Désordres
Chapitre 8 : L'occupant
CHAPITRE VIII :
L’OCCUPANT
Le cuir du confortable fauteuil craqua lorsque Nicolas Thréli se pencha en avant, en arborant un sourire éclatant. La prise de la ville, ou plutôt sa libération, avait été un succès total. Son estimation initiale des pertes humaines s’était même trouvée bien supérieure à la réalité tant son plan était parfait. Face à lui, les forces de police s’étaient pourtant bien battues. Toutefois, le manque d’hommes et de matériel les avait condamnées à une défaite certaine face à ses cohortes. Son armée était certes plus grande, mais, si les forces de l’ordre avaient été davantage préparées, elles auraient pu lui résister. Selon Nicolas Thréli, la principale raison de cette cuisante défaite était le pourrissement de la nation, provoqué par cette immigration massive et l’oisiveté dans laquelle se complaisait la France décadente. Heureusement, les choses allaient changer. Il serait de ceux qui sauveraient ce pays, et cela commencerait par un grand ménage dans la classe dirigeante. Nettoyage d’ailleurs commencé, puisque l’un de ces politiques pourris en avait fait les frais la nuit dernière. Thréli avait donné l’ordre qu’on châtie le préfet dans une cave sombre du bâtiment. Il fut roué de coups, puis une lame aiguisée vint mettre un terme à ses souffrances en lui tranchant la gorge. Débarrassé de cet idiot, il avait désormais les coudées franches pour faire souffler un vent nouveau sur la ville. Et il n’avait pas chômé durant la nuit. Ses premières décisions avaient été de nature défensive. Ses troupes s’étaient positionnées à des endroits stratégiques pour verrouiller les accès à la cité et fortifier les points faibles. La partie nord de la ville, dont le centre-ville, était bâtie sur un promontoire. Ainsi, à l’exception de petits faubourgs en contrebas, elle était très facilement défendable. Pour les Quartiers Sud, la situation était un peu différente. Si la vallée dans laquelle courait la Marne rendait difficile l’accès au flanc oriental, la façade ouest était très exposée depuis l’extérieur. Thréli en avait conscience et avait pris des mesures pour conserver le centre-ville, même en cas d’attaque massive sur les Quartiers Sud. Et puis, il y avait également eu une série de dispositions logistiques, mal vécues par la population. Tous les immeubles proches de la préfecture avaient été fermement évacués, afin de réserver les appartements à ses troupes.
Il s’était attendu à des combats sporadiques avec des habitants. Cependant, cela ne s’était pas produit, car l’étonnement l’avait emporté sur toute autre chose. Bien sûr, après quelques jours, le risque de révolte augmenterait. Il avait toutefois pris un certain nombre de décisions, dont une lui garantissait particulièrement de faire passer l’envie d’une telle chose aux habitants. À cette pensée, un sourire fugace se dessina sur ses lèvres.
Les lignes haute-tension réparées, Thréli détenait désormais le pouvoir d’apporter l’énergie là où il le désirait en activant les transformateurs. Pour l’instant, seuls l’hôpital, la préfecture et tous les bâtiments occupés par ses soldats étaient alimentés. Cette nuit, en bon chef d’État, il alimenterait quelques bars afin que ses hommes puissent prendre du bon temps, car ils l’avaient bien mérité. Il n’avait pas prévu de ramener le courant dans les logements pour le moment, de même qu’il maintenait l’interdiction aux Chaumontais de sortir de chez eux. En effet, il tenait à ce que les habitants ne puissent pas communiquer entre eux et, plus important encore, qu’ils ne reçoivent aucune nouvelle de l’extérieur. Pour cette raison, les antennes de téléphonie mobile avaient été détruites. De même, les fibres optiques et les câbles téléphoniques souterrains avaient été sectionnés. Toutes ces dispositions, plus quelques autres, rendaient difficile une éventuelle communication avec l’extérieur, mais pas impossible. Thréli s’attendait à ce que des individus y parviennent, il faudrait donc les traquer. Pour cela, il avait la meilleure arme qui soit : le limier parfait.
Max passa l’imposante double porte en acajou du cabinet de Thréli. Le Chef fut très amical, même fraternel, avec lui et Max eut le sentiment de retrouver son tendre Nico, comme il l’avait connu à leur rencontre. D’ailleurs, un autre détail émut Max : Nicolas semblait avoir les yeux humides. Face à lui, le tenant par les poignets, Thréli le complimenta :
— Je savais que tu étais le meilleur, j’ai toujours cru en toi, tu le sais !
— Merci, ça me touche, répondit Max, sincère.
— Il paraît que tu as été héroïque pendant la prise de l’école de gendarmerie ?
— Non, j’ai simplement fait mon devoir… Chef !
— Tss ! Pas de Chef quand on est tous les deux je t’ai déjà dit ! T’es un vrai soldat toi, pas vrai ?
— Chef ! Oui Chef ! cria Max en riant.
À ces mots, Nicolas se jeta sur lui en essayant de lui pincer les flancs. Ils ne s’étaient pas chamaillés depuis bien longtemps et Max ressentit du réconfort à voir revenir ce jeu. Pourtant, il avait l’impression tenace que tout cela n’était qu’une illusion. Si le Chef se comportait de la sorte maintenant, c’était pour mieux le solliciter. Thréli le lâcha et s’écria :
— J’ai une grande nouvelle pour toi : j’ai décidé de créer une force spéciale avec les meilleurs éléments et je voudrais que tu en sois le commandant.
— Une force spéciale ?
— Oui. La défense de la ville ne doit pas uniquement consister à la fortifier contre une attaque extérieure. Il est très important qu’une composante interne puisse encadrer la population et… remettre dans le droit chemin les brebis égarées.
— En fait, si je te suis bien, tu veux que je surveille les gens et que je traque ceux qui voudraient se rebeller ?
Thréli ne répondit que par un sourire. Pour masquer sa déception, Max se donna un air enjoué. Il aurait préféré une tâche plus noble et chevaleresque que chef de la nouvelle Gestapo.
— Vous serez au contact des habitants. Il faut donc que vous soyez polis et attentifs à leurs besoins. Pour l’instant, je sais que tous sont terrorisés par ce qui arrive à leur ville, mais j’aimerais qu’avec le temps une véritable adhésion populaire se manifeste. Pour que le mouvement s’étende, il faut que cette ville soit un exemple. Et pour cela, il faut que toi et les hommes sous tes ordres soyez exemplaires.
— Je comprends bien.
Max marqua un temps d’arrêt puis enchaîna :
— Cependant, si cette force spéciale est là pour traquer des opposants, je vois mal comment elle pourrait être appréciée de la population.
— C’est là que le nouvel ordre national-souverainiste intervient. Je vais t’expliquer : dans ce pays, les forces de l’ordre se doivent d’apporter la sécurité tandis que les organismes distribuant les aides sociales ont pour objectif de créer la solidarité. Pourtant, les premières n’ont réussi qu’à être détestées et les secondes ont réduit le peuple en un ramassis de fainéants, seulement bons à quémander des aides pour se vautrer dans leur oisiveté. Cela a rendu l’esprit des Français beaucoup trop binaire et les a, au final, rendus moins autonomes. Vous assurerez la sécurité, l’ordre et l’aide sociale. Vous ferez également le rationnement alimentaire. De ce fait, cette force spéciale inspirera la crainte tout en étant généreuse envers les patriotes les plus méritants.
— Hum, d’accord, je vois. Comment s’appellera-t-elle ?
— La Force Civique.
— OK, le nom me va. J’espère qu’on aura de jolis uniformes.
— C’est prévu, dit Thréli avec un sourire malicieux. Il faudra aussi que tu organises la direction de cette force et que tu nommes quelques lieutenants pour te seconder. Je te laisse le choix des personnes à nommer et à recruter, je sais qu’il sera le bon, ajouta-t-il avec un clin d’œil.
Puis, Thréli retourna s’asseoir derrière son bureau pour signifier que l’entretien était terminé. Max sortit de la préfecture, un malaise chevillé au corps. À la tête de cette nouvelle force, il ne voulait pas infliger la terreur. Depuis deux jours déjà, il revivait sans cesse la scène de la chambre d’hôtel ; avec le sentiment d’avoir traumatisé un innocent, il savait pertinemment qu’il n’était plus du bon côté de la barrière. Cela faisait des années qu’il suivait Nicolas Thréli et il ne lui avait jamais rien refusé, parce que la plupart du temps il avait adhéré à ses choix. Désormais, il aurait voulu dire non, mais il savait que cela n’était plus possible. À force de tout accorder à cet homme, il lui avait donné la maîtrise de son destin. Et pire encore, celle du destin de son frère.
Derrière le carreau, le Chef jeta un œil sur le parvis de la préfecture. En voyant Max traverser la cour d’un pas alerte, il songea que tout serait bientôt en ordre. La Force Civique, chantre du national-souverainisme, serait tout ce que la République moribonde n’avait pas réussi à inculquer à ses citoyens : l’amour de la patrie et le sens du sacrifice, la récompense pour les méritants et la punition pour les égoïstes. Ce nouveau système apparaîtrait à la nation comme une évidence, et d’autres villes suivraient prochainement la voie montrée par Nicolas Thréli. Oui, tout ce qu’il avait à faire c’était attendre et administrer, car il avait effectué sa partie du plan.
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