Désordres

Jonathan Gillot · Chapitre 5 sur 27

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Désordres

Chapitre 5 : Les laquais du diable

CHAPITRE V :

 

LES LAQUAIS DU DIABLE

 

Dans son lit de camp, les mains sous la tête, Maxime Kahrmann observait la toile de tente onduler paresseusement. Sur le tissu fin se dessinaient parfois des silhouettes fantomatiques, sinistres ombres chinoises. Maxime, que tous appelaient Max, pouvait ainsi imaginer la scène qui se déroulait à l’extérieur. Des hommes et des femmes, dans la vingtaine pour la plupart, sautaient frénétiquement autour d’un grand feu de camp. En fond, un mur de haut-parleurs crachait un son puissant et rythmé. Les basses, vibrantes et envoûtantes, secouaient le sol et jusque dans sa poitrine, elles orchestraient le cycle cardiaque. À ses côtés, une forme serpenta sous la couverture et une main vint se poser sur son torse. Betsev, son actuelle copine, émergeait des limbes du sommeil. Il tira sur le drap pour l’observer s’éveiller. Quelques mèches raides peroxydées entouraient son visage apaisé de femme endormie. Elle n’était pas très gracieuse et avait quelques formes, mais celles-ci lui allaient plutôt bien. D’origine scandinave, sa peau était d’un blanc laiteux, ce qui n’était pas tout à fait du goût de Max. Toutefois, cela donnait beaucoup de pouvoir à Betsev face aux autres filles et ses camarades l’enviaient, lui, de posséder une femme si idéologiquement idéale. Max lui avait fait l’amour, de façon mécanique comme toujours, car au fond il ne l’avait jamais désirée avec fougue. Et pour être honnête, il ne l’aimait plus depuis longtemps. Son enfantine innocence ne l’avait séduit qu’un temps et cette composante de Betsev lui était de plus en plus insupportable. Les garçons manqués, comme ces lesbiennes aux allures de bûcherons, étaient d’ordinaire ce que Max préférait se mettre sous la dent. Betsev était manifestement une erreur de casting. Cependant, bien que follement amoureuse de lui, elle n’était pas gourmande en temps et lui laissait toute sa liberté, ce que Max jugeait commode. Il l’avait rencontrée plus de huit mois auparavant, dans un festival de la région. À l’époque, elle avait été attirée par l’aura qu’il dégageait, sans vraiment adhérer à ses idées. C’était le charisme de Max, sa force de conviction naturelle et, plus que tout, le pouvoir qu’il avait sur ses camarades qui l’avait séduite. D’ailleurs, Max était lui-même persuadé que si Betsev faisait un travail d’introspection, elle réaliserait qu’elle ne l’aimait pas pour sa personnalité et sa ravageuse beauté, mais plutôt pour son rôle de mâle dominant. Quoi qu’il en fût, cette fille, très naïve, n’en aurait jamais les capacités intellectuelles. L’esprit de Betsev était une friche et, de ce fait, il pouvait être conditionné à loisir. Jamais elle ne pourrait représenter une menace pour la fidélité de Max envers la horde, et cela quelqu’un l’avait bien compris.

D’une certaine façon, Max se savait aussi manipulé, mais être manipulé n’est pas désagréable en soi, le problème est d’en avoir conscience. Nico, comme il l’avait amicalement appelé après leur première rencontre, obtenait toujours ce qu’il voulait de lui. Max se jugeait infiniment redevable, car il l’avait tiré lui et son frère, Pierre, d’un terrible merdier. Les souvenirs remontèrent à la vitesse de la lumière et Max vécut à nouveau le jour où tout avait basculé. Il venait de fêter ses vingt et un ans lorsque des gendarmes s’étaient présentés à leur domicile du Xe arrondissement. Son père avait été assassiné : c’était la première vraie gifle infligée par la vie. Une « racaille » l’avait poignardé sous l’auvent de la gare d’Austerlitz, pour avoir refusé de céder sa carte de crédit. Son père était mort pour un morceau de plastique et les laissaient, lui et son frère, orphelins et dévastés. Assez rapidement, la police avait mis la main sur le criminel et s’en était suivi l’interminable procès. Pendant quelque temps, Max avait volé de missions intérimaires en petits boulots au noir, souvent ingrats. Comme dans les contes de fées qui tournent mal, ils avaient dû déménager plusieurs fois, dans des appartements toujours plus petits. Puis, après cassation et divers renvois entre tribunaux auxquels il ne comprenait rien, vint le jour du jugement : 7 ans fermes pour l’agresseur, voire moins si ce dernier se comportait correctement en prison. Max avait enragé à la lecture du verdict, il s’était emporté et avait insulté tous les magistrats. Comment pouvait-on n’accorder que si peu de valeur à la vie de son père ? On lui avait répondu que l’assassin avait des circonstances atténuantes et que, bien qu’il ne soit pas pénalement irresponsable, il avait des déficiences mentales, ce qui avait joué en sa faveur. Submergé par la haine, Max avait juré de retrouver cette ordure pour lui faire payer. Il s’était renseigné sur lui et avait appris beaucoup de choses, notamment sur sa famille et ses origines. Max avait découvert que ce merdeux était l’une de ces petites racailles qui traînent à longueur de journée dans les halls de gare, détroussant les voyageurs, volant à l’arraché tout ce qui peut être volé. Cédant à la colère, il s’était un soir rendu au domicile du meurtrier, c’est-à-dire chez ses parents, pour proférer des menaces de mort en hurlant. La police était intervenue et il était à son tour passé par les cases garde à vue/avocat/procureur pour s’en tirer avec une amende et des travaux d’intérêts généraux en comparution immédiate. C’était la goutte d’eau : après la tristesse et la haine, voilà que venait l’humiliation. Il était prêt à supporter beaucoup de choses, mais ça, c’était trop. Haine, dépression, idées noires… Il avait souhaité sa propre mort, mais une chose l’avait à chaque fois retenu : Pierre. Qu’est-ce qu’un garçon de 9 ans serait devenu dans une ville comme Paris ? Il s’était finalement joué de la mort grâce à un exutoire : l’alcool. En quelques mois, il s’était changé en un poivrot sans avenir. Peu nombreux étaient ceux qui avaient vraiment compris sa détresse, et parmi eux se trouvait Nicolas Thréli. Nicolas ne lui avait pas fait la morale ni même jugé, d’ailleurs. Il lui avait simplement dit :

— Je comprends. Je sais ce que c’est.

À ce moment-là, Max avait dû contenir ses larmes, surpris et désarmé qu’un inconnu lui tende la main. Rapidement, ils étaient devenus amis. Nico l’avait aidé à trouver un travail, pas très bien payé, mais décent. Il l’avait encadré et l’avait même aidé à s’occuper de Pierre. Et puis, il avait des amis formidables sur lesquels on pouvait se reposer : Max avait vite réalisé qu’ils étaient comme une famille. Ils avaient su le comprendre et, mieux encore, il lui avait donné une explication à sa situation. Son père n’était pas mort pour rien : il était mort parce qu’il était blanc. Il était mort parce que tous ces immigrés africains ne comprennent que la violence. Il avait péri en héros, défendant corps et âme ce qu’il avait honnêtement acquis, tandis que ces sangsues noires et grises ne faisaient que se servir. Max avait alors compris que si ces immigrés étaient si forts, c’était simplement parce que cette société était trop faible avec eux. Oui, trop faible et trop permissive. Pendant quelques années, lui-même et ses frères s’étaient évertués à faire comprendre à ces parasites qu’ils devaient rentrer chez eux. À coups de ratonnades dans les rues de Paris, ils veillaient, lui et ses camarades, sur la civilisation européenne rendue malade par un humanisme niais. Il s’était alors endurci, mentalement et physiquement, car ils avaient une grande mission à accomplir : nettoyer ce pays.

À l’extérieur de la tente, le rythme saccadé s’était tu et un autre air se fit entendre. Dès les premières notes, Max reconnut le Carmina Burana de Carl Orff sur un air électronique. Il se leva, et comme l’air était froid, il enfila un blouson bombers noir pour couvrir les muscles secs et dessinés de son torse. En passant sa main sur son crâne rasé, il sortit de la tente et alla observer les danseurs pogoter autour du feu. Ils sautillaient et s’agitaient en se collisionnant avec ardeur. Cette danse, imbécile au premier abord, signifiait quelque chose : la violence de la vie qui projetait les hommes les uns contre les autres. C’était d’ailleurs une de leurs devises : la vie est un combat. Parmi les danseurs se trouvait Pierre, qui se débrouillait plutôt bien. Il sautillait plus bas que les autres, ce qui lui permettait de les bousculer plus efficacement. D’ailleurs, il était le seul à ne pas être tombé dans la boue, car sa veste harrington blanc crème était immaculée. Même ses jeans noirs n’avaient pas été tachés. En tournant sur lui-même, Pierre croisa le regard bienveillant de Max. Mis à part une silhouette plus mince, et un nez plus pointu chez Pierre, ils étaient fort semblables.

Pierre, qui avait une énorme admiration pour son frère, avait toujours voulu marcher dans ses pas. Comme il avait vu Max suivre aveuglément Nicolas Thréli, il voyait en ce dernier une sorte de prophète. Max admettait, qu’au fond de lui, il n’aimait pas trop voir Nicolas s’immiscer entre eux, mais les liens de la camaraderie étaient plus forts que ceux du sang. C’était ainsi.

Il détourna le regard puis entreprit de déambuler dans le camp entre les canettes et les gens saouls étendus, parfois dans leurs vomissures. Les allées se firent un peu plus propres, et surtout moins bruyantes, à mesure qu’il se rapprochait du centre du camp. Il dépassa la tente centrale aux camouflages militaires, qu’ils nommaient entre eux QG, et choisit d’aller à la lisière de la forêt. De là, il pourrait admirer les scintillements de la ville toute proche. Dans son dos, une voix retentit dans la nuit :

— Max ! Tu fais ta petite promenade ?

Il se retourna et vit la tête de Nicolas qui dépassait de la tente du QG. La mine joyeuse de Nicolas fit naître un sourire aux commissures des lèvres de Max. C’était là le don de Thréli : communiquer ses émotions avec force en un instant. Il avait un physique très soigné, certains l’auraient même qualifié d’efféminé, et n’était que très rarement violent. Même l’apparente brutalité que laissait transparaître son attirail de skinhead était compensée par ses yeux noirs pétillants. Nicolas savait ce qu’il voulait et l’obtenait toujours, sans jamais avoir à user de violence. Et puis, il était à l’écoute de chacun d’eux : lorsqu’un camarade se sentait mal, il n’hésitait pas à parler de ses problèmes ni à le prendre dans ses bras. Ainsi, si la camaraderie était un environnement de virilité brutale, chacun savait qu’il trouverait du réconfort auprès de Nicolas. C’était un peu leur frère et leur mère à la fois.

— Ouais, je traîne, j’arrive pas à dormir.

— Moi c’est pareil, dit Nicolas en roulant des yeux. Entre un peu, ça caille dehors.

— OK, répondit Max en souriant.

À l’intérieur, la tente était bien rangée et une grande table trônait en son centre, couverte de documents soigneusement triés et empilés. La tente était si grande qu’elle comportait plusieurs pièces, toutes sauf une closes par des fermetures éclair.

— Ça va ? Qu’est-ce que tu racontes de beau ?

— Oui, ça va. Il fait froid, mais il y a Betsev pour me tenir chaud, répondit Max avec un regard malicieux.

— Ah, je croyais que ça n’allait plus très bien avec elle.

— Des hauts et des bas.

— Elle ne te monopolise pas trop, j’espère ? demanda Nicolas sur un ton badin.

— Non, elle est très gentille et elle sait que j’ai des responsabilités, alors elle m’embête pas trop.

— OK, je te fais confiance. Mais tu sais, s’il y a le moindre problème…

— Je t’assure, tout baigne.

Depuis quelque temps, Max ressentait une sorte de jalousie de la part de Nicolas, pas une jalousie amoureuse, ni même sexuelle, mais une sorte de possessivité exagérée. Comme si Betsev devenait une sorte de rivale. Par le passé, Nicolas avait plusieurs fois été très proche de Max, bien que ce dernier soit incapable de dire à quoi ressemblait cette relation. C’était plus qu’un ami, mais différent d’un frère. Parfois, cela avait été jusqu’à l’ambiguïté, sans qu’il y ait pour autant le moindre acte de nature sexuelle. Des regards, une main posée sur l’épaule… retirée comme une caresse.

Changeant complètement de sujet, Nicolas claironna :

— Les préparatifs avancent bien. On est au complet et surtout, on a reçu tout le matos.

— Bonne nouvelle, on sera dans les temps alors. Au fait, la préfecture ne s’intéresse pas trop à notre petit festival privé ?

— Non, ils sont bien trop occupés à compter leurs morts, répondit Nicolas avec un grand sourire. J’ai quelque chose de particulier à te demander, enchaîna-t-il, l’air gêné.

— Oui ?

— D’abord je veux que tu saches que ça ne change rien entre nous. C’est simplement pour la bonne organisation des événements, je voudrais qu’en public, et seulement en public, précisa-t-il, tu m’appelles « Chef ». Je sais que ça peut paraître un peu autoritaire, mais c’est par souci d’équité. Comme tu as dû le voir, ça fait un moment que les autres camarades m’appellent ainsi. Pour éviter toute forme de jalousie, je voudrais que tu en fasses autant. En privé, je reste bien sûr ton « Nico », dit-il avec un clin d’œil.

— OK, comme tu voudras, répondit Max, peinant à masquer sa surprise.

— Je te jure que ça ne change rien entre nous, dit Nicolas en lui prenant la main.

— Je sais, Chef, répondit Max avec un grand sourire.

— Hé ! Je t’ai dit seulement en public ! Tu vas me mettre mal à l’aise, répondit Nicolas avec un air faussement vexé. Au fait, comment ça s’est passé avec le journaliste ?

— Le problème est réglé, t’entendras plus parler de lui.

— Très bien. Je ne crois pas que ce petit con nous aurait nui, mais il valait mieux s’en assurer, dit Nicolas l’air satisfait.

— Tout à fait. Si tu n’as plus rien à me dire, je pense que je vais retourner me coucher, demain la journée va être rude.

— Effectivement… Bonne nuit.

Le journaliste. Son visage implorant s’imposa à son esprit. Sanglotant comme un petit enfant, recroquevillé dans la pénombre, il avait attendri le cœur de Max. Son regard triste et suppliant, lorsqu’il s’était penché pour lui donner la mort, lui avait renvoyé l’image de lui-même huit ans auparavant, lorsqu’il avait perdu son père. Max avait compris la douleur qu’il ressentait et, saisi par la pitié, il lui avait laissé la vie sauve après l’avoir mis en garde. Ce n’était pas tout à fait l’ordre qu’il avait reçu de Nicolas, mais il pensait que l’avertissement avait été plus que suffisant. D’ailleurs, Max espéra vraiment que Quentin Viessenthal allait suivre son conseil, car il valait mieux pour lui qu’il quitte la ville.

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