Donne-moi des ailes
Chapitre 8
Il y a quelques mois, jamais je n’aurais cru que je stresserais pour mon bac. L’examen me semblait encore lointain, et je peinais à y accorder la même importance que ma mère ou Inès… Mais à présent que j’ai fourni des efforts pour mes révisions, j’ai envie qu’ils payent. Et me voilà, la veille de ma première épreuve, allongée dans mon lit les yeux grands ouverts, incapable de trouver le sommeil. Je me visualise déjà face à ma copie, en proie à l’angoisse de la page blanche. Et si les sujets proposés ne m’inspiraient pas ? Et si des minutes entières passaient sans que je parvienne à écrire le moindre mot ?
Je m’agite, tourne sous ma couette, tends mon bras machinalement pour allumer l’écran de mon portable. 23 heures 30. Je me suis couchée il y a déjà près de deux heures…
Je retombe contre mon oreiller. Je sens des vagues de nervosité me parcourir, et seule avec mes pensées, j’ai du mal à les gérer. À cet instant, le calme d’Inès me manque. Elle aurait su combattre mon anxiété à coups d’arguments rationnels… Mais elle est partie au lit il y a longtemps déjà, après m’avoir envoyé un dernier message d’encouragement. Pas possible non plus de me relever pour me confier à ma mère, je n’ai pas envie de la réveiller en toquant à sa porte comme une gamine de six ans terrorisée par un cauchemar.
Pourtant, cela m’aiderait beaucoup d’avoir quelqu’un à qui parler.
Je pivote et rattrape mon portable. Je ne sais pas si Longissor est encore debout, s’il est prêt à m’accorder de l’attention à une heure si tardive. Je lui écris quand même, comme on jette une bouteille à la mer. Il est peut-être le seul en mesure de m’aider.
Hey. Tu es là ?
Plusieurs secondes passent. Aucune réponse ne me vient. Malgré tout, j’envoie un second message :
Excuse-moi de te contacter au beau
milieu de la nuit, je n’arrive pas à
dormir. Je n’y arrive pas, trop de stress
à cause du bac. Je me disais que
discuter avec toi pourrait me permettre
de penser à autre chose.
Toujours rien. Il est tard ; j’aurais dû m’y attendre. C’était une tentative désespérée, et elle a échoué…
L’angoisse resserre son étreinte autour de moi lorsque soudain, trois points se mettent à s’agiter en bas de mon écran. Mon espoir court sur le devant de la scène… mais il est douché lorsque les mots de Longissor s’affichent :
Je ne peux pas t’écrire là tout de
suite, désolé. J’ai un truc ce soir et
je vais devoir lâcher mon portable.
Une boule se loge dans ma gorge. Ça fait mal, mais je comprends. Longissor a une vie, je n’en fais pas partie et c’est normal qu’il ne me donne pas la priorité. La déception que je ressens est mon problème, pas le sien.
Ça, c’est ce que je pense jusqu’à ce qu’un nouveau message apparaisse dans notre conversation. Pas au format texte, non : un vocal.
Je fixe l’icône de lecture avec incrédulité. J’échange souvent des vocaux avec Inès ou mes autres connaissances du lycée, lorsque nous avons beaucoup de choses à dire et que cela va plus vite pour nous de les communiquer ainsi. Mais c’est la première fois que j’en reçois un de Longissor, et je ne lui en ai jamais envoyé non plus. Son initiative me prend par surprise. Si j’avais dû parier, j’aurais supposé que c’est moi qui aurais franchi ce pas en premier. Je lui ai déjà donné accès à mon compte Instagram personnel, il en sait bien plus sur ma vie que moi sur la sienne. En fait, ce vocal est la porte qu’il m’ait le plus grand ouverte jusque-là sur celui qu’il est au-delà des écrans.
Cela me déstabilise suffisamment pour que je ne pense plus à mon bac, avant même d’avoir écouté le message qu’il m’a enregistré.
Le cœur battant, je récupère mes écouteurs dans mon sac, les connecte à mon téléphone et les enfonce dans mes oreilles, puis je ferme les yeux, prête à découvrir la voix de Longissor.
Un brouhaha diffus se fait entendre au moment où je lance le vocal. Il doit être dans un lieu public. Je crois discerner un fond sonore lointain, des basses. Sans doute est-il sorti en soirée avec ses amis – ses vrais amis, pas la fille avec qui il discute de dessin en ligne. Il a dû s’isoler, s’éloigner du cœur de l’agitation, car lorsqu’il se met à parler, je l’entends avec clarté :
— Je n’ai que quelques minutes, je me suis dit que ce serait plus simple de te faire passer directement les conseils que je peux te donner. Le trac, je connais, j’ai souvent dû le gérer. La clé pour le combattre, c’est la respiration. Concentre-toi sur elle, inspire longuement, profondément. Suis ma voix, si tu veux. Inspire. Expire. Inspire. Expire. Et recommence, tant que c’est nécessaire pour tenir l’anxiété à distance. Désolé, je ne peux pas t’aider beaucoup plus, mais j’espère que ça te sera déjà utile… Bon courage pour demain, en tout cas. J’espère que tu vas assurer. Je crois en toi.
Un petit bip marque la fin du message. Je le relance aussitôt, pas encore prête à affronter le silence. Je n’en ai pas besoin, puisque je peux me laisser bercer par la voix de Longissor autant de fois que je le souhaiterais. Au-delà de ses mots apaisants, il a un timbre chaud, rassurant. Posé, plus que je l’aurais cru de la part de quelqu’un de vingt ans. Il est à l’image de ce que j’ai perçu de lui au fil de nos nombreuses discussions : familier, alors même que nous ne nous sommes jamais rencontrés.
Je n’ai pas pour habitude de prêter attention aux voix de ceux qui m’entourent, mais la sienne me marque. Elle est belle, envoûtante. Et la suivre m’aide beaucoup pour chasser mon angoisse, parce qu’elle semble me dire que tout ira bien dans ses sonorités mêmes.
Inspire. Expire.
Inspire. Expire.
Guidée par le message de Longissor, je me focalise sur ma respiration jusqu’à ce que je sente le sommeil me piquer les yeux, ayant enfin vaincu le stress en moi. Mes paupières sont lourdes, mais je me force tout de même à les rouvrir pour envoyer un message à mon tour avant de sombrer totalement.
Merci. Je vais mieux, grâce à toi. Ça me
touche que tu aies pris du temps pour
moi…
Et bientôt, je m’endors, prête à affronter ce qui m’attend demain avec le soutien invisible de mon allié lointain.
*
* *
Le lendemain, pendant mon épreuve, c’est la voix de Longissor qui m’accompagne.
Inspire. Expire.
C’est à elle que je pensais lorsque je patientais devant ma salle d’examen ; c’est elle qui me guide alors que, le surveillant distribuant les sujets, une dernière vague de panique m’envahit.
Inspire. Expire.
Heureusement, lorsque je découvre le texte proposé pour le commentaire, je me sens soulagée. C’est un poème de Musset, et j’en ai étudié d’autres de cet auteur en cours cette année… Des idées me viennent, je commence à préparer un plan au brouillon. Plus de place pour l’angoisse maintenant que je suis lancée. Je sais que je ne suis pas en train de rédiger la copie du siècle, mais lorsque l’épreuve se termine, je suis contente de moi, c’est déjà ça…
Moins d’une semaine plus tard, j’enchaîne sur mon oral de français, et là encore, réécouter le message de Longissor m’aide beaucoup alors que j’attends mon tour dans le couloir du lycée où j’ai été convoquée. Je crois d’ailleurs que garder ma respiration sous contrôle m’aide encore plus ce jour-là : lorsque vient mon tour de passer devant l’examinateur, je m’exprime d’une voix calme, sans trop hésiter ou bégayer. J’ai le droit à un sourire à la fin de ma prestation, ce qui me réjouit.
Cela signifie que je vais avoir au moins la moyenne, n’est-ce pas ?
Lorsque je prends le métro pour rentrer chez moi, c’est carrément l’euphorie qui m’envahit. Je l’ai fait ! Ça y est, les épreuves sont derrière moi, je suis en vacances !
Ma mère est là pour m’accueillir lorsque j’arrive à la maison, ayant posé une journée de congé pour fêter ce moment avec moi. Je lui raconte mon oral, et quand elle comprend que tout s’est bien passé, elle me félicite avec chaleur. Au moins, tous les efforts que j’ai fournis ces dernières semaines m’auront permis de la rendre fière de moi…
Nous passons à table : elle m’a préparé mon plat préféré, des lasagnes, et même une mousse au chocolat en dessert. Je profite du repas, mais ce qui me réjouit surtout, c’est que les restrictions qu’elle m’imposait pendant ma période de révisions vont prendre fin. Dès demain, je pourrai dessiner autant que je le voudrai, réactiver le compte de Lullalin… Je trépigne d’impatience à cette idée. Peut-être même vais-je me jeter sur mon carnet de croquis dès ce soir.
Cependant, alors que je m’apprête à me lever pour débarrasser la vaisselle, ma mère me retient.
— Attends, j’ai quelque chose pour toi, Caitlin.
Intriguée, je l’observe aller chercher une enveloppe dans son sac à main et la faire glisser vers moi.
— Je t’avais dit que si tu prenais ton bac au sérieux, je te récompenserais de tes efforts. J’ai vu que tu en as fait beaucoup, et c’est tout ce qui compte. Quelles que soient tes notes, tu auras fait de ton mieux. Alors, tu mérites déjà ce cadeau. Vas-y, ouvre !
Elle me couve des yeux avec un sourire, anticipant déjà ma réaction. Curieuse de découvrir ce qu’elle m’a offert, je déchire l’enveloppe… et en tire trois billets pour le festival Music Summer, imprimés sur du papier A4.
— Je sais que tu adores les Icebreakers, à force d’entendre leurs chansons tourner en boucle, me précise Maman. Ils se produisent à ce festival dans deux semaines, je me suis dit que tu aurais envie de les entendre en live…
Une explosion de joie pure s’empare de moi, et je bondis de ma chaise pour aller embrasser ma mère. Elle a vu juste avec ce cadeau, ce sera parfait pour lancer mon été en beauté !
— Merci, merci, merci ! m’exclamé-je.
Maman pousse un petit rire en me voyant si heureuse.
— De rien… Il faut bien que je gâte ma petite Caitlin de temps en temps, quand même !
D’habitude, je ronchonne lorsqu’elle m’appelle comme ça, mais à cet instant, je suis prête à tout lui pardonner.
— Pour qui est le troisième billet ? lui-demandé-je en me reculant afin de les inspecter à nouveau.
— Qui tu voudras, me répond-elle. Comme tu es encore mineure, je suis obligée de t’accompagner, mais à dix-sept ans, on n’a plus très envie de rester collée à sa vieille maman tout un week-end. Tu en profiteras bien mieux si tu emmènes l’une de tes amies avec toi.
Nouvelle vague d’euphorie. Pas d’hésitation, c’est à Inès que je vais proposer de venir ! J’ai hâte de lui annoncer ça, après toutes les fois où on a rêvé d’aller à un festival toutes les deux…
Ça va être génial !
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