Divorcer d'un manipulateur
Retrouver sa consistance
Les victimes ne s’en rendent pas compte, mais elles sont conditionnées à être totalement transparentes. Elles doivent sans cesse faire un rapport complet de tous leurs faits et gestes mais aussi de leurs pensées, intentions, projets : le manipulateur doit toujours tout savoir d’elles. Systématiquement mises en accusation, les victimes se justifient à longueur de journée, sans comprendre pourquoi leur conjoint leur prête des intentions si diaboliques dès qu’elles dévient d’un millimètre de leur feuille de route. En général, le manipulateur chronomètre les trajets, le temps des courses, les heures de travail. Le moindre retard, le moindre changement de programme, le simple fait de ne pas répondre instantanément à ses demandes, génèrent une scène. Certaines victimes le savent et font leurs courses en courant pour respecter l’horaire et éviter les foudres. D’autres victimes, tellement conditionnées à la transparence, respectent implicitement le cahier des charges à la lettre. Alors, elles ne se rendent pas compte que c’est parce qu’elles rassurent en continu leur manipulateur qu’il est si paisible. Souvent il est sur l’ordinateur quand elles rentrent et il ne lève même pas le nez pour les accueillir. Elles croient à tort qu’il se fiche de leurs allées et venues et que seul compte son programme à lui. Il n’en est rien. Je leur suggère de tester la sérénité de leur conjoint en ayant par exemple juste dix minutes de retard non justifiées ou en effectuant une action non annoncée à l’avance. Cela ne rate pas : elles subiront aussitôt des pressions et des représailles. Sans le savoir non plus, les victimes sont en permanence surveillées, épiées, filées dans leurs déplacements. Il n’y a pas de geôlier plus consciencieux qu’un manipulateur. Il fouille tout, tout le temps : les poches, les placards, les sacs. Il surveille le courrier, lit vos mails et vos textos. Il n’y a aucun amour dans cette possessivité, il ne s’agit que de contrôle et de toute-puissance.
« Mais non ! s’exclament les victimes. J’ai toujours mon téléphone sur moi !
— Ah oui, même sous la douche ?
— Non, évidemment ! Mais pourquoi ferait-il cela ? »
Avant tout parce qu’un manipulateur est prédateur. Comme tous les chasseurs, il adore traquer son gibier. Mais il vous surveille aussi parce que votre gentillesse et votre transparence restent un mystère pour lui. Vous lui cachez forcément quelque chose et il veut savoir quoi. Enfin, il a besoin de vous plus que vous n’avez besoin de lui. Il sait qu’il se comporte mal et que vous risquez un jour d’en avoir assez. Il teste en continu les limites et vous pousse toujours à bout, mais il vit dans la hantise que vous lui échappiez.
Les victimes doivent apprendre à camoufler certains faits et gestes, à se taire, à ne plus se justifier et à s’affirmer tranquillement, le tout sans éveiller les soupçons de leur conjoint. C’est un exercice de style très délicat. Dès qu’il sent que quelque chose échappe à son contrôle, le manipulateur devient fou d’inquiétude et augmente la pression. Les victimes, encore fragiles et formatées à l’obéissance, se font trop facilement tirer les vers du nez. Savoir se taire, savoir ne pas répondre aux questions, savoir faire de la rétention d’information, savoir cultiver un jardin secret, sont autant de compétences qui manquent aux victimes. Elles rechignent à les acquérir, confondant diplomatie et hypocrisie, sincérité et authenticité. On n’est pas obligé de dire tout ce que l’on pense. Avec un manipulateur, il vaut même mieux ne rien dire de ce que l’on pense. Mais la rééducation n’est pas simple. Peu à peu, il faudra remplacer les justifications défensives par des affirmations tranquilles. Par exemple : « Pardonne-moi, j’ai été retenue au travail à cause de… » deviendra « Tu as raison, je rentre tard. » Pour ne plus fournir d’armes à votre conjoint, il faut arrêter les excuses, les supplications, les larmes et les protestations. Cessez de vous justifier. Renoncez à l’amener à considérer les choses de votre point de vue. Vous l’avez remarqué depuis longtemps, les hurlements et les menaces lui font plaisir et vous discréditent. Ne foncez plus dans toutes ses provocations tête baissée. Apprenez à prendre du recul,à garder votre calme et à vous affirmer
simplement. Susan Forward dans Quand le prince n’est plus charmant1 propose cette trame d’affirmation :
— C’est ce que je veux faire.
— C’est ce que je crois.
— C’est ce que je pense.
— C’est ce que je désire.
— C’est ce que je ne ferai pas !
Vous pouvez y ajouter ces petites phrases, magiques pour désamorcer les conflits :
— Si tu le dis…
— Tu as le droit de le croire.
— C’est ton avis.
Enfin en cas de critique, dites sobrement :« Personne n’est parfait. »
Dès qu’elles ont fait quelques progrès en affirmation de soi, les victimes se sentent mieux. Elles se sentent plus dynamiques avec les idées plus claires. Peu à peu, le brouillard se dissipe. Le manipulateur apparaît dans ce qu’il est vraiment.
1 Voir bibliographie.
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