Désordres
Chapitre 17 : L'expansion
CHAPITRE XVII :
L’EXPANSION
Le Président percevait son pouls dans ses tempes tant il était concentré. La première partie de la soirée, il l’avait passée en compagnie de son ministre des Affaires Étrangères. Ce dernier lui avait communiqué la litanie des déclarations officielles des autres gouvernements. De plus en plus inquiètes, les chancelleries d’Europe manifestaient clairement leurs préoccupations. Si, au début de la crise, il avait été clairement soutenu par ses pairs, le ton commençait à changer. L’exemple le plus frappant était celui de la chancelière allemande : d’un soutien inconditionnel au départ, son discours avait évolué vers un appel à une action « forte » contre les émeutiers.
Le ministre qui, en privé, pouvait se permettre d’appeler le Président par son prénom s’en garda bien, car il n’était pas seul. Un officier assistant aussi à l’entrevue, il adopta une attitude plus protocolaire :
— Monsieur le Président, j’ai également été informé du fait que la Commission européenne a envoyé ses propres observateurs sur place.
— Ah bon ? Et pourquoi donc ?
— Il semblerait qu’elle préfère obtenir toutes les informations qu’elle désire par elle-même.
— Elle ne nous fait pas confiance ?
— Je n’irai pas jusque-là. Toutefois, je pense que la Commission souhaite les recueillir sans prendre le risque qu’elles soient biaisées par notre propre appréciation de la situation, d’autant plus que les récents événements en Belgique et aux Pays-Bas sont pour elle une source d’inquiétude supplémentaire.
En langage diplomatique, cette réponse signifiait que Bruxelles n’avait plus une entière confiance en lui, et pour être franc, il les comprenait. Toute l’Europe le pressait d’agir. Mais comment ? Ces terroristes détenaient plus d’un millier d’otages dans leurs geôles, sans compter les habitants de la ville, tous prisonniers de ce cauchemar. L’option militaire paraissait intéressante, car elle avait le mérite de tout régler rapidement. Mais pour les pertes humaines ? C’était, pour le Président, inacceptable. Du moins, cela l’avait été jusqu’à ces dernières heures. La situation n’avait fait que pourrir depuis trois jours. Il n’aurait jamais pensé qu’un tel déferlement de haine pût se produire dans ce pays. Mis à part les Événements de Chaumont, les incidents violents survenus à Poitiers avaient été les plus marquants. Pendant la prière du vendredi, des groupes d’identitaires s’étaient introduits dans l’enceinte de la mosquée pour lancer des cocktails Molotov. L’incendie avait tué des dizaines de personnes. Plusieurs quartiers parisiens et marseillais étaient au bord de l’embrasement et connaissaient des journées d’affrontements continus. Dans tout le quart nord-est de la France, comme si les langues se déliaient, on assistait au fleurissement de graffitis antisémites et xénophobes. Des manifestations spontanées éclataient çà et là, et bien souvent les forces de l’ordre arrivaient tardivement et peinaient à calmer les émeutiers, notamment en Corse et à Calais. Contrairement aux émeutes de 2005, les affrontements avaient surtout lieu dans les agglomérations moyennes de province. En effet, mis à part Paris et Marseille, les grandes conurbations connaissaient un calme relatif. C’était là aussi tout le problème : les communes moyennes, voire petites, n’étaient pas toujours dotées de forces suffisantes pour assurer l’ordre. Il fallait donc contrôler la situation dans une ville pour la voir se dégrader dans la suivante. Officieusement, le Président admettait désormais que le seul moyen d’en venir à bout était de régler le problème à la source. Il ne restait plus qu’à faire intervenir l’armée, afin que la République reprenne l’une de ses propres préfectures. À cette idée, il se tint la tête entre les mains, réalisant l’ampleur du fiasco. Par-dessus le marché, toute cette haine nationaliste se déversait maintenant en Belgique et aux Pays-Bas. À Liège et Anvers, des émeutes avaient pareillement éclaté et à Rotterdam, un terminal pétrolier avait été incendié. L’embrasement spectaculaire s’était répandu à tous les docks et les médias diffusaient des images de nappes de pétrole enflammées, surnageant à l’entrée du port. Des actes xénophobes se produisaient dans toute l’Europe, sauf en Russie et quelques pays slaves limitrophes. Et le plus étonnant dans tout cela, était que l’épicentre de toute cette catastrophe était une toute petite préfecture, sans intérêt, et dont personne ne parlait jamais. L’Europe entière, sinon tout l’Occident, avait les yeux braqués sur Chaumont.
Depuis le début de son mandat, il avait voulu incarner une politique de rupture avec les précédents gouvernements, notamment en promouvant le dialogue… voilà comment il était remercié. Comble du comble, c’était son adversaire politique du Parti National qui récoltait les fruits de la situation. Avec sa proposition musclée, c’est-à-dire la loi martiale imposée à tout le pays, elle passait pour le messie, la grande sauveuse. Personne ne réalisait qu’elle tendait des chaînes et tous levaient bêtement les poignets pourvu qu’on arrêtât le désastre.
Il fut soudainement tiré de ses pensées par un bruissement. Le général Mercier, assis à côté du ministre, feuilletait ses dossiers. Tournant la tête, le Président s’adressa au ministre :
— Merci, je ferai une allocution pour clarifier les choses d’ici peu. Arrangez-vous pour les faire patienter, je suis convaincu que vous trouverez la formule parfaite. Nous nous revoyons demain midi.
Le ministre inclina la tête et sortit en adressant un petit sourire au général. Le Président lança à ce dernier :
— Général, vos forces sont-elles prêtes ?
— Non, monsieur le Président. Nous attendons encore deux formations. Le premier régiment blindé de Mourmelon doit se placer au nord de la ville, à Brethenay, tout près de notre QG. Le second attendra l’ordre d’attaque vers Foulain, une commune à moins d’une dizaine de kilomètres au sud de Chaumont. Nous préférons ne pas trop nous approcher de la ville afin d’éviter des représailles contre les civils.
En guise d’approbation, le Président hocha la tête, mais au fond de lui, il savait bien qu’aucune des mesures qu’il allait prendre ne serait de nature à sauver les otages.
— Quant à notre infanterie, elle est en place depuis hier. Les drones se trouvent sur une base toute proche, à l’aérodrome de Semoutiers et nos parachutistes se tiennent en alerte à la base de Saint-Dizier.
— Donc tout est presque prêt en cas d’offensive ?
— Demain midi tout sera prêt si vous désirez lancer l’offensive générale, répondit le général non sans une certaine satisfaction. Toutefois, nous pensons que les pertes humaines seront plus faibles si nous lançons l’opération Trident dès la nuit tombée.
— Très bien, je vous donnerai mes ordres demain dans ce cas, dit le Président avec un sourire pincé.
Le général comprit qu’il était remercié. Il se leva, serra la main du Président et sortit. Le Président, lui, se posta à la fenêtre. Dehors, les jardins de l’Élysée étaient paisibles. Un pareil îlot de verdure et de sérénité au milieu d’une capitale si agitée était extraordinaire. Il devait finalement en venir à des solutions radicales, à contre-courant de toutes ses convictions pacifistes, mais parfois, l’Histoire fait boire le calice jusqu’à la lie. En effet, le Président commençait à comprendre que si la République perdait une autre préfecture, lui-même pourrait perdre bien plus que son prochain mandat.
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