Divorcer d'un manipulateur
Quatre ficelles
Ce masque sympathique a des vertus magiques et anesthésiantes. Le manipulateur morose et indifférent depuis des mois n’aura qu’à l’enfiler à nouveau pour que l’entourage redécouvre instantanément une personne extraordinaire !
C’est que me raconte amèrement Marie : « Depuis six ans que nous vivons dans ce lotissement, il s’est toujours montré désagréable avec nos voisins. C’est à peine s’il les saluait. C’est moi qui faisais tous les efforts de convivialité. Lors des barbecues, il restait à faire la tête dans son coin, ne parlant à personne, tandis que je me montrais enjouée pour préserver l’ambiance. Mais depuis que nous sommes en instance de divorce, il parle à tout le monde et va se confier partout. Je vois peu à peu les voisins avec qui je m’entendais bien me tourner le dos. Je suis sûre qu’il leur fait croire que, s’il était désagréable, c’est parce qu’il était malheureux en couple, et qu’il me fait passer pour la méchante de l’histoire. Je pensais que les voisins me connaissaient assez pour ne pas se laisser abuser, mais visiblement sa campagne de dénigrement fonctionne ! » Effectivement, par la suite, Marie a pu constater qu’une majorité de voisins avaient fait des attestations en faveur de son ex-mari : bon voisin, bon mari et excellent père. Il est difficile de jeter la pierre aux voisins : même les victimes, pourtant aux premières loges pour connaître le vrai visage de leur manipulateur, se laissent également rendormir par le masque sympathique.
La raison en est simple : nous sommes tous portés à croire que le masque sympathique est le vrai visage de la personne et que son côté morose est passager et circonstanciel. Cela est vrai pour les gens normaux, pas pour les manipulateurs.
Quatre ficelles
Les manipulateurs ne savent pas communiquer, ils ne savent que manipuler, c’est-à-dire tirer sur des ficelles pour vous transformer en marionnette. Ces ficelles sont au nombre de quatre : la séduction, la victimisation, l’intimidation et la culpabilisation. En dehors de ces quatre ficelles, ils n’ont aucun moyen d’agir. C’est pourquoi lorsqu’elles ne marchent plus, les manipulateurs sont réduits à l’impuissance. C’est ainsi que les victimes sortent d’emprise. Mais pour libérer définitivement les victimes, il faudrait aussi que ces ficelles ne fonctionnent plus non plus avec aucun des intervenants de la filière judiciaire.
La séduction
Nous l’avons vu plus haut, le manipulateur maîtrise tous les codes de la séduction. Il sait flatter, baratiner, embobiner, promettre et faire rêver. Pendant qu’il nous endort de ses jolies paroles, il prend des notes sur nos points faibles et crée les attentes qui feront de nous son obligée.
La victimisation
Les manipulateurs sont des virtuoses pour inspirer de la pitié. À les entendre, ils ont eu une enfance épouvantable, une ex-compagne monstrueuse (ou complètement folle), une cascade de malchances dans leurs affaires, des associés malhonnêtes et des voisins odieux. Les plus doués d’entre eux se contentent de suggérer qu’ils sont persécutés et vous laissent le soin d’émettre vous-même les bonnes conclusions. Si vous vous exclamez : « Mais c’est un vrai salaud, ton patron ! », il a gagné. Il prendra un air angélique pour rétorquer : « Tu crois ? Je n’y avais pas pensé. Tu as sans doute raison. »
Les manipulateurs arrivent à faire croire qu’il n’y a qu’eux qui souffrent. Si une toute autre personne se plaint, c’est une mauviette, car quoi qu’il lui arrive, c’est de sa faute. Mais eux s’accordent un régime spécial. Ils se présentent comme particulièrement fragiles, fatigables et totalement intolérants à la frustration. Ils méritent toujours mieux et plus que ce qu’ils ont. La vie les a tellement spoliés, c’est inacceptable de les faire souffrir davantage. Nous devons tous capter ce message implicitement, car étrangement, partout où ils passent, on les ménage ! Dans les entreprises, il y a toujours quelqu’un pour les couvrir, les materner et rattraper leurs bêtises. Les manipulateurs ont un art consommé pour retourner les situations et récupérer la place de victime, souvent aux dépends de la vraie victime. Ils peuvent même vous faire croire qu’ils culpabilisent tellement de vous avoir fait souffrir, qu’ils souffrent de ce fait plus que vous ! Alors avec tous ces malheurs, vous n’allez pas en rajouter !
S’il vous inspire de la pitié, le manipulateur a gagné, la ficelle est accrochée ! Vous allez le cajoler, le protéger, le prendre en charge, résoudre ses problèmes, lui donner de l’argent… Évidemment, il va abuser largement de la situation. S’il est allé trop loin et qu’il vous sent prête à le quitter, il sanglote, supplie, promet tout ce que vous voulez, se pend à vos basques et vous harcèle, tellement désespéré, pitoyable et pathétique, que vous n’avez pas le cœur à lui assener le coup de grâce. Les victimes ne peuvent imaginer que tant de désespoir puisse être totalement simulé. Pourtant il suffit qu’elles passent outre ces larmes de crocodile pour le voir brusquement changer de visage, devenir une furie, montrer sa rage et devenir menaçant. Là où la pitié ne fonctionne pas, il utilisera la ficelle suivante : l’intimidation.
L’intimidation
Les manipulateurs sont des gens stressés, impatients et sous tension permanente. Le seul moment où ils sont d’un calme glacial est quand ils ont réussi à vous bouleverser. Plus vous allez crier, pleurer, vous justifier, argumenter, supplier, plus ils seront de marbre. Sinon, ils dégagent des ondes de stress communicatives et ils en jouent largement. Lorsqu’ils entrent dans une pièce, toutes les personnes présentes se crispent. Dès qu’ils en ressortent, tout le monde se détend.
Les manipulateurs semblent toujours être sur le point d’exploser et se retenir à grand-peine. C’est de la comédie,car souvent lorsqu’ils sont seuls,ils sifflotent joyeusement,mais ça marche. La plupart des gens ont peur des conflits et préfèrent ne pas les contrarier. C’est ainsi que les manipulateurs s’habituent à ce que tout cède devant eux.
Le discours des manipulateurs est toujours venimeux, plein de sous-entendus inquiétants. Ils adorent les histoires graves ou sordides, édifiantes de leur point de vue, pour prouver que la vie est pleine de malheurs et de gens méchants. Les ennuis des autres les font jubiler. Ils se croient plus malins que tout le monde. Ils sont fiers de leurs vengeances mesquines, de leurs représailles minables et ils vous les racontent complaisamment. Cela vous sert au passage d’avertissement.
Les menaces se font plus précises au fil du temps et surtout quand vous parlez de séparation. Certaines sont des menaces en l’air, mais pas toutes. Votre manipulateur vous annonce vraiment ce qu’il a prévu de vous faire si vous lui en laissez l’espace. Ces différentes menaces peuvent se résumer ainsi : « Si tu pars, tout ce que je pourrai faire pour te nuire, je le ferai. Je te pourrirai tellement la vie que tu ne pourras pas faire autrement que de continuer à ne t’occuper que de moi à plein temps ! Et si tu m’échappes vraiment, je te détruirai. » Beaucoup de victimes croient que les mots du manipulateur ont dépassé sa pensée dans un moment de colère. Elles auront hélas tout loisir de réaliser que non !
Peu à peu, les critiques, les dénigrements et les moqueries se transforment en cris et en insultes. La violence des manipulateurs est toujours affleurante. Elle est avant tout psychologique, mais elle devient presque toujours peu à peu physique et sexuelle.
Souvent la victime ne réalise même pas qu’elle vit de la violence physique. Pourtant la dernière fois, il l’a poussée contre le mur tellement fort qu’elle en a eu une grosse bosse sur le crâne. Pourtant quand il l’a fait tomber à la renverse, elle s’est cassée le coude. Mais c’était accidentel, il n’a pas voulu lui faire mal ! Ses simulacres d’étranglement ou les gifles qu’il lui donne sont aussi de la violence physique, mais la victime s’en défend. « Mais non, il ne me bat pas ! Et puis ce n’est pas tous les jours ! »
De même les victimes n’auraient pas idée d’appeler « viol » l’énorme pression que le manipulateur leur met pour faire l’amour quand elles n’en ont pas envie. Pourtant elles ne peuvent pas ne pas céder et elles ne cèdent que pour avoir la paix, et pour pouvoir enfin dormir. Les hommes me racontent également subir d’énormes pressions et s’exécuter pour apaiser leur dragon. Eux aussi ressentent après l’acte sexuel un sentiment de dégoût, un malaise diffus et oppressant.
Les victimes ne s’en rendent même plus compte, mais elles sont terrorisées et conditionnées à éviter de réveiller le monstre dans leur conjoint. Tous leurs comportements sont des comportements d’évitement. C’est ainsi que beaucoup de mères ont accepté la garde alternée sur des enfants trop jeunes par peur de ses réactions, et dans l’espoir de l’apaiser. C’est un très mauvais calcul, car la garde alternée n’était que la première étape - la finalité, à terme, étant de lui retirer la garde de ses enfants. Sans scrupules, il utilisera ce qu’il lui a extorqué, contre elle : une mère demandant elle-même la garde alternée pour un bébé n’est pas maternelle. CQFD !
La plupart des victimes n’osent pas envisager qu’il puisse être aussi haineux et destructeur à leur égard. C’est tellement effrayant de réaliser qu’on est mariée à un psychopathe qu’elles préfèrent croire à des accès de colère passagers chez quelqu’un dont le fond est bon. Il faudra pourtant oser faire face à son effroyable malveillance pour se défendre réalistement.
La culpabilisation
Les victimes sont des personnes hyper responsables, toujours prêtes à se remettre en cause pour évoluer. C’est donc très facile d’activer leur culpabilité.
Les victimes pensent que le masque est le vrai visage du manipulateur. Elles croient avoir affaire à une personne adorable, dont la nature profonde serait contrariée par quelques vieux démons hérités de l’enfance. Le pauvre a tellement souffert ! Avec de l’amour et de la compréhension, sa nature adorable prendra le dessus ! Bizarrement, le masque charmant disparaît de plus en plus souvent, mais cela n’alerte pas les victimes qui redoublent d’efforts pour le voir revenir. Les regards de haine froide, de mines de dégoût ou les expressions de rage mal contenue qu’elles captent régulièrement, les troublent momentanément, mais elles refusent d’admettre qu’il puisse exister sur terre une âme d’une telle noirceur !
Le discours du manipulateur vient confirmer que c’est elles qui ont un problème, pas lui. Car dans la tête du manipulateur, les choses sont simples : il n’a rien à se reprocher. Il est parfait. Vous êtes seule responsable de la qualité de la relation que vous avez avec lui. C’est donc vous seule qui provoquez l’apparition de son visage maussade et méchant. C’est tant pis pour vous, il ne fallait pas le contrarier ! Quoi qu’il se passe, c’est de votre faute ! Et comme c’est un éternel insatisfait, vous en aurez toujours trop fait ou pas assez, et en tout cas, pas ce qu’il fallait !
Trop enclines à se remettre elles-mêmes en cause, les victimes adhèrent facilement à l’idée qu’elles n’ont pas fait ce qu’il fallait. Elles culpabilisent aussi et surtout, d’échouer dans leur mission de le rendre heureux. Cette culpabilité des victimes participe au déni de la réalité des deux côtés. Le manipulateur reste d’autant plus persuadé qu’il a raison, que sa compagne abonde dans son sens. Si elle l’envoyait promener en lui disant : « Tes demandes sont irréalistes ! », cela arrangerait un peu les choses.