Donne-moi des ailes

Versi Camille · Chapitre 33 sur 34

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Donne-moi des ailes

Chapitre 33

 

 

Je n’ose pas y croire tant c’est inespéré, et pourtant, aucune catastrophe ne s’abat sur Louis et moi. Le plan de Tatiana a fonctionné : elle concentre toute l’attention sur elle. Elle l’assume sans souci, jouant avec les journalistes comme elle sait si bien le faire. Sur les réseaux sociaux, l’image des Icebreakers reste au top : beaucoup de fans ont apprécié l’honnêteté et le courage de leur chanteuse préférée. Ce qu’elle a dit à propos de leur nouvel album a suscité pas mal d’attente et de curiosité, si bien que les spéculations fleurissent. Mais puisqu’elles concernent uniquement la musique, Louis, Tatiana et Nicolas les accueillent avec plaisir.

Quelques rumeurs prétendent bien que mon batteur est en couple, mais comme cela n’a plus une aura de scandale, elles peinent à percer. Peut-être qu’un jour, une photo de nous fera le buzz ; nous y sommes préparés psychologiquement. Mais puisque nous n’avons rien à cacher, je suis certaine que nous saurons passer cette vague. En attendant, nous profitons de la liberté que nous avons gagnée, celle de vivre notre relation comme nous l’entendons. J’ai l’impression que l’amour entre nous ne fait que grandir de jour en jour, ce qui me propulse sur un petit nuage.

Un samedi après-midi pluvieux, alors que nous sommes installés dans ma chambre, Louis me demande :

— Caitlin, si tu devais me dessiner, tu me représenterais comment ?

— Je ne suis pas très forte pour faire les visages, tu le sais bien… lui réponds-je.

— Pardon, je me suis mal exprimé. Ce que je veux savoir, c’est ce que tu choisirais pour m’évoquer. Un arbre ? Un animal ? Une rivière ?

La réponse me vient sans même que j’aie besoin d’y réfléchir :

— Un oiseau. Je dessinerais un oiseau.

— Pourquoi ?

— C’est comme ça que tu te vois toi-même, non ? C’est toi qui as choisi Longissor comme pseudo.

— Juste parce que j’avais l’impression de m’échapper de ma cage sur ce compte.

— Et alors ? Tu continues à voler. Yann l’a appris à ses dépens, on ne peut pas t’empêcher de chanter ce que tu souhaites ni te couper les ailes.

— Ça t’embêterait de le faire vraiment ? De dessiner l’oiseau qui serait mon alter ego ?

— Non, mais j’en ai pour un certain temps.

— Ce n’est pas grave. J’attendrai.

J’observe Louis, tentant de déterminer s’il est sérieux. Il a l’air, puisqu’il me fixe comme si sa requête était la plus importante qu’il m’ait jamais faite. Je m’installe donc à mon bureau, sors mon matériel de dessin, puis prends quelques instants de réflexion pour déterminer ce que je veux faire exactement. Quand mon idée se fait nette dans mon esprit, je laisse mon crayon courir sur la feuille. J’esquisse d’abord les lignes de forces générales. Je veux un oiseau en vol, ailes déployées au vent. Des traits puissants et déterminés, mais pas aussi cruels que ceux d’un oiseau de proie. Mon animal aura une force intérieure pour fendre le ciel, sans sacrifier sa douceur. Ses plumes seront larges et belles, majestueuses. De celles que l’on ramasse avec émerveillement pendant son enfance, et qu’on conserve précieusement dans son tiroir à trésors.

Louis est très patient. Pendant tout ce temps où je me concentre, il ne bronche pas, ne me dérange pas. Il résiste même à la tentation de regarder par-dessus mon épaule pour voir l’avancement de mon dessin. Dans un coin de ma chambre, il parcourt de vieux magazines stockés là.

Je ne sais pas combien de temps se passe ainsi. Longtemps, sûrement : quand j’ai terminé, mon batteur somnole à moitié sur son fauteuil… Mais au moment où je l’appelle, il relève la tête aussitôt, enthousiaste. Lorsqu’il s’approche de moi et découvre mon travail, il s’exclame :

— Wow. C’est encore plus beau que ce que j’imaginais. Je peux l’emporter ?

— Bien sûr ! réponds-je sans hésitation. Je l’ai fait pour toi.

Il m’embrasse passionnément, et je pressens qu’il prépare quelque chose. Quoi ? Je l’ignore encore, mais je ne m’inquiète pas. Si cela vient de lui, ce sera forcément une bonne surprise.

*

* *

Une semaine passe ; entre deux révisions – le rythme de ma terminale s’intensifie –, je prends quelques pauses sur Instagram. C’est là, au détour d’une story, que je découvre que Maël et Élodie ont rompu. Elle partage des photos d’elle en soirée en se déclarant déterminée à profiter de sa nouvelle vie de célibataire. La nouvelle ne me fait même pas plaisir, et je suis étonnée par ma propre insensibilité. Je prends également conscience que je n’ai pas pensé à mon ex depuis des semaines, maintenant qu’il a quitté le lycée pour poursuivre ses études. J’ai tourné la page. Louis a réparé mon cœur, l’a aidé à grandir. Je suis heureuse à présent.

Mon batteur et moi décidons de nous retrouver le dimanche qui suit, chez lui. Alors que nous avançons dans l’automne, le temps se fait de moins en moins clément pour sortir… Pour traverser Paris, je m’emmitoufle dans un pull et un blouson, ce qui fait rire Louis quand je le rejoins : lui est en t-shirt, comme si nous étions toujours en été. Il faut dire que lorsqu’il décide de répéter sur sa batterie, l’effort le réchauffe facilement.

Il me débarrasse de mon manteau comme un vrai gentleman, et nous montons à l’étage, dans sa chambre. Comme d’habitude, nous parlons de notre semaine… mais il y a comme une tension de son côté, sans que je parvienne à comprendre d’où elle vient.

Au bout d’un moment, pour me mettre à l’aise, j’enlève moi aussi mon pull, sous lequel je porte un simple débardeur. Un geste anodin, que j’accomplis presque sans y penser… mais que cette fois, Louis relève.

— Tant que nous en sommes à nous déshabiller, je… euh…

Et il fait passer son t-shirt par-dessus sa tête. Je rougis violemment. Depuis que nous sommes ensemble, nous nous sommes embrassés – beaucoup – mais nous ne sommes jamais allés au-delà : c’est un terrain inconnu pour moi. Cela dit, la vue est plus que plaisante. Les muscles de Louis sont fins et bien dessinés, exactement comme je les rêvais. L’attirance et la gêne se battant en moi, je remue sur ma chaise. Mon petit ami doit deviner que je suis perdue, car il s’empresse d’ajouter :

— Oh… Euh. Ce n’est pas ce que tu crois. J’ai juste quelque chose à te montrer.

Et il me tourne le dos. Un tatouage attire aussitôt mon regard sur son omoplate droite, pas très grand : il fait peut-être une dizaine de centimètres de haut. Surmontant ma timidité, je me lève et m’approche doucement pour mieux voir. Je ne me trompe pas : c’est mon oiseau, celui que j’ai dessiné la semaine dernière, reproduit à l’encre noire sur le dos de Louis. Je l’effleure du bout du doigt, comme si je caressais ses plumes. J’aimais déjà le rendu sur papier, mais maintenant encré, il semble prendre une autre dimension. Une vie propre. Jamais je n’aurais imaginé que Louis se ferait tatouer mon dessin, mais maintenant que je découvre le résultat, j’ai le sentiment qu’il ne pouvait en être autrement. C’est comme si cet oiseau faisait partie de lui, une minuscule paire d’ailes qui lui aurait poussé.

Louis se retourne vers moi. Alors que nos regards se croisent, il me prend tendrement la main, la pose contre son cœur, et me dit :

— Caitlin… Je m’étais égaré ces derniers temps. J’avais oublié ce pour quoi je faisais de la musique : pour m’exprimer, pas pour être célèbre à tout prix. Tu m’as rouvert les yeux, et je ne veux plus jamais perdre cela, perdre mon âme. C’est ce que symbolise cet oiseau. Mon renouveau, le sens de ma vie que j’ai réussi à retrouver grâce à toi. Il sera toujours là, sous ma peau, pour me rappeler celui que je suis vraiment.

Mes yeux s’emplissent de larmes d’émotion. Quoi qu’il nous arrive dans le futur, je serai fière de lui avoir apporté cela, de lui avoir permis de renouer avec lui-même.

— C’est parfait, Louis… lui soufflé-je.

Puis je me rapproche de lui, je me presse tout entière contre son torse sur lequel seule ma main était posée. Il m’entoure de ses bras nus, me serre contre lui, m’embrasse dans le cou. Lorsqu’il pose ses paumes sur ma taille, je frissonne en sentant sa peau directement contre la mienne. Je n’avais pas remarqué jusqu’alors que mon débardeur était un peu remonté…

Si je ressentais encore de la gêne il y a quelques minutes, elle s’est entièrement dissipée. Comment pourrait-elle subsister, alors que Louis pose sur moi un regard où ne brillent que l’admiration, le désir et le respect ? Je n’ai plus qu’une seule envie, ressentir la chaleur de son corps un peu plus longtemps, un peu plus près de moi.

Enivrés de baisers, nous tombons en arrière sur son lit. Et bientôt, dans les bras l’un de l’autre, nous nous envolons aussi haut que notre amour peut nous porter…

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