Donne-moi des ailes

Versi Camille · Chapitre 12 sur 34

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Donne-moi des ailes

Chapitre 12

 

 

Inès déboule à toutes jambes près de la zone VIP quelques minutes plus tard, mais elle n’a pas été assez rapide. Les Icebreakers sont déjà repartis.

— Merde… articule-t-elle, essoufflée, penchée vers l’avant pour reprendre sa respiration. Tu as eu… trop de chance… de les capter, Cait.

— Allez, c’est pas grave, je suis sûre que tu t’es éclatée sur la fin du concert d’Orelsan. C’était bien ?

Des étoiles s’allument dans les yeux de ma meilleure amie, et elle entreprend de m’en faire une description détaillée. Je l’écoute sans l’interrompre. Après les montagnes russes émotionnelles que je viens de vivre, à cause de Longissor puis des Icebreakers, cela me va de faire une pause. Ensemble, nous prenons la direction de l’un des derniers sets de la soirée, celui d’Angèle. Mon portable vibre alors que nous nous en approchons ; je m’attends à ce que ce soit un SMS de ma mère, qui doit nous rejoindre pour ce concert, mais non, c’est une notification Instagram. Un message de Longissor, bien sûr.

 

Caitlin, je suis désolé de ne pas

avoir pu venir à notre rendez-vous.

J’espère que tu ne m’as pas attendu

trop longtemps…

Furieuse, je range mon téléphone dans ma poche sans taper de réponse. Il espère que je ne l’ai pas attendu trop longtemps ? C’est trop facile. C’est avant qu’il aurait dû m’écrire, avant qu’il aurait dû se soucier de moi. J’ai déjà gâché une heure du festival pour lui. À présent, je compte bien profiter du reste de ma soirée sans qu’il me pollue l’esprit.

— Au fait, comment ça s’est passé avec la connaissance que tu devais voir ? me demande justement Inès.

— On s’est ratés, réponds-je. Mais j’étais un peu fatiguée, j’ai préféré prendre une pause avant qu’on se retrouve.

— Oh… Ça va mieux ?

— Carrément. Je suis prête à rester on fire jusqu’au bout de la nuit !

Nous éclatons de rire toutes les deux, et retrouvons bientôt ma mère en bordure du concert d’Angèle.

*

* *

Le lendemain, nous profitons de notre deuxième journée autant que de la première. Le tourbillon de musique et d’amusement dans lequel nous sommes plongées ne se calme que le lundi, quand nous devons prendre la route du retour. Dans la voiture, Inès et moi somnolons, pour rattraper nos heures de sommeil en retard, bercées par nos souvenirs du week-end qui ressemblent à autant de rêves… Mais alors que nous ne sommes plus qu’à quelques kilomètres de la maison, je reçois un nouveau message sur Instagram.

 

Je suis désolé, sincèrement.

J’aurais vraiment voulu qu’on se

voie.

Une fois de plus, j’ignore Longissor. Ses excuses m’agacent plus qu’autre chose. S’il tenait tant à me rencontrer, il aurait pu s’en donner les moyens. De belles paroles ne suffisent pas à rattraper ses actes…

Après avoir déposé Inès chez elle, ma mère et moi mettons le cap sur la maison, et je passe le reste de la journée à comater – après avoir pris une douche brûlante, car après un week-end de festival, j’ai l’impression que la boue me colle à la peau. Je me couche tôt… et le lendemain matin, je trouve encore un message de Longissor qui m’attend sur mon compte.

Décidément, il ne lâche pas l’affaire…

 

Je peux tout expliquer.

 

Cette fois, c’en est trop. Je ne peux plus supporter qu’il insiste ainsi après m’avoir laissée tomber samedi soir. Je suis gentille, mais pas idiote. Je ne peux m’empêcher de lui répondre, laissant échapper toute la colère que m’inspire son attitude :

Tu peux tout expliquer ? Même mon ex

n’a pas osé me dire ça quand il m’a

plaquée pour une autre. Alors

franchement, trouve-toi une autre

bonne poire à embobiner sur Internet.

Je ne sais pas à quoi tu joues avec moi,

mais c’est terminé.

 

J’hésite à le bloquer, là, comme ça, brutalement. C’est ce que je devrais faire, si je veux vraiment refuser de poursuivre toute conversation avec lui. Mais une partie de moi doit croire à ce qu’il dit, espérer qu’il peut tout justifier, comme il le prétend. Car je n’appuie pas sur le bouton fatal. En tout cas pas avant que Longissor, qui devait avoir son téléphone près de lui, ne me renvoie :

 

Je sais que les apparences sont

contre moi, mais je t’aurais

prévenue si j’avais su que je ne

pourrais pas être là au rendez-vous,

je te le promets.

 

Ah oui ? Et qu’est-ce qui t’en a

empêché ? C’est à ça que servent les

portables, il me semble.

 

Je n’avais pas le mien près de moi

quand j’ai appris que je ne pourrais

pas te rejoindre à l’heure. Et je ne

l’ai récupéré que longtemps après.

Quand je t’ai envoyé mon premier

message, en fait.

 

Ça ne me dit toujours pas pourquoi tu

n’es pas venu.

 

Je m’attends à une réponse immédiate, mais ce n’est pas le cas. Les trois points s’agitent en bas de mon écran, me prouvant qu’il est en train d’hésiter sur ce qu’il va dire. Je m’étais adoucie, mais mon agacement revient au galop. Est-il en train de se creuser la tête afin de trouver un prétexte cohérent qui justifierait sa désertion ? Finalement, ce qui me parvient est une question nébuleuse :

Tu te souviens de toutes ces fois où

je t’ai dit que sur Instagram, avec

toi, je me sens comme un oiseau

échappé de sa cage ? C’est parce

que ma vie, de manière générale,

est devenue une prison. J’avais

prévu de m’évader une heure avec

toi ce week-end, mais le boulet à

mon pied s’est révélé plus lourd que

je le pensais.

 

C’est-à-dire ?

 

L’heure n’est plus aux métaphores. Je veux des explications claires, et maintenant.

 

Je t’ai vue, Caitlin. Mais il y avait

une barrière entre toi et moi.

 

Je suis encore plus perdue. Est-ce que Longissor s’est caché pour m’observer alors que je patientais près de la tente SFR ? L’imaginer est beaucoup trop glauque. Je ne l’intimide pas au point qu’il n’a pas osé venir me parler en vrai, tout de même ?

Je ne pensais qu’à toi, à ce rendez-

vous que j’avais dû manquer, à mon

téléphone que j’avais enfin récupéré

et qui me brûlait la poche. Je n’allais

pouvoir le sortir que quelques

minutes plus tard, quand j’aurais

enfin atteint la voiture qui

m’attendait, c’est pour ça que

j’avançais aussi vite que possible. Et

là, j’ai compris que c’était toi qui

étais devant moi, tu m’as donné ton

dessin, tu m’as regardé sans me

voir… Ça a été si dur de faire

comme si je ne te connaissais pas,

de maintenir mon masque pour tous

les gens autour…

 

Je ne comprends pas. Quand Longissor m’aurait-il vue ? Pourquoi aurait-il dû faire semblant de ne pas me connaître ? Et de quel dessin parle-t-il ? Oui, j’en avais préparé un pour lui, mais il ne lui est jamais parvenu. À la place, il a attiré l’attention de Louis Hayes. Il m’a demandé s’il pouvait le garder, et c’est à lui que je l’ai donné.

Mes yeux s’écarquillent soudain. Une idée me percute brusquement, tellement énorme que je peine à l’appréhender. L’équivalent mental d’une collision avec un camion. Elle est absurde, impossible… et pourtant, c’est la seule qui justifierait ce que Longissor vient de me dire.

Non, je dois me tromper… Quelles seraient les chances que dans l’immensité d’Internet, je sois tombée sur lui précisément ?

Un nouveau message s’affiche sur mon écran ; je suis si choquée que je peine à le lire :

J’aurais vraiment voulu tout

t’expliquer en face-à-face, mais je

n’ai pas le choix.

 

Je ne respire plus, suspendue aux trois points qui s’agitent. Plus qu’une fraction de seconde, et je serai fixée.

Les cinq mots qui apparaissent enfin se brouillent sous mes yeux alors même qu’ils dissipent d’un coup tous mes doutes :

 

Caitlin… Je suis Louis Hayes.

 

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