Divorcer d'un manipulateur

Christel Petitcollin · Chapitre 24 sur 40

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Divorcer d'un manipulateur

Le devoir de mémoire

 

L’être humain est mentalement programmé pour oublier le négatif. C’est heureux car si non nous empoisonnerions nos vies à ruminer tout ce qui nous est arrivé de grave, de triste, de méchant ou d’injuste. Alors tous, nous tournons la page, nous pardonnons, nous oublions et nous nous concentrons sur le présent et sur l’avenir.

Chez les victimes d’emprise, ce mécanisme d’oubli est démultiplié. Le premier facteur aggravant l’oubli est le déni du manipulateur. « Même pas vrai ! » Impavide, il prétendra avec une mauvaise fois à toute épreuve qu’il n’a jamais dit ou fait cela,que vous vous faites des idées toute seule, que vous n’avez aucune raison de dire ce que vous dites et encore moins de penser ce que vous pensez. Cette négation permanente de la réalité est efficace pour perturber la perception que l’on en a. C’est bien pour cela que la société doit condamner fermement les négationnistes des crimes contre l’humanité.

Dans ce mécanisme d’oubli des victimes, il y a aussi la dimension du stress post-traumatique. En overdose de stress, le cerveau s’anesthésie. La scène qu’on est en train de vivre devient irréelle et mouvante. Les souvenirs que l’on en a reviennent sous forme de flashes-back, dont on ne sait plus s’ils sont réels ou imaginaires. Anne revoit brusquement une scène dans sa chambre à coucher conjugale où elle saigne du nez. Son compagnon est en face d’elle, le visage dur. En retrouvant cette image, elle réalise que son compagnon l’a sûrement frappée plus souvent qu’elle ne le pense.

Enfin, nous l’avons vu, les victimes sont optimistes, humanistes, dynamiques. Elles ne comprennent pas la malveillance et préfèrent croire à de la maladresse, à des crises passagères, à des restes d’enfance douloureuse, pour atténuer la réalité de leur quotidien. Sans compter les phases « Rendors-toi », où le manipulateur efface toutes ses traces de méchanceté, comme un Sioux sur le sentier de la guerre. C’est ainsi que les victimes se retrouvent à vivre dans un monde parallèle virtuel où tout semble aller bien, tout en se demandant ce qui ne va pas chez elles pour qu’elles se sentent si mal.

Il est facile de comprendre le devoir de mémoire à titre collectif. On sait qu’il est important de se rappeler que des horreurs ont été commises, pour ne pas risquer de recommencer. Alors la société met en place des commémorations, crée des monuments, des plaques portant le nom des victimes et célèbre les sinistres anniversaires. Peu à peu, l’horreur entre dans les livres d’histoire, on l’enseigne aux nouvelles générations à qui l’on demande à leur tour de ne pas oublier.

Quand il s’agit d’horreurs individuelles, la notion de devoir de mémoire est en général méconnue, voire niée. Pourtant cela devrait tomber sous le sens. Par exemple, dans une famille où s’est commis l’inceste, il faudrait s’en souvenir et en parler, pour ne pas risquer de recommencer. Mais en général, les familles se dépêchent d’oublier, font comme s’il ne s’était rien passé et évitent d’en parler. Les victimes sont ainsi doublement abusées. Par l’agresseur et par le déni familial. De même, un ex-enfant maltraité devrait ne jamais oublier ce qu’il a subi, autant pour garder une attitude bienveillante à son propre égard et savoir être dans l’auto-compassion face à ses difficultés quotidiennes, que pour protéger ses propres enfants d’une éventuelle reproduction du schéma de maltraitance. Mais dans ces cas de violence individuelle ou intrafamiliale, tout le monde dit à la victime d’oublier, de pardonner, de ne plus y penser. C’en est parfois révoltant.

Ainsi Françoise a été battue pendant des années ainsi que ses quatre enfants. Son ex-mari est resté bloqué dans le déni de sa propre violence. Pour lui, son attitude est pleinement justifiée. Plusieurs experts ont reconnu la rigidité psychologique, la toute-puissance et la dangerosité du mari. Ils prônent un suivi thérapeutique et des visites médiatisées pour les enfants. Malgré cela (on se demande bien pourquoi !), un premier jugement donne au père un droit de visite et d’hébergement normal. Les enfants sont terrorisés à l’idée d’aller seuls chez leur père. L’un fait une fugue, l’autre une tentative de suicide. Françoise a fait appel de ce jugement et se bat depuis deux ans pour que les visites des enfants chez le père soient médiatisées. En attendant, elle a dû trouver tous les subterfuges pour éviter de confier les enfants à ce mari dangereux, se mettant elle-même en danger d’aller en prison pour non-représentation d’enfants. À l’audience, Françoise s’entend dire par une juge agacée : « Mais enfin Madame, ces violences, c’était il y a deux ans. Il faudrait tourner la page maintenant ! »

Françoise sort de l’audience effondrée. Non, ces violences n’étaient pas « il y a deux ans ». Elles ont duré dix ans et ne se sont arrêtées,il y a deux ans, que parce qu’elle a porté plainte et qu’elle est partie. Comment cette juge peut-elle croire qu’un homme qui nie sa violence et qui n’a fait aucun travail psychologique sur lui-même ne présentera plus aucun danger au bout de deux ans ? Par quelle magie cet homme violent aurait-il changé du tout au tout, même en deux ans ?

L’entourage aussi se lasse vite du problème, espère qu’il va se volatiliser tout seul, trouve que la victime se plaint trop et lui conseille d’oublier, de relativiser. Paradoxalement, ceux qui lui reprochent de ressasser ses malheurs seront aussi les premiers à condamner la victime si elle retombe sous emprise. En fait, l’entourage voudrait juste qu’on lui fiche la paix avec ce problème dérangeant et qui l’oblige à faire un effort de compréhension hors norme.

Malgré la multiplication des suicides en entreprise et des décès de femmes battues, qui a envie de se pencher sur les ressorts de la manipulation mentale et de l’emprise psychologique ? Qui a envie de savoir que les pervers destructeurs existent et à quel point ils sont dangereux ? Qui a envie de savoir que tout le monde peut y laisser sa peau et pas uniquement les faibles ?

Les victimes ressentent un immense soulagement à m’entendre parler de ce devoir de mémoire. D’abord, elles se sentent enfin reconnues dans leur statut de victime. Ensuite, elles se demandaient bien comment elles pourraient tourner la page sans se refaire avoir. Oublier les faits, avec un manipulateur, c’est se rendormir, donc être à nouveau en danger. Je leur propose d’écrire toute leur histoire, autant pour l’analyser et la comprendre, que pour poser les faits noir sur blanc. Mais écrire toute l’histoire prendra du temps. Alors en attendant que ce travail de rédaction aboutisse, il est important de simplement rédiger un pense-bête, que j’ai appelé le « best of du pire » et qui doit contenir le « top five » des actes les plus odieux qu’il ait posés au cours de la relation. Il faut toujours avoir sur soi ce concentré d’ignominie pour se rappeler de ne pas se rendormir.

Florence n’a pas eu la prudence de rédiger ce top five. Sinon, tout en parlant avec son ex, elle n’aurait eu qu’à le relire en diagonale pour se rappeler qui est réellement celui qui roucoulait au téléphone. Elle aurait alors eu le réflexe de répondre calmement : « Maintenant que la procédure est engagée, laissons les avocats faire leur travail. Si tu as des propositions à faire, transmets-les à ton avocat. »

Une fois « le top five du pire » rédigé, il faut le garder sur soi, le relire régulièrement et surtout en période de doute ou de crise de manque. Les données se remettront en place instantanément. L’étape suivante de la sortie d’emprise consiste à dénoncer et annuler le pacte du Petit Poucet pour se libérer du lien le plus inconscient.

 

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