Désordres

Jonathan Gillot · Chapitre 15 sur 27

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Désordres

Chapitre 15 : L'indignation

CHAPITRE XV :

L’INDIGNATION

 

Blanc, bâti sur une petite butte, une affreuse collection de nains de jardin : pas de doute, Quentin se trouvait bien devant le pavillon de Gilles Paquier. La peinture sans écailles et les haies bien taillées donnaient l’image d’un propriétaire soigneux, voire ennuyeux. C’était certainement l’œuvre d’un retraité qui tuait le temps en bricolant et jardinant. À l’une des fenêtres, il aperçut un rideau brodé retomber nonchalamment. Gilles Paquier devait l’observer. Quentin emprunta une petite allée menant jusqu’à la porte. Avant même de l’avoir atteinte, elle s’ouvrit sur un septuagénaire.

— Bonjour, que voulez-vous ?

Sur ses traits tirés se lisait l’inquiétude. Rien de plus normal, il pensait se trouver face à un authentique NS.

— Bonjour, monsieur, pas de panique, je ne vous veux aucun mal. Je suppose que vous êtes Gilles Paquier ?

— Oui.

— Est-ce que je peux entrer ?

— Oui.

Gilles recula pour laisser entrer Quentin qui ferma la porte derrière lui.

— Tout d’abord, je me présente : je m’appelle Quentin Viessenthal. Je suis journaliste et j’effectuais un reportage sur l’explosion avant de me retrouver piégé ici. Je viens à la demande de René Grouillard. Il se trouve qu’il m’héberge et il m’a demandé de vous transmettre un message. Il pense que vous pouvez nous aider.

— Je suis désolé, mais je ne vois pas de qui vous voulez parler, dit posément Gilles.

— Il m’a pourtant dit que vous étiez amis. Il m’a raconté énormément de détails sur votre passé commun.

Devant le silence de Gilles, Quentin entreprit de réciter tout ce dont René lui avait parlé, que ce soit à propos de la guerre d’Algérie ou diverses conquêtes féminines.

Gilles fut troublé par tous ces détails et la précision de leur récit. Toutefois, il n’était pas certain de lui faire confiance et, en ces temps troublés, l’excès de prudence ne se punissait pas. Il s’imagina que René avait été arrêté et qu’il avait donné ces informations sous la torture. Peut-être dans le but de l’amadouer afin qu’il se dévoile.

— Jeune homme, dit Gilles en prenant une voix chevrotante pour mieux l’attendrir, je ne vois pas de qui vous voulez me parler, je suis vraiment navré.

— Je vous en prie, faites un effort ! le supplia Quentin. Vous devez croire que je suis un NS, mais je vous jure que je ne demande que votre aide.

— Désolé jeune homme, je ne peux pas vous aider. Vous me confondez avec un autre.

— OK, je ne peux pas vous obliger à m’aider. Dans ce cas, je vais m’adresser à quelqu’un d’autre. Est-ce que vous savez où habite Rémi Ménardier ?

Gilles fut très surpris de cette question : il avait été embarqué la veille et ne se trouvait donc pas chez lui. Il fut alors certain que cet homme n’était pas un NS, car il aurait dû savoir que Rémi était déjà dans leurs geôles.

Seul dans une salle de classe, Rémi Ménardier savait que sa vie d’à peine soixante ans touchait à sa fin. Attendant sa mort, il s’étonna d’une quantité de détails insignifiants, tels que les craies en équilibre sur le bord du tableau noir et la brosse poussiéreuse. Comme lorsqu’on s’ennuie dans une salle d’attente, on scrute les murs et les autres clients, en guettant son tour. Dans le corridor voisin, les vieux planchers, jadis foulés par des centaines de collégiens, grincèrent sous la lourdeur des pas.

Dans le collège défiguré en pénitencier, les prisonniers étaient parqués dans les salles de cours et le nouveau système faisait toujours l’économie d’un procès pour les accusés pris en flagrant délit. Comme tout condamné à mort, Rémi Ménardier disposait du droit d’être seul dans une salle. Il ne fallait voir dans ce choix aucune charité. Simplement, il s’agissait d’éviter que, se sachant perdus, plusieurs prisonniers se rebellent.

Inspirer la crainte, puis la lire dans les yeux de ses victimes : c’était la passion de Bestos. En tant que membre de la Force Civique, il n’était pas affecté à la surveillance de la prison ni à l’organisation des exécutions. Toutefois, il aimait passer son temps libre à regarder des prisonniers souffrir. De temps à autre, les geôliers le laissaient arranger l’exécution. Par exemple, le type qui devait être châtié ce matin avait pris la liberté de sortir de chez lui, pour appeler à la révolte. Rébellion et sédition, en somme. Bestos ne supportait pas ce genre de comportement indiscipliné et il comptait bien lui offrir une mort mémorable. Les fois précédentes, il avait utilisé les chiens pour assassiner ses victimes. Puis il s’en était lassé. C’était, selon lui, trop salissant pour les bêtes comme pour les murs. Désormais, il considérait le feu plus sain : en effet, si la combustion est bien faite, il ne reste rien. Et puis, en s’y prenant bien, la juste, mais sévère correction dure assez longtemps pour que le détenu réalise l’étendue de son erreur.

Bousculé sans ménagement par deux NS, Rémi chuta plusieurs fois dans les escaliers. Tous savaient qu’il serait bientôt assassiné, et pourtant aucun d’entre eux ne manifesta la moindre trace d’humanité. Quand Rémi émergea du couloir sombre donnant sur la grande cour, il comprit. Le bûcher, dressé en son milieu, ne laissait aucun doute. Les NS avaient entassé quelques palettes de bois au sommet desquelles trônait une chaise en bois ancien. Des pneus avaient été disposés entre les palettes et l’air empestait l’essence. Sanglé à la chaise, il se promit de ne pas pleurer ni crier, quand la douleur viendrait. Bestos, tout sourire, posa un mégaphone en marche sur ses cuisses, et déclara :

— Si tu gueules, toute la ville t’entendra chialer.

Puis, il jeta un mégot et les flammes serpentèrent vite jusqu’à ses pieds. Pour mieux l’accueillir au ciel, les rayons du soleil transpercèrent les nuages et un air doux caressa son visage. Brusquement, le brasier s’affaissa comme les premières palettes se désagrégeaient. Bestos en eut un frisson et s’excita en voyant la panique gagner le supplicié. Malgré toute sa force mentale, Rémi ne put tenir sa promesse jusqu’au bout. Quand les flammes vinrent lécher ses cuisses, de longs hurlements déchirèrent les airs.

— Il est sorti dans la rue avec un mégaphone. Il disait qu’on ne pouvait pas laisser ces monstres nous imposer leur loi et qu’on devait se battre pour notre liberté. Vous savez Quentin, je ne crois pas qu’il avait préparé son discours. Tout ce qu’il a dit est sorti sous le coup de la colère, et ça a été d’autant plus percutant.

— Oui, je comprends.

— Je suis sorti dans mon jardin pour l’observer, et je n’étais pas le seul. Beaucoup de gens ont été touchés, j’ai vu de nombreuses personnes à leur fenêtre ou sur leur perron à l’écouter. Ça n’a pas l’air de grand-chose, mais sortir de chez soi est presque un acte de rébellion. Ensuite, ils sont arrivés et l’ont jeté dans un coffre de voiture… je ne l’ai pas revu depuis.

— Je pense que tout le monde doit entendre votre témoignage, dit doucement Quentin. Je reviendrai avec ma caméra et je le ferai diffuser.

— Vous pouvez communiquer avec l’extérieur ? demanda Gilles, très surpris.

— Oui, mais mes moyens sont limités. Je dispose d’un ordinateur portable, dont la batterie est déjà bien entamée, et d’une antenne satellitaire.

— C’est formidable. Alors vous devez savoir quelque chose : ce qu’a fait Rémi n’a pas seulement touché les gens, mais cela les a convaincus de ne pas se laisser faire. Il semblerait que certaines personnes soient prêtes à lancer quelques actions.

— Comment ça ?

— Attendez un instant, répondit Gilles en se levant.

Il revint une minute plus tard avec les mains chargées de petits papiers, sur lesquels étaient griffonnées des phrases à la hâte.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Quentin, intrigué.

— Ce sont des mots que nous nous passons sous les clôtures des jardins ou par-dessus les murs. Regardez, il suffit d’inscrire le nom du destinataire et votre message. Les habitants font ensuite circuler le mot jusqu’à la bonne adresse. C’est rudimentaire, mais ça marche. J’ai réussi à communiquer avec des gens de la Rochotte, annonça Gilles avec un large sourire.

Quentin ignorait où se situait cette « Rochotte », mais au vu de l’air triomphant affiché par Gilles, ce devait être une performance.

— C’est drôle, mais René avait deviné que vous tenteriez de créer un réseau.

— Nous ne sommes pas de si grands amis pour rien, admit Gilles.

— Je n’en doute pas. Au fait, vous m’avez dit que certaines personnes étaient prêtes à lancer quelques actions, savez-vous de quoi il s’agit ?

— Non, je n’en ai aucune idée et je ne pense pas qu’eux-mêmes le sachent !

— Vous avez des armes ?

— À part des couteaux de cuisine et quelques vieux fusils, personne n’a rien.

— Je vois, dit Quentin. J’ai un ami plutôt bien placé chez les NS, et je pense qu’il pourrait remédier à ce petit problème, si nécessaire.

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