Désordres
Chapitre 13 : L'étrange proposition
CHAPITRE XIII :
L’ÉTRANGE PROPOSITION
Lorsque la porte s’ouvrit, Max afficha son plus beau sourire et tendit un paquet à un René Grouillard au bord de la syncope.
— Qu’est-ce que c’est ? balbutia le vieillard.
— Ce sont des piles, répondit Max en souriant. Vu l’usage que je fais de votre sonnette, c’est bien la moindre des choses.
Sans l’agrément de René, Max entra et s’installa dans la cuisine éclairée par quelques bougies. Il posa un sac de sport à terre et s’écria :
— Quand ils voudront bien sortir de leur armoire, vous leur direz que je les attends ici.
Dans le salon, Quentin vida son verre d’un trait et marcha d’un pas déterminé vers la cuisine. Bien qu’impressionné par Max, il le fixa droit dans les yeux. Il lui en voulait tant pour la mort de Camille, qu’il ne baissa pas le regard. Zora vint à son tour et fut surprise par sa masse de muscles et ses yeux de rapace.
— Alors on sort du placard ? demanda Max, moqueur.
Il n’obtint aucune réponse. En analysant l’expression faciale du journaliste et de la fille, il comprit que leur compère avait dû succomber à ses blessures. Ne sachant trop que faire, il baissa les yeux puis leur demanda de s’asseoir. Comme personne ne bougea, la tête toujours baissée, il leur dit calmement :
— J’ai choisi de vous aider.
— Quoi ? s’écrièrent en chœur René, Zora et Quentin.
— Je pense que tout ça est allé trop loin, marmonna Max en passant son index sur le rebord de la table. Je me rends compte que ce qui se passe est très grave… il y a eu assez de morts comme ça. Finalement, je crois que nous sommes tous piégés dans cette histoire, moi comme vous, et je veux sortir de ce merdier.
— Ce merdier, vous en êtes responsable, le tança René.
— Je ne le nie pas, assuma Max. Mais je pense que ça doit s’arrêter.
— Alors, allez-y, espèce de con ! lui ordonna René. Je vous ai vu commander tout le monde tout à l’heure, vous êtes un de leurs chefs, vous n’avez qu’à leur dire de déposer les armes.
— En vérité, je ne suis qu’un subalterne. Mon pouvoir est plus limité que ce que vous pouvez penser, précisa Max.
— Vous pouvez circuler librement, lui fit remarquer Quentin. Vous n’avez qu’à prendre votre voiture, sortir de la ville et vous rendre aux forces de l’ordre massées derrière.
— C’est un peu plus compliqué que ça. Je suis pas seul, il y a aussi mon frère qui est pris dans cette histoire. Je veux pas l’abandonner.
— Dans ce cas, partez avec lui, dit calmement Zora en haussant les épaules.
— Il ne voudra jamais, il croit profondément à notre cause. Pour qu’il me suive, il faudrait que je lui ouvre les yeux, mais je sais pas comment m’y prendre.
— C’est pas notre problème, commenta René.
— C’est vrai. Mais tout à l’heure, j’aurais pu vous arrêter et je l’ai pas fait. Il y a deux jours, j’aurais pu te tuer, mais je l’ai pas fait non plus, dit-il à l’adresse de Quentin. Je viens vous voir pour vous proposer une alliance.
— On s’en fout de ton alliance ! gueula René. Je suis sûr que dans moins d’une semaine l’armée va débarquer pour faire le ménage. J’espère que tu vas te faire buter d’ailleurs !
— OK, je comprends. Si vous refusez, c’est votre choix et je vous promets de pas vous causer de tracas. Mais avant que je m’en aille, il faut juste que je vous dise une chose, glissa Max.
— On n’a que ça à faire de vous écouter, alors allez-y, dit Zora sur un ton méprisant.
— Je crois que par votre faute, les otages sont en danger, lâcha-t-il.
— Quoi ? s’insurgea-t-elle.
— C’est à cause de son reportage, ajouta Max en pointant Quentin du doigt.
— Je ne vois pas ce que ça vient faire là ! se défendit Quentin.
— Je vais vous expliquer. J’ai pu discuter un peu avec notre chef, Nicolas Thréli, et l’une des têtes pensantes de son entourage. Il se trouve qu’ils cherchent seulement à figer la situation pour le moment. Apparemment, ils auraient besoin d’une semaine pour que l’opération soit un succès. Honnêtement, je sais pas pourquoi et je vois pas ce que ça peut changer d’attendre une semaine, mais c’est ce qu’ils m’ont dit. Le problème avec votre reportage, c’est que vous avez donné des détails sur ce qui se passe ici. D’après Thréli, votre appel au secours déguisé en interview va rendre populaire une prise de la ville par l’armée, alors qu’il espérait des négociations qui traînent en longueur.
— Autrement dit, résuma Quentin, ce Thréli essaie de manipuler l’opinion publique et nous venons de la monter contre lui.
— C’est ça, confirma Max. Franchement, il est clair que tout ce pays nous déteste avec ce que nous avons fait. La petite différence qui a son importance, c’est que Thréli voulait faire croire que nous étions prêts à négocier et à discuter plutôt qu’à utiliser la violence. Avec ce que vous avez diffusé, l’opinion publique souhaite maintenant que les autorités portent secours à cette ville. D’ailleurs, j’ai remarqué plusieurs détails en ce sens en regardant la télé. Avant votre reportage, tous se demandaient quelles étaient nos revendications ; alors qu’après sa diffusion, tout le monde ne parlait que de libérer la ville. C’est d’ailleurs ceci qui m’a décidé à revenir vous voir, même si je pense que je l’aurais fait de toute façon.
— Et quel est le rapport avec les otages ? demanda Zora, très inquiète.
Max ouvrit la bouche pour répondre, mais Quentin prit la parole en premier :
— Comme tu l’as dit ce matin : les NS n’auront jamais les moyens de défendre la ville face à l’armée. Ils vont être balayés sauf si, bien sûr, ils parviennent à monnayer l’invasion militaire contre la vie des otages. C’est bien cela ? demanda-t-il en tendant la tête vers Max.
— Oui. Ils tueront sans hésitation les otages, confirma Max.
Les yeux de Zora se chargèrent de larmes et elle se mit à piétiner doucement le sol. Quentin la prit dans ses bras, mais il ne dit rien : aucun mot n’aurait pu la consoler. Elle parvint, entre deux sanglots, à laisser échapper :
— Ma famille…
Max ne pipa mot non plus, car rien ne pouvait l’excuser.
Il y eut un long silence, puis Quentin lança :
— OK, parlons de votre alliance. En quoi est-ce que ça consiste ?
— Une entraide. Je vous aide pour les otages, et vous m’aidez pour mon frère.
— Admettons qu’on accepte, je ne vois pas en quoi on pourrait vous être utile.
— Vous êtes les seuls à pouvoir communiquer avec l’extérieur et surtout à si grande échelle, c’est un atout qu’on peut utiliser. Et puis, vous devez connaître d’autres habitants, moi je n’en connais aucun.
— Oui, c’est vrai. Mais je ne vois pas ce qu’on peut faire de plus, on est coincés dans cet appartement… Il est impossible de sortir sans être arrêté, expliqua le journaliste.
Max pointa alors du doigt le sac de sport qu’il avait emmené.
— C’est pas un problème, je te propose une petite transformation, lança-t-il à Quentin.
— Une transformation ? demanda Quentin, dubitatif.
— Quarante-trois, c’est bien ça ?
— Quoi quarante-trois ?
— C’est ta pointure, non ?
— Mais comment vous savez ça ? demanda Quentin, éberlué.
— T’as laissé quelques affaires à l’hôtel. Viens avec moi, ajouta Max en l’entraînant dans la salle de bain.
Dans la pièce éclairée à la bougie, il ordonna :
— Penche ta tête au-dessus du lavabo.
— Ah bon ? Et pourquoi au juste ?
— Tais-toi et fais ce que je te dis.
Quentin s’exécuta et tressauta quand un bruit de rasoir électrique se fit entendre. Le contact de la lame froide contre la peau de sa nuque le crispa. Voyant une mèche de cheveux planer, il insista pour se relever et voir les dégâts. Max lui appuya fermement sur la nuque pour le maintenir baissé.
— Reste calme. Tu sais, vu la tête que ça te fait, tu n’as plus qu’à me laisser finir, murmura Max, un grand sourire aux lèvres.
Les mèches dégringolèrent les unes après les autres jusqu’à ce que le rasoir, repu de tant de poils, s’éteigne. Quentin se redressa pour voir le résultat dans la glace. Il se doutait que ce serait court, mais là… Épouvanté, il ne put retenir un cri, ce qui arracha un rire à Max. Puis, du sac de sport, le NS sortit un uniforme neuf de la Force Civique, des rangers et une arme à feu.
— Je vais faire de toi un bon petit facho, annonça Max avec un sourire pervers.
— Vous êtes complètement cinglé, dit lentement Quentin.
— On va être amenés à se voir souvent, alors ce serait mieux que tu me tutoies.
— Très bien. Tu es complètement cinglé.
— Enfile ton uniforme.
Avant de sortir de la salle de bain, il se retourna vers Quentin :
— Je suis peut-être cinglé, mais je suis pas complètement inhumain : je t’ai pris des sous-vêtements, tu les trouveras dans le sac.
— Tu as fouillé dans mes affaires ! s’indigna Quentin.
Max fit un clin d’œil avant de fermer la porte. Quentin jugea que changer de sous-vêtements n’était pas une mauvaise idée, comme celle de se doucher d’ailleurs. L’eau glacée lui rappela vigoureusement le black-out.
Zora et René furent choqués de le voir ainsi vêtu. Toutefois, elle dut bien admettre qu’elle le trouvait viril dans cet uniforme taillé pour lui. Le pantalon noir lui moulait légèrement les cuisses et étirait ses jambes. À l’inverse, la veste harrington lui donnait une carrure plus large et véhiculait l’image de la force. Max s’écria :
— Beau gosse ! Il y a juste un ou deux petits détails à régler.
Il s’approcha de Quentin et retroussa le pantalon jusqu’en haut des rangers. Puis il se campa devant lui et accrocha deux bandes vertes sur l’épaule gauche de la veste de Quentin.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda ce dernier.
— C’est ton grade.
— Ah. Je suis bien placé ?
— T’enflamme pas, c’est ce qu’on donne aux troufions de base. Mais pour toi, c’est l’assurance qu’on te posera pas de question.
Puis il passa derrière Quentin et abaissa le col pour dégager sa nuque.
— Qu’est-ce que tu vas faire ? demanda Quentin.
— Un petit dessin sympathique.
Lorsque Quentin se mit dos à un miroir, il constata qu’il avait une croix gammée dessinée au feutre indélébile sur la nuque. Zora ouvrit la bouche, mais Quentin la coupa net :
— Pas de commentaire, merci.
— La grande majorité des NS ne portent pas ce genre de symbole, mais avec ça, tu passeras pour un fanatique. Comme ça, tout le monde te foutra la paix, précisa Max.
Puis il regarda sa montre et annonça :
— Je vais devoir y aller.
— Quand reviendras-tu ici ? demanda machinalement Quentin.
— Je sais pas. En tout cas, sois prudent et essaie de sortir en fin de matinée ou en début d’après-midi. Le soir, les NS font souvent la fête et le matin la plupart sont vaseux. Le midi, ils se retrouvent dans les postes de garde pour déjeuner. Quoi qu’il arrive, évite d’aller au centre-ville : il est rempli de NS.
— OK, et si je me fais arrêter, je dis quoi ?
— Ça ne devrait pas arriver vu ce que signifie ton uniforme.
— Ah bon ? Qu’est-ce qu’il signifie ?
— C’est un uniforme de la Force Civique, une sorte de police d’État intouchable. Au pire, si quelqu’un insiste, dis que tu es avec Max. Ça devrait suffire, dit-il d’un air assuré.
Quentin comprit alors que cet homme n’était pas n’importe qui dans leur organisation. Il n’était peut-être pas haut placé, mais il devait faire figure de modèle. Il leur parla également du champ lexical employé par les NS, ainsi que du salut usuel. Puis, il conclut :
— Enfin, et je suis désolé d’avoir à dire ça, mais sachez que si vous êtes pris, je ne ferai rien pour vous. La vie de mon frère passe avant tout, j’espère que vous me comprenez.
N’attendant aucune réponse, il les salua brièvement et sortit. À peine la porte eut-elle claqué que Zora lança :
— Je ne sais pas pour vous, mais moi je ne lui fais pas confiance ! Il peut s’agir d’un piège, il cherche peut-être à se servir de nous.
— Ah bon et pourquoi faire ? Nous n’avons pas grand-chose à lui proposer. Je pense qu’il est sincère, et de toute façon, on n’a pas vraiment le choix, asséna Quentin.
— J’aime pas ce garçon non plus, commenta René, et j’ai bien envie de lui coller mon poing dans la gueule. Mais bon, c’est quand même pratique de pouvoir sortir incognito. J’ai un ami qu’habite pas très loin d’ici. On peut toujours essayer de le contacter, dit René dans un haussement d’épaules.
— OK, et en quoi peut-il nous être utile ? demanda Quentin.
— Franchement ? En rien… lâcha René, sarcastique.
— Ah bon ?! Pourquoi aller le voir dans ce cas ? demanda Zora, un brin agacée.
— Ne le prenez pas mal, mademoiselle, dit-il à l’adresse de Zora, mais je ne vois pas trop ce qu’on peut faire pour les otages. On n’a aucune idée de la façon de les libérer.
— C’est pas faux, ajouta Quentin. Je suppose que vous avez plusieurs amis dans ce quartier, pourquoi en choisir un en particulier ?
— C’est un homme en qui j’ai confiance, expliqua René. J’ai fait la guerre d’Algérie avec lui, on a vécu tellement de choses, pas toujours jolies, d’ailleurs… Mais ça nous a soudés. Il a beaucoup de connaissances, alors peut-être qu’il pourrait nous aider à créer un réseau de quelques personnes.
— Un réseau ? demanda Zora, avec une pointe de curiosité.
— Oui, des gens qui nous diraient de ce qui se passe dans les autres parties de la ville, par exemple.
— Ou qui pourraient nous aider à libérer les otages ? continua-t-elle.
— Désolé ma petite, mais je n’y crois pas, lâcha René, douchant les espoirs de Zora. Toutes les familles ont un otage… elles n’oseront pas se révolter.
Zora, déçue, fit la moue. Quentin, lui, eut une idée et ajouta :
— Sauf si on leur explique que leur otage court un danger de mort imminent.
— Comment ça ? demanda Zora en relevant la tête.
— Il faut qu’ils pensent que ne rien faire est pire qu’agir.
— C’est une idée, admit René. Mais quoi faire ?
— On verra plus tard, trancha Quentin. Où habite votre ami ?
René se leva sans répondre et partit fouiller dans le tiroir d’un encombrant buffet trônant dans le salon. Il revint dans la cuisine avec un plan de Chaumont tout jauni et rafistolé à l’adhésif.
— Ce plan n’est pas de toute première jeunesse, commenta René, comme si les autres ne l’avaient pas remarqué. Mais dans ce quartier, les rues n’ont pas changé, ajouta-t-il.
Puis il fit glisser son doigt sur la carte froissée et ajouta lentement :
— Voilà où il habite, et voilà où on est.
— Ce n’est pas très loin, constata Quentin.
— Quinze minutes à pied, confirma Zora.
Quentin étudia le trajet et constata qu’il était assez facile à retenir. Un problème se posa cependant :
— Comment votre ami saura-t-il que je viens sur votre demande ?
— Hein ? demanda René.
— Lorsque je le rencontrerai, je serai habillé en NS. Comment saura-t-il qu’il peut me faire confiance ?
— Je vais t’écrire une lettre que tu lui donneras, proposa René.
— Il vaudrait mieux éviter, dit Zora. S’il est capturé, ce que je n’espère pas, il vaut mieux qu’il ne soit en possession d’aucun document de ce genre.
— Dans ce cas, je l’apprendrai par cœur.
Dans sa rutilante berline, Max sentait la route défiler sous ses pieds. Au fil de sa progression vers le centre, les NS, de plus en plus nombreux, le saluaient au passage de sa voiture, aisément reconnaissable à son élégance. Comme tout le monde, il s’était généreusement servi lors de la prise de la ville. Ligne grise épurée, intérieur cuir ivoire, vitre teintées. Elle avait dû appartenir à une femme, car une odeur entêtante de patchouli flottait dans l’habitacle. Dans tout ce bazar, cette Jaguar était bien la seule chose qui lui mettait du baume au cœur. Il se gara au pied de l’immeuble de son frère, voisin de la Cité administrative.
Avant leur révolution, cette dernière était une ruche grouillante de fonctionnaires. Il s’imagina un instant, assis à l’un de ces bureaux démodés, avec des petites lunettes rondes dans un costume gris. Remplir, trier, classer. Le tout dans un vertigineux recommencement. Pourtant, derrière cette apparente folie déshumanisée, cette bureaucratie abyssale avait un aspect rassurant. Elle signifiait que l’État existait, là, dans cette ville, et sa sempiternelle répétition était un gage d’éternité. Hélas, les NS avaient brisé le cycle éternel en grippant les immuables rouages de l’administration. Dorénavant, la Cité administrative n’était plus qu’un fantôme du passé. Les stores vénitiens se balançaient mollement dans le vent à travers les vitres cassées. Entre les austères bâtiments de la Cité, des liasses de formulaires, le sang de l’État, étaient répandues sur les trottoirs. Ici et là, des drapeaux européens à demi-calcinés se mélangeaient à tous ces formulaires. L’Union européenne représentait, pour les NS comme pour les nationalistes en général, une prétendue bureaucratie dictatoriale privant les nations de leurs droits souverains au bénéfice des banques, des Américains et des Juifs. De ce fait, c’était pour les NS l’incarnation du mal absolu et ils avaient systématiquement anéanti tous ses symboles dans la ville. Enfin, et sans doute par plaisir de la destruction gratuite, du mobilier et des ordinateurs avaient été jetés par les fenêtres, donnant à la Cité administrative un air de Rome antique mise à sac par les barbares.
Lorsque Pierre ouvrit la porte, il fut ravi de voir Max. Ce n’était pas tant le plaisir de voir son frère qui l’animait, mais la fierté d’avoir la visite d’un grand héros du retour de la Nation.
— Entre ! dit Pierre sur un ton enjoué. Comment ça va ?
— Plutôt pas mal et toi ?
— Nickel ! T’as fait quoi aujourd’hui ?
Ne sachant que répondre, il se contenta de réciter de la façon la plus factuelle possible sa journée. En omettant, bien sûr, sa petite discussion avec Quentin Viessenthal.
— Et ce salaud de journaliste, vous l’avez retrouvé ?
— Pas encore, il est malin… Mais moins que moi, ajouta Max avec un clin d’œil plein de malice.
— Je m’en doute. Nico serait bien content que tu le retrouves, je l’ai vu tout à l’heure et il était très énervé.
— Ouais, je sais, conclut Max.
— Tu veux une bière ?
— Carrément.
Max se vautra dans le confortable canapé et scruta rapidement la pièce pendant que Pierre partit chercher les boissons à la cuisine. L’appartement qu’il occupait était plutôt chaleureux : un canapé en cuir incarnat, des murs orange, du mobilier en fer forgé. La décoration rappelait la Provence ; les anciens occupants devaient être méditerranéens. Pierre revint tout sourire et annonça :
— Au fait, je voulais te dire, j’ai une nouvelle copine.
— Une NS ?
— Évidemment ! Avec qui d’autre veux-tu que je sorte ? demanda Pierre, interloqué.
Max aurait préféré que son frère ne s’attache à personne vu les circonstances.
— Oui, bien sûr. C’est cool.
— Ouais… je crois surtout que tu t’en fous, répondit Pierre, amusé.
— Non, ça m’intéresse, se défendit Max.
— Mais non, je sais bien que tu t’en fous, insista Pierre en riant.
Puis redevenant un peu plus sérieux, il poursuivit :
— En tout cas, je suis vraiment fier de faire partie de cette révolution. Nico est un vrai génie… Tu te rends compte de ce qu’il a réussi à faire ? C’est comme un prophète.
— Tu sais, c’est juste un homme. Comme toi et moi, tempéra Max.
— Ouais, je sais… Mais t’as vu comme il nous guide ? On dirait qu’il connaît l’avenir.
— Il est seulement bien entouré et bien conseillé, trancha Max. Mais je t’assure qu’il est faillible comme n’importe lequel d’entre nous.
Horrifié de constater l’emprise que Thréli avait sur son frère, il tenta de le raisonner, en évitant toutefois une opposition frontale.
— Tu sais, il se peut que la ville soit prise par les militaires. Comment savoir ?
— Non, ils ne risqueraient pas la vie des otages, tout le monde le sait.
— J’en suis pas si sûr. Les autorités préféreront sacrifier quelques milliers de personnes plutôt que nous laisser ce pays.
Pierre, visiblement étonné par la posture de Max, lui rétorqua :
— Tu te plantes complètement mon pauvre ! La révolution est en train de s’étendre. Si tu regardais un peu les infos diffusées au Palais, tu verrais ce qui se passe à l’extérieur.
— Ah bon ?! Et il s’y passe quoi ?
— Les gens prennent enfin conscience que ce pays doit se réveiller, posa Pierre de façon messianique. Ces sales raclures de musulmans ont eu ce qu’ils méritaient : une bonne quarantaine d’entre eux ont été cramés dans une mosquée à Poitiers. En plus, toute la région parisienne est sur le point de se soulever, il y a des débuts d’émeutes partout.
Tandis que Pierre récitait la litanie des horreurs qui se produisaient dans le pays, Max fut franchement déstabilisé par un détail. Les yeux de son frère semblaient briller d’un étrange éclat, qu’il avait déjà vu chez des fanatiques. Il était désormais atteint du pire des maux : la foi. Sujet à la désolation, Max ne voulut pas poursuivre la discussion, c’était tout simplement trop dur.
— Oui, c’est vrai, tu as raison. Je vais devoir te laisser, il faut que j’aille voir Betsev, dit Max.
Ils se levèrent tous les deux et Pierre fut surpris de voir Max le serrer dans ses bras. Il se sentit lâche de ne pas lui dire que le Chef était un manipulateur, mais la tâche se révélait délicate. Betsev n’avait été qu’une excuse et cette nuit-là, Max ne résista pas à la tentation de s’oublier un peu ; il prit la direction des bars pour se saouler.
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