Donne-moi des ailes
Chapitre 29
— … et alors, Romain a dit à la prof qu’il ne voyait pas pourquoi il ne pouvait pas parler du Seigneur des Anneaux dans ses dissertations, et que Tolkien était un auteur tout aussi valide que Victor Hugo. Elle s’est tellement énervée…
— Sérieux, il a du cran d’oser défendre ses idées comme ça… Ça s’est fini comment ?
— Madame Langlois lui a dit que, puisqu’il semblait connaître sa matière mieux qu’elle, il pouvait préparer un exposé sur la philosophie chez Tolkien pour la fin du mois.
— Pas sûre que Romain le prenne comme une punition, vu à quel point il est passionné.
— Non, c’est clair.
Inès et moi sommes attablées à la cantine, à discuter de nos journées et des derniers potins du lycée. Je dois dire que cela me fait du bien. Depuis ma dispute avec Louis, j’ai du mal à penser à autre chose… Près d’une semaine a passé, et je sens que notre relation en a pris un coup. Nous échangeons toujours des messages, mais moins que d’habitude, comme si nous avions peur de déclencher une explosion par mégarde en abordant un sujet malencontreux. La situation me pèse, mais je ne sais pas comment nous en sortir. J’étais sincère quand j’ai dit à Louis que je ne supporte plus de le voir accepter de vivre dans le mensonge. Sauf que lui seul peut changer cela, pas moi. Je suis terrifiée à l’idée qu’il décide que son deal avec Yann est plus important, et choisisse de prendre ses distances avec moi.
— Tu viens réviser avec moi au CDI ? me propose Inès alors que nous avons terminé de manger. J’ai un devoir d’histoire sur lequel j’aimerais avancer.
— Oui, bien sûr.
Nous déposons nos plateaux, puis prenons la direction de la bibliothèque. Sur le chemin, je fouille mon sac à la recherche de mon portable. Même si les messages de Louis sont plus rares ces temps-ci, je les guette tout de même… Cependant, j’ai beau passer et repasser ma main entre mes classeurs, impossible de trouver mon téléphone.
— Inès, je retourne à la cantine, je crois que j’ai oublié mon portable là-bas, préviens-je ma meilleure amie.
— Tu l’avais sorti ? s’étonne-t-elle, sourcils froncés.
Il ne me semble pas non plus, mais s’il n’est pas là, je ne vois pas ce qui a pu lui arriver… L’angoisse montant en moi, je retrouve la table à laquelle Inès et moi avons mangé. Mais rien, pas de téléphone en vue. Je me tranquillise en essayant de me convaincre qu’il doit être dans ma salle de cours, à ma place… Cependant, lorsque je m’y installe en début d’après-midi, mon casier est désespérément vide. Ma panique augmente, une boule vient se loger dans ma gorge. À l’intercours, je passe au secrétariat du lycée pour demander si mon portable a été ramené aux objets trouvés ; là encore, sans succès. En désespoir de cause, à la fin de la journée, je décide de faire un tour de la cour du lycée, pour voir si je l’ai fait tomber quelque part par inadvertance. Je suis en train de regarder près des bancs le long du bâtiment B lorsque j’entends dans mon dos :
— C’est ça que tu cherches, Caitlin ?
Je me retourne pour découvrir Florian qui me dévisage, un air mauvais sur le visage. Dans sa main, il tient mon téléphone. Le soulagement m’envahit, et je fais un pas vers lui pour le récupérer… avant de comprendre qu’il ne semble pas avoir l’intention de me le rendre. Il le brandit en l’air, bien serré dans sa main.
— Je ne comprenais pas pourquoi tu ne voulais pas sortir avec moi, alors j’ai décidé de mener mes propres recherches, gronde-t-il. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elles ont été instructives.
— Tu as volé mon portable ? m’insurgé-je.
— Tu avais laissé traîner ton sac, c’était trop tentant. Et puis, mettre ta date de naissance comme code de déverrouillage… Franchement, si tu ne voulais pas que je fouille, il fallait prendre plus de précautions.
Un courant glacé descend le long de ma nuque. C’est pire que ce que je pensais. Florian n’a pas seulement volé mon téléphone ; il a eu accès à son contenu. Mes photos, mes messages… Tout ce qui prouve ma relation avec Louis. Ce n’est plus seulement une humiliation, c’est une catastrophe.
— Tu penses que tu es trop bien pour moi, c’est ça ? crache mon camarade de classe. Un mec ordinaire du lycée ne te suffit pas, il te faut une célébrité. Qui est déjà en couple, mais qu’est-ce que tu en as à faire ? Espèce de salope…
— Ce n’est pas ce que tu crois, Florian…
Je ne sais pas trop comment je peux me sortir de cette impasse, mais je dois essayer. Le secret de ma relation avec Louis ne concerne pas que moi ; s’il est dévoilé, ce sont les Icebreakers au complet qui risquent d’en pâtir.
— Ah oui ? Je sais ce que j’ai vu. Tous ces selfies dégoulinants d’amour avec Louis Hayes… Alors qu’il est en couple avec Tatiana Lonfray, tout le monde le sait. Et toi, ça ne te pose pas problème de flirter avec lui tout de même. Il te donne de l’argent, c’est ça ? Tu étais prête à te vendre pour sa richesse ?
Je me mords la lèvre pour me forcer à me taire, décidée à ne rien révéler de plus à Florian. Il me jette un regard narquois, puis éclate de rire.
— Oh, Caitlin. Tu crois qu’il t’aime ? Je ne te pensais pas si naïve. C’est une star, il peut avoir toutes les filles qu’il veut. Il joue avec toi, et il finira par te lâcher, forcément. Arrête de te faire des idées. Quitte-le. Tu verras que tu seras bien mieux avec moi.
J’hallucine. Après toutes les horreurs qu’il vient de débiter à mon propos, il cherche toujours à me séduire ? Comment peut-il s’imaginer y parvenir ? Dans un état second, je le vois s’approcher de moi.
— Viens là, lance-t-il.
Il m’attire dans ses bras, et son contact me dégoûte. Je me raidis, me débats, m’écrie :
— Lâche-moi !
Mais il m’agrippe plus fermement. Alors je me mets à le frapper de mes poings fermés, et je répète plus fort :
— Lâche-moi tout de suite !
Cette fois, il s’écarte, mais son regard est furieux. Il déclare :
— Tu ne me laisses pas le choix, Caitlin.
La peur me saisit. Florian recule d’un pas en secouant la tête.
— Tu refuses de voir que tu te fais utiliser. Je vais devoir t’ouvrir les yeux de la manière forte.
Brusquement, il me lance mon portable, que je rattrape de justesse avant qu’il ne s’écrase au sol.
— J’ai récupéré tout ce dont j’avais besoin là-dedans, reprend-il. On va voir comment ton cher Louis réagira une fois que le monde entier saura qu’il trompe Tatiana avec toi.
Alors qu’il tourne les talons, je couine :
— S’il te plaît, Florian… Tu ne peux pas faire ça !
Il ne s’arrête même pas pour me lancer :
— Ah oui ? Il faut croire que si. Tu m’as repoussé, assumes-en les conséquences, maintenant.
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