Divorcer d'un manipulateur
Les erreurs des victimes
Alors, sont-elles totalement innocentes ces victimes ? N’ont-elles rien à se reprocher ? Ne suis-je pas manichéenne de présenter le manipulateur comme tout noir et la victime comme toute blanche ? En général, et notamment en justice, on a du mal à condamner totalement une partie et à en innocenter totalement une autre. Il semble tellement plus équitable de partager les responsabilités. Dans certains cas, d’ailleurs, dans l’impossibilité de trancher entre qui a tort et qui a raison, on renvoie les belligérants dos à dos.
En cas de violence psychologique, c’est dramatique, car l’impunité attise la griserie de la toute-puissance chez le pervers. Tout « non-lieu » est suivi d’une aggravation de la situation. De plus, c’est la loi et c’est normal : on n’accuse pas sans preuve. La présomption d’innocence va en priorité à la personne accusée. Mais comme il est très difficile d’apporter des preuves, tant les comportements sont sournois, cela implique que la victime est présumée proférer des accusations diffamatoires. Les pervers savent s’en servir !
Dans les cas où le manipulateur est particulièrement procédurier, toute personne fournissant une attestation à leur victime sera poursuivie pour diffamation ou dénonciation calomnieuse. Alors ce besoin humain d’avoir un jugement mesuré « faisant la part des choses » est un vrai problème en cas de manipulation car, avec les manipulateurs, il faudrait idéalement être d’une intransigeance absolue. C’est la seule chose qui peut les calmer.
De la même façon, les victimes, perdues dans leur lavage de cerveau, ne savent plus ce qui est juste ou injuste, acceptable ou intolérable, vrai ou faux. Elles ont besoin qu’on nomme et qu’on dénonce fermement les agissements dont elles font l’objet.
Voici un dialogue type, que j’ai dû avoir des centaines de fois avec des victimes :
« Si, Madame, le fait de vous secouer comme un prunier, de faire mine de vous étrangler et de vous pousser en arrière jusqu’à vous faire tomber, c’est de la violence conjugale.
— Mais non, il ne me donne pas de coups de poing, seulement des gifles !
— Ah, il vous donne des gifles, en plus ?
— Oui, mais pas tous les jours ! Des fois, il se calme pendant plusieurs semaines ! »
C’est là où mon côté péremptoire prend toute son utilité. Insulter, c’est insulter. Frapper, c’est frapper. Il n’y a ni excuse pour justifier, ni raison pour accepter cela. C’est d’ailleurs interdit par la loi. Si vous êtes vraiment la pire des épouses comme il le prétend, il n’a qu’à vous quitter. Mais il n’a pas à vous frapper, ni à vous insulter.
Peu à peu, la norme se remet en place dans l’esprit de la victime.
Alors, quelle est la part des victimes ? Nous l’avons vu plus haut, trop de gentillesse, trop de patience, trop d’amour… Un formatage à craindre l’autonomie ou à prendre les autres en charge, la naïve prétention de croire qu’elles pourront rendre leur conjoint heureux malgré lui et surtout leur incapacité à renoncer quand elles se sont engagées.
Par méconnaissance de la structure mentale des pervers narcissiques, elles font principalement l’erreur de croire :
— qu’ils ont des sentiments et surtout « qu’à leur façon », ils aiment leurs enfants (le niveau d’insensibilité, d’indifférence et de cruauté des manipulateurs, pourtant apparent, reste inconcevable pour la majorité des gens) ;
— qu’ils souffrent, qu’ils sont malheureux, qu’ils ont eu une enfance difficile (les manipulateurs sont perturbateurs, pas perturbés : c’est leur entourage qui souffre, pas eux) ;
— qu’on peut les raisonner et leur faire comprendre les situations (cette croyance perdurera d’autant plus que le manipulateur, tout en pensant « cause toujours », fait souvent croire par des mimiques navrées, qu’il a compris et entendu le message) ;
— que ça changera, que le négatif, c’est du passé… (en phase « Rendors-toi »,le manipulateur fait croire qu’il a eu le déclic miracle que sa victime attend avec ferveur et qui va tout changer. Théoriquement, entre gens normaux, quand une personne dit qu’elle comprend et qu’elle regrette, on est en droit d’espérer qu’elle ne recommencera pas. C’est totalement faux dans le cas d’un pervers.)
Enfin, la dernière erreur des victimes est de céder au chantage. Elles parent au plus pressé, cherchent à éviter les scènes et les représailles, mais aggravent le problème : à chaque fois qu’on cède à un chantage, on félicite le maître chanteur de s’être livré à cet exercice d’intimidation. De même, les commerçants soumis à un racket, ou les états soumis aux prises d’otages, cèdent à des pressions : comment une victime ordinaire pourrait-elle être plus forte et plus lucide, surtout quand la pression est quotidienne et que les otages risquent d’être ses enfants ?
Dans les jugements de valeur qu’on pose sur les victimes, on oublie également de prendre en compte l’ampleur de leur solitude :
— solitude physique : le manipulateur les a éloignées géographiquement ou brouillées avec tous leurs proches. Elles n’ont plus de soutien et ne savent ni où aller, ni vers qui se tourner pour avoir de l’aide. Les seuls rares contacts tolérés sont les gens sous l’emprise du manipulateur, donc ses alliés à lui.
— solitude morale : personne ne comprend ce qui se passe. Les réflexions culpabilisent la victime et renforcent ses doutes.« Pourquoi tu quittes quelqu’un d’aussi adorable ? Vous avez tout pour être heureux. Tu vas bousiller ta famille ! »
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