Donne-moi des ailes
Chapitre 21
Tu arrives bientôt ? J’ai hâte de te
voir…
J’y suis presque ! Mon RER m’est
passé sous le nez, j’ai dû attendre le
suivant, ça m’a mise en retard…
Les meilleures choses se font
toujours attendre, on dirait !
Je rougis en rangeant mon téléphone dans mon sac. Les compliments de Louis m’ont toujours fait plaisir, mais depuis que j’ai compris que je ressentais pour lui plus que de l’amitié, ils m’ébranlent bien davantage. Je ne sais comment les interpréter : est-ce qu’il me dit ce genre de choses uniquement parce qu’il est naturellement aimable avec tout le monde ? Ou bien parce que lui aussi a commencé à me considérer d’un œil différent ?
En tout cas, c’est lui qui a proposé que nous nous voyions aujourd’hui. Il en parlait déjà alors que je n’étais pas encore revenue de Dublin. C’est bien le signe que je dois lui manquer… Deux jours seulement ont passé depuis que je suis rentrée à Paris. Cette fois, il m’a proposé de venir chez lui, et j’ai aussitôt accepté, enthousiaste. J’ai très envie de découvrir l’endroit où il vit, de rentrer dans sa bulle. En ce qui le concerne, je suis curieuse de tout.
Mon poing est serré autour du collier qu’il m’a offert en Irlande. Ça y est, j’ai quitté le RER et je traverse la ville de Louis à pied, vers sa maison. Son quartier est calme, silencieux et moderne. Je comprends pourquoi il a choisi de s’installer ici. C’est un cadre apaisant, comme un cocon urbain.
Quand j’arrive à l’adresse qu’il m’a donnée, je m’arrête quelques instants. Je suis face à une maison toute blanche, en retrait par rapport à la rue. Derrière un grillage en fer forgé, je distingue une petite cour, dans laquelle fleurissent de magnifiques glycines à l’odeur suave. Je me demande si Louis s’en occupe lui-même ou s’il a un jardinier pour le faire… L’endroit me semble élégant et simple ; jamais je n’aurais imaginé une célébrité vivre ici. Mais je sais que mon musicien n’a pas le goût du clinquant : ce qui a dû guider son choix, c’est de trouver une maison à son image, où il pourrait se sentir bien.
Lorsque je sonne, Louis vient m’ouvrir presque immédiatement, le regard lumineux. Il me prend spontanément dans ses bras et me dit :
— Salut, Caitlin. Tu m’as manqué.
— Toi aussi… je lui réponds.
Et je suis obligée de m’écarter de lui sur-le-champ, de peur que mes battements de cœur trop intenses me trahissent.
— Viens, entre ! m’invite-t-il. Je vais te faire visiter.
Je le suis à l’intérieur. À première vue, l’intérieur est à l’image de la façade : sobre et élégant. Les affaires sont bien rangées, presque trop. La table du salon est vide à l’exception d’un petit cactus qui trône en son centre, les coussins sur le canapé sont bien alignés, ses livres sont parfaitement ordonnés dans leur bibliothèque… Je ne m’attendais pas à ça.
— Tu es maniaque ou bien tu as planqué tout ton bazar parce que tu savais que je venais ? le taquiné-je.
— Il est possible que j’aie fait venir ma femme de ménage en urgence ce matin… m’avoue-t-il.
Je souris. Cela m’amuse de constater que lui aussi stresse de l’image qu’il renverra auprès de moi. Être une star n’y change rien, manifestement.
— Et puis, en réalité, je n’ai jamais vraiment le temps de me poser ici suffisamment pour déranger… ajoute-t-il. Entre les enregistrements, les tournées, les sessions de promotion, c’est rare que je puisse me détendre chez moi. Mais j’avais besoin d’un endroit qui m’appartienne. Je suis parti de chez mes parents dès que je l’ai pu.
Une ombre passe sur son visage. Au vu des confidences qu’il m’a faites en Irlande à propos de sa famille, je comprends pourquoi. Le sujet lui est douloureux… Cependant, il retrouve bien vite son entrain pour m’indiquer :
— Donc, pour te présenter rapidement les lieux, en bas, il y a une cave insonorisée que j’ai aménagée pour jouer de la batterie. Tatiana et Nico viennent parfois y répéter.
— Je croyais que vous jouiez dans le garage des parents des Lonfray ?
— De temps en temps, mais c’est de plus en plus une légende. C’est quand même plus confortable d’avoir un espace adapté. Bref, au rez-de-chaussée, il y a le salon, la salle à manger et une cuisine. À l’étage, ma chambre, et d’autres pour les amis que je voudrais inviter. Et…
— MEOW !
Je tourne la tête. Depuis les escaliers, une adorable chatte au pelage caramel me dévisage de ses grands yeux jaunes. Je la reconnais, car Louis m’a déjà envoyé un certain nombre de photos d’elle.
— Kira ! m’exclamé-je, aux anges.
— On dirait qu’elle aussi a envie de te saluer !
Comme pour confirmer les propos du batteur, Kira descend les marches qui la séparent du rez-de-chaussée puis vient se frotter à mes jambes. Je me baisse pour la caresser, et elle ronronne gaiement.
— Ne te laisse pas avoir par son petit numéro de charme, elle essaie juste de t’extorquer une portion supplémentaire de croquettes, me prévient Louis.
On dirait qu’il a prononcé le mot magique. D’un coup, les oreilles de Kira se dressent.
— Tu vois, je te l’avais dit ! s’esclaffe le musicien.
— Franchement, elle est tellement mignonne que je me laisserais convaincre sans protester.
— Je me dis ça, aussi, parfois… avant de me rappeler que dans son intérêt, c’est mieux si je l’empêche de se transformer en petit ballon de foot.
L’attention de Kira semble soudain attirée par un point mystérieux dans le jardin, et elle fonce vers la fenêtre du salon. Je me redresse, et Louis me propose :
— On monte ?
Je hoche la tête, et il m’entraîne à l’étage. Je dois dire que je me sens beaucoup plus à l’aise quand je découvre sa chambre… Contrairement au salon, il y a laissé sa marque. La pièce est grande et lumineuse ; des feuilles noircies de notes traînent un peu partout. Il y a des posters de musiciens, et une guitare, aussi. Je ne savais pas qu’il en jouait en plus de la batterie.
Et puis, sur un mur, le dessin que j’avais fait pour Longissor et que je lui ai donné au Music Summer. Il trône en bonne place, ce qui me touche. C’est la preuve qu’il est sincère lorsqu’il m’affirme à quel point mes créations lui plaisent.
Pendant que je découvre les lieux, il reste sur le seuil, timide. Apparemment aussi inquiet de savoir si l’endroit me plaît que je l’étais quand il est venu chez moi. Je lui souris pour chasser ses craintes, et m’assois sur le sofa en face de son lit. Il vient me rejoindre, s’installant à une trentaine de centimètres à peine de moi, avant de me demander :
— Alors… Comment s’est passé le reste de ton séjour en Irlande ?
Je n’ai pas grand-chose à raconter, je l’ai déjà tenu au courant par messages de toutes mes péripéties avec mon père. Et pourtant, il y a une tension dans l’air qui me pousse à me répéter, comme si c’était la seule barrière qui nous empêchait de discuter de quelque chose de bien moins anodin. Je parle, je parle. Plus que d’habitude. Je suis la première surprise d’être aussi loquace. En revanche, Louis est anormalement silencieux. Il me regarde fixement, comme si quelque chose le tracassait. À peine entrecoupe-t-il mes paroles de monosyllabes. Au bout d’un moment, je commence à m’inquiéter. Je me mets à triturer nerveusement le bas de ma robe… avant de me décider à l’interroger directement :
— Louis… Il y a quelque chose qui ne va pas ? Tu as l’air… étrange.
Il répond précipitamment :
— Si si, tout va bien, au contraire. C’est juste que…
Il s’interrompt et me jette un regard d’une intensité telle que je me fige.
— C’est juste que… Caitlin… Je…
Ses yeux cherchent les miens. Sa main effleure ma paume. L’espoir, puis l’euphorie me traversent alors que je comprends ce qui est en train de se passer. Nos visages se rapprochent, mes lèvres s’entrouvrent déjà.
Et c’est à cet instant que le bruit de la sonnette retentit dans la chambre.
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