Divorcer d'un manipulateur
Ce qu’elles étaient avant la relation
La dépendance affective et le complexe de Cendrillon n’expliquent pas à eux seuls le mécanisme de l’emprise psychologique. Notamment en ce qui concerne les victimes masculines. Les hommes sont rarement atteints de dépendance affective et n’ont pas subi d’éducation à la Cendrillon. S’ils attendent quand même leur princesse, c’est en général avec des critères plus pragmatiques.
L’explication peut venir de l’enfance des victimes. On retrouve souvent un parent ou un grand-parent manipulateur dans l’histoire des victimes de violences psychologiques. Le schéma leur était inconsciemment familier. Ils sont allés réparer des blessures d’enfance. Pour ces victimes-là, le risque de retomber sur un conjoint pervers est très élevé, tant qu’elles n’ont pas fait un travail de développement personnel pour dépasser les programmations de l’enfance.
Mais dans les autres cas, les victimes sont juste des gens qui n’avaient jamais eu affaire à la perversité et qui n’en soupçonnaient même pas l’existence. Beaucoup de gens sous emprise ne l’avaient jamais été avant de rencontrer ce conjoint pervers et ne le seront plus, une fois libérés de lui. Mais pendant toute la durée de la relation, ils ne sont plus eux-mêmes. Leur entourage le dit : « On ne le (la) reconnaît plus ! »
Pour les sortir de leur état de dépersonnalisation et les reconnecter à leur vrai moi, je demande aux victimes : « Rappelez-vous celui ou celle que vous étiez avant de rencontrer votre conjoint. Racontez-moi votre vie avant lui. » Certaines victimes se rappellent brusquement une vie simple,facile,joyeuse et pleine de projets. Elles se rappellent comme elles avaient confiance en elles et en la vie. D’autres victimes disent n’avoir jamais eu confiance en elles. Pourtant les parcours qui se retracent à partir de ma question sont plutôt brillants. Avant cette rencontre néfaste, les victimes étaient des gens bien insérés professionnellement ou poursuivant des études supérieures, entourés d’amis,dynamiques et optimistes. S’en rappeler est douloureux pour ces victimes, mais nécessaire pour sortir d’emprise. Quel chemin elles ont parcouru dans la dégradation de leurs conditions de vie et dans la dégringolade de l’estime de soi depuis cette rencontre ! Mais à l’origine, quelles belles personnes elles étaient !
Ce sont souvent les familles qui me parlent le mieux de qui étaient ces victimes avant la relation d’emprise. Je reçois régulièrement des parents inquiets pour leur enfant piégé par un pervers. Parfois, ils viennent même en famille avec les frères et sœurs de la victime. Ils ne reconnaissent plus leur enfant. Ils l’ont vu changer du tout au tout. La victime est passée de joyeuse à triste, de chaleureuse à distante, de prospère à endettée, d’entourée à solitaire. Elle a cessé de voir ses amis, sa famille, cessé de pratiquer son sport ou son activité artistique préférée. Souvent le manipulateur l’a fait déménager dans une région où elle ne connaît plus personne et où elle a retrouvé au mieux un boulot subalterne. Son manipulateur est omniprésent lors des rares rencontres, il écoute les conversations téléphoniques, lit les courriers et les mails. Les familles ne savent plus comment faire pour avoir un contact intime avec leur proche piégé. Elles ne savent plus que dire ni que faire. Toutes leurs tentatives semblent aggraver la situation. Les mères me disent : « Si vous aviez connu mon fils (ou ma fille) avant ! C’était un enfant gentil, affectueux, joyeux. Il était tellement proche de nous ! Maintenant, on dirait un zombie ! »
Dans mon livre Échapper aux manipulateurs, je consacre un chapitre aux victimes de manipulateurs. J’avais déjà repéré à l’époque qu’il y avait bien un profil prédisposant, mais que celui-ci était à l’opposé des clichés habituels. J’étais surprise par la joie de vivre, l’humour, l’intelligence de ces victimes, par leur énergie,leur droiture et leur bienveillance. Pardi, les manipulateurs, eux, ne s’y trompent pas quand ils choisissent leurs victimes ! Ces vampires vont pomper leur énergie vitale pendant des années et les utiliser comme des mules. Il leur faut donc des proies solides et consistantes. Ça tombe bien, elles le sont !
Les victimes sont des gens hyper responsables, hyper organisés, hyper actifs, débordant de force et de vitalité, dévoués et toujours prêts à rendre service. De plus, nous l’avons vu plus haut, quand elles se sentent investies d’une mission et que cette mission représente un défi, elles ne lâcheront plus l’affaire. Il faut rendre ce pauvre manipulateur heureux, lui réapprendre la confiance, l’amour et la douceur. Il y a du boulot ! Mais ça ne leur fait pas peur. Renoncer serait échouer. Impossible ! Comme les victimes sont des personnes d’engagement, elles iront au bout de leur mission, quels que soient les obstacles.
J’ai consacré à ces victimes mon livre suivant : Je pense trop : comment canaliser ce mental envahissant. Je m’étais aperçue que ces personnes étaient paradoxalement plus intelligentes que la moyenne, sauf en amour où elles peuvent être d’une naïveté déconcertante. À l’opposé des manipulateurs, imbus d’eux-mêmes et incapables d’autocritique, les victimes sont des gens qui se posent trop de questions, qui se remettent trop facilement en cause,qui se mettent trop à la place des autres et qui ne conçoivent pas la malveillance. De ce fait, elles confondent « être méchant » et « être malheureux », et redoublent de gentillesse avec les gens méchants. Cela explique pourquoi, malgré la dégradation inexorable de la situation, les victimes vont longtemps se comporter comme de bons parents doux et patients avec cet enfant méchant.
Cette sérénité aggrave la situation car elle fait enrager les manipulateurs. Aller bien, être de bonne humeur, ne font pas partie des choses que les manipulateurs peuvent comprendre. Ils ne comprennent pas non plus comment vous pouvez rester gentil quand ils ont été méchants. Ils vous croient dans la toute-puissance parentale. Cela attise leur haine et leur paranoïa. Si les victimes ne conçoivent pas la méchanceté gratuite, les manipulateurs, eux, ne conçoivent pas la gentillesse gratuite. Comme ils ne sont gentils que par calcul, ils cherchent quel coup tordu vous êtes en train de leur préparer quand vous êtes bienveillant. S’ils ne trouvent pas, ils virent complètement parano : il faut vous pousser dans vos retranchements pour vous obliger à vous dévoiler. Il faut vous détruire avant que vous ne les détruisiez.
Bref, la gentillesse de la victime fait partie du problème, car elle est structurelle chez elle. Les victimes ne peuvent pas, ne savent pas ne pas être gentilles. Cela fait partie de leur éthique : la gentillesse est un véritable art de vivre.
Beaucoup de gens croient que pour réussir dans la vie, il faut être cynique et individualiste, avoir le sens de la compétition et oser écraser les autres. On ne conçoit pas l’intelligence sans l’associer à une dose de méchanceté et d’opportunisme. Les gentils sont alors perçus comme naïfs, faibles et stupides. On pense qu’ils n’ont pas de personnalité et encore moins d’idées personnelles. Pourtant, la gentillesse est une forme d’intelligence. À l’école primaire, on s’aperçoit que les enfants qui ont les meilleures notes sont aussi souvent les plus gentils. À l’usage, force est de constater que les gentils ont une meilleure santé, une meilleure qualité de vie et des relations aux autres beaucoup plus paisibles. La gentillesse rend heureux, tout simplement. De nombreuses études prouvent que les personnes les plus gentilles au quotidien sont celles qui s’estiment les plus heureuses. Elles vivent également davantage d’événements sources de bonheur. De plus, elles jugent ces expériences heureuses plus intenses que les personnes moins gentilles. La gentillesse est donc non seulement agréable pour l’entourage, mais source de bonheur pour soi-même.
D’autre part, la gentillesse est meilleure pour l’estime de soi. Elle protège aussi de la dépression et du stress. Se montrer aimable, bienveillant, généreux envers autrui, procure un certain plaisir. Or le plaisir entraîne une diminution de sécrétion du cortisol, une des hormones du stress. Parallèlement, un simple geste de bonté stimule la production de sérotonine, non seulement chez la personne qui l’effectue, mais également chez celle qui en bénéficie. Plus incroyable encore : le même phénomène se produit chez les personnes qui en sont témoins. La bonté, que l’on en soit bénéficiaire, auteur ou simple observateur, a donc un impact bénéfique sur l’humeur de tous ceux qu’elle touche. Bref, la gentillesse, c’est contagieux ! Sauf avec les manipulateurs, qu’elle exaspère.
Par ailleurs, la gentillesse, non feinte et désintéressée bien sûr, constitue une des vertus les plus nobles. Dans ce monde en perte de repères, elle prend le relais des morales fondées sur le devoir. La gentillesse permet de réconcilier les vieilles civilisations de l’honneur avec notre société du bonheur. Dans ces temps de crise, la solidarité deviendra une des conditions de survie de l’humanité. La bienveillance et l’altruisme sont, de toute façon, la nature profonde de l’homme. On la voit resurgir spontanément à chaque catastrophe naturelle. Par exemple, en cas d’inondation, des voisins qui ne se parlaient pas en temps normal vont devenir amis et solidaires, mettre en route une entraide qui perdurera aux moments critiques. D’ailleurs, l’homme partage cette nature avec ses cousins. En effet, les éthologues ont constaté que les grands singes se montrent plus tolérants et plus attentifs aux besoins des animaux handicapés lorsqu’il y en a dans le groupe.
La gentillesse prend tout son sens face à la brutalité des rapports sociaux actuels. Les victimes pensent que nous avons tous le devoir de veiller à initier de la bienveillance et du respect dans nos relations. Elles savent qu’il suffit souvent de petites attentions pour enchanter le quotidien et de rendre la vie sociale plus harmonieuse : tenir la porte à un passant, céder sa place à une dame âgée dans le bus, sourire à son voisin de palier… Alors elles montrent l’exemple.
Quand je leur fais remarquer la naïveté de leur positionnement, les victimes revendiquent cette attitude comme un choix de vie, correspondant à leur éthique. Si le manipulateur suit sa ligne directrice de malveillance, en parallèle, les victimes, elles, restent sur leurs rails de gentillesse. J’essaie de les pousser dans leurs retranchements : si un commerçant se montre odieux, impoli, s’il vous hurle dessus, allez-vous rester souriant et aimable avec lui ? Les victimes étonnées me répondent : « Bien évidemment ! Je ne sais pas ce que ce commerçant a vécu avant de me servir. Il est peut-être très malheureux (encore !).Mon sourire lui aura peut-être ensoleillé sa journée. Et si ça n’est pas le cas, moi, en tout cas, j’ai agi comme je voudrais que tout le monde agisse. Je suis en paix avec moi-même. » Et toc.
Chez les victimes, la gentillesse n’est pas candide : c’est un parti pris conscient et délibéré. Ces victimes ont de très hautes valeurs de pacifisme, de franchise, de droiture, de respect, d’engagement, de bienveillance, de générosité, et refusent de renier leurs valeurs. Elles sont profondément désintéressées. C’est bien le drame quand elles sont en face de personnes sans foi ni loi.
Pour un manipulateur, ce système de valeurs est une aubaine. Il peut l’utiliser avec beaucoup d’opportunisme, activer la culpabilité de sa victime et la ligoter dans sa propre éthique. Les victimes voient bien régulièrement que leur manipulateur ne fonctionne pas comme elles. Elles sont généreuses, il est radin. Elles sont transparentes et sincères, il est cachottier et menteur. Elles assument leurs erreurs et savent s’excuser, il accuse toujours les autres et manie la mauvaise foi avec aplomb. Elles sont enthousiastes, il est rabat-joie. Etc. Bien sûr elles désapprouvent ses comportements, mais elles restent sur leur propre ligne de conduite.
Ainsi Monique, dont je vous ai parlé plus haut et qui se fait traiter de bonne à rien en permanence : malgré les cris, les insultes et les longues heures passées au travail, elle tient son intérieur, fait les repas, et prépare le petit-déjeuner « normalement » pour ce mari odieux et oisif. Comme beaucoup d’autres victimes, elle ne prend pas son comportement comme de la soumission. Elle dit faire ce qu’elle doit faire en accord avec ses propres valeurs, pour respecter son engagement conjugal. Elle refuse de s’engager sur le terrain mesquin de son compagnon et de s’abaisser à rendre coup pour coup. Quand excédée par ses insultes, elle finit par lui crier de « fermer sa gueule », elle culpabilise : ce n’est pas comme ça qu’elle a envie de vivre.
Il est difficile de faire comprendre à ces humanistes que leur comportement est noble jusqu’à un certain point, mais devient inadapté face à des pervers. Car l’adage « Trop bon, trop c… ! » reste de vigueur. Les victimes de manipulateurs ont oublié de fixer des limites à leur gentillesse. Leur belle éthique devient de la naïveté et de la bêtise. Les victimes ont signé un chèque en blanc relationnel à leur manipulateur et lui font confiance aveuglement pendant des mois ou des années. Aucune méfiance, pas le moindre réflexe d’autoprotection, une transparence absolue, comme si le fait d’aimer était un sésame universel.
Ce positionnement repose sur des croyances humanistes qui se révèlent être erronées en ce qui concerne les 2 à 4 % de la population perverse. Tout le monde a bon fond. Chacun fait de son mieux et est de bonne volonté. Il est juste maladroit. Il y a forcément un malentendu. Il faut trouver un terrain d’entente. Il finira par guérir de ses traumatismes d’enfance.
Si elles acceptaient de voir la réalité en face, les victimes de manipulateurs auraient toutes les données dès le départ, car le seul malentendu, c’est la malveillance des manipulateurs et leur désir d’envenimer les choses au lieu de les arranger. Quand je leur explique que toutes ces tracasseries sont conscientes et délibérées, les victimes sont sincèrement étonnées : mais pourquoi ferait-il ça ?
Elles sont incapables de concevoir la malveillance et le calcul, surtout chez quelqu’un qui prétend les aimer. Impossible d’imaginer que leur chéri puisse envisager de les plumer. Souvent elles ont renoncé à mettre leur nez dans les comptes, les affaires, voire les magouilles de leur manipulateur. Pourtant l’aspect douteux des transactions financières est bien souvent perceptible, mais elles occultent tout ce qui ne colle pas avec le mirage dans lequel elles sont enfermées.
Dans le film La Vie est belle, Roberto Benigni invente un monde merveilleux virtuel pour protéger moralement son petit garçon des horreurs du camp de concentration où ils ont été déportés. Il lui fait croire que tout va bien, qu’ils participent à un jeu qui leur permettra de gagner un char d’assaut. La faim et les brimades font partie des épreuves pour gagner des points. Et tout le film, le père consacre toute son énergie à maintenir une gaieté artificielle pour préserver son enfant.
D’une certaine façon, les victimes s’enferment de la même façon dans un monde virtuel qui correspond à leurs valeurs familiales. Elles croient se protéger, ainsi que leurs enfants, de la réalité, en ne lui laissant pas l’espace de les atteindre. Quelquefois, elles y arrivent. Pendant des années, tout semble aller bien dans cette famille. Les comportements déviants du père sont amortis, excusés, compensés : « Tu sais, ton père n’a pas eu une enfance facile. Il a beaucoup de travail en ce moment, ça le stresse beaucoup. Il n’a jamais appris à se détendre… » Les enfants croient au mythe de la famille parfaite. Alors ils tombent des nues au moment du divorce. Leur monde de carton pâte s’effondre. Ils sont autant choqués par la faculté de dissimulation de leur parent victime que par les comportements déviants de leur parent manipulateur. Ils auraient même tendance à en vouloir davantage au parent qui a menti et entretenu la mystification.
Dans d’autres situations, les enfants ne sont absolument pas dupes de la situation. Ils assistent en spectateurs à un combat inégal et ne comprennent pas pourquoi le parent victime se laisse maltraiter. Souvent, ils lui en veulent de se laisser faire. Plusieurs victimes m’ont consultée, poussées par leurs enfants qui n’en pouvaient plus et qui les sommaient de faire quelque chose : « C’est mon fils qui m’a offert votre livre et qui m’a dit que si je ne divorçais pas, il ne viendrait plus me voir car il ne supporte plus son père, et encore moins la façon dont il me traite. »
Dans la majorité des autres cas, le déni du parent victime ne protège pas les enfants des scènes pénibles, ni des coups et des insultes. Il y a deux vies parallèles : des moments agréables et détendus, quand le manipulateur est absent ; une vie sous tension quand il est là. Le manipulateur sent la complicité entre les autres membres de la famille et cela attise sa rage. Alors il en maltraitera un pour « faire les pieds » aux autres.
Stéphane fait partie de ces vrais gentils. Quand sa femme manipulatrice est à son travail, l’ambiance est gaie à la maison. Il bavarde et plaisante avec ses filles, leur fait faire leurs devoirs. Ils ont de longues conversations philosophiques. Dès que la mère rentre, l’air se charge d’électricité. Stéphane file à la cuisine préparer le repas, la petite fonce dans sa chambre et la fille aînée se retrouve livrée en pâture à sa mère qui, sous couvert de lui faire faire ses devoirs, s’offre son moment de défoulement en lui hurlant dessus. On pourrait penser que la gentillesse de Stéphane est de la soumission et de la lâcheté. Il est un homme adulte, il est le père de cette fillette agressée. Son devoir est de protéger ses enfants de toute forme de maltraitance.
Oui, mais que faire ? S’il réagit, ce sera l’escalade, il y aura des représailles. La maltraitance se fera dans son dos. S’il divorce, ses filles se retrouveront seules avec leur mère. Il sait que sans spectateurs, les manipulateurs se lâchent. Il ne serait plus là pour endurer le harcèlement principal, pour temporiser et compenser.
C’est donc essentiellement par éthique et par discernement que les victimes refusent de participer à l’escalade de l’agressivité. C’est également pour garder leur noblesse d’âme et leur intégrité qu’elles refusent de s’abaisser à avoir les mêmes comportements mesquins et revanchards. Les rapports de force et la brutalité leur font horreur.
Pourtant, tôt ou tard, les victimes devront apprendre à se battre. Il n’est pas réaliste de rester pacifique face à un agresseur. Quand un pays est attaqué, il doit se défendre.
Mais on peut se défendre en restant droit, honnête et en paix avec sa conscience. C’est ce que vous apprendra la deuxième partie de ce livre.
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