Désordres
Chapitre 25 : Épilogue
CHAPITRE XXV :
ÉPILOGUE
Juste en face de la chambre mortuaire de l’hôpital, Quentin pénétra dans une boutique de fleurs. Les effluves parfumés envahirent ses narines, et la fleuriste, affairée derrière un comptoir, ne le remarqua pas. Il constata avec étonnement que la vie citadine reprenait bien vite son cours. Trois jours s’étaient écoulés depuis que la République avait reconquis sa ville. Trois jours d’interminables questions posées par des enquêteurs, trois jours à refuser la cellule de soutien psychologique, trois jours à fuir les médias et les honneurs. Casquette vissée sur le crâne, lunettes de soleil à la Top Gun, survêtement, baskets de marque et chaussettes remontées sur le jogging : Quentin espéra que cet accoutrement, qu’il jugeait ridicule, lui permettrait de passer incognito. Et, pour le moment, c’était plutôt réussi. Il déambula dans la boutique une minute, puis la fleuriste décela sa présence. Aussitôt, elle s’écria :
— Julien ! Il y a un client, tu peux t’en occuper ?
Un vendeur mielleux, avec un visage penché et des lunettes en bakélite à verre épais, vint l’aborder :
— Bonjour, Monsieur, puis-je vous aider ? demanda-t-il d’une voix nasillarde.
— Oui. Je voudrais un bouquet de roses rouges.
— Combien de roses voulez-vous ?
— Combien pouvez-vous en mettre au maximum ?
— Euh… C’est à vous de voir, répondit-il en le reluquant de la tête au pied.
— Bon. Mettez-en trente, ça suffira.
Il s’installa derrière le comptoir, à côté de sa patronne, pour composer le bouquet. Rapide, il décocha :
— Voilà monsieur, cela vous fera 90 euros.
Quentin déglutit, ne s’imaginant pas l’addition si salée.
— Je n’ai pas assez de liquide, je vais payer par carte bancaire, dit-il en la tendant.
Le vendeur saisit la carte et, lorsqu’il vit le nom de son titulaire, fit des yeux ronds. Il la montra à sa patronne, qui s’écria :
— Monsieur Viessenthal ! J’ignorais que c’était vous !
— Hé merde, murmura Quentin, de façon à rester inaudible.
— Laissez-moi vous offrir ces fleurs !
— Non, je tiens à les payer, asséna Quentin.
— Sûrement pas ! Après tout ce que vous avez fait pour notre ville, c’est bien la moindre des choses, insista-t-elle.
— Dans ce cas, je vous remercie, Madame, dit-il en prenant le bouquet.
Ils échangèrent quelques platitudes et Quentin fit tout pour écourter la conversation le plus poliment possible. En sortant de la boutique, il vit la morgue de l’hôpital se dessiner sur la grisaille, et fut atteint d’un pic de tristesse. Tous n’avaient pas survécu à la bataille et la morgue, pleine de tous ces corps tombés pour la libération de la ville, était en permanence visitée par des familles éplorées.
Bouquet à la main, Quentin traversa le parking de la chambre mortuaire, puis il entra dans l’hôpital. Ne sachant où aller, il s’adressa à l’accueil :
— Bonjour Madame. Je voudrais me rendre au service « Moyen Séjour ».
— Deuxième étage, corridor B. Qui souhaitez-vous voir ?
— Maxime Kahrmann.
— Chambre 217, répondit-elle dédaigneusement.
C’était, depuis trois jours, depuis l’incendie qui avait détruit la préfecture, la première fois qu’il allait revoir Max. Ce matin, on lui avait simplement dit qu’il s’était réveillé. Approchant de la porte 217, il réalisa que Max était sous contrôle judiciaire en remarquant le gendarme assoupi sur une chaise en face de la porte. Quentin resta planté quelques secondes sur le seuil, hésitant. Le bouquet était-il de trop ? Il tergiversa et le laissa dans le couloir, au pied de la porte.
Il frappa et, en l’absence de réponse, il appuya doucement sur la clenche. Max, endormi, respirait bruyamment. Quentin s’approcha de lui à pas de loup, en retirant ses lunettes. Sentant une présence, Max ouvrit les yeux. Après quelques secondes d’éveil, il chuchota :
— Quentin.
— Oui.
— Qu’est-ce que tu fais, habillé comme ça ?
Quentin regarda ses manches de survêtement bleu métallique et ses chaussettes remontées sur son jogging.
— C’est pour passer incognito, se justifia-t-il en haussant les épaules.
— N’importe quoi. On ne voit que toi, murmura Max. Franchement, je te préférais encore en nazi, ajouta-t-il en ricanant.
— N’importe quoi ! Pff.
— Viens t’asseoir à côté de moi.
Quentin s’exécuta et s’assit sur le bord du lit. Il voulut prendre la main de Max, mais il n’osa pas. Pour masquer sa gêne et éviter le sujet, il annonça fièrement :
— J’ai un truc à te raconter et ça va te plaire !
— Quoi donc ?
— S’il est prouvé que tu n’as pas directement commis de meurtre gratuit, si tu aides les enquêteurs à faire tomber le reste du réseau et si tu présentes des excuses publiques, la Justice est prête à abandonner les charges contre toi.
— OK, lâcha-t-il, surpris. Et pour Pierre ?
— Quoi ? Juste « OK » ? C’est déjà formidable, non ?
— Je veux savoir pour Pierre, insista-t-il.
— C’est un peu plus compliqué. Il n’a pas aidé à faire tomber Thréli, expliqua Quentin. Toutefois, il est mineur et aucun otage ne l’a vu commettre d’exécution. Je pense qu’il fera un peu de maison d’arrêt, mais ce sera symbolique. Les juges savent qu’il a baigné dans le milieu NS depuis très jeune, ils seront cléments.
— J’espère que tu as raison.
— Fais-moi confiance, j’en ai parlé avec des experts.
Max regarda par la fenêtre un instant, puis il se tourna à nouveau vers Quentin.
— Tu sais, je pensais pas m’en sortir. Tu m’as sauvé. En fait, quand on y réfléchit bien, tu as sauvé tout le monde, réalisa Max. Comment vont Zora et René ?
— Ils s’en sont sortis aussi. D’ailleurs, je dois les retrouver dans un café tout à l’heure.
— J’en suis très heureux. Tu sais, je me suis attaché à eux, y compris le vieux con. Et pour le frère de Zora ?
Des coups sourds résonnèrent à la porte.
— Oui ? s’écria Max.
Une infirmière entra dans la chambre, avec l’énorme bouquet de roses rouges.
— Excusez-moi monsieur, mais je crois que vous avez oublié ceci dans le couloir.
Quentin, se sentant rougir, déclara :
— Euh… Non, ce n’est pas le mien.
— J’en suis pourtant certaine, je vous ai vu le déposer il y a une minute.
— Vous en êtes sûre ?
— Croyez-moi, c’est impossible de vous confondre avec un autre.
— Euh… Hmmph, eh bien…
— Bon écoutez monsieur, je le dépose sur la table et vous en faites ce que vous voulez, dit-elle avant de sortir, agacée.
Quentin se leva pour prendre le bouquet et Max éclata de rire.
— Qu’est-ce que tu peux être bête. Tu te sens si gêné de me l’offrir ?
— Non, tiens, dit-il en lui tendant les roses.
— C’est la première fois qu’on m’offre des fleurs, s’étonna Max. Elles sont très belles.
— Merci.
Max se releva un peu sur son lit et tendit sa main à Quentin, qui la saisit. Il l’attira contre lui et Quentin se laissa faire. Max lui retira sa casquette et, comme lors de leur première rencontre, il posa sa main sur sa nuque. Cette fois-ci, il la pressa pour que leurs lèvres se rapprochent et fusionnent.
Au volant de son bolide, Séléna filait vers la frontière russe. Dans moins d’une heure, elle serait en dehors de l’Union européenne. À l’abri de toutes les polices des États-membres, qui s’étaient liguées contre elle et quelques NS, parvenus à s’échapper de la ville assiégée. Sous sa véritable identité, Allyson Werner aspirait à une vie calme, et elle espérait qu’on l’y autorise. Toutefois, au vu du déroulement des Événements de Chaumont, et de l’échec patent de l’opération, rien n’était moins sûr. Ceux qui souhaitaient la chute de l’Union et de la République avaient encore des cartes en main.
FIN
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