Désordres
Chapitre 14 : Les conspirateurs
CHAPITRE XIV :
LES CONSPIRATEURS
Le lendemain, en début d’après-midi, Quentin chercha désespérément comment enfiler les lacets. Il se rappela un instant ce que lui avait dit Max la veille : « Ils doivent toujours être horizontaux, jamais croisés. »
Adossée à l’embrasure de la porte, Zora le regarda revêtir son sinistre déguisement. Son allure militaire ne collait pas vraiment avec l’innocence de son visage, mais ce n’était pas grave, car c’était le cas pour la plupart des NS. Comme Quentin, la grande majorité n’avait pas trente ans. Par ailleurs, sa nouvelle coupe le changeait radicalement : il était presque impossible de faire le parallèle entre le visage du journaliste diffusé à la télé et le NS typique que Zora avait sous les yeux. René lui demanda :
— Tu te souviens bien de tout ce que tu dois lui dire ?
— Oui, je lui parle du parachutage sur Oran et de la guerre dans le désert algérien. Pour finir, je lui dis qu’il faut également contacter Rémi Ménardier.
— Parfait, gamin.
Quentin souffla un grand coup puis se dirigea vers la porte d’entrée. À l’instant où il passa le seuil, Zora le serra dans ses bras.
— Bonne chance ! murmura-t-elle.
Quentin ne répondit que par un sourire triste. En descendant les marches, il remarqua quelques petites taches brunes et se souvint de la mort de Camille. La douleur était vive et il leur manquerait cruellement, car il avait le don d’apaiser des situations tendues.
Dans l’avenue déserte, il trouva étonnante la sensation de respirer la brume matinale en toute liberté, sachant pourtant combien elle était illusoire. Il marcha en étant le plus naturel possible, sans pouvoir s’abstenir de jeter un œil derrière son dos régulièrement. Il fut intrigué par un étrange château d’eau, à la silhouette bizarre : la partie supérieure de l’édifice, noircie par la pollution, avait la forme d’une soucoupe volante menaçante se découpant sur le ciel gris. À proximité d’une grosse barricade, il passa devant un commissariat transformé en repaire NS. Un homme, assis sur une chaise près du perron et la tête penchée en avant, cuvait son vin. Lorsque Quentin passa dans son champ de vision, le NS leva la tête et plissa les yeux pour l’observer. Le journaliste poursuivit son chemin en l’ignorant. L’instant d’après, une voiture passa en trombe et un bras passa par la fenêtre pour le saluer. Quentin répondit par une main levée qui n’était ni vraiment un salut NS, ni vraiment un salut ordinaire. Personne ne sembla s’intéresser à lui.
Quand Max émergea des limbes, il reconnut d’emblée le plafond de son appartement. Un mal de tête épouvantable lui cinglait le crâne, lui remémorant la quantité impressionnante de bières ingurgitée pour noyer sa culpabilité. À ses côtés, emmitouflée sous la couette, il sentit une présence. Il maudit alors l’alcool de l’avoir jeté dans les bras de Betsev. Elle n’était désormais, à ses yeux, qu’une vulgaire pute. Pas d’humeur à lui adresser la parole, il se leva silencieusement afin d’aller se doucher. Revenant dans la chambre pour prendre ses vêtements en catimini, il s’aperçut que la chevelure très courte qui dépassait de la couette n’était pas blonde : il ne s’agissait pas de Betsev. Sans souvenir de cette rencontre, il sourit du cocasse de la situation. Se traînant jusqu’au salon en se tenant la tête entre les mains, il s’avachit dans le canapé. La bière l’avait bien aidé la veille, mais, désormais à jeun, toutes ses idées noires rappliquèrent et le blues en profita pour s’installer. Il releva la tête, les lèvres serrées, et croisa péniblement son reflet dans une glace. Max se plongea un instant dans ses songes et comprit trois choses : il n’acceptait pas de mourir dans cette ville, il refusait de devenir un assassin et il n’abandonnerait pas son frère. Après s’en être fait la solennelle promesse, son reflet lui parut moins inquisiteur. Pour le moment, il était crucial d’en apprendre le maximum sur le plan de Thréli pour anticiper les développements futurs de la crise.
Le splendide escalier jetait sa volée de marches dans le hall somptueux. De part et d’autre des marches, il remarqua la présence de deux plantons qui n’étaient pas là la veille. Les deux gardes, dotés d’uniformes très solennels, le saluèrent à son passage. Lentement, le nouveau système s’étatisait, se parant des atours d’une institution politique. À l’entrée du bureau du Chef, un autre garde l’arrêta :
— Bonjour, pourquoi viens-tu ?
— Je dois voir le Chef, répondit Max dans un haussement d’épaules.
— Tu as une convocation ?
— Non.
— Je suis désolé, mais tu ne peux pas rentrer sans ça. Il faut voir avec sa secrétaire pour en avoir une, expliqua le garde, sincèrement désolé.
Ayant entendu la conversation, Séléna se leva de son bureau et se dirigea vers Max.
— Bonjour, je peux t’aider ?
Il hésita un instant sur la réponse à donner puis lança sur un ton posé :
— Oui, je voudrais voir le Chef, j’ai un rapport à lui faire.
Il trouva sa réplique assez martiale, mais rien d’autre ne lui était venu à l’esprit. Cette réponse fit plaisir à Séléna, plus habituée aux remarques grivoises de brutes imbéciles. Elle disparut et revint une minute plus tard avec l’autorisation de pénétrer dans le Saint des Saints.
— Te voilà ! J’espère que tu ne viens pas m’annoncer de mauvaises nouvelles ! dit Thréli en ouvrant les bras dans un sourire éclatant.
— Rassure-toi, pas de catastrophe.
Thréli fit le tour de son bureau pour se camper devant Max et poser les mains sur ses épaules. Max, conscient du rôle à jouer, savait que sa survie dépendrait de sa capacité à le manipuler. Il fit la moue et baissa les yeux, comme pour s’excuser :
— Je voulais te dire… Je suis désolé, je n’ai pas encore retrouvé le journaliste. Il est assez malin et je ne sais pas encore où est-ce qu’il se cache, bredouilla Max.
— Oh, mais ne t’en fais pas, je suis sûr que tu vas le retrouver, répondit doucement Thréli en relevant le menton de Max avec son index, pour mieux le fixer du regard.
— Oui, je vais faire du mieux que je peux, promit Max.
— C’est important et je suis sûr que tu vas y arriver. Tu sais, je commence à croire que le destin nous sourit, dit Thréli avec un sourire éclatant.
— Comment ça ? demanda Max, intrigué.
— Tu n’es pas informé de ce qui se passe à l’extérieur ?
— Non. Pierrot m’a vaguement parlé de manifestations dans d’autres villes, mais c’est à peu près tout.
Entendant ces mots, Nicolas Thréli se dirigea vers l’écran plat et lança :
— Notre révolution s’étend.
Des images se mirent à défiler. Il y eut quelques vues des abords de Chaumont, puis rapidement, Thréli zappa sur d’autres chaînes. La plupart diffusaient la même chose : des manifestations nationalistes dégénérant en émeutes, des voitures incendiées et, parfois, des crimes abominables. Plusieurs chaînes étrangères se succédèrent et toutes jasaient sur la ville tombée : l’Occident tout entier avait les yeux rivés sur Chaumont.
— Impressionnant, n’est-ce pas ?
— En effet, répondit Max du ton le plus enjoué possible.
— Attends, je vais revenir en arrière pour que tu puisses tout voir en détail.
En une dizaine de minutes, Max vit des scènes d’émeutes dans les banlieues parisiennes, des corps brûlés dans la grande mosquée de Poitiers incendiée par des identitaires, des jeunes effectuant des ratonnades dans Strasbourg et Mulhouse et un simili de guerre civile dans les quartiers nord de Marseille. Comme en 2005, l’état d’urgence avait été décrété, mais l’insurrection semblait malgré tout s’étendre. Puis l’actualité revint à nouveau sur Chaumont qui, selon les médias, était ceinturée par les militaires. Nicolas Thréli, se sentant pousser des ailes, prophétisa :
— Bientôt, ils ne pourront être partout à la fois.
Max était d’accord avec lui sur ce point, toutefois, Chaumont restait à l’heure actuelle le seul exemple de ville entièrement tenue par des NS.
— C’est clair. Ils pourront pas encercler toutes les villes de ce pays. Mais, pour l’instant, on ne contrôle que celle-ci et…
— Ne t’inquiète pas pour ça. La révolution va continuer de s’étendre et tout ce qu’on doit faire pour le moment, c’est endormir la République pour gagner du temps.
— Je saisis bien, mais si les autorités réalisent que les choses dégénèrent, tu penses pas qu’ils voudront traiter le problème à la source ? rétorqua Max.
— Non, je leur donne des gages de bonne volonté, répondit Thréli avec un sourire malicieux.
— Comment ça ?
— Je leur fais quelques propositions. Je songe même à rencontrer des journalistes.
Max, surpris par sa stratégie, resta bouche bée quelques instants puis lança :
— Attends, je te suis plus du tout. Tu vas recevoir des journalistes ici alors que je dois en traquer un ? demanda Max, interloqué.
— C’est pourtant simple, il faut rendre un assaut contre nous le plus impopulaire possible. Nous pouvons les recevoir dans un cadre particulier et leur montrer seulement ce que nous voulons qu’ils voient. Aucun politique ne se risquera à lancer un assaut si ça provoque des morts inutiles pouvant être évitées par la négociation. L’opinion publique leur est trop précieuse.
Thréli marqua un temps d’arrêt, puis il prit une profonde inspiration.
— Cette démocratie corrompue est le plus grand mal de ce pays. Chacun pense à son nombril avant l’intérêt commun. Avec nous, il n’y aura plus ce genre de problème, conclut-il avec un sourire mégalomane.
— OK, je comprends ce que tu veux dire. Mais, à mon avis, ils auront plus peur de perdre leur pouvoir que leur popularité. Ils vont bien finir par passer à l’action, même si je sais pas encore quand ni comment.
— Si cela devait arriver, ne t’inquiète pas. On m’en informerait le moment venu, et aussi sur la conduite à tenir.
Max se doutait qu’une hiérarchie devait le chapeauter depuis l’extérieur, il en avait maintenant la certitude. Cela expliquait la présence de personnages incongrus comme cette Séléna, le matériel de propagande et les uniformes apparus comme par magie. Max demanda mystérieusement :
— Qui ça, « on » ?
— Tu connais le dicton : moins on en sait, mieux on se porte, marmonna Thréli.
Comprenant qu’il n’en apprendrait pas plus sur le sujet, il hocha la tête. Sa réponse ne sonnait pas comme une menace, mais plutôt comme un avertissement. Une limite à ne pas franchir. Amitié ou pas. Il décida donc d’en revenir à des questions plus terre à terre.
— Je comprends qu’il faille cloisonner les informations pour la sécurité de tous. Mais puisqu’on est ici, je me demandais… Pourquoi avoir choisi cette ville et pas une autre ?
— Principalement pour des raisons stratégiques.
— Ah bon ? Pourtant, le sud de la ville est très compliqué à défendre. Surtout au niveau de la route de Langres et du plateau de la Vendue.
— En réalité, cette ville présente une possibilité intéressante de repli sur le centre. Il suffit de faire sauter les ponts qui enjambent la fosse des lignes de chemin de fer. Comme elle sépare la ville en deux et qu’elle est profonde, cela permet d’isoler tout le centre bâti sur un promontoire et d’en faire une forteresse. J’espère tout de même ne pas avoir à en arriver là.
— Une autre ville n’aurait pas pu faire l’affaire ?
— Nous avons hésité pendant un temps avec Besançon. Mais bien que plus facile à défendre, elle est beaucoup plus peuplée et trop vaste pour une opération de ce type. D’un point de vue médiatique, ça n’aurait pas apporté grand-chose de plus : son poids politique est le même que celui de Chaumont, c’est une simple préfecture.
— Tu as vraiment bien préparé tout ça.
— C’est aussi grâce à toi, répondit le Chef souriant.
Le Chef posa à nouveau ses mains sur les épaules de Max. Ce dernier, coupable, baissa les yeux. Thréli prit ça pour de la modestie.
— Je t’assure, tu peux être fier de toi.
Puis, comme Max restait silencieux, il retourna derrière son bureau, pour signifier que l’entretien touchait à sa fin. Max voulut pourtant en savoir plus.
— Au fait, j’ai une petite question à propos de l’électricité. Quelles parties de la ville sont alimentées ?
— Seulement la préfecture, l’hôpital, et les immeubles occupés par nos troupes. Pourquoi cette question ?
— C’est juste que je me disais que ça ne devait pas être facile pour les habitants de faire sans.
Thréli trouva la réponse de Max surprenante. En effet, pas un seul instant il n’avait manifesté de sympathie pour les Chaumontais. Il occupait sans remords l’appartement d’un autre et roulait dans une voiture volée. Le Chef pianota sur son ordinateur sans répondre, pour le forcer à se dévoiler. Max, le sentant sur la défensive, tenta de se justifier :
— La coupure d’électricité ne nous arrange pas : on ne peut pas utiliser de téléphones portables entre nous et les talkies ont une portée très limitée.
Cette fois-ci, Thréli tiqua franchement. Ils avaient déjà eu cette discussion auparavant et Max lui-même avait admis la nécessité du black-out. Avec le sentiment que Max n’était pas clair, il changea d’attitude.
— C’est nécessaire : l’extérieur ne doit savoir que les informations que je laisse filtrer, et c’est pourquoi je t’ai demandé de buter ce journaliste. Ce que tu n’as toujours pas fait d’ailleurs, ajouta-t-il sur un ton plutôt méprisant.
L’ambiance, subitement glaciale, poussa Max à aborder un sujet plus léger.
— Oui, encore désolé, je vais tout faire pour le retrouver. À part ça, tout va bien pour toi ? Tu as le temps de t’accorder un peu de temps libre ?
Puisque Max était louvoyant, il décida de jouer le jeu :
— Non, malheureusement. J’aimerais bien aller boire une bière avec vous tous, mais je suis débordé. Comment va Betsev ?
— Bien. C’est un peu tendu par moments, mais je suis sûr que ça va s’arranger.
— Ah, les problèmes de couple, dit Thréli en dodelinant de la tête.
— En effet… Et Pierrot va connaître ça d’ici peu : il m’a dit qu’il avait une copine.
— Ah oui ? C’est une bonne nouvelle. En parlant de lui, comment va-t-il ? demanda le Chef sur un ton badin.
— Très bien et il est heureux de faire partie de l’opération.
— Tant mieux. C’est une bonne recrue, tu sais. J’espère qu’il va marcher dans les pas de son grand frère.
Thréli prit un air désinvolte et ajouta :
— Ce serait un beau gâchis qu’il se détourne de la cause. Toi non plus, tu n’as pas envie qu’il s’égare… Non ?
La gorge nouée par cette semonce déguisée, Max secoua la tête. Ils se séparèrent sur quelques platitudes et Max sortit du bureau en peinant à cacher son effroi.
Le message avait été reçu cinq sur cinq : il connaissait suffisamment Nicolas Thréli pour savoir qu’il ne fallait pas prendre ce genre d’avertissement à la légère. Son frère pouvait y laisser la vie s’il faisait n’importe quoi. En proie au désespoir, il retint ses larmes de toutes ses forces. À sa fenêtre, le Chef le regarda traverser la cour de la préfecture. Un peu déçu, il songea que Max n’était qu’un pauvre type qui avait peur pour sa vie, cherchant la meilleure façon de fuir. Quoi qu’il en fût, la menace devrait fonctionner suffisamment longtemps. Il fallait de toute façon qu’il garde Max sous sa coupe pendant quelques semaines, au moins. Ce n’était pas tant de sa personne qu’il avait besoin, mais de son charisme. Et puis, quand il n’aurait plus besoin de lui, il lui offrirait une mort héroïque, si nécessaire. Un martyr galvanise toujours les troupes.
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