Divorcer d'un manipulateur
Quel est le problème de ces manipulateurs ?
Le principal problème des manipulateurs est leur toute-puissance. Dans le cadre amoureux, cette soif de toute-puissance est délirante. Ils sont restés bloqués dans la toute-puissance infantile et ils combattent la toute-puissance maternelle fantasmée de leur compagne. Voilà pourquoi ils sont systématiquement dans les rapports de force. Les pervers narcissiques mènent leurs relations comme on mène une guerre. Ils testent les limites en permanence et les transgressent progressivement et méthodiquement. Ils fonctionnent par invasions successives. Chaque territoire conquis attise leur soif de domination et aggrave leur tyrannie. Leur objectif est de soumettre l’autre à leur volonté, d’en obtenir une soumission totale jusqu’à le transformer en ustensile. L’autre est un jouet, un distributeur, qui ne doit connaître aucune défaillance. L’objectif est que leur femme les prenne en charge comme un nourrisson, sans rien exiger d’eux en retour. Tant qu’il n’y a pas d’enfant dans le couple,le manipulateur peut facilement bénéficier de toutes les ardeurs maternantes de sa femme, tout en la prenant pour une copine de cour de récré. Elle peste bien un peu parfois, mais elle est d’autant plus facile à rendormir qu’elle a remarqué son immaturité. Elle cède et fond de tendresse parce qu’elle croit qu’il mûrira avec le temps,et surtout quand il sera devenu père. Quelle erreur !
À l’arrivée du premier enfant, les choses se gâtent de part et d’autre. Nous l’avons vu plus haut, la victime est probablement tombée enceinte parce que cela servait les desseins d’aliénation de son mari. Il venait probablement d’avoir très peur qu’elle ne le quitte. Alors faussement romantique, il a joué la carte « bébé » pour l’endormir et la piéger définitivement. Maintenant qu’elle est enceinte, elle est vulnérable, fragilisée, et définitivement enchaînée à lui. Le manipulateur peut donc se lâcher. D’autre part, elle n’est plus la copine de cour de récré car elle accède maintenant au statut haï et redouté de mère. Elle devient donc l’ennemi à combattre. De plus, elle commence à réorienter son instinct maternel vers d’autres objectifs et demande à son compagnon de mûrir. C’est totalement inacceptable. À mon avis,la convergence de ces trois facteurs explique que statistiquement, dans la dynamique des violences conjugales,les premiers coups commencent à tomber pendant la grossesse.
Les victimes passent outre l’évidente recrudescence de méchanceté de leur compagnon parce que le bébé arrive et « qu’il faut aller de l’avant ». Ces femmes sont effectivement très maternelles. Elles pensent à juste titre que leur grossesse perturbe leur conjoint, et à tort, que la naissance de l’enfant arrangera tout. Euphorisées par la venue prochaine du bébé, elles sont prêtes à soulever des montagnes et assument joyeusement toute l’intendance. Pourtant les grossesses que m’ont racontées ces mamans se sont passées dans une grande solitude, avec au mieux un mari absent et mufle. Leur mari les a laissées assumer seules le quotidien et souvent de surcroît les cartons, le déménagement et les démarches afférentes. Plusieurs d’entre elles ont même fait le maçon ou le peintre en bâtiment jusqu’au dernier mois. Jamais leur conjoint ne s’est inquiété d’elles et de leur santé, jamais il n’a aidé spontanément à porter les courses ou les valises, niant les besoins spécifiques d’une femme enceinte, y compris et surtout les besoins psychologiques de présence et de tendresse. La majorité de ces pères n’étaient pas présents à l’accouchement, faisant éventuellement quelques sauts éclairs à la maternité.
Dès la naissance de l’enfant, les mères se rendent compte que leur conjoint est jaloux de l’enfant, et furieux de ne plus être le centre d’intérêt exclusif de leur épouse. Dès le début, il s’est mis le plus possible en travers de la relation-mère enfant, ou alors il a déserté la maison. Voir cette femme rayonner de bonheur dans sa toute-puissance maternelle est insoutenable pour un manipulateur. Une mère aimante berçant un bébé béat est une scène qui véhicule plus d’amour et d’humanité qu’il ne peut en supporter. Cela le renvoie peut-être aux carences de sa propre enfance. Quand on y prête attention, il est flagrant que les manipulateurs ont un gros problème avec les mamans en général, et avec leur mère en particulier. En fait, ils règlent avec leur compagne les conflits non résolus avec leur mère.
Lorsque je dis que les manipulateurs forment avec leur mère un couple diabolique, leurs compagnes le confirment. Oh oui ! La belle-mère est très spéciale. C’est une femme vide et permissive. Elle est froide, peu affectueuse,mais couvre,cautionne et encourage les comportements déviants de son rejeton.
Le manipulateur prétend parfois aimer sa mère, mais est surtout d’une soumission incroyable avec elle, tout en la faisant paradoxalement tourner en bourrique simultanément. En fait, la haine qu’il a pour sa propre mère est camouflée sous un discours idolâtrant. Les manipulatrices ont le même rapport étrange et malsain avec leur père, au point que les hommes manipulés pensent souvent que leur compagne a eu une relation incestueuse avec ce père adulé. Dans La Haine de l’amour, les auteurs Maurice Hurni et Giovanna Stoll écrivent : « Nous avons régulièrement eu la conviction que cette relation perverse avait existé et existait encore entre nos patients adultes et leurs parents, quasiment inchangée depuis leur enfance… » Ils émettent la piste des abus sexuels comme causalité de la perversion.
Je pense effectivement qu’il y a entre l’adulte pervers et son parent du sexe opposé une relation très ambiguë, malsaine, probablement incestueuse ou au moins incestuelle, c’est-à-dire un climat incestueux sans passage à l’acte. Et pas uniquement entre les pères et leurs filles. Les hommes pervers ont probablement subi des abus de la part de leur mère ou se sont retrouvés dans la position du petit homme de leur mère, sans père pour faire barrage aux fantasmes œdipiens.
L’inceste mère-fils est le tabou absolu. Pourtant, je pense que dans beaucoup de cas, il s’est réellement produit, car les témoignages de mes clientes sont troublants. Marie me raconte : « J’étais en train de faire un gros câlin à mon petit garçon de deux ans. Mon mari est devenu nerveux et a explosé : “Arrête de prendre ce petit pour un homme, c’est dégoûtant !“» Catherine me dit quasiment la même chose : « Mon mari ne supporte pas que je lise une histoire aux enfants en les laissant se blottir contre moi. À l’entendre, c’est une partouze que j’organise ! »
Nicolas s’interroge aussi beaucoup sur les rapports de sa femme manipulatrice avec son beau-père omniprésent. Il me raconte une anecdote édifiante : un soir, sa femme exhibe devant lui son sexe intégralement épilé et lui demande si ça lui plaît. Habitué à ne pas la contrarier pour éviter les conflits et bien que perplexe sur la question, il répond tièdement par l’affirmative. Triomphante, elle se met à crier d’une voie suraiguë : « J’en étais sûre ! T’es pédophile ! »
Une mère me consulte depuis peu très inquiète car soupçonnant sa fille adulte d’être aussi manipulatrice que son mari. Elle a bien remarqué que le père a une relation bizarre avec sa fille, mais n’ose envisager qu’il y ait pu y avoir un inceste. Le père téléphone souvent et longuement à sa fille et semble l’inciter à la paresse et à la facilité, notamment en réglant ses dettes dans le dos de la mère. Ce jour-là, ma cliente arrive en séance bouleversée. La veille, elle a intercepté fortuitement une bribe de conversation téléphonique entre son mari et sa fille. Il disait à sa fille sur un ton de matou : « Tu vas faire la sieste maintenant ? Ah, si j’en avais encore l’âge, je viendrais bien la faire avec toi ! »
Ce qui accrédite un peu plus encore la thèse de l’inceste, c’est que les manipulateurs et manipulatrices ont un rapport malsain avec la sexualité. Ils refusent de faire l’amour quand vous en avez envie, mais vous harcèlent jusqu’à ce que vous cédiez quand vous ne voulez pas. J’entends chaque jour des anecdotes sur les attitudes étranges et malsaines des manipulateurs dans le cadre érotique. Par exemple,les femmes me racontent que chaque matin, leur conjoint reste planté devant elles à les regarder faire leur toilette avec un regard avide et torve de petit garçon vicieux. Elles se sentent gênées, mais n’osent pas le rabrouer. Quand, sur mon conseil, elles s’autorisent enfin à fermer la porte de la salle de bains à clé, elles se sentent soulagées, mais elles ont des représailles et des bouderies pendant quelques temps. Puis il se résigne, mais il viendra quand même de temps en temps vérifier que la porte reste fermée.
Les hommes aux prises avec une manipulatrice ont une sensation d’avoir avec elle une sexualité difficile et malsaine. Elles aguichent puis se refusent, ou acceptent de faire l’amour mais restent passives et absentes pendant l’acte.
Les manipulateurs et les manipulatrices proposent ou imposent souvent des déviances salaces. Leurs partenaires me disent qu’ils peuvent être très excités par ces pratiques, ou céder par lassitude devant l’insistance de leur conjoint. Mais ils confirment tous qu’ils ressentent un malaise intense après l’acte.
Dans certains cas, le couple diabolique ne concerne pas le père ou la mère du manipulateur, mais un frère ou une sœur. Une de mes clientes sentait intuitivement que son compagnon avait cherché à travers elle, à donner un enfant à sa sœur. Depuis leur séparation, cette sœur était omniprésente dans la vie de son ex-mari. Elle l’accompagnait à chaque fois qu’il venait chercher son enfant.
C’est également cette sœur qui pilotait dans l’ombre la demande de résidence alternée sur le bébé.
L’inceste est encore complètement tabou dans notre société. Pourtant cette donnée serait importante à prendre en compte dans les séparations avec un pervers, surtout quand il risque d’obtenir la garde exclusive de ses enfants.
Le risque d’inceste entre un pervers et son enfant est d’autant plus grand que le manipulateur a un rapport au temps et aux générations très perturbé. Il situe à peu près les ascendants, mais se désolidarise de sa propre génération. Les gens de son âge sont des vieux. Les enfants plus âgés que lui sont des vieux aussi. Si, si ! Pour un manipulateur de quarante ans ayant dix ans d’âge mental, une jeune fille de quatorze ans est déjà une vieille !
Un manipulateur applique à ses rapports avec tous les enfants, y compris les siens, les codes ordinaires de la cour de récréation. Les enfants plus jeunes sont des vassaux à assujettir et ceux qui sont en passe de dépasser son âge mental sont des rivaux. Comme il prend sa femme pour une mère (castratrice), il se met au même niveau que ses propres enfants et traite d’égal à égal avec eux. Il nie la spécificité de l’enfance.
Dans le meilleur des cas, quand un manipulateur prend ses enfants le week-end, il retrouve des copains pour jouer, loin de la surveillance des adultes et des mères casse-pieds. La vie est belle. On peut enfin faire « rien que ce qu’on veut ! » : on mange n’importe quoi, n’importe quand,on se couche à des heures indues,on regarde ce qu’on veut à la télévision, on dort ensemble, on ne se lave pas,on ne fait pas ses devoirs. C’est la fête !
Dans ce contexte, un manipulateur ne considère pas sa fille comme sa progéniture à protéger, mais comme une copine de cour de récré. Cela en fait donc une partenaire de jeu, et par extension, une partenaire sexuelle potentielle. Le danger est réel et objectif.
Lorsque l’enfant a dépassé son père en âge mental, le manipulateur inverse les rôles et se fait prendre en charge. À son retour du premier week-end chez son père, Lucas, 7 ans, raconte fièrement à sa mère :« Papa m’a montré comment fonctionne sa cafetière. Comme ça, je pourrai lui faire son café le matin ! »
Il arrive aussi souvent que le manipulateur, viscéralement misogyne, traite sa fille, quel que soit son âge, comme une esclave juste bonne à lui servir de bonne. Lorsqu’elle était en week-end chez son père, Laura devait déjà, à 5 ans, faire la valise pour elle et son petit frère. Pour aider Laura qui se faisait gronder de surcroît, sa maman a dû scotcher dans le couvercle de la valise la liste des affaires sous forme de dessins, puisque Laura ne savait pas encore lire.
Dans le pire des cas, le manipulateur a enfin un espace pour exercer sadiquement sa toute-puissance sur plus faible que lui, loin des regards. Après le divorce de ses parents, lors des week-ends de garde, que va-t-il arriver à Théo, que son père torturait déjà devant sa mère ?
Les manipulateurs ont un trouble grave de l’attachement et des affects. C’est quasiment impossible à croire pour la majorité des gens, mais ces personnes sont totalement sans affects, c’est-à-dire sans sentiments. Ils n’aiment personne, ni leur famille, ni leur conjointe,et pas plus leurs enfants.
Voici un exemple de la façon dont ces pères « aiment » leurs enfants :quand Brigitte divorce de son manipulateur, sa fille a14 ans. Pour ne pas payer de pension à la mère, il se fait licencier, devient RMiste et vit aux crochets d’une autre femme. À aucun moment, il ne s’occupe de sa fille, mais quinze ans plus tard, quand sa nouvelle compagne excédée le jette dehors, il atterrit chez celle-ci, jeune mariée, et trouve normal de faire le parasite chez elle. Comment une fille pourrait-elle, sans culpabiliser, jeter son père sur le pavé ? Mais comment un père peut-il se comporter ainsi ?
La seule personne qui peut les apitoyer, c’est eux-mêmes, et ils ne s’en privent pas. Ce sont des pleurnichards haut de gamme. Il n’y a qu’eux qui souffrent, tous les autres sont des mauviettes. C’est logique : les autres ne peuvent pas souffrir puisque ce sont des objets.
De plus, nous l’avons vu dans le passage sur la victimisation : ce sont des experts pour inverser les rôles et se faire prendre en pitié. C’est flagrant dans la façon dont sont couverts par la presse les faits-divers les concernant :
— Une petite fille de 4 ans est retrouvée dehors, errant dans le froid, sur le parking d’une boîte de nuit, à quatre heures du matin. Son père se trouvait à l’intérieur de la boîte. L’indignation sera de courte durée. Dès le lendemain, les journaux insistent sur le fait que ce pauvre père avait « de graves problèmes personnels ».
— Ne supportant pas l’idée du divorce, un homme tue sa compagne et ses propres enfants. Sa toute-puissance délirante et le droit de vie et de mort qu’il s’octroie sur sa famille ne seront pas évoqués par les médias. L’explication donnée est que le malheureux souffrait trop !
— Une femme est assassinée à coups de poings par son conjoint. Au mieux, c’est « un drame conjugal », c’est-à-dire qu’elle est coresponsable de sa propre mort. C’est bien connu : si ça ne leur plaisait pas d’être battues, ces femmes partiraient ! Au pire, certains insinueront que c’était une véritable emmerdeuse, sous-entendant perfidement qu’elle ne l’a pas volé.
— Un pédophile est arrêté. Très vite, on mettra en avant que le pauvre a lui-même été abusé dans son enfance, comme si cela justifiait qu’il l’ait fait aussi.
Ainsi la condamnation de leurs déviances est toujours très tiède. On accorde aux manipulateurs un régime spécial. Leur souffrance est tellement plus atroce que celles des autres, ils ont le droit de poser des actes extrêmes ! En fait, par méconnaissance du fonctionnement des psychopathes, on confond « être méchant » et « être malheureux », et on établit entre les deux un lien de cause à effet qui n’a pas lieu d’être.
Il y a une dramatique erreur d’interprétation sur la souffrance et sur l’attachement des manipulateurs. Ils n’ont pas la souffrance d’un humain abandonné, mais la rage et le désespoir d’un prédateur à qui échappe sa souris. Et la proie mérite d’être punie d’échapper à son emprise. Elle a osé remettre en cause sa toute-puissance !
C’est extrêmement difficile pour des humains normaux de réaliser à quel point un psychopathe est vide, et à quel point il peut être malveillant. C’est quasi impossible, même pour les mères qui pourtant sont aux premières loges et les voient interagir avec leurs enfants, d’imaginer qu’il ne les aime pas : comment un magistrat pourrait envisager que ce père éploré ne demande la garde de ses enfants que pour punir son ex-compagne d’être partie ?
Souvent quand j’essaie d’expliquer tout cela, mes interlocuteurs commencent à me regarder de travers. Je vois bien qu’ils pensent que c’est moi la psychopathe, puisque je suis capable d’imaginer que de tels individus aussi démoniaques puissent exister.
Hier encore, j’ai reçu dans mon cabinet une ancienne cliente qui avait interrompu ses séances il y a deux ans, refusant de croire ce que je lui disais de son mari. Elle commence la consultation en me disant : « Tout ce que vous m’avez dit il y a deux ans s’est révélé exact. C’est bien un manipulateur. Il fouille dans mes affaires, il détourne mon courrier, il me vole de l’argent. Si les cartes vitales des enfants et mes chéquiers n’arrivaient jamais, c’est parce qu’il monopolise la boîte aux lettres et qu’il les intercepte. Je me suis mise moi aussi à fouiller dans ses affaires et j’ai retrouvé mes cartes et mes chéquiers. J’ai aussi vu qu’il monte un dossier contre moi depuis des années. Enfin, j’ai vu dans ses mails qu’il a une maîtresse. » Je réponds placidement : « Il en a toujours eu. » Bien qu’elle ait largement eu la preuve que je lui disais la vérité sur tout le reste, son regard redevient méfiant et incrédule : « Non, j’en suis sûre. C’est la première fois ! »
En général, quand mes clients reviennent deux ans plus tard, la situation s’est lourdement aggravée et je ne peux plus faire grand-chose pour les en dépêtrer.
Emmanuelle travaille avec moi depuis peu. Grâce à nos échanges, elle a ouvert les yeux sur la personnalité de son mari et trouvé la force de le quitter. Elle est sur le point de signer un bail pour la location d’un appartement où elle pourra se réfugier avec son fils d’un premier mariage, que son mari harcèle et insulte dans son dos. Elle y était presque, mais elle arrive en séance bouleversée. Son employeur vient de lui signifier son licenciement économique pour restructuration de poste. Connaissant l’étendue des relations de son mari dans cette région où elle-même est étrangère, elle ne doute pas que c’est lui qui a demandé et obtenu son licenciement. Pour Emmanuelle, tous ses projets d’évasion tombent à l’eau. Elle est terrorisée. J’essaie de la « rebooster ». C’est justement pendant qu’elle a encore des bulletins de salaire à présenter qu’elle peut louer un logement. Elle est diplômée, brillante. Il faut vite qu’elle parte dans une autre région où son mari ne pourra plus lui nuire. Elle retrouvera très vite du travail. Mais son mari, en phase « Rendors-toi » est redevenu adorable, elle souffle enfin et voudrait savourer ce répit pour reprendre des forces. Mauvais calcul !
« Oui, mais il a acheté des billets pour un voyage le mois prochain,je ne peux pas reculer.
— Bien sûr que si !
— Oui, mais mon fils ne peut pas changer de collège en cours d’année… »
Emmanuelle m’a plantée le rendez-vous suivant. Je n’ai plus de nouvelles pour l’instant. Mais je connais la suite : comme ma cliente précédente, elle reviendra dans deux ans me dire que j’avais raison. Elle sera toujours en couple, en fin de droits Assedic et ayant perdu toute confiance en elle. La violence de son mari aura largement empiré. Son adolescent qui espérait tellement ce départ deux ans plus tôt, ne lui pardonnera pas sa trahison. Il aura probablement fui la maltraitance de son beau-père et la lâcheté de sa mère dans la drogue.
Il y a un autre point sur lequel le message n’arrive pas à passer. Je soutiens que les manipulateurs sont insoignables. Cela choque la majorité des gens. Il est communément admis qu’il y a forcément quelque chose de bon en chacun, et qu’il y a toujours quelque chose à faire. Personnellement, je trouve que 2 à 4 % de personnes incurables, c’est un taux d’échec acceptable et plus plausible que du 100 % soignables.
Le problème est structurel. Ils ont été, ils sont et ils resteront, manipulateurs. S’ils le sont avec leur femme ou leur mari, ils le sont aussi avec leur famille, leurs amis, leurs collègues, et surtout leurs enfants. Non, on ne peut pas être un mauvais mari et un bon père. Un bon père commencerait par respecter la mère de ses enfants.
Du reste, même s’ils se placent en victime et même s’ils font mille promesses de changement dans les phases « Rendors-toi », les manipulateurs ne sont pas demandeurs de changement. Écoutez les seulement parler : ils sont très fiers de ce qu’ils sont. C’est vous qui êtes bête et naïve. Tout le monde est stupide sauf eux. Eux, ils ont tout compris de l’existence ! Parfois, ils vous expliquent leur philosophie de vie. De leur point de vue, l’acte gratuit n’existe pas. Tout le monde fonctionne par calcul et par intérêt, mais personne ne veut l’avouer. Ils sont les seuls à le voir !
Parfois, un manipulateur s’aventure dans mon cabinet, sommé par sa conjointe de faire quelque chose. Il ne vient que parce qu’il sent que sinon, ça va vraiment barder dans son couple. Il me regarde en coin et me teste. Il dit qu’il s’est beaucoup retrouvé dans mon livre et me raconte complaisamment, mais avec un air faussement contrit, tout ce qui s’est passé dans son couple. Il est content de se lâcher. Il sait qu’il a affaire à une connaisseuse qui va pouvoir apprécier ses minables stratagèmes de gamin, et il espère avec son air penaud me faire croire qu’il regrette. La deuxième séance, il essaie de me soutirer des infos pour mieux comprendre, donc manipuler sa compagne. La troisième séance : il ne vient pas. Entre-temps, Bobonne s’est rendormie. Il suffisait de rentrer de sa première séance en lui disant qu’il avait compris que tout le problème vient de son enfance malheureuse et que la séance lui a fait beaucoup de bien, puis de se montrer adorable.
Parfois, c’en est risible. Pierre, un brave gars, me consulte depuis peu. Nos séances lui font du bien, alors il voudrait que sa femme vienne me voir aussi : elle manque de confiance en elle. C’est pour ça qu’elle est possessive et qu’elle lui fait des scènes épouvantables, mais au fond, c’est une femme adorable. Il aimerait tant qu’elle puisse enfin s’épanouir.
La séance suivante, en bon prédateur contrôlant qui veut savoir pourquoi sa proie commence à lui échapper, sa femme l’attend en salle d’attente, et il me la présente fièrement à la fin de sa séance. Cette femme est une caricature ambulante de poupée mannequin : moulée dans une robe très courte au décolleté vertigineux, perchée sur d’immenses talons, maquillée à la truelle et coiffée d’une queue de cheval infantile. Son parfum entêtant a envahi ma salle d’attente. Dans le regard de cette femme, je vois de la panique. Elle sait que je l’ai percée à jour.
La séance suivante, Pierre me dit joyeusement que sa femme a trouvé par elle-même la thérapie qu’il lui faut : une méthode par les plantes. En gros, elle a bu une tisane et depuis, elle est transfigurée ! Du coup, comme elle va bien, il va mieux, et il n’a plus besoin non plus de nos séances. Sa femme a raison, c’est un poids dans leur budget…
Heureusement, beaucoup de mes lecteurs m’ont remerciée en me disant que j’étais la seule auteure qui ne leur avait laissé aucun espoir d’amélioration. De ce fait, ils sont sortis d’emprise plus vite et ils trouvent que je leur ai fait gagner du temps. Quand ils voient comment leur ex se comporte après le divorce, qu’ils le voient remettre en place le même fonctionnement avec leur remplaçant, ils le confirment : non, leur manipulateur n’a pas changé !
Je suis lasse d’être une Cassandre suscitant systématiquement le scepticisme et la méfiance, lasse de récupérer en consultations les situations quand elles sont devenues désespérées, lasse d’être considérée comme la méchante de condamner si durement ces pauvres manipulateurs. Puissent ces lignes ouvrir enfin les yeux à tous ceux qui sont concernés par ce sujet.
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