Donne-moi des ailes

Versi Camille · Chapitre 20 sur 34

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Donne-moi des ailes

Chapitre 20

 

 

Retranchée dans la chambre d’amis si impersonnelle de la maison de mon père, je griffonne furieusement sur mon carnet de croquis, tentant de faire passer sur le papier toutes les images merveilleuses que j’ai en tête avant qu’elles ne s’estompent. Après les deux jours merveilleux que nous avons passés ensemble, Louis a dû regagner Paris, et il me manque déjà… Nous nous sommes dit au revoir hier soir, lorsqu’il m’a raccompagnée à Dublin après notre parenthèse à Howth. Notre retour à la ville a été étrangement silencieux, mais pas parce que nous n’avions plus rien à nous dire ; au contraire, comme si nous en avions bien trop, et que nous avions peur de nous laisser submerger si nous ouvrions les vannes. Avant de me quitter, il m’a embrassée sur la joue, et j’ai encore l’impression de sentir ses lèvres contre ma peau, sa main pressant mon épaule.

Il m’a abreuvée de sa lumière pendant les deux jours qui viennent de s’écouler, et maintenant qu’il n’est plus là, j’ai froid.

Je dessine un bateau, de ceux que j’ai pu admirer hier à Howth. Il vogue, gracieux sur les flots. À sa proue, je n’ai pas pu m’empêcher d’ajouter deux silhouettes. Louis et moi n’avons certes pas pris la mer hier, mais l’impression de liberté que j’ai ressentie à son côté est comparable.

— Caitlin… Tu veux bien qu’on parle un peu tous les deux ?

Je relève la tête. Mon père se tient sur le seuil de la chambre d’amis, hésitant. C’est étrange. Dans tous les souvenirs que j’avais de lui, il était sûr de lui, toujours déterminé à atteindre ses buts. Mais depuis qu’il est venu me chercher à l’aéroport au début de la semaine, je le sens différent. Je n’ai pas vraiment envie de discuter avec lui là tout de suite – je préférerais continuer à rêvasser à propos des deux jours que j’ai passés avec Louis –, mais quelque chose dans son attitude me fait comprendre que c’est important pour lui. Et puis, j’apprécie qu’il m’ait posé la question, qu’il me laisse le choix. Je l’ai trop connu directif par le passé ; ça change.

Je lui réponds d’un signe de tête. Il s’avance jusqu’à s’asseoir dans le fauteuil en velours bleu placé dans un angle de la chambre.

— Tu dessines ? me demande-t-il, le regard posé sur mon carnet de croquis.

— Oui.

— Toujours passionnée, hein ?

Encore une fois, je hoche la tête, ne sachant pas vraiment où il veut en venir.

— J’aimerais bien m’y remettre, moi, poursuit-il. Je dois encore avoir du matériel quelque part. Je crois que j’ai un chevalet à la cave. On pourrait peindre tous les deux, si tu en as envie.

Je le dévisage, les yeux écarquillés, pas bien certaine de ce que je viens d’entendre. Cette proposition ne ressemble tellement pas à mon père que j’en suis choquée.

— On pourrait aller racheter des pinceaux et choisir des couleurs ensemble, insiste-t-il. Ou alors, juste dessiner tranquillement, au crayon. Je suis un peu rouillé, mais…

— Papa.

Je l’ai coupé, ne comprenant pas où il veut en venir. Je suis perdue. Il parle comme si nous avions l’habitude de faire ce genre d’activités ensemble alors qu’au fil des années, c’est surtout à son indifférence que j’ai été confrontée.

— Tu n’as pas besoin de te forcer à passer du temps avec moi, ajouté-je. Je peux m’occuper seule, ce n’est pas un souci.

Mon père cligne des yeux, puis arbore une expression blessée.

— Est-ce si difficile d’imaginer que j’aie vraiment envie qu’on fasse des activités ensemble, Caitlin ?

Je hausse les épaules.

— On ne peut pas dire que tu en aies donné l’impression les dernières fois que je suis venue à Dublin, lui rappelé-je. Il n’y en avait que pour ton travail, ton travail et encore ton travail.

— Je sais.

Son aveu me laisse sans voix. Je ne m’attendais pas à ce qu’il l’admette aussi facilement…

— Je ne t’en ai pas encore parlé, mais les derniers mois ont été… difficiles pour moi, Caitlin, reprend-il. J’ai fait un burn-out.

Il marque une pause avant de me raconter :

— Je ne sais pas pourquoi c’est arrivé. J’étais au top de ma carrière, ça faisait des années que je me donnais à fond dans mon job et que j’adorais ça. Mais la machine a commencé à s’enrayer. Le conseil d’administration attendait toujours plus de moi, j’étais flatté qu’ils se reposent à ce point sur mon travail mais en même temps, j’ai commencé à perdre pied. Ils demandaient des reportings constants, et je me sentais pris entre le marteau et l’enclume : leurs exigences d’un côté, et de l’autre mes équipes que je devais presser comme des citrons pour qu’elles suivent le rythme qu’il nous fallait tenir. Finalement, c’est moi qui ai craqué en premier. J’étais sans cesse épuisé, je n’arrivais plus à me concentrer, je ne ressentais plus rien. J’ai eu des brûlures d’estomac, aussi ; c’est à cause d’elles que je suis allé consulter un médecin, et qu’il a su identifier ce qui m’arrivait. Depuis… avec l’aide de mon psy, j’essaye de faire de mon mieux pour ne pas reproduire mes erreurs passées. Je veux me reconnecter à celui que je suis en dehors de mon travail, renouer avec mes anciennes passions…

— Et avec moi ?

Il y a de l’amertume dans ma voix. D’un côté, c’est vrai, je compatis à ce que mon père vient de me raconter. Je comprends qu’il ait traversé une période complexe et même si nos rapports sont un peu tendus, je ne lui aurais pas souhaité ça. De l’autre, cela fait des années que je me dis que je ne veux pas finir comme lui, que son mode de vie froid et centré sur son boulot me répugne. Qu’il ait implosé me conforte dans cette idée. Et puis, je ne suis pas juste un pion pour lui apporter du bien-être maintenant qu’il en a besoin. Je suis une personne à part entière, j’aurais dû avoir droit à son intérêt depuis longtemps…

— Écoute, je sais que je suis loin d’avoir été le meilleur des pères, et que je ne pourrai jamais me rattraper complètement de ce point de vue. Mais je veux au moins essayer, sincèrement.

Une part de moi bout de colère. Une rage qui s’est accumulée au fil des années, déception après déception. Elle me pousse à hurler sur mon père, à lui dire que je ne lui dois rien, qu’il aurait dû s’y prendre plus tôt, que c’est trop tard maintenant. Mais en même temps, la tristesse qui s’est emparée de Louis hier lorsqu’il m’a parlé de ses propres parents me revient en mémoire. Certains attendent toute leur vie qu’on leur tende la main, souffrent de l’indifférence. J’ai la chance de pouvoir, peut-être, avoir une seconde chance avec mon père. Je risquerais de regretter plus tard de l’avoir rejetée sans réfléchir.

Mais je suis trop pudique pour l’exprimer clairement. Alors je dis juste :

— Je n’ai pas l’habitude de dessiner avec quelqu’un. Il faudra qu’on prenne nos marques.

Mon père ne répond rien, mais son regard s’humidifie.

Il a compris.

*

* *

Les derniers jours de ma semaine à Dublin sont passés vite, finalement. Mon père et moi sommes allés dans un magasin d’art créatif pour acheter des gouaches, nous avons peint côte à côte, chacun sur notre chevalet… Nous n’avons pas eu d’autre discussion aussi profonde que la première, dans ma chambre. Nous avons surtout parlé de dessin et d’art en général. Mais c’est toujours mieux que le silence qui caractérisait jusque-là nos échanges. Je ne sais pas si c’est un signe que notre relation va peu à peu s’améliorer. Je préfère éviter de trop espérer, de peur d’être déçue. En tout cas, je ressens moins de colère contre lui qu’à mon arrivée en Irlande. C’est déjà ça.

Mon vol de retour vers Paris décolle dans quelques heures ; je suis dans ma chambre, en train de boucler ma valise – tout en consultant régulièrement mon portable pour voir si Louis m’a écrit. Depuis son départ de Dublin, nous échangeons des dizaines de messages par jour. Je dois dire que j’ai hâte de rentrer en France pour le revoir…

Je suis en train de caler ma trousse de toilette quand j’entends derrière moi :

— Tu as encore un peu de place là-dedans ?

Je me retourne. Mon père me regarde, un paquet rectangulaire à la main.

— Je sais que je suis tombé complètement à côté de la plaque avec la peluche que je t’ai offerte à mon arrivée, poursuit-il. Je ne t’ai pas vue grandir et j’en suis désolé, je voulais te tendre la main mais je ne m’y suis pas pris de la bonne façon. J’espère que ce cadeau-là te plaira davantage.

— Merci…

Je m’approche de lui et prends le paquet, pas trop sûre de ce à quoi je dois m’attendre. Le papier qui l’enveloppe est neutre, bleu foncé à texture kraft. Plus adulte que la coccinelle qu’il m’a offerte au début du séjour, en tout cas… On voit que mon père s’est appliqué à le préparer : les plis sont impeccables, le scotch placé proprement. J’en décolle un bout de la pointe de mon ongle, puis un autre… et ça y est, le cadeau se dévoile.

Une tablette graphique !

Ma bouche s’entrouvre. Je rêve d’en posséder une depuis que j’ai découvert l’existence du dessin digital, mais au vu de leur prix, ce n’était qu’une perspective lointaine… Je n’en reviens pas, j’ai presque envie de la déballer là, tout de suite, pour l’essayer… même si, avec mon vol si proche, ce ne serait pas une bonne idée.

— Tu m’as parlé plusieurs fois d’un compte Instagram sur lequel tu postes tes créations, je me suis dit que ça te permettrait d’explorer encore plus ton talent artistique, précise mon père.

— Il ne fallait pas… C’est…

— Ah non, Caitlin, pas de protestations. Mon travail a au moins l’avantage de me permettre de faire plaisir à ma fille sans trop m’attarder sur le budget. Et puis, je crois que j’ai raté quelques-uns de tes anniversaires et Noël. J’ai beaucoup de choses à rattraper.

Je souris. Gêné, mon père se détourne en toussotant et déclare :

— Bon, je vais sortir la voiture du garage. Descends ta valise quand tu l’auras terminée, OK ?

Sur ce, il quitte la pièce, me laissant seule avec l’idée que, décidément, ce séjour en Irlande ne s’est pas passé comme je m’y attendais.

Une heure plus tard, nous nous garons sur le parking de l’un des terminaux de l’aéroport de Dublin. Mon père m’accompagne lorsque je vais imprimer ma carte d’embarquement, puis lorsque j’enregistre mon bagage en soute. Enfin, devant les contrôles de sécurité, il me dit :

— C’est ici que nos chemins vont devoir se séparer… J’espère que tu auras apprécié ta semaine.

— Oui.

Contre toute attente, ma réponse est sincère. Les deux jours que j’ai passés en compagnie de Louis comptent beaucoup là-dedans, mais finalement, même ce rapprochement avec mon père m’a paru plaisant.

— Tu peux revenir quand tu veux. Ma maison est la tienne, tu le sais.

— D’accord…

— Et la prochaine fois, n’hésite pas à me présenter ton petit ami. Il aurait été le bienvenu chez moi.

Je rougis violemment.

— Mais non… Nous deux, on n’est pas… Ce n’est pas…

— Allez, ne la fais pas à ton vieux père, Caitlin, me coupe-t-il avec un clin d’œil. J’ai bien vu comment vous vous regardiez le jour où il est venu te chercher en voiture. Il y a des signes qui ne trompent pas.

Je ne parviens pas à calmer les battements de mon cœur alors que je salue mon père puis prends place dans la file d’attente de la sécurité. Je ne réussis pas non plus à chasser ses paroles de mon esprit ; elles tournent en boucle dans ma tête jusqu’à ce que je m’installe dans l’avion. Mes doigts sont crispés autour de mon pendentif en forme de trèfle, que je n’ai pas quitté depuis que Louis me l’a offert.

Pourquoi, hein ? Est-ce qu’on s’accroche au cadeau d’un simple ami comme ça ?

D’un coup, je suis submergée par une vague de souvenirs, et je ferme les yeux pour qu’elle m’emporte complètement.

Le pétillement dans ses yeux lorsque nous nous sommes retrouvés à Trinity College. Lui et moi sur les falaises de Howth, seuls face à l’immensité de l’horizon. Ma peau qui s’est électrisée quand ses mains m’ont effleurée pour attacher mon collier. Et tant d’autres images encore, idylliques, plus dignes d’un rêve ou d’un film romantique que de la réalité.

Peut-être que mon père a raison, alors qu’il ne nous a vus qu’un bref instant ensemble. Peut-être qu’ici, en Irlande, dans notre bulle, mes sentiments pour Louis ont basculé de l’amitié vers quelque chose de plus profond. Quelque chose que je pensais avoir perdu quand mon bracelet vert s’est brisé, quand Maël m’a rejetée. Quelque chose que je sais très bien identifier, mais que je n’ose pas encore nommer, de peur des conséquences.

Est-ce que je me fais des idées ? Ma rencontre avec Louis est si extraordinaire… Est-ce que ce n’est pas simplement de l’excitation que je ressens ?

Mais ce n’est pas à la star qu’il est que je pense, pas plus qu’à la vie exaltante que ce serait d’être en couple avec une célébrité. Tout ce qui occupe mes pensées, c’est le garçon gentil et sensible avec qui j’ai passé deux jours merveilleux. Qui me manque déjà et que je brûle de revoir, pour entendre son rire, l’écouter me taquiner ou me confier ses peines, ou juste passer du temps avec lui de quelque manière que ce soit.

Alors que l’avion accélère sur la piste pour décoller, la vérité me frappe.

Oui, on dirait bien de l’amour…

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