Donne-moi des ailes

Versi Camille · Chapitre 24 sur 34

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Donne-moi des ailes

Chapitre 24

 

— C’est trop bien que tu sois là, Caitlin ! C’est nul d’être née en été, il n’y a jamais personne pour mon anniversaire…

Justine doit à moitié crier à mon oreille pour se faire entendre par-dessus la musique qui a envahi son salon. Une quinzaine de nos camarades du lycée sont réunis chez elle pour fêter ses dix-huit ans. J’ai été surprise qu’elle m’invite : elle et moi ne sommes pas vraiment proches. Je le comprends mieux maintenant : elle avait besoin de monde pour remplir la soirée de ses rêves.

Je pourrais en être vexée, mais ça m’est égal. À vrai dire, j’ai été ravie d’accepter son invitation. J’ai besoin de penser à autre chose qu’à Louis, à mon cœur brisé. Voir du monde, c’est parfait pour ça. J’ai parlé avec d’autres filles de leurs vacances, rattrapé les derniers potins dont je n’étais pas au courant ; dansé un peu, aussi. De quoi me vider l’esprit, au moins pour quelques heures.

— On est déjà au milieu des vacances, tu y crois, à ça ? poursuit Justine. Ça passe trop vite…

Elle soupire en enfouissant sa tête contre mon épaule. Je crois qu’elle a un peu abusé de la sangria…

Je lui tapote les cheveux avec compassion, mais déjà, elle se redresse d’un bond pour courir vers une autre des invitées.

— Jaaaaaaaade ! Viens là, je veux un câlin !

Les deux filles tombent dans les bras l’une de l’autre en gloussant. Pour ma part, je reste assise sur le canapé, voulant siroter la fin de ma boisson… quand je sens quelqu’un s’écraser contre les coussins pour prendre la place de Justine près de moi.

— Caitlin, ça alors. Tu ne postes rien sur les réseaux ces derniers temps, on aurait pu croire que les extraterrestres t’ont enlevée.

Je me tourne pour découvrir Florian qui me dévisage, un demi-sourire aux lèvres.

— J’ai été occupée, réponds-je sans m’épancher.

C’est la vérité. Ma passion pour le dessin et ma relation avec Louis ont suffi à remplir mes journées depuis le début de l’été. Je n’ai pas ressenti le besoin d’alimenter mon compte Instagram – mon premier, celui dont mes camarades de lycée connaissent l’existence. Je ne pensais pas que quiconque l’aurait remarqué.

— Il ne faudrait pas en oublier tes amis, hein, proteste Florian.

Ce qui m’étonne, parce que lui et moi, nous sommes loin d’être proches. Mais lui aussi a bu de la sangria de Justine, et elle a l’air de rendre tout le monde particulièrement chaleureux ce soir.

Je cherche quoi dire pour ne pas vexer Florian sans avoir l’impression de lui mentir, quand soudain, la musique change brusquement, une fille s’étant emparée du téléphone branché aux enceintes pour prendre le contrôle de la playlist. Les sons électroniques de Kungs sont remplacés par des notes qui me serrent le cœur dès que je les reconnais, aux premières secondes.

Plus forts des Icebreakers, vraiment ?

La batterie de Louis est particulièrement puissante dans ce morceau ; en un instant, le morceau met le feu au dancefloor improvisé dans le salon de Justine. En revanche, il me mine le moral, surtout lorsque la voix de Tatiana s’élève. J’ai l’impression qu’elle me nargue, si suave, si joyeuse alors que je peine à contenir mes larmes… J’ai été stupide de croire que j’avais une chance avec Louis alors qu’il la côtoie tous les jours. Bien sûr qu’il a préféré une fille comme elle, douée dans tout ce qu’elle entreprend, solaire, magnifique. Je ne faisais pas le poids face à elle, m’imaginer autre chose était ridicule.

D’un coup, je me lève.

— Hé, Caitlin, reste là ! s’écrie Florian. On discutait bien !

— Je suis fatiguée, désolée.

Je trace vers la porte d’entrée de la maison de Justine, décidée à mettre autant de distance que possible entre la musique des Icebreakers et moi. Dans la foulée, j’envoie un SMS à ma mère :

Tu pourrais venir me chercher plus tôt

que prévu ? Je voudrais rentrer.

 

Puis je m’assois sur les marches du perron, la tête entre les mains. Je voulais me changer les idées ce soir ? C’est un échec cuisant…

*

* *

Brrr.

Pourquoi est-ce que je n’arrive pas encore à me calmer quand je reçois un message de Louis ? J’essaye de couper les ponts et d’oublier mes sentiments, mais mon cœur ne l’entend pas de cette oreille, il faut croire. Je suis faible : je prends mon téléphone. Le ton est anodin, comme si Louis n’avait pas encore compris que je me montre volontairement laconique dans mes réponses… Déjà trois jours que l’annonce de son couple avec Tatiana est sortie partout sur Internet. Pourquoi s’acharne-t-il donc à tenter de me parler ? Ne devrait-il pas laisser tomber et se consacrer à sa belle relation toute neuve ?

 

Hey, Caitlin ! Tu fais quoi en ce

moment ?

 

Je décide de répondre, pour éviter qu’il se pose trop de questions, et tape simplement :

Rien de particulier. Je me repose.

 

Mon portable vibre à nouveau. Je regarde le message que je viens de recevoir, trop vite pour respecter mes bonnes résolutions :

 

Tu es chez toi, je suppose ?

 

Une fois de plus, je réduis ma réponse au minimum syndical. Un mot, trois lettres :

Oui.

Ça tombe bien, je suis dans ta rue.

J’arrive.

 

Un instant, je crois à une blague, mais il a l’air très sérieux. Il faut croire que mes réponses froides ont inquiété Louis autant que mon silence l’aurait fait…

Je passe une minute en état de choc. Je croyais m’être assurée que je ne reverrai jamais le batteur, ou en tout cas, jamais avec la proximité que nous avions atteinte. Et voilà qu’il débarque chez moi… Heureusement que ma mère est encore au travail à cette heure-ci.

Je devrais être en colère, mais je n’y parviens pas. Au fond de moi, Louis me manque terriblement, malgré les espoirs déçus de mon cœur. À l’idée de me retrouver bientôt en face de lui, voilà qu’il s’emballe, cognant de toutes ses forces dans ma poitrine. Quand j’entends la sonnette, j’ai l’impression qu’il va sortir de ma cage thoracique. En revanche, mes mains tremblent d’anxiété.

Je me lève et marche lentement vers l’entrée, m’efforçant de respirer, ce qui n’est pas facile, surtout quand je vois la silhouette de Louis se découper à travers la porte vitrée. Je lui ouvre, et je croise son regard, qui me choque aussitôt. Quand nous nous sommes vus par le passé, ses yeux bruns n’ont jamais semblé se départir de leur douceur ; aujourd’hui, cependant, ils ont l’air un peu fous. Ils me dévorent des pieds à la tête, intensément.

Nous restons quelques secondes ainsi, l’un en face de l’autre, à nous observer. Je suis frappée par la quantité de détails que je peux percevoir dans cet instant où le temps semble s’être figé. Le grain de beauté sur le cou de Louis. La forme de son nez. La légère ombre de barbe sur la ligne de sa mâchoire. Tant de choses qui m’attirent, et qui avaient commencé à s’effacer de ma mémoire…

Puis il soupire :

— Oh, Caitlin, tu vas bien… Je commençais à m’inquiéter…

Son regard s’apaise. Maintenant, c’est de soulagement que ses yeux semblent remplis, avant de se charger de contrition.

— Je suis désolé de m’imposer ainsi. Je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai cru qu’il t’était arrivé quelque chose. Tes messages étaient si différents tout d’un coup… Ils ne te ressemblaient pas.

Alors, il l’a vu… J’aurais dû me douter qu’il me connaissait trop bien pour ne pas se rendre compte de mon changement d’attitude. Inutile de nier. Je lui confirme donc :

— Oui, en effet. Je cherche à m’éloigner de toi, Louis.

Ma réponse semble le frapper en plein cœur. Il ne comprend pas, il est blessé. Il se fait suppliant quand il me demande :

— Mais… pourquoi ?

— Pour te rendre service.

— Me… rendre service ?

— Avec Tatiana. J’ai bien senti qu’elle n’appréciait pas de me savoir dans l’entourage de son petit ami. Félicitations, au fait.

Louis me dévisage, surpris… et en même temps étrangement soulagé.

— Oh… Tu t’es éloignée de moi juste à cause de Tatiana ?

— Oui, c’est ce que je viens de dire.

Bizarrement, Louis semble apprécier cette réponse. Il semble même sur le point de se mettre à éclater de rire. Il fait un pas vers moi avant de m’assurer :

— Je suis désolé, Caitlin. Je voulais tout t’expliquer, sauf que tu ne m’en laissais pas l’opportunité. Je ne pensais pas que c’était parce que tu étais affectée à ce point. Mais en vérité, je ne suis pas en couple avec Tatiana.

Cette fois, c’est à moi de me retrouver bouche bée. Mais alors, ce que racontent tant de vidéos sur les réseaux sociaux ? Sont-ce des mensonges ? Me suis-je torturée pour rien ?

Je suis incapable de proférer le moindre son. De toute façon, Louis n’en a pas terminé.

— Je ne suis pas avec Tatiana pour de nombreuses raisons, affirme-t-il. Mais la principale te concerne, Caitlin.

— Ah ?

Ma voix ressemble à un couinement de souris. Les émotions fortes m’envahissent. L’excitation. La peur d’être déçue une nouvelle fois. L’amour, aussi, qui ne s’est jamais éteint.

Louis me regarde droit dans les yeux et déclare :

— Cette raison, Caitlin, c’est que c’est toi que j’aime…

Je voudrais bredouiller un « Moi aussi », mais ma voix semble avoir rendu l’âme. Qu’à cela ne tienne. Mon visage doit être suffisamment expressif, car Louis se penche vers moi, et nous nous embrassons.

Pendant un instant, mon monde se résume à ses lèvres douces qui touchent les miennes, et à ses mains chaudes posées sur mes épaules. C’est une explosion de bonheur. Mille feux d’artifice tirés au même instant, une pluie d’étoiles filantes derrière mes paupières fermées. Et lorsque Louis et moi nous séparons, ma félicité ne se dissipe pas, car je sais que ce baiser n’est que le premier d’une longue série. Cette simple idée suffit à me rendre heureuse.

Encore groggy du bonheur intense que je viens de ressentir, je mets plusieurs secondes à comprendre que nous sommes restés sur le seuil de ma maison au lieu de rentrer. Lorsque j’en prends conscience, je saisis la main de Louis et lui dis :

— Tu viens ?

Il me sourit d’un air complice, et me suit à l’intérieur. Nous montons dans ma chambre, et nous nous asseyons l’un près de l’autre sur mon lit. Louis me prend dans ses bras et me caresse les cheveux tendrement. Il me glisse à l’oreille :

— Tu es tellement exceptionnelle, Caitlin. Si compréhensive, si talentueuse, si belle… Je n’ai pu faire autrement que d’être attiré par toi…

Et il me serre plus fort contre lui. Je voudrais répondre, dire à mon tour ce qui a provoqué mes sentiments, mais je suis intimidée. J’essaye toutefois, la voix rauque, en bredouillant :

— Je… Je me sens aussi comprise avec toi. Et puis, tu me tires vers le haut. Je suis plus forte dans tes yeux.

C’est court, mais je suis incapable de prononcer un mot de plus. Cela suffit, de toute façon. Le regard de Louis me montre qu’il est ému. Ses grands yeux bruns pétillent en cherchant les miens. Nous nous embrassons de nouveau, et je profite davantage de ce baiser-ci, qui n’est pas teinté de surprise, mais simplement d’amour.

— Depuis quand… souffle le batteur contre mes lèvres.

Il laisse sa question en suspens, mais je le comprends sans qu’il ait besoin de la terminer. Je la complète :

— Depuis quand je t’aime ? Depuis Dublin, je crois. Peut-être un peu avant, mais je n’en avais pas conscience.

— Moi, c’est depuis que je suis allé chez toi, je pense. Te voir dans ton environnement, entourée de tes dessins, m’a permis de prendre pleinement conscience de qui tu étais, et de comprendre que je voulais être près de toi. Parce que jamais je ne m’étais aussi senti bien aux côtés de quiconque. Tu es celle qui manquait à ma vie et que je cherchais à l’aveugle sur Internet.

Sa déclaration manque de me faire chavirer d’émotion. Rayonnante, je me penche pour l’embrasser de nouveau… et je trouve assez de confiance en moi pour poser la question qui continue à me tracasser. Celle pour laquelle j’ai choisi de m’éloigner de Louis au cours des derniers jours :

— Alors… Tu n’es pas en couple avec Tatiana ? C’est juste une rumeur ?

Le batteur fait une moue qui n’augure rien de bon, puis m’annonce :

— Hmm. Pas tout à fait.

Je fronce les sourcils. Qu’est-ce qu’il essaye de me dire ? Devant mon regard inquisiteur, il poursuit :

— Tatiana et moi avons volontairement laissé prendre des photos de nous qui suggèrent que nous sommes plus que des amis.

Je reste bouche bée, et je ne suis capable de prononcer qu’un seul mot :

— Pourquoi ?

Louis soupire. Il a l’air très gêné. Désabusé, même.

— Tatiana et moi, ça a toujours été compliqué, me confie-t-il. Parce que nous jouons dans le même groupe, les fans veulent nous voir ensemble, sans nous connaître, sans savoir quels sont nos sentiments réels. C’est la même chose avec les acteurs qui jouent des amoureux à l’écran, en pire.

Il hésite et me demande :

— Tu ne m’en voudras pas si je te dis la vérité ?

Je secoue la tête. Je préfère qu’il soit honnête.

— Pour avoir du succès avec les Icebreakers, nous devons gérer notre image. Aux débuts du groupe, Tatiana et moi avons effectivement été ensemble pendant quelques mois. Nous passions tellement de temps l’un avec l’autre, et nous étions si jeunes… Je crois qu’il était inévitable que nous découvrions si quelque chose était possible entre nous. Nous avons rompu dès que nous avons compris que nous étions bien meilleurs en tant que partenaires de travail. Toujours est-il qu’à l’époque, nous avons dû cacher notre relation à tout prix, parce qu’elle nous aurait décrédibilisés. Il valait mieux que nous nous fassions connaître par notre musique.

Louis marque une pause avant de poursuivre :

— Mais maintenant, c’est différent. Nos chansons sont reconnues pour leur qualité, et nous devons lutter pour rester d’actualité. C’est l’obsession de notre manager, la raison pour laquelle les relations entre lui et moi sont si tendues en ce moment. Lorsque Tatiana t’a trouvé chez moi, la situation a… explosé. Elle m’a reproché de ne pas prendre les problèmes du groupe assez au sérieux, de les fuir en me retranchant avec toi au lieu de les affronter directement. Elle m’a traîné à une réunion de crise avec Yann, et nous avons fait le point sur ces derniers mois. J’ai répété que je ne suis pas prêt à renoncer à la manière dont j’écris mes chansons, à ce que j’ai envie d’exprimer sur scène. Il a dit que cela condamnait notre prochain album à manquer d’intérêt aux yeux du grand public… à moins que nous n’attirions l’attention d’une autre manière. Il a proposé un compromis : céder concernant mes morceaux, si j’acceptais de frapper un grand coup médiatique en lançant la rumeur de notre mise en couple, à Tatiana et moi. J’étais réticent, mais j’ai fini par accepter. J’en ai assez de l’impasse dans laquelle le groupe est bloqué, j’ai besoin d’en sortir. Et ça m’est égal, ce que les gens pensent de moi, du moment que je peux rester honnête sur scène. Je n’avais pas compris que Yann mettrait le plan à exécution aussi vite, que tu tomberais forcément sur l’information, et que tu la prendrais au sérieux. Je suis désolé.

Je souris faiblement et pose ma main sur sa cuisse avant de lui assurer :

— Ce n’est pas grave. Je comprends.

À vrai dire, cela ne me plaît pas vraiment, mais j’ai été en bonne position récemment pour constater à quel point il étouffait, incapable de s’exprimer par la musique comme il l’entendait. Si cette solution lui permet d’aller mieux, je peux l’accepter. Il m’a déjà parlé des nombreux sacrifices qu’il doit faire en raison de son statut de célébrité ; je ne veux pas rendre la situation encore plus difficile pour lui en protestant. Je l’aime. Tout ce que je souhaite, c’est le soutenir.

Le nez contre mon cou, Louis reprend :

— Je pense que tu ne réalises pas encore tout ce que cela implique. Je sais que nous devrons traverser des moments compliqués, et je suis désolé d’avance de t’entraîner là-dedans. Si tu savais combien de fois j’ai voulu te dire ce que je ressens pour toi, en Irlande… C’est ça qui m’a retenu, même si je n’arrivais déjà plus à me passer de toi. Tu ne mérites pas de te retrouver projetée dans le tourbillon de ma vie, Caitlin, tu mérites d’être aimée sans toutes ces contraintes et ces obligations.

— Tant pis pour tout ça. C’est toi que je veux.

La main de Louis se serre autour de la mienne. Caressant ma joue, il déclare :

— Je vais devoir maintenir l’illusion de former un couple avec Tatiana, même si je suis avec toi en réalité. Tiens-toi éloignée des rumeurs. Il ne faudra pas que tu y prêtes attention. D’expérience, je sais que cela te ferait mal. Et si tu tombes sur des photos malgré tout, souviens-toi que ce ne sont que des mensonges. Une façade.

Il se fend d’un sourire ironique avant d’ajouter :

— Si ça peut te rassurer, Tatiana est en couple elle aussi depuis plus d’un an maintenant. Avec l’un de nos ingénieurs son, Lorenzo. Elle est très forte pour maintenir le secret, cela n’a pas du tout fuité.

Je hoche la tête, même si je ne suis pas convaincue. Cacher ses sentiments me semble tellement peu naturel… Mais si je dois accepter cet état de fait pour être avec Louis, alors tant pis. Après tout, cela n’affecte pas l’amour que je lis dans ses yeux quand il me regarde, ni les battements de mon cœur quand il me prend la main…

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