Donne-moi des ailes
Chapitre 13
J’ai l’impression que mon cerveau a disjoncté. Je bloque sur le message de Longissor, incapable d’accepter ce qu’il vient de me révéler.
Il est Louis Hayes.
Ma vue se trouble, une chaleur brûlante me monte aux joues. C’est inconcevable. Ce genre de choses n’arrive jamais dans la vraie vie. Oui, il m’est arrivé de rêver qu’une star s’intéresse à moi – comme beaucoup de filles de mon âge, j’imagine. Mais ça ne peut pas vraiment avoir eu lieu, c’est impossible ! Je suis juste… Caitlin, je n’ai rien de bien spécial.
Mes doigts sont serrés autour de mon téléphone. Je ne sais pas quoi écrire en réponse à la révélation si massive de Longissor, les mots bouillonnent dans ma tête et se brouillent. Alors qu’auparavant, il était ma bulle d’air, la personne face à qui je pouvais être moi-même, j’ai peur désormais de lui écrire quelque chose qui le vexera. Je repense à tous les moments où je lui ai parlé des Icebreakers, de Louis, et j’ai envie de m’enterrer sous ma couette. Qu’a-t-il pensé de moi quand je laissais libre cours à ma fangirl intérieure ? Ou pire, quand je critiquais les chansons qu’il a lui-même écrites ?
Soudain, alors que plusieurs minutes se sont écoulées, mon portable vibre dans ma main. Ma respiration se coupe une fois de plus : Longissor essaye de m’appeler. En apnée, mon esprit comme déconnecté de mon corps, j’appuie sur l’icône verte et porte le téléphone à mon oreille.
— A… Allô ? couiné-je.
— Caitlin ? Désolé, tu ne répondais plus. Parle-moi, s’il te plaît. Je sais que tu dois être sous le choc, mais j’ai besoin de savoir ce que tu penses.
La voix grave et chaude de Louis parvient à m’apaiser – un peu. Comme son message enregistré avait réussi à le faire la veille de mon bac. Elle est différente de son timbre dans ses chansons, plus mélodieuse – raison pour laquelle je ne l’avais pas reconnue, sans doute.
Et aussi, parce que j’étais à mille lieues de me douter que l’inconnu à qui je parlais via Instagram était une célébrité !
Cette voix m’apporte douceur et calme. Assez pour que je parvienne à articuler :
— Je n’arrive pas à y croire…
— Je me doute, me répond Louis. Je ne t’ai jamais menti, mais j’ai toujours veillé à te cacher les éléments qui auraient pu te mettre sur la piste de ma réelle identité. Sauf quand je t’ai envoyé mon vocal et que j’ai pris le risque que tu reconnaisses ma voix, mais tu semblais si désemparée… Je n’ai pas réfléchi, je voulais juste t’aider.
— Pourquoi tout me dire maintenant, alors ?
— Ça fait un certain temps que je voulais t’avouer la vérité, en fait. Tu la mérites. Je comptais profiter du Music Summer pour te rencontrer, mais j’ai été retenu après mon concert et nous nous sommes ratés. Une interview pour le JT de TF1, ça ne se refuse pas… Nous préparons un nouvel album et nous avons besoin du soutien de la presse pour le lancer, Tatiana et Nico m’auraient tué si je les avais plantés.
— Je vois… Je te pardonne. Je suis désolée de m’être énervée, je ne pouvais pas savoir… J’espère que tu ne m’en veux pas trop.
— Ne t’inquiète pas, j’ai compris ta réaction.
Je hoche la tête dans le vide. Oui, Louis a eu raison de privilégier l’interview. Après tout, c’est sa carrière qui est en jeu, alors que je ne suis qu’une jeune fille insignifiante rencontrée sur Internet… J’ai même du mal à accepter qu’il ait seulement envisagé de prendre de son temps pour moi. Il doit côtoyer tant de grands artistes… A-t-il réellement vu quelque chose en moi qui sortait de l’ordinaire ?
— J’aurais voulu te prévenir plus tôt, mais je ne garde jamais mon téléphone sur moi pendant mes concerts, et quand je l’ai récupéré, l’heure de notre rendez-vous était passée depuis longtemps, me précise-t-il.
— Pourquoi moi ?
La question n’a pas de lien avec ce que Louis vient de me dire, mais elle me brûle les lèvres depuis qu’il m’a révélé son identité ; et ça y est, j’ose la formuler. J’ai besoin d’obtenir une réponse, pour que ce moment cesse enfin de me paraître si irréel…
— Pourquoi pas ? me renvoie le batteur avec légèreté.
Il reprend cependant son sérieux pour ajouter :
— Tu sais, les journaux en font des tonnes à propos de moi, ils décrivent l’existence de rêve que je suis censé mener, mais je peux t’assurer que quand je rentre chez moi le soir, je me sens très normal. Je surfe sur Internet, comme n’importe qui ; j’ai besoin de discuter, comme n’importe qui. Plus que n’importe qui, même. Beaucoup de ceux qui m’approchent au quotidien veulent quelque chose de moi. Avec toi, Caitlin, je pouvais me laisser aller, parler d’art et de musique. Revenir aux sources de ma passion. Ça m’a fait un bien fou. C’est ce que j’espérais en me créant un deuxième compte Instagram, d’ailleurs. Retrouver plus de spontanéité dans mes contacts avec les gens. Le premier, ce n’est quasiment plus que la community manager des Icebreakers qui l’alimente. La moindre story, le moindre like de ma part est scruté, analysé. C’est fatigant. J’aurais pu lâcher l’affaire et me désengager totalement des réseaux, certaines stars font ça, mais je ne le voulais pas. Je trouve intéressant de rester connecté à ce que crée le monde. Reprendre l’anonymat est la seule manière que j’ai trouvée d’y parvenir. Et j’ai bien fait. Sans Longissor, toi et moi ne nous serions jamais parlé.
Il semble sincère. Cela me paraît incroyable, mais il paraît vraiment tenir à moi. Je rougis, alors qu’il enchaîne :
— C’est pour ça que je suis tellement déçu de ne pas avoir pu te voir au Music Summer… Je me réjouissais d’avance de te découvrir en vrai. Je suis certain que nous aurions eu plein de choses à nous dire, encore plus que via Instagram.
Je n’ose pas lui répondre que si je l’avais vu arriver devant moi à notre rendez-vous devant la tente de SFR, j’aurais probablement été incapable de proférer la moindre parole. Déjà que là, j’ai bien du mal à soutenir la conversation…
— J’aurais aimé qu’on puisse discuter, moi aussi, parviens-je tout juste à couiner.
— Peut-être que ce n’est pas trop tard. Tu habites en région parisienne, c’est bien ça ?
— Oui…
— Je suis avec Tatiana et Nico la majeure partie du temps en ce moment pour travailler sur notre prochain album, mais on pourrait se voir après l’une de mes sessions. Je connais un café pas loin du studio d’enregistrement qui a une arrière-salle. Je peux la privatiser, comme ça, on serait tranquilles. Jeudi, quinze heures, ça t’irait ?
— Tu es sûr ? Je ne veux pas bousculer ton planning, je me doute qu’il doit être chargé.
— Caitlin… Je ne te le proposerais pas si ça n’était pas important pour moi.
La vérité, c’est que je suis morte de trouille. J’ai peur que la magie se dissipe si je me retrouve face à lui, de ne pas être à la hauteur de ses attentes. Je vois déjà la scène : je vais arriver devant lui et lui poser plein de questions niaises sur la vie de star, qu’il aura déjà entendues mille fois. Notre conversation sera plate, creuse. Et à la fin, il ne voudra plus me revoir, plus jamais.
Mais bon. Actuellement, il a envie de me rencontrer. Et même si je sais qu’il sera déçu, je ne vais pas refuser, non ? Je sais que si je ne saisis pas cette opportunité de rencontrer mon idole, je le regretterai pendant de longues années. Alors je dis :
— C’est d’accord. Jeudi, quinze heures, ça me va.
— Super ! Je dois filer, en revanche. J’ai une réunion avec mon manager dans dix minutes. À jeudi !
Il raccroche, et je reste paralysée sur mon lit, la gorge sèche, priant pour retrouver ma voix à temps pour notre rendez-vous dans deux jours.
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