Divorcer d'un manipulateur

Christel Petitcollin · Chapitre 4 sur 40

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Divorcer d'un manipulateur

Du rêve au cauchemar

 

À un moment donné, le manipulateur estime que sa victime est suffisamment piégée et qu’il peut se relâcher. Il tombe le masque de plus en plus souvent, se montre tel qu’il est, froid et indifférent, stressé et irritable, impatient et capricieux, morose et haineux et surtout méprisant et dévalorisant. Il va afficher de plus en plus ostensiblement son mépris et son dégoût pour cette conjointe servile. La victime déploiera des trésors d’attentions pour essayer de comprendre ces accès de mauvaise humeur et de méchanceté chez une personne dont elle croit être aimée. Mise en échec dans sa mission de sauveur, elle redoublera d’efforts pour s’adapter et satisfaire son conjoint. Ainsi, plus il devient odieux, plus elle cherchera à le contenter. Cette maltraitance est bien un mécanisme entretenu et aggravé à deux. La victime fait exactement l’inverse de ce qu’il faudrait faire : recadrer fermement son conjoint, poser l’interdit de ses comportements déviants et lui imposer le respect. Par moments, le manipulateur va vraiment trop loin. Alors la victime craque et semble à deux doigts de rompre le pacte. Instantanément, le manipulateur redevient adorable. Oh, a minima ! Juste ce qu’il faut pour rendormir sa proie. Dès qu’elle est à nouveau sous emprise, il redevient naturel, c’est-à-dire méchant, malveillant et méprisant.

Autant qu’il le peut, le conjoint manipulateur fera en sorte que sa victime quitte sa région d’origine et son emploi, perde tous ses amis et se fâche avec sa famille. Plus elle sera isolée et dépendante, plus il pourra prendre le pouvoir sur elle. S’il a vraiment eu peur que sa compagne ne se réveille et ne lui échappe, il va brusquement se montrer sentimental pour lui faire poser des actes engageants sur le long terme : acheter une voiture à crédit ou un bien immobilier commun, se marier, faire un enfant… Et oui hélas, pour un manipulateur, faire des enfants n’a qu’une seule fonction : piéger l’autre. Pour qui en douterait, il suffit de voir les statistiques de la violence conjugale : les coups commencent à tomber pendant la grossesse. Bien sûr la femme est fragilisée par la grossesse, bien sûr son accès à la maternité réveille des fureurs et des frustrations chez ce misogyne, mais avant tout il sait qu’avec ce bébé, elle est définitivement engagée avec lui et qu’il peut complètement se lâcher. À chaque fois qu’un nouvel enfant arrivera dans cette famille, c’est qu’il aura été utile de le concevoir pour empêcher l’autre de partir. À chaque nouvelle naissance,le climat conjugal se dégradera un peu plus. C’est d’ailleurs souvent à la naissance du deuxième enfant que les femmes décident de divorcer. Elles partent alors avec un bébé et un enfant en bas âge. Par méconnaissance des besoins d’enfants si petits, les juges mettent parfois en place des droits de visite et d’hébergement aberrants qui auront sur des enfants si jeunes avec un tel père des conséquences psychologiques catastrophiques.

Les grossesses et les accouchements de ces femmes se font la plupart du temps dans une grande solitude morale. L’inhumanité de leur compagnon apparaît au grand jour dans ces périodes où elles auraient tant besoin de chaleur et de soutien. Mais ce sont des femmes courageuses et endurantes. Elles puisent dans leurs propres forces pour aller de l’avant. Femmes de devoir et d’engagement, elles se dévouent pour leur foyer, leur conjoint et leurs enfants. Souvent, toute l’intendance repose sur leurs épaules. De plus en plus épuisées et surmenées, elles n’ont plus le temps de réfléchir et perdent le contact avec la réalité objective de leur vie. Bien sûr, la méchanceté de leur compagnon les fait cruellement souffrir, mais elles n’ont pas une minute à elles pour y réfléchir posément. Alors pour se protéger de cette souffrance, ne plus entendre les critiques, les dévalorisations, les moqueries, les cris et les insultes, elles s’anesthésient émotionnellement. Elles oublient le plus vite possible les scènes pénibles qu’il leur fait vivre. C’est ainsi que peu à peu, elles s’enferment dans un monde virtuel, tricoté des discours hypnotiques de leur manipulateur : « Tu n’as pas de raison de te plaindre. Tu as tout pour être heureuse. Je fais tout ce que je peux pour te contenter. Tu n’es jamais contente… » Leur idéalisme fait le reste. Elles s’auto persuadent qu’il a eu une enfance malheureuse, que tous les problèmes viennent de là, mais qu’il est un bon père et qu’à sa façon, il aime sa famille. Dans les couples normaux, il est bénéfique que chacun idéalise un peu son conjoint. On parle de renforcement narcissique mutuel. S’admirer mutuellement consolide le couple et aide chacun à réaliser son potentiel. Mais dans un couple où l’un des deux est manipulateur, cette idéalisation est à sens unique et elle est catastrophique, car elle aggrave l’emprise.

Ce monde virtuel est celui que les victimes me servent souvent à la première consultation : tout va bien, ils s’entendent très bien, c’est un bon mari, un bon père, un travailleur courageux. C’est elles qui ont un problème, pas lui ! Ce discours subjectif ne résiste pas longtemps à l’examen objectif des faits.

— « C’est un bon père ? OK. En quoi est-il un bon père ? Ah, il joue avec ses enfants ? Et c’est tout ? » Ben oui. D’ailleurs, à bien y penser, il ne joue pas si souvent avec eux. La plupart du temps, il les ignore ou il ne les supporte pas. « J’ai même parfois l’impression qu’il est jaloux des enfants. Ce qu’il fait, c’est plutôt qu’il les taquine et les énerve au moment d’aller au lit. Il les incite à me désobéir. Ça me complique la tâche. Quand il est là, finalement ça se passe moins bien avec les enfants. Et puis il ne sait pas y faire avec eux. Soit il est trop permissif et il les laisse tout faire, soit il leur hurle dessus. Quand il doit garder les enfants, je me fais du souci parce qu’en fait, il ne les surveille pas. Ma fille s’est brûlée la main sur le poêle un jour où je n’étais pas là. Il ne s’est même pas occupé de sa brûlure. Et puis il est méchant avec l’aîné. Il se moque de lui, il le traite d’idiot et de bon à rien, etc. » Effectivement, quel bon père !

— « Il m’aime, à sa façon » Vraiment ? Quelles sont ses preuves d’amour ? Le tour de la question est encore plus vite fait : il n’y en a aucune. Même dans les périodes où le manipulateur cherche à rendormir sa victime, il n’utilise que des mots, et au lieu de poser des actes ou de prendre des engagements concrets pour modifier son comportement, c’est lui qui fait poser à sa victime des actes engageants. Souvent, après quelques années, il ne se fatigue même plus à retourner dans la sphère séduction. La pitié et les promesses suffisent à rendormir sa conjointe. Il pleure, il supplie, il présente de vagues excuses, promet de changer (sans dire en quoi !) et hop, le tour est joué. Il vous aime ? Non, clairement non. Il vous utilise, oui. Mais c’est tellement humiliant de s’être fait avoir à ce point que les épouses auront du mal à l’admettre.

— « C’est un bon professionnel ! » Sur ce point, je me permets aussi d’en douter. Je travaille régulièrement auprès de chefs d’entreprise pour leur apprendre à détecter et à cadrer les manipulateurs dans leur structure. Dans une entreprise, dès qu’un service a une ambiance infecte, beaucoup d’arrêts maladie, un turn-over important, beaucoup d’erreurs et une mauvaise rentabilité, vous pouvez être sûr qu’il y a un pervers quelque part. Les manipulateurs sont des brasseurs de vent, mais sont rarement compétents. Là encore, peu à peu, apparaît la réalité : il a régulièrement des embrouilles avec ses collègues ou ses associés. Il est cruel et écrasant avec ses subordonnés, et fayot mais méprisant avec ses chefs. Il est malhonnête et mauvais gestionnaire, mais il sait copiner avec qui lui apportera l’impunité et les appuis nécessaires.

L’atterrissage dans la réalité est douloureux mais nécessaire pour sortir d’emprise. Ce monde virtuel dans lequel elles se sont réfugiées protège les victimes de la souffrance, mais les bloque dans leur situation problématique.

 

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