Donne-moi des ailes

Versi Camille · Chapitre 7 sur 34

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Donne-moi des ailes

Chapitre 7

 

— OK, on revoit cette partie encore une fois, décide Inès. Le romantisme est un courant littéraire du e XIX siècle dont les auteurs les plus emblématiques sont…

— Chateaubriand, Musset et Victor Hugo, je complète.

— Par quoi se caractérise-t-il ?

— La place qu’il donne aux descriptions et aux épanchements poétiques. C’est bien ça, non ?

Assise sur son lit, Inès hoche la tête, et surligne sa fiche de révision en vert pour indiquer que nous maîtrisons ce point et que nous n’aurons plus besoin d’y revenir. J’ai de la chance de pouvoir préparer le bac avec elle : elle est organisée pour nous deux, et me tire vers le haut. Elle m’apporte la motivation que je n’ai pas de moi-même… Mais entre elle et Maman qui veille au grain à la maison, je suis bien entourée pour rester concentrée. C’est sûr, depuis quelques semaines, je ne traverse pas la période la plus agréable de ma vie. Cela dit, je me suis à moitié prise au jeu, et j’espère réussir à décrocher les meilleures notes possibles, à présent. Et puis, les épreuves commencent dans cinq jours seulement. Bientôt, tout ça sera derrière moi, et pendant les grandes vacances, je pourrai à nouveau me détendre et m’amuser autant que je le voudrai.

Et dessiner.

C’est ça qui me manque le plus : passer de longues heures en tête à tête avec mon carnet de croquis. Je griffonne encore de temps à autre, parce que j’exploserais si je devais m’arrêter, mais c’est trop peu pour m’éviter de ressentir une frustration sourde, logée au creux de mon estomac. Pour l’évacuer, je rêve de ce que je coucherai sur le papier une fois le bac terminé, et compose des aquarelles dans ma tête. Sous la douche, dans la voiture pour aller au lycée, allongée dans mon lit avant de m’endormir… Même sans crayon entre les mains, le souffle de création ne me quitte pas.

Celui qui m’aide à l’entretenir, c’est Longissor.

Depuis que je lui ai donné mon compte Instagram principal, nous parlons régulièrement par messages privés. Je lui décris les dessins que je voudrais faire, il me conseille des musiques à écouter. Il me demande des nouvelles de mes révisions, m’encourage et me soutient. Il me fait croire en moi, en mon talent artistique et en mon intelligence, et cela me fait du bien. Il se livre un peu, lui aussi. Il habite dans la banlieue de Paris, mais je ne sais pas où exactement. De toute façon, il a l’air de bouger pas mal, par obligation. À ce que je comprends, il travaille dur. Il ne m’a pas dit dans quel domaine, mais avec tous ses déplacements, je suppose qu’il est commercial, ou quelque chose du genre. Comme il ne m’en parle jamais, je suppose que cela ne doit pas le passionner, et cela m’attriste pour lui. Il est si loquace quand quelque chose lui tient à cœur…

Plus nous discutons, plus nos conversations dérivent sur nos vies, et plus j’en oublie que nous sommes des inconnus l’un pour l’autre. En lui, j’ai trouvé un ami, même si je ne l’ai jamais rencontré. Il est si facile de discuter avec lui, si naturel… Dès que j’ai envie de lui parler de mes pensées, je sais qu’il me répondra, avec humour ou avec profondeur. Pas forcément sur-le-champ : il se passe parfois une journée entière avant que sa réaction ne me parvienne. Mais cela finit toujours par arriver, et alors je ne suis jamais déçue. C’est étrange. Lorsque j’étais encore avec Maël, nous échangions beaucoup plus de messages – nous passions nos soirées à nous envoyer des « Je t’aime » et des chapelets d’émojis cœur – ; pourtant, avec du recul, la relation que nous avions m’apparaît de plus en plus superficielle. Nous ne discutions pas des sujets qui comptent, ne partagions pas un feu commun qui nous anime. Il avait sans doute raison, finalement : nous n’étions pas faits pour nous comprendre…

Au moins, la prochaine fois que j’envisagerai de me mettre en couple, je saurai que je peux attendre et espérer plus.

Mes pensées m’ont entraînée bien loin de mes révisions, on dirait… Je coule un regard en coin à Inès. Elle fouille encore dans ses fiches à la recherche du prochain sujet sur lequel concentrer nos efforts. Je profite de ce temps mort pour récupérer mon portable posé non loin de moi, sur la table de chevet de ma meilleure amie. Je l’ai mis en silencieux pour éviter qu’il nous déconcentre, mais penser à Longissor me donne envie de regarder s’il m’a envoyé un nouveau message. Hier soir, il m’a partagé une photo de Kira, sa chatte, qui avait pris possession de l’un de ses pots de fleurs et trônait fièrement à l’intérieur. Je l’ai trouvée si mignonne… Alors je lui ai fait la surprise de reproduire la scène en quelques traits. Depuis, j’attends sa réaction à mon croquis.

Lorsque je constate qu’une notification m’attend sur mon compte Instagram, je ne peux empêcher mes lèvres de s’étirer en un large sourire.

 

J’adore ! Franchement, tu as super

bien rendu l’air de dictatrice de Kira,

il ne lui manque plus qu’une

couronne, là. Je ne vais pas lui

montrer ton dessin, sinon elle va

prendre encore plus la confiance.

Amusée, je réponds :

Elle peut. Elle est adorable… Tu peux

me bombarder de photos d’elle autant

que tu veux, je ne me plaindrai pas.

 

Tu n’es pas objective. C’est sûr qu’à

côté de tes manuels de cours, elle

remporte le combat haut la main. On

en reparlera quand elle aura mangé

ton chargeur de téléphone.

 

Attends, elle a mangé le tien ???

 

— Hmm.

Je relève la tête. Inès me dévisage, les sourcils froncés.

— Concentration, Caitlin ! m’exhorte-t-elle.

— D’accord, d’accord, je soupire en reposant mon téléphone.

Je jette un œil à la fiche que ma meilleure amie a sortie de son paquet et en lis le titre :

— Le naturalisme… C’est le courant littéraire qui est super proche du réalisme, c’est ça ?

Plutôt que de répondre, Inès m’interroge :

— Avec qui est-ce que tu discutais ?

Je hausse les épaules.

— Avec ce mec de ta classe, là, Florian ? suggère-t-elle sans se démonter.

Cette fois, j’écarquille les yeux.

— Florian ? répété-je, ébahie. Sérieusement, pourquoi est-ce que je lui parlerais ? C’est un gros lourd, ce type.

— Oh… s’étonne Inès. C’est juste que vous aviez l’air plutôt proches avant-hier, quand on s’est tous retrouvés au parc.

C’est un groupe de filles du lycée qui a eu cette idée : organiser un après-midi où tous les élèves de première seraient invités à réviser ensemble, dehors. Un moyen pour notre promo de nous serrer les coudes et de susciter de l’entraide entre nous. C’est vrai que Florian m’a collé aux basques ce jour-là, prétextant vouloir mes notes sur un cours qu’il avait manqué plus tôt dans l’année. Plusieurs fois, nos mains se sont touchées, et je suis convaincue que ce n’était pas un hasard…

Lorsqu’il m’a invitée à venir avec lui à la fête chez Gabriel, il y a quelques semaines, je croyais qu’une lubie passagère lui avait traversé l’esprit, et qu’il l’oublierait bien vite, d’autant plus que je n’ai pas mis les pieds à cette soirée – subir Florian pendant plusieurs heures sans pouvoir m’en dépêtrer, non merci. Manifestement, il a l’air de toujours m’avoir dans son viseur… J’espère qu’il changera rapidement de cible, parce que je ne suis absolument pas intéressée.

— À qui tu envoyais des messages, du coup ? insiste Inès.

— Je répondais juste à des notifications Instagram, je prétends.

Techniquement, ce n’est pas un mensonge…

Je ne sais pas pourquoi je suis mal à l’aise à l’idée de parler de Longissor avec Inès. Sans doute parce que ce serait étrange de voir deux parties de ma vie, mon quotidien et la bulle que j’ai créée en ligne, entrer en collision. Si ça doit arriver, je veux pouvoir le maîtriser, pas que ça ait lieu comme ça, au détour d’une conversation. Ce n’est pas que je pense que ma meilleure amie me jugerait. Mais j’ai peur que, comme Maël avant elle, elle ne me comprenne pas, que mon besoin de tisser des liens ailleurs la déstabilise.

Heureusement, elle n’insiste pas et se met à vérifier mes connaissances sur le naturalisme. Je lui réponds avec un peu trop d’entrain, soulagée de devoir répondre à ces questions de cours plutôt qu’à d’autres, bien plus personnelles et gênantes…

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