrence, précisa Camille.

— Combien de satellites peux-tu utiliser ?

— Potentiellement… une cinquantaine.

Devant l’air déconcerté de Quentin, il s’empressa de préciser :

— Mais beaucoup moins dans notre cas. La moitié des satellites sont de l’autre côté de la Terre, ça n’en laisse que vingt-cinq. Depuis cette fenêtre, on ne peut voir que vingt pour cent du ciel, ça fait cinq ou six satellites du réseau UntelSat visibles. Toutefois, la plupart ont une orbite équatoriale et on a donc plus de chances d’en trouver un en axant l’antenne vers le sud.

— Je ne suis pas sûr de tout comprendre, mais si tu le dis, tu n’as qu’à braquer ton antenne vers le sud.

— L’hôtel donne sur le nord-est et cet immeuble n’arrange pas les choses.

— OK, donc c’est fichu, c’est ça ?

— Pas complètement, il existe aussi des satellites sur des orbites polaires et statistiquement, il y en aura bien un qui passera dans cette portion du ciel. Mais ça peut prendre des heures. Sans électricité pour recharger la batterie, c’est pas une bonne idée. Le mieux serait d’être dans un terrain découvert, mais ça implique qu’il faut sortir de l’hôtel, admit Camille avec un air désolé.

— Eh bien, voilà, toi aussi tu as une bonne raison de partir d’ici, résuma joyeusement Quentin.

Camille haussa les épaules en rabattant l’écran de l’ordinateur. De temps en temps passait une voiture à vive allure, ou un petit groupe d’émeutiers. Mais aucun d’entre eux ne semblait particulièrement intéressé par l’hôtel. Tout ce qu’espérait Quentin, c’est qu’aucun géant cagoulé ne leur rende visite avant la nuit.

Max refermait la fermeture éclair de la veste de son nouvel uniforme. Pour être franc, il le trouvait plutôt réussi et la coupe semblait avoir été ajustée pour lui. Ce n’était pas tout à fait le cas de Bestos, son fidèle camarade. Avec son crâne rasé, son ventre un peu rond et son air renfrogné, il avait l’air d’un bouledogue dans un filet à rôti. La veste noire était de type harrington, avec un tartan noir et gris à l’intérieur, et un écusson cousu sur la partie droite de la poitrine. Aussi placé sur les épaules, il représentait un disque bleu marine au milieu duquel se trouvait une rune othala noire bordée d’un liseré rouge. De part et d’autre de la rune, se trouvait les lettres F et C signifiant Force Civique. Dans la salle d’honneur de l’ex-préfecture, la secrétaire de Nicolas Thréli, une certaine Séléna, leur présenta les uniformes et leur expliqua que la rune othala était le symbole du nouvel État. En dessous du disque était inscrite la devise de la Force Civique : « Servir & Protéger ». Max trouvait le symbole franchement pompeux, surtout pour un prétendu État qui ne contrôlait qu’une petite ville de vingt mille habitants. Toutefois, lorsqu’il était porté, l’uniforme entier inspirait crainte et respect. Les rangers lacés de blanc donnaient un aspect martial ; la coupe droite du pantalon noir rendait plus mince et plus grand ; la veste sombre accentuait la carrure et transpirait la violence. Heureusement, la mention « Servir & Protéger » rappelait que la Force Civique voulait se montrer généreuse avec ceux qui respecteraient le nouvel ordre national-souverainiste. Comble du raffinement, l’épaule gauche de la veste était dotée d’un scratch sur lequel on pouvait fixer des bandes colorées en fonction du grade occupé. En tant que commandant de cette force, Max avait trois bandes bleu clair, alors que les épaules de ses nouveaux lieutenants étaient vierges. Séléna, ayant remarqué que Max scrutait son épaule, se campa devant lui et chuchota :

— Comme vous pouvez le constater, nous avons déjà fixé trois galons sur votre épaulette. Libre à vous de fixer les grades comme vous le voulez, dit-elle en lui tendant un sac en tissu à demi rempli de ces petites bandes.

— Bien, répondit Max en regardant dans le sac. Je vois qu’il y en a des bleues, des rouges et des vertes. Puisqu’il est possible d’en accrocher trois par épaulette, ça fait un paquet de grades possibles ! s’étonna-t-il.

— C’est vrai, admit la secrétaire. Toutefois, les vertes sont les plus nombreuses et je vous conseille de les distribuer facilement à vos hommes. Cela les motivera d’autant plus, lui susurra-t-elle avec un sourire, de façon à ce que seul Max l’entende.

Très surpris, il se demanda d’où pouvait bien sortir cette étonnante secrétaire qu’il n’avait jamais croisée lors des préparatifs de l’assaut. Elle avait l’air d’en savoir beaucoup sur la psychologie des uns et des autres. Avec son tailleur noir serré, Séléna avait plus l’air d’une femme d’affaires que d’une simple NS. Sa coiffure décalée, typique des autres filles NS, et ses piercings dénotaient franchement de son attitude. Ces deux éléments ne devaient servir qu’à lui donner un air rebelle pour se fondre dans la masse. Après leur discussion, elle le salua courtoisement et se retira, laissant les autres uniformes soigneusement pliés sur des tables de la salle d’honneur. Max avait choisi douze hommes pour le seconder et il y en aurait bien assez, d’autant plus que lui-même et Bestos avaient déjà enfilé les leurs.

Le proto-État national-souverainiste s’érigeait selon un plan méticuleux… et franchement surprenant. Dans toute la préparation logistique qui avait précédé la chute de la ville, il n’avait jamais eu vent de la mise sur pied de cette Force Civique et n’avait jamais aperçu un seul de ces uniformes. Comme cette étrange secrétaire et moult détails apparaissant au fil du temps, d’ailleurs. Thréli était un homme très intelligent, néanmoins, un seul cerveau humain ne pouvait concevoir une telle organisation avec un tel sens du détail. Une puissante logistique devait être à l’œuvre derrière Thréli et, même si elle ne pouvait plus l’aider de façon directe maintenant que les entrées de la ville avaient été bouclées, il y avait fort à parier qu’elle aiderait la révolution à s’étendre à l’extérieur. En tout état de cause, Max ne pouvait pas mener l’enquête sur cette « logistique noire » et décida, pour l’instant, de jouer le rôle qu’on lui assignait du mieux qu’il le pouvait. Il se tourna vers ses lieutenants et leur dit :

— Bon les gars, on va avoir pas mal de boulot. Comme vous le savez déjà, le Chef nous a confié une mission importante : assurer la sécurité du peuple et répondre à ses besoins pendant tout le temps que prendra notre révolution. Si vous êtes là, c’est parce que je vous ai choisis pour me seconder dans cette tâche. Vous commanderez chacun une brigade pour assurer l’adhésion populaire au nouvel ordre. Vous serez exemplaires et les hommes sous vos ordres devront l’être aussi. Ce sera de votre responsabilité s’il y a des bavures. En tant que NS, je sais que la fête et la bière nous branchent plus que le reste, mais cette cause nous dépasse tous. On doit lutter avec sérieux pour elle et lorsque vous serez de service, vous devrez obéir et vous comporter dignement. Bref, tout ça pour dire que celui qui jouera au con avec moi va passer un sale quart d’heure, c’est clair ? demanda Max avec un grand sourire.

— Oui, commandant ! répondirent-ils en chœur et en riant.

— Bon, allez enfiler vos uniformes, bande de macaques !

Puis il se tourna vers Bestos qui était non loin de lui. En le pointant du doigt, il lui dit :

— Viens voir par là toi !

Bestos s’avança prestement et se campa devant lui. Max tira deux bandes bleues et une bande rouge du sac de tissu pour les placer sur son épaule.

— Voilà. Ça veut dire que tu es le commandant en second, annonça Max.

— Quoi ? Mais je… Merci, bredouilla-t-il.

Il ne put dire d’autres mots, sentant l’émotion l’étreindre. Max vit que son camarade était sur le point de fondre en larmes et le prit dans ses bras en riant.

— À ta place, je me réjouirais pas trop vite ! Je suis pas sûr que ce soit un cadeau de m’avoir sur le dos.

Dans la cour de l’ex-préfecture, que les NS appelaient désormais le Palais, les hommes de la Force Civique s’étiraient en une longue file pour recevoir leur uniforme. Max, quant à lui, ne savait plus s’il vivait un rêve ou un cauchemar. Tout allait si vite et il n’avait, au final, aucune prise sur les événements. Bientôt, la Force Civique serait sur pied et imposerait le nouvel ordre NS à la ville, et peut-être plus tard à tout ce pays.

Une kyrielle d’étoiles blanches piquetait le ciel glacé lorsque Quentin et Camille se faufilèrent discrètement par la porte de service. Quentin passa la tête dans la rue et observa furtivement les alentours. Aucun émeutier ne se trouvait sur le parvis et l’absence d’éclairage public était un allié. Il serra la bandoulière du petit sac de voyage, dans lequel il avait fourré l’attirail électronique et quelques provisions, puis il chuchota :

— On va courir jusqu’à la gare, fais attention à ne pas faire de bruit. Essaie de marcher sur les pelouses, ça sera plus discret.

— T’inquiète pas, mon téléphone est en mode vibreur, lâcha Camille pour détendre l’atmosphère.

— Super ! On y va alors !

Ils coururent comme des dératés pour traverser le parvis. De nombreux débris en métal jonchaient le sol et produisaient un bruit épouvantable à chaque fois qu’ils heurtaient l’un d’eux. Apogée de cette discrétion ratée, Camille glissa et s’étala de tout son long, en poussant un cri aigu. Quentin le releva et après quelques derniers mètres de course effrénée, ils parvinrent jusqu’au hall. Camille bredouilla :

— Désolé, j’avais pas vu la flaque gelée.

— Laisse tomber, lâcha Quentin, exaspéré.

Ils scrutèrent le hall vide et sombre, à peine tiré des ténèbres par la lumière zodiacale. Le sol était jonché de dépliants d’horaires et de bagages abandonnés dans la précipitation, alors que flottait une écœurante odeur de plastique brûlé. Comble du sinistre, les écrans indiquant les trains en partance étaient tous noirs. Une gare fermée dans une ville fantôme, un terminus oublié. Ils traversèrent le hall à pas de loup en direction des quais vides et plongés dans la pénombre, espérant ne pas faire de mauvaise rencontre. Le plan de Quentin était simple : une fois les quais atteints, ils longeraient les voies ferrées s’étirant en direction du viaduc colossal, afin de l’emprunter pour s’enfuir. Néanmoins, Quentin comprit vite que cette tentative de fuite était vouée à l’échec. En effet, au loin, on pouvait distinguer la présence de plusieurs lueurs, signe que le passage était gardé. Dès le départ, Quentin se douta que ce plan était désespéré, mais il avait secrètement espéré que les émeutiers aient oublié cet accès de la ville. Camille, constatant l’échappatoire compromise, lui lança quelques reproches :

— Franchement, c’était sûr. On fait quoi, maintenant ?

— Eh bien, on ne peut pas emprunter le viaduc, commença Quentin, et je ne pense pas qu’on puisse non plus sortir par la route qui passe en dessous.

— Et par l’autre côté ? demanda Camille en pointant du doigt l’autre bout du quai.

— Je ne pense pas qu’on pourra. Nous aurons à emprunter la fosse dans laquelle courent les voies ferrées et celle-ci traverse toute la ville. Allons voir tout de même, lâcha-t-il dans un haussement d’épaules.

Ils marchèrent vers l’autre extrémité du quai, mais durent rester à couvert sous les épais auvents de béton. En effet, un pont surplombant la fosse était tout proche et un barrage gardé par un petit nombre d’émeutiers y était érigé. De plus, l’éclairage public semblait fonctionner sur le pont.

— Peut-être que si l’on se faufile discrètement, on pourra atteindre la fosse sans être vus, chuchota Camille.

— Tu veux dire aussi discrètement que pour traverser le parvis ? répondit Quentin dans un sarcasme. De toute façon, ça ne servirait à rien, la fosse est trop éclairée. On ne ferait pas cent mètres sans être arrêtés.

— Tu m’énerves ! C’est toi qui voulais sortir de l’hôtel avec ton plan complètement foireux, alors trouve une solution puisque tu es un génie.

— Chut ! Tais-toi ! chuchota Quentin en levant la main. J’entends du bruit !

Tous deux se turent pour tendre l’oreille. Près d’eux, des vrombissements de moteurs et des claquements de portières se firent entendre.

— Je crois que des gens arrivent, dit Quentin.

À peine eut-il terminé sa phrase que le hall de la gare s’illumina. Quentin et Camille, à une dizaine de mètres de l’accès au hall, perçurent des voix.

— S’ils allument les lumières des quais, on est foutus ! lança Camille désemparé.

— Il faut qu’on se planque !

Du regard, Quentin chercha une cache et ses yeux s’arrêtèrent sur des wagons de fret rouillés stationnés derrière le deuxième quai. En se faufilant sous les wagons, ils seraient invisibles dans la pénombre. Les voix du hall se rapprochèrent jusqu’à devenir audibles.

— Il faut mettre le matériel sur le quai numéro deux. Allumez les lumières dehors, ordonna une voix masculine.

Camille et Quentin se regardèrent, paniqués. Il saisit immédiatement le bras de Camille et courut, tenant de son autre main le sac de voyage. À peine eurent-ils sauté sur les voies que les néons émirent le grésillement caractéristique précédant leur allumage. Ils traversèrent les voies ferrées à toutes jambes, pour se jeter derrière la bordure du deuxième quai, haute d’au moins soixante centimètres. Les wagons de fret étaient à cinq mètres environ, et ils rampèrent sur le ballast pour les atteindre.

Dans le hall de gare abandonné, Bestos se sentait pousser des ailes. Avec son grade de commandant en second de la Force Civique, il avait sous ses ordres une brigade de trente hommes lui étant tous dévoués. À défaut de se pincer, il jeta un coup d’œil furtif à son épaulette équipée des trois bandes colorées, pour s’assurer qu’il ne rêvait pas. Son autorité, cette force que Max lui avait remise en personne et devant tous, le gonflait d’orgueil. Bestos regarda ses hommes s’emparer de la gare, puis il observa son premier lieutenant hurler des ordres, tantôt pour allumer les quais, tantôt pour décharger du matériel de défense. L’ordre du Chef, relayé par Max, consistait à disposer un poste de garde dans le hall et sur les quais. Celui-ci surveillerait à la fois le parvis et les larges avenues y débouchant, ainsi que les voies ferrées. En ce sens, si le poste de défense du viaduc devait être attaqué, ce poste serait appelé en soutien. Tandis que ses hommes s’affairaient, Bestos reconnut, de l’autre côté du parvis, l’hôtel dans lequel lui-même et Max avaient rendu visite à l’autre fouine de journaliste. Si ça n’avait tenu qu’à lui, il l’aurait occis. Mais Max avait préféré l’épargner. Il se rappela un instant la scène, lorsque le journaliste rampa en pleurnichant jusque dans sa salle de bain. Ses lèvres s’entrouvrirent en revoyant Max s’avancer tel un tigre vers cet homme faible qui demandait pitié, et qui pourtant méritait la mort après mille tourments. L’envie de se rendre dans cette chambre, pour lui administrer une bonne correction, était puissante. Quelques outils tombèrent sur le sol en produisant un bruit métallique aigu, tirant brutalement Bestos de sa torpeur. Lorsqu’il revint à lui, il s’aperçut qu’il était en érection.

Quentin et Camille crapahutèrent longuement sous les wagons. Les membres meurtris par le ballast aux arêtes tranchantes, ils se redressèrent dans la pénombre, derrière une locomotive.

— On doit partir d’ici. S’ils patrouillent sur les voies ferrées, ils vont nous trouver, chuchota Camille.

— Oui. Je pense que le seul moyen est d’escalader ce mur en face de nous. On dirait qu’au-delà, il y a des petites rues où l’on pourra se cacher.

Ils marchèrent à pas de loup jusqu’au pied du mur en question. Vu de près, il formait une paroi assez abrupte, parsemée de buissons, de quatre mètres de haut et surmontée d’un parapet de béton.

— On va s’agripper aux buissons pour l’escalader, ça ne devrait pas être trop difficile.

— On n’a pas le choix de toute façon, soupira Camille dans un haussement d’épaules.

En prenant le temps de repérer les bonnes prises, l’ascension fut assez facile. Arrivé au sommet, Quentin poussa son sac par-dessus le parapet avant de l’enjamber. Le sac de voyage, alourdi par le matériel électronique, chuta mollement derrière le parapet. Soudain, un violent feulement se fit entendre sous le sac et Quentin poussa un cri de surprise. Un chat mécontent détala dans un miaulement aigu. Les NS présents sur le quai relevèrent la tête en entendant ces bruits. Sur le quai, Bestos s’écria :

— Il y a du monde là-bas ! Tout le monde avec moi !

D’emblée, les NS sautèrent des quais et se glissèrent à leur tour sous les wagons pour atteindre le mur. Plusieurs pinceaux de lumière se mirent à balayer la paroi et Quentin murmura :

— Dépêche-toi de monter ! Ils seront bientôt en bas !

Tandis que Camille enjambait à son tour le parapet, l’un des faisceaux se figea sur lui.

— Regardez, ils sont là, cria l’un des hommes.

Aussitôt, tous les faisceaux convergèrent sur eux.

— Rattrapez-les et amenez-les-moi !

À ces mots, Quentin et Camille se sentirent pousser des ailes. Ils s’élancèrent vers la rue opposée au pont. Les hommes de la Force Civique grimpèrent à leur tour la paroi, mais Bestos s’aperçut qu’ils perdaient de longues minutes. Il se planta sous le pont de béton voisin et cria aux hommes stationnés sur le tablier :

— Des fugitifs viennent d’escalader le mur, ils sont partis en direction des Quartiers Sud !

— Combien sont-ils ? demanda le NS commandant la surveillance du pont.

— Au moins deux.

— OK, on s’occupe d’eux.

Le NS et cinq des hommes sous ses ordres sprintèrent dans la direction indiquée par Bestos. La mort sur leurs talons, la peur se fit le meilleur des carburants. Ils prirent les ruelles au hasard, en espérant semer leurs poursuivants dans ce dédale, sachant pourtant que leur condition physique était moins bonne. La nécessité d’une cachette sûre devint vitale. D’ailleurs, les bruits des rangers de leurs adversaires devenaient perceptibles. Ces derniers ne pouvaient pas encore les apercevoir, mais ils n’étaient plus qu’à une centaine de mètres. Au bout du rouleau, les deux journalistes traversèrent une avenue et se trouvèrent en face d’un vieil édifice, désaffecté depuis longtemps, et dont l’entrée était surmontée de l’inscription « Gymnase » rouillée. Ils poussèrent une grille grinçante et verte de mousse s’ouvrant sur un jardin en friche. Le gymnase devait bien dater du début du XXe siècle. Haletants, ils en firent le tour et aperçurent un soupirail cassé par lequel ils se laissèrent choir pour se blottir dans l’obscurité. À leur grande surprise, la sinistre tanière était déjà occupée. Quentin ouvrit la bouche, mais on lui intima l’ordre de se taire :

— Chut ! Ça résonne ici, si vous parlez ils vous trouveront, chuchota une voix féminine.

Les NS, à la croisée de plusieurs rues, se résignèrent à abandonner la poursuite. Leur capitaine, essoufflé, se retourna vers ses hommes.

— OK, on les a perdus… On retourne au pont les gars.

L’un d’eux, doté d’yeux de lynx, remarqua un petit détail. Le portillon métallique du vieux gymnase était ouvert et des petites branches cassées jonchaient le sol.

— Capitaine, je voudrais juste faire le tour du gymnase pour être sûr qu’ils ne s’y cachent, s’écria le plus grand de la bande.

— Très bien, on jette un œil et on rentre.

Les NS, dont les pas crissaient sur les gravillons, se répartirent dans le jardin pour fouiller les épais fourrés. Une paire de rangers noirs luisants, lacés de blanc, vint se camper devant le vasistas. Les trois âmes, perdues dans leur refuge à peine arraché à l’obscurité par le ciel étoilé, sentaient leurs cœurs exploser dans leurs poitrines. Un intense faisceau blanc jaillit du soupirail cassé et balaya la pièce.

 

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