Donne-moi des ailes

Versi Camille · Chapitre 22 sur 34

Pages du PDF

Donne-moi des ailes

Chapitre 22

 

 

Louis s’écarte brusquement de moi. Une violente gêne m’envahit : la magie de l’instant est brisée…

— Ahem… Je vais voir qui c’est, bredouille le batteur.

Aussi mal à l’aise que moi, il n’ose même plus me regarder. J’ai peur tout à coup. Et si j’avais mal interprété ce que j’avais cru comprendre ? S’il s’apprêtait à me repousser, si le rapprochement que je sentais se produire n’avait eu lieu que dans ma tête ?

Je fixe mes pieds, mortifiée.

Louis se lève vivement et sort de la chambre. Je le suis d’un pas plus mesuré. Je m’arrête en haut de l’escalier, d’où je peux voir la porte d’entrée alors que le batteur la déverrouille. Lorsqu’il l’ouvre, je reconnais immédiatement la personne qui attend à l’extérieur, pour l’avoir vue sur des dizaines de photos et de vidéos.

Tatiana Lonfray, la chanteuse des Icebreakers.

Elle est aussi impressionnante qu’au Music Summer ou dans toutes les interviews que j’ai pu voir sur Internet. Parfaitement coiffée, parfaitement maquillée, parfaitement habillée. Une combishort rouge, des lèvres exactement de la même couleur, des cheveux blonds qui lui tombent un peu en dessous des épaules… Si elle n’avait pas été chanteuse, elle aurait largement pu devenir mannequin. Et moi, à côté de ça… Je me sens négligée tout à coup.

De sa voix envoûtante, elle lâche :

— Salut, Louis.

Puis, sans attendre que ce dernier l’invite, elle entre dans la maison. Sans donner l’air de s’imposer, cependant. Son pas est fluide. Sa grâce, féline. Je n’arrive pas à détacher mon regard d’elle. Louis m’impressionnait au début du fait de son statut de star, mais une fois que j’ai appris à le connaître, je me suis rendu compte que c’était un jeune homme comme les autres. Tatiana, elle, semble venir d’un autre monde.

Elle se tourne vers le batteur et lui explique :

— Tu ne répondais pas à mes messages, alors j’ai décidé de passer voir directement comment tu allais. Je me doutais que je te trouverais chez toi.

— Ça va. J’ai juste besoin d’un peu d’espace, je te l’ai dit.

— Sauf que ça ne peut pas durer éternellement, Louis. J’ai l’impression que Yann et toi vous enfoncez dans une impasse. Tu peux me parler de ce qui te bloque, tu sais ? L’avenir du groupe me concerne autant que toi.

Tout en parlant, Tatiana se rapproche de Louis. Je la vois même lui tapoter la poitrine, comme je l’ai déjà vue faire avec les journalistes. La chanteuse est dans la séduction, toujours. Elle sait prendre son interlocuteur dans ses filets, naturellement. Une qualité que j’admire chez elle, mais que je n’aime pas la voir déployer face à mon batteur. Je croyais que ces deux-là étaient alliés. Et là, j’ai l’impression qu’elle le manipule, qu’elle cherche à se servir de lui.

Oh, et je suis jalouse, aussi. Cela ne doit pas arranger les choses.

— Il faut que tu trouves un moyen de retrouver l’inspiration, insiste-t-elle. Sinon, notre prochain album file droit au fiasco.

— J’ai de l’inspiration, ce n’est pas le souci, proteste Louis. C’est juste que les chansons que j’écris ne conviennent pas à Yann.

— Tu es sûr que tu fais ton maximum pour trouver des compromis ? Je sais que tu es très protecteur vis-à-vis de tes créations, mais peut-être que tu peux les retravailler, les faire évoluer ? Depuis que vous vous êtes disputés il y a deux semaines, j’ai l’impression que tu envoies tout valser.

— Du coup, tu es venue essayer de sauver la situation ?

— Je me suis dit que j’étais sans doute la mieux placée pour le faire…

Tatiana ne semble pas avoir remarqué ma présence, et Louis n’a pas l’air de vouloir lui indiquer que je suis là. Prudemment, je tente de battre en retraite vers sa chambre… mais ce léger mouvement fait craquer le plancher sous mon poids. La chanteuse darde aussitôt ses iris vers moi, m’inspecte d’un coup d’œil, puis s’adresse à nouveau à Louis :

— Oh, mais tu as une invitée, on dirait !

Alors que sa voix était caressante lorsqu’elle s’adressait au batteur, Tatiana a désormais quelque chose de glacial dans son ton. Évitant toujours mon regard, Louis se passe la main dans les cheveux, se gratte la tempe, et me présente succinctement :

— Voici Caitlin. Nous sommes, euh, amis.

— Eh bien, Caitlin, ne reste pas là-haut ! me lance Tatiana. Rejoins-nous, que je te voie !

J’aurais préféré garder mes distances, mais je n’ai pas le choix. Je descends l’escalier avec le sentiment de marcher vers le cœur d’un orage. J’ai l’impression que mon pas est lourd, disgracieux. Rien à voir avec la grâce de Tatiana… Celle-ci me demande :

— Alors, comment as-tu rencontré Louis ? C’est amusant, il ne m’a jamais parlé de toi.

J’ouvre la bouche pour évoquer ma passion pour le dessin qui nous a rapprochés, mais avant que je puisse prononcer le moindre mot, le batteur répond précipitamment :

— Caitlin est une fan.

Le mot, anodin habituellement, semble ici péjoratif. Comme si Louis cherchait à s’excuser de ma présence, à minimiser l’importance qu’il me donne. Cela me déçoit de sa part. D’ailleurs, Tatiana répond simplement :

— Ah.

Elle se tourne un instant vers Louis, des éclairs dans les yeux.

— C’est la spécialité de Nicolas, ça, plutôt… commente-t-elle. Mais lui au moins, il n’en oublie pas le bien du groupe. C’est avec elle que tu étais ces derniers jours ?

L’humiliation pique le coin de mes yeux. Je ne comprends pas tout ce qui est en train de se passer, mais ce dont je suis certaine, c’est que je me retrouve dans une position très inconfortable et que Louis ne fait rien pour me défendre.

— Tatiana… tente-t-il seulement, sans que je puisse déchiffrer ses intentions.

La chanteuse ne lui répond pas. Affichant un sourire trop large pour être authentique sur son visage, elle me propose :

— Tu es une fan, donc. Tu veux que je te dédicace une photo ?

C’est le coup fatal. Alors qu’il y a à peine une dizaine de minutes, je ne souhaitais rien d’autre que de rester dans cette maison avec Louis pour des heures et des heures encore, maintenant, je ne pense plus qu’à fuir le mépris que j’inspire à Tatiana. Alors je réponds seulement :

— Non, merci. Je vais m’en aller et vous laisser tous les deux.

Je jette un dernier regard vers le batteur, espérant vaguement qu’il va me retenir, me dire de rester. Mais il garde le silence. Il me contemple juste d’un air triste qui me fend le cœur.

Je tourne les talons sans faire de coup d’éclat. Je passe la porte sans me retourner. Je traverse la petite cour devant la maison sans m’effondrer.

C’est seulement quand je suis dans la rue que mes larmes se mettent à couler.

OceanofPDF.com