Donne-moi des ailes

Versi Camille · Chapitre 19 sur 34

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Donne-moi des ailes

Chapitre 19

 

 

Le lendemain matin, je me réveille d’humeur morose. Louis et moi devions nous voir aujourd’hui également, mais je ne sais pas si c’est toujours d’actualité… Probablement pas. Je lui ai envoyé un message pour le prévenir que j’étais arrivée chez moi sans problème hier soir, mais il ne m’a pas répondu. J’espère qu’il va bien. Il avait l’air vraiment affecté quand je l’ai quitté… Inutile de dire que j’ai été encore moins loquace que d’habitude en mangeant avec mon père.

Le pas traînant, je descends au rez-de-chaussée quand, soudain, mon portable sonne. Je me précipite pour prendre l’appel dès que je me rends compte que c’est Louis.

— Allô ?

— Salut, Caitlin. Ton père habite rue Northbrook, c’est bien ce que tu m’avais dit ?

— Oui, c’est ça.

— Tu pourrais être prête à partir dans un quart d’heure ? Je viens te chercher directement chez toi.

Séance tenante, je pivote pour remonter à l’étage et filer dans ma chambre. Je m’habille et prépare mon sac aussi rapidement que possible, tout en grignotant une barre de céréales en guise de petit-déjeuner. Oubliée, ma maussaderie : un grand sourire étire mes lèvres.

— Tu vas te promener aujourd’hui encore, je suppose ? me demande mon père lorsque je dévale les escaliers quelques minutes plus tard.

— Oui, on se voit ce soir !

Toute à ma joie de revoir Louis, je dépose un baiser sur la joue de mon père au passage.

— Allez, va, ma fille, j’entends dans mon dos alors que j’ouvre la porte d’entrée de la maison. Profite de ta jeunesse !

Je n’ai que quelques minutes à attendre avant qu’une Mini Cooper bleue s’arrête non loin de moi, le long du trottoir. Je la rejoins à grandes enjambées dès que je reconnais Louis au volant. Alors que j’ouvre la portière côté passager, il m’accueille en s’exclamant :

— Le carrosse de Mademoiselle est avancé !

Je pouffe en m’installant sur le siège.

— C’est ta voiture ? demandé-je.

— Non, je me suis arrangé avec mon hôtel pour qu’ils m’en prêtent une. Il n’y a pas à dire, les conciergeries des cinq étoiles valent leur prix.

Je hoche la tête, avant d’avouer :

— Je n’étais pas sûre qu’on se pourrait se voir aujourd’hui, avec ce qui s’est passé hier…

— Hé, je n’allais pas laisser un message malencontreux sur les réseaux sociaux m’empêcher de profiter de ta présence ! Il faut juste qu’on change un peu nos plans, c’est tout. On ne peut pas rester dans Dublin, on risquerait trop d’être dérangés par des fans, mais l’Irlande ne se résume pas à sa capitale. Grâce à Babette ici présente, nous pourrons rechercher un peu de calme.

— Babette ?

Louis tapote sur son volant, amusé.

— Oui, j’ai toujours pensé que les voitures méritaient qu’on leur donne un petit surnom. Il lui va bien, non ?

— Je suis enchantée de faire sa connaissance.

— Alors, on est partis !

Louis démarre, et je lui demande :

— On va où, du coup ?

— Tu verras… Je ne vais pas révéler toutes mes surprises en même temps, voyons !

Je n’insiste pas, faisant confiance au batteur. De toute façon, être près de lui me suffira à passer une bonne journée, même s’il décide de m’emmener dans une décharge…

Nous roulons trois quarts d’heure environ en direction du nord. La ville se fait progressivement moins grise, laissant place à de la verdure ; celle que je voyais il y a quelques jours depuis mon avion. Finalement, nous nous garons dans une petite ville – Howth, ai-je lu sur les panneaux à son entrée. Dès que je sors de la voiture, une odeur saline me chatouille les narines. Une mouette crie au loin, comme pour me souhaiter la bienvenue. Nous sommes en lisière d’un petit port paisible, le long duquel des bateaux de pêche sont alignés.

— Et voilà ! s’exclame Louis. La beauté de la côte irlandaise est célébrée par tant de guides… J’ai pensé qu’on pouvait y faire un tour.

Je ne réponds rien, trop absorbée par ce qui nous entoure. Je suis déjà en train de tomber amoureuse de cet endroit. Rien dans les petites maisons de pierre grise ne cherche à impressionner, et pourtant, les lieux dégagent une impression de sérénité qui me prend aux tripes. Comme si chaque chose était à sa place ici, à la manière des villages parfaits à l’intérieur des boules à neige.

Ensemble, Louis et moi nous approchons du quai, que les vagues viennent lécher. Entre les bateaux, des canards flottent paisiblement. Mais alors que nous atteignons l’extrémité du port, je suis surprise de distinguer des formes bien plus imposantes à la surface de l’eau.

— Des phoques ! reconnais-je avec étonnement.

Je trouve ces animaux tellement mignons, avec leurs grands yeux ronds et leurs formes douces. Ceux-là ont l’air paisibles : ils guettent les passants, avec l’espoir que l’un d’eux s’arrête pour leur jeter du poisson.

— Ça change des pigeons parisiens, hein ? s’amuse Louis près de moi.

J’acquiesce avec vigueur, et nous restons là un long moment, à regarder les phoques nager. Puis le batteur me propose :

— Motivée pour prendre un peu de hauteur ? Il y a un chemin qui longe les falaises, il paraît qu’il vaut le coup.

— Allons-y !

Louis me guide à travers le village, et bientôt, nous nous engageons sur un sentier de terre, qui monte entre les fougères. Plus nous avançons, et plus j’inspire profondément, emplissant mes poumons de la brise qui souffle ici. J’ai adoré notre visite de Dublin hier, mais sur ces falaises, la nature me rappelle que rien ne peut égaler sa beauté, ni la magnificence qu’elle atteint sans effort. Devant nous, la mer étend ses vagues bleu gris à l’infini. Leurs mouvements m’hypnotisent, tout comme Louis. Sans nous concerter, lorsque nous atteignons une corniche suffisamment large pour accueillir une étendue d’herbe, nous nous asseyons.

— Allez, sors ton carnet de dessins, Caitlin, m’encourage le batteur. Je sais que tu as envie d’immortaliser ce qui nous entoure.

— Comment tu sais que je l’ai emmené ?

— Je te connais suffisamment pour deviner que tu le prends partout avec toi. Et regarde…

Il fouille dans son sac pour en tirer un calepin à la couverture rouge, avant de terminer :

— Moi non plus, je ne peux pas me séparer de mon cahier de brouillon. Je ne sais jamais quand des idées de chanson vont me trouver.

Je pouffe. Décidément, malgré nos vies si différentes, lui et moi avons énormément en commun…

Nous ne prononçons pas un mot pendant l’heure qui suit, chacun absorbé par notre art. Sous mon crayon, le paysage devant mes yeux s’imprime peu à peu sur ma feuille, ruban d’écume après ruban d’écume, brin d’herbe après brin d’herbe. J’entends parfois Louis fredonner les fragments d’un air pour lui-même ; des notes qui se perdent dans le vent sans le troubler, comme si elles faisaient partie intégrante des lieux.

Finalement, c’est moi qui brise notre quiétude… de la manière la plus gênante possible. Mon estomac laisse échapper un gargouillis monumental – pour ma défense, j’ai à peine pris le temps de petit-déjeuner ce matin. Je rougis et plonge le nez vers mon dessin, gênée, tandis que Louis redresse la tête brusquement.

— Mince, il est déjà près de treize heures, je n’avais pas vu le temps passer ! s’exclame-t-il. Attends, j’ai pris de quoi manger.

Il sort de son sac deux emballages de sandwichs, et me demande :

— Jambon ou poulet ?

— Poulet, s’il te plaît.

Je croque dans le pain de mie avec bonheur. Absorbée dans mon croquis, je n’avais pas conscience que j’avais si faim…

— Alors, tu as été inspiré ? lancé-je à Louis en désignant son carnet d’un signe du menton.

— Plus qu’à Paris, en tout cas, me répond-il. C’est plus facile de laisser parler ma créativité dans ce cadre, sans tout le stress que j’ai à porter en temps normal. Je sais que Yann veut le bien du groupe, mais à force de me mettre la pression, il me paralyse… Il ne comprend pas que je n’écris pas sur commande, que je veux juste exprimer ce que j’ai en moi, à la base.

— Comment est-ce que tu t’es mis à composer ? On entend toujours parler de l’histoire de la formation des Icebreakers, mais tu jouais de la musique avant ça, non ?

J’ai posé cette question parce que je suis curieuse, mais aussi pour empêcher Louis de tourner en rond dans ses idées noires. Je sais que penser à son conflit avec son manager l’attriste, et je ne veux pas qu’il perde la légèreté qu’il semble avoir trouvée aujourd’hui…

— Oui, j’ai commencé en fin de primaire, me confirme-t-il. Il y a eu une session d’initiation musicale dans mon école. Avec ma classe, j’ai pu tester différents instruments. Dès que j’ai essayé la batterie, j’en suis tombé amoureux.

— Pourquoi ?

Se plongeant dans ses souvenirs, Louis se laisse aller en arrière jusqu’à s’allonger sur l’herbe, un bras derrière la tête.

— Je viens d’une famille où la qualité principale d’un enfant, c’est d’être calme. Mes parents n’arrêtaient pas de me dire de me taire, de faire moins de bruit, de ne pas les déranger. Et d’un coup, quand l’animatrice m’a mis les baguettes entre les mains, j’ai découvert un monde où c’était tout l’inverse. Où je pouvais taper sur les caisses aussi fort que je le voulais, saturer l’air des cuivres des cymbales, emplir la pièce de mon son, enfin. Ça a été une révélation. Après ça, j’ai dû tanner mes parents pendant des mois pour qu’ils me laissent prendre des cours, mais ils ont fini par céder. Plus tard, j’ai compris que me faire entendre ne me suffisait pas ; je voulais dire des choses, aussi. C’est là que j’ai pris conscience que ma voix était un instrument, elle aussi. Quand je chante, quand je joue, je me sens puissant. J’ai l’impression qu’enfin, je suis écouté.

— C’est le cas. Des milliers de gens sont touchés par ta musique. J’en fais partie.

Louis sourit tristement.

— L’ironie, c’est que ça n’a rien changé à ma relation avec mes parents. Toute mon adolescence, j’ai dû me réfugier dans le garage des Lonfray pour avoir le droit de pratiquer : ils ne supportaient pas que je touche à ma batterie chez eux. Ils n’ont commencé à s’intéresser à moi qu’à partir du moment où la célébrité a commencé à me rapporter pas mal d’argent… Je ne les vois quasiment plus, aujourd’hui. J’ai fini par comprendre qu’on ne peut être entendu que par ceux qui sont prêts à nous écouter. Aujourd’hui, ma famille, ce sont Nicolas et Tatiana. Je suis tellement heureux que la vie les ait mis sur ma route…

— Vous êtes proches, tous les trois ?

— Bien sûr. Ce que nous avons partagé nous lie pour toujours. Nicolas est le frère que je n’ai jamais eu, et Tatiana… Elle fait partie des personnes les plus brillantes que je connaisse.

Les yeux de Louis se sont mis à pétiller à ces mots. La tendresse dans sa voix est perceptible alors qu’il poursuit :

— On ne le voit pas forcément de l’extérieur, mais chacun d’entre nous apporte quelque chose de différent au groupe ; c’est sans doute pour ça que nous fonctionnons si bien ensemble. Tatiana est notre moteur, elle est déterminée. Le succès que nous avons aujourd’hui, elle l’a toujours voulu, et elle a fait le nécessaire pour qu’on l’obtienne, qu’on laisse notre trace. Nicolas nous abreuve de sa joie de vivre. Quoi qu’il arrive, il sait voir le bon côté des choses et profiter du présent. C’est grâce à lui que nous gardons notre émerveillement devant notre parcours, que nous enchaînons les concerts avec la même envie que le tout premier. Et moi, je nous donne du corps, des choses à dire. Tatiana et Nicolas me font une confiance aveugle de ce point de vue, depuis le début.

— Qu’est-ce qu’ils pensent de tes… difficultés actuelles ?

Louis arrache machinalement des brins d’herbe près de sa hanche en me confiant :

— Nico… Il me soutient, comme toujours, mais il ne comprend pas vraiment mon mal-être. La célébrité ne lui pèse pas, à lui. Il adore pouvoir séduire autant de filles qu’il le veut et attirer l’attention où qu’il aille. Quant à Tatiana, elle commence à perdre patience. Elle sait qu’il y aura des conséquences pour le groupe si Yann et moi ne parvenons pas à nous entendre, et elle ne veut pas de ça.

Il soupire avant d’ajouter :

— Du coup, c’est difficile de parler avec eux en ce moment. Ce sont les personnes les plus proches de moi, mais ils ne peuvent pas m’apporter une vision extérieure ; pas comme toi, tu le fais.

— Tu n’as pas d’autres amis à qui tu pourrais parler ?

— Pas vraiment. Des gens qui gravitent autour de moi parce qu’ils cherchent à obtenir quelque chose, oui. Mais des amis, non. J’ai perdu contact avec ceux que j’avais au collège, avant que le groupe ne perce. Ce que nous vivions au quotidien était trop différent. Et au sein de l’industrie musicale, le rythme est trop effréné pour permettre de tisser des liens. Certains finissent par céder aux sirènes de l’alcool ou de la drogue pour faire taire le vide en eux. Moi, je résiste à la tentation, mais la conséquence, c’est que je dois faire face seul à mes problèmes.

Sentir Louis si seul m’emplit de tristesse. À travers tous les moments difficiles que j’ai traversés – à commencer par ma rupture avec Maël –, la présence d’Inès près de moi m’a aidée à garder le cap. Quand des épreuves se mettent sur notre chemin, on a tous besoin du soutien de proches pour les passer. Mon batteur ne mérite pas d’en être privé…

— Je suis là, moi, lui dis-je. Je ne t’abandonnerai pas.

— Je sais… C’est bien pour ça que tu es si chère à mes yeux.

Sur ce, Louis se redresse et récupère dans son sac notre dessert : des muffins au chocolat, emballés dans un sachet en papier kraft. Notre discussion revient sur des sujets plus légers : je lui montre le dessin du paysage que j’ai réalisé, et je lui raconte mes propres débuts artistiques, au collège. Puis nous nous remettons en route pour terminer notre balade. Les mots continuent à nous venir sans le moindre temps mort. Nous parlons de nos livres préférés, des voyages que nous avons déjà effectués à travers le monde, nous nous amusons à imaginer ce que les mouettes peuvent bien se raconter entre elles… Je ne vois pas passer les sept kilomètres de la boucle qui nous ramène au village. Là-bas, nous trouvons une nouvelle raison de flâner : quelques artisans ont installé leurs étals dans un petit marché. Certains vendent des pulls, d’autres des sacoches en cuir ou des poteries… Mais c’est un stand de bijoux qui me captive. J’admire les pendentifs métalliques finement ouvragés alignés sur leurs portants, détaillant leurs motifs celtiques.

— Ils te plaisent, on dirait, me fait remarquer Louis.

— Oui, beaucoup.

— Lequel tu préfères ?

Sans hésiter, je désigne un collier représentant un trèfle sur ma droite. Il m’a tapé dans l’œil dès que je l’ai vu, avec ses quatre spirales en guise de feuilles. Il est discret, et sophistiqué à la fois. Mais je pensais simplement en conserver le souvenir pour m’inspirer du motif par la suite, jusqu’à ce que Louis annonce en anglais au commerçant :

— On va prendre celui-là !

Je veux protester, mais déjà, le batteur sort son portefeuille et tend un billet à l’artisan.

— Il ne fallait pas, voyons ! râlé-je.

— Ça me fait plaisir que tu puisses garder quelque chose pour te souvenir du temps que nous avons passé tous les deux en Irlande.

— Comme si je pouvais l’oublier…

— Oh, Caitlin, tu veux vraiment continuer à me faire cette grimace ?

Non, c’est vrai. Au fond, si je proteste, c’est parce que je suis troublée. Je ne m’attendais pas à ce que Louis m’offre quoi que ce soit. Je retrouve mon sourire, qu’il me rend… avant de passer derrière moi avec vivacité. Mon souffle se bloque lorsqu’il écarte mes cheveux pour dégager mon cou, autour duquel il passe le collier. Le pendentif me paraît bien frais sur ma peau soudain moite.

— Et voilà ! s’exclame le batteur avant de me contourner de nouveau.

Ses yeux courent sur moi. Je le vois inspirer avant de souffler :

— Magnifique… Il te va super bien.

— Merci…

Je ne sais pas comment j’ai réussi à couiner ce mot, parce que j’ai la gorge nouée tout à coup, par une émotion si forte qu’elle m’empêche même de réfléchir suffisamment pour l’identifier.

Tout ce que je sais, c’est que lorsque Louis se détourne pour continuer à découvrir le petit marché, mes lèvres me picotent, parce que je ne brûlais que d’une envie : qu’il se penche pour m’embrasser…

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