Divorcer d'un manipulateur
Le pacte du Petit Poucet
Danielle hausse les sourcils : « Lui, un prince charmant ? Ah, non, pas du tout ! Au contraire, il était laid, introverti et morose. Il s’y prenait comme un pied dans ses affaires comme dans ses relations. Mais il m’a fait pitié. Il avait l’air seul et paumé. Je l’ai cru malheureux et maladroit. J’ai pensé que je pourrais lui apporter le bonheur. Je lui ai remis ses affaires à flot, je l’ai réconcilié avec sa famille et je l’ai materné en croyant que j’aurais sa reconnaissance, mais il est toujours le même, renfrogné et morose. Depuis qu’il gagne de l’argent, il est devenu violent. Je me rends compte qu’il n’est pas malheureux. Il est juste méchant »
Sylvie aussi refuse d’adhérer à la version « prince charmant » : « J’étais étudiante et j’avais un petit ami que j’aimais. Paul était l’ami de mon ami et il traînait tout le temps avec nous. Quand mon copain m’a quittée, Paul a été très présent et on s’est rapprochés. Paul était nul en cours, c’est moi qui lui ai fait sa thèse et qui l’ai coaché pour l’oral. Il me doit son diplôme. Ensuite, quand j’essayais de le quitter, il pleurait et me suppliait de revenir. Je cédais par pitié. J’ai fini par me résigner à ne pas arriver à le quitter. On s’est mariés, mais le jour du mariage,je savais déjà que je faisais une bêtise. Ensuite, il était de plus en plus pénible, mais on a eu des enfants, j’étais embarquée dans cette vie là. Je ne me suis plus posé de questions pendant des années. Je me rends compte aujourd’hui que c’est Paul qui nous a fait rompre avec mon ami de l’époque et qu’il s’est servi de moi dès l’université. Il m’a jeté le grappin dessus parce que j’étais bonne élève et travailleuse. »
Dans La Haine de l’amour1, Maurice Hurni et Giovanna Stoll racontent qu’ils demandent systématiquement aux couples qui les consultent comment ils se sont rencontrés. Ils ont noté ceci : à l’énoncé de cette question, les couples normaux échangent un regard de chaude complicité et se sourient avant de répondre, même s’ils se disputaient juste avant. Les auteurs précisent : « Les couples pervers, au contraire, accueillent cette question avec un embarras figé, chacun attendant que l’autre se lance, et finissent par évoquer telle ou telle circonstance extérieure qui aurait provoqué la rencontre. Le ton anecdotique et l’anaffectivité sont caractéristiques du récit de la rencontre du couple pervers… La rencontre perverse est narrée de manière résolument factuelle et semble être le fruit du hasard… Les pervers se plaisent à faire ressortir l’aspect interchangeable de leur partenaire…En fait, derrière son ton anecdotique, le récit de l’origine du couple est d’une précision terrible, car il retrace les bases du contrat pervers narcissique qui a été conclu » Comme Danielle, une de leurs patientes énonce clairement ce contrat implicite : « Lorsque j’ai connu mon mari, il vivait d’expédients. Grâce à ma bonne influence, il est devenu un grand chef d’entreprise »
Ainsi, lors de cette rencontre,le conte de fées n’explique pas tout. Penser qu’il ne s’agit que d’une oie naïve croyant au Père Noël et gobant le baratin d’un renard déguisé en prince charmant serait simpliste. Il se crée en parallèle un autre lien bien plus aliénant. Dans mon précédent livre Échapper aux manipulateurs, j’ai appelé ce lien implicite « Le pacte du Petit Poucet ». Ce concept rejoint la notion de « contrat pervers narcissique ». En fait, le manipulateur fait signer un pacte diabolique à la partie la plus maternelle (ou paternelle) de la victime : « Tu devras toujours prendre soin de moi, quoi qu’il t’en coûte ! » Les enjeux de cet engagement restent très inconscients chez la victime mais sont parfaitement connus et maîtrisés par le manipulateur.
Odile me raconte : « Je n’ai rien vu (ou rien voulu voir !), mais j’avais tous les éléments pour comprendre dès le départ. Il s’est installé chez moi très vite après notre rencontre. Il ne semblait pas perturbé par sa récente rupture avec son ex, alors je lui ai demandé ce qu’il ressentait. Il m’a répondu étonné : “Corinne ? Mais je m’en fous complètement de Corinne ! Sortir avec elle, c’était juste le moyen le plus rapide et le moins cher d’avoir un logement à Paris !“L’idée que cela valait aussi pour moi m’a effleurée, mais c’était tellement dérangeant que j’ai chassé cette pensée très vite. Peu après, il s’est retrouvé au chômage. J’avais l’impression qu’il se la coulait douce et ne cherchait pas d’emploi. Je lui ai fait remarquer que l’agence pour l’emploi allait lui demander des comptes sur ses recherches. Il a éclaté de rire et rétorqué :“T’inquiète ! La bonne femme de Pôle Emploi, je l’ai dans la poche ! Elle en pince pour moi. À chaque fois, je lui fais croire que je suis sur le point de décrocher un super job et elle le gobe !“C’était aussi exactement ce qu’il faisait avec moi. Je n’ai pas su quoi lui répondre. Je flottais dans une étrange confusion mentale, ne pouvant croire à tant de cynisme, et pourtant la suite a montré qu’il m’a totalement exploitée »
Le pacte qu’avait signé Odile sans le savoir était de loger son manipulateur, de l’entretenir et de ne lui poser aucune question. Et comme l’expliquent Odile et toutes les autres victimes quand elles acceptent de faire face honnêtement à leur aveuglement, avant même que le manipulateur ne tombe définitivement le masque et ne montre son vrai visage, il y avait déjà des signes alarmants. Elles les ont ignorés, en partie parce qu’elles couraient après leur rêve, mais aussi parce qu’elles se sentaient elles-mêmes monstrueuses d’envisager qu’il puisse être aussi cynique que ce qu’elles entrevoyaient. Pourtant, il y avait eu des réflexions odieuses qui prouvaient son racisme, son mépris des humains, son manque total de compassion. Il y avait eu des silences glacés, des éclats de colère, des moqueries, des méchancetés, des menaces… Ce qu’il racontait de son ex et de la précédente relation aurait dû aussi les alerter : cela se révélera peu à peu être exactement le programme des réjouissances qu’il a prévues pour cette nouvelle relation. C’est pourquoi la version « prince charmant » ne tient pas à l’observation objective des faits. Je pense que c’est par honte que les victimes entretiennent ce mythe du coup de foudre. Elles ont honte de leur aveuglement, honte d’avoir délibérément ignoré les signaux d’alerte, honte d’avoir été abusées, mais surtout, et c’est tellement triste, honte d’avoir voulu croire à leur rêve.
D’autre part, les victimes sont la plupart du temps des personnes bienveillantes, tolérantes, viscéralement gentilles et certaines que le dialogue peut résoudre tous les problèmes. C’est pour cela aussi que les signes inquiétants ne les ont pas alarmées. Ce pauvre homme manque d’amour et de chaleur humaine, c’est tout ! Je vais lui en donner autant qu’il en a besoin et il deviendra paisible et adorable. C’est là la principale erreur des victimes. Oui, les manipulateurs manquent totalement d’amour et de chaleur humaine, mais c’est structurel. Aucun apport extérieur ne saurait changer cet état de fait. Les victimes auront tout loisir de s’en rendre compte par la suite ! Mais dans un premier temps, le pacte du Petit Poucet les comble. Elles se sentent reconnues dans leurs compétences, utiles et responsables. Elles veulent être dignes de la mission qui leur est confiée. Débordant d’optimisme et d’énergie, croyant l’autre d’aussi bonne volonté qu’elles-mêmes, elles se sentent de taille à surmonter tous les obstacles.
1 Voir bibliographie.
OceanofPDF.com