Donne-moi des ailes

Versi Camille · Chapitre 10 sur 34

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Donne-moi des ailes

Chapitre 10

 

Le grand jour est arrivé. Inès et moi sommes assises à l’arrière de la voiture de ma mère, en route vers le Music Summer.

Aujourd’hui, je vais faire la fête toute la journée, ivre de musique.

Aujourd’hui, je vais voir les Icebreakers en concert.

Aujourd’hui, je vais rencontrer Longissor pour la première fois.

Il fait beau et chaud : la météo est idéale, comme pour me promettre que la journée le sera tout autant. J’ai mis un crop top rouge, un short en jean et des Converse qui ont connu des temps meilleurs et qui sont prêtes à affronter la boue. Mes affaires sont rassemblées dans un petit sac à dos : gourde, batterie portable, un peu d’argent, bouchons d’oreille… mais aussi, bien protégée dans une pochette, une surprise pour Longissor. Un dessin, que je compte lui offrir. Pour une fois, il n’est pas inspiré par une musique, mais par nous. Au premier plan, il y a une fille, assise, de dos. Elle regarde un grand rectangle dans lequel naissent des formes abstraites. Des oiseaux, des îles, des palmiers, des vagues. Au centre se découpe une silhouette sombre et mystérieuse, debout, qui semble tendre la main. J’aurais bien aimé la détailler davantage, mais à chaque fois que j’ai essayé de me représenter Longissor, mon esprit s’est heurté à un mur. Il refuse de se former une image de lui avant de l’avoir eu réellement devant les yeux, il faut croire. Alors pour l’instant, je me contente de ces contours fantomatiques.

Il a laissé tellement de commentaires sur les croquis que j’ai postés sur Instagram… Il mérite bien de repartir chez lui avec l’un d’entre eux. J’espère que cela lui permettra de ressentir toute la gratitude que j’éprouve à son égard, pour m’avoir tant apporté semaine après semaine au fil de nos discussions.

Pendant le trajet, Inès et moi ne parlons pas beaucoup. Nous avons dû nous lever tôt, et nous somnolons contre les vitres de la voiture… Nous nous réveillons cependant quand nous arrivons à quelques kilomètres de la ville où a lieu le Music Summer. Nous nous redressons comme des suricates, à l’affût du moindre signe avant-coureur du festival.

— Là, j’ai vu un panneau indicateur ! m’écrié-je.

— Tu as vu cette file de voitures ? renchérit Inès. Tu crois que tous ces gens vont au Music Summer ?

— C’est sûr ! Ils attendent des milliers de personnes, c’est écrit sur leur site !

Encore quelques minutes, et ma mère se gare sur le parking officiel du festival. Aussitôt, Inès et moi jaillissons à l’extérieur, euphoriques. Nous tournons sur nous-mêmes, émerveillées par tout ce qui nous entoure, par tous ces gens à l’air si cools venus assister aux concerts, cette foule joyeuse qui n’attend qu’une chose, nous accueillir en son sein. Des filles agitent des éventails aux couleurs du Music Summer, un type s’est lancé dans un solo de danse, encouragé par ses amis. Rien ne semble pouvoir entamer la bonne humeur ambiante – et pourtant, nous ne sommes même pas encore devant les scènes ! Mon cœur bat plus fort à chaque fois qu’il se pose sur un garçon d’une vingtaine d’années. Dire que chacun d’entre eux est peut-être Longissor… Celui là-bas, avec ses cheveux bruns ramenés en bun sur son crâne ? Cet autre, à l’arcade sourcilière ornée d’une série de piercings ? Ou peut-être celui qui vient d’éclater de rire à deux mètres sur ma gauche, une fossette à la joue ?

Stop, je dois arrêter de me faire des films. J’ai hâte de rencontrer Longissor, mais il serait étonnant que je le croise par hasard dès les premières minutes sur le festival. En plus, s’il me voyait, il me reconnaîtrait sans doute en posant ses yeux sur moi. Jusque-là, le regard de tous ceux que j’ai croisés a glissé sur moi sans s’arrêter. Aucun d’eux n’est mon inconnu.

Nous nous dirigeons vers les portiques d’entrée, que nous passons après une courte file d’attente. Une fois dans l’enceinte du festival à proprement parler, ma mère sourit à Inès et moi et nous dit :

— Allez vous amuser de votre côté, on se retrouve plus tard. Mais gardez vos portables près de vous au cas où j’aurais besoin de vous joindre ! Si vous me cherchez, je serai probablement dans l’espace détente, je vais me poser là tant que tous les transats ne sont pas encore pris.

Inès et moi ne nous le faisons pas dire deux fois. Nous filons vers la première scène venue, grisées par la musique, pressées de nous joindre à la houle humaine qui s’agite déjà. Je ne connais pas le groupe qui est en train de se produire, mais leur son est sympa. Je commence à bouger la tête en rythme, et je souris béatement.

Ça y est, j’y suis !

Les artistes se succèdent alors que la foule se fait de plus en plus dense. Inès et moi allons de set en set au gré de nos envies, un œil fixé sur le programme. J’en profite pour chercher du regard la tente SFR. Heureusement, avec son rouge vif, elle est facilement reconnaissable.

Vers dix-huit heures trente, nous retrouvons ma mère pour manger un morceau. C’est tôt, mais nous voulons nous placer au mieux pour le concert des Icebreakers. À peine notre hot-dog englouti, nous nous postons près de la scène correspondante en trépignant, sans vraiment prêter attention au groupe qui se produit actuellement. Nous sommes trop occupées à tourner la tête dans tous les sens afin d’essayer d’apercevoir Louis Hayes ou Tatiana et Nicolas Lonfray…

— J’ai tellement hâte ! s’écrie Inès alors que des techniciens s’activent sur le plateau avant leur arrivée.

— Je croyais que ton truc, c’était plutôt la K-pop… la taquiné-je.

— L’ambiance du festival est super contagieuse. Franchement, dans un cadre comme ça, n’importe qui deviendrait fan.

Quelques minutes de plus s’écoulent, au cours desquelles ma meilleure amie et moi patientons, assises dans l’herbe, en nous partageant un paquet de bonbons. Puis, lorsque des machines à fumée se mettent à cracher leurs volutes, et que des lasers balayent l’air, nous bondissons sur nos pieds. Des accords de guitare retentissent alors que Nicolas fait son entrée, sous une ovation générale du public. Celle-ci enfle encore alors que Louis et Tatiana le suivent, micro à la main. Je reconnais l’intro de Brouillard bleu, et je sautille sur place, incapable de contenir mon excitation.

Les chansons s’enchaînent, endiablées. Welcome, Des gens qui rêvent, Là-haut l’amour, Plus forts… Je les connais par cœur à force de les avoir écoutées, mais j’ai le sentiment de les redécouvrir. L’énergie du live leur donne une tout autre dimension. Tatiana, en particulier, est une vraie bête de scène. Elle se donne à fond, joue avec la foule, la séduit par des mouvements de danse… L’assistance est suspendue à ses lèvres. Nicolas gratte sa guitare fébrilement pour accompagner sa sœur, en osmose avec elle, comme si le sang qu’ils partagent leur conférait une connexion surnaturelle.

Mais celui dont je ne parviens pas à détacher mes yeux, c’est Louis. Ses baguettes frappent sa batterie à une vitesse folle, maniées par ses bras à la musculature aussi nerveuse que son instrument. Il est le cœur qui pulse dans chacune des chansons, qui leur confère leur rythme vital. Il ne joue pas seulement de la musique, il la vit. Et lorsqu’il chante à son tour, en soutien de Tatiana, je suis transportée ailleurs. Sa voix grave me permet de ressentir chacun des mots qu’il prononce, avec une dose d’émotion énorme.

— Tu as un crush sur lui, hein ? s’amuse Inès en m’envoyant un coup de coude dans les côtes entre deux chansons, voyant que je ne le lâche pas du regard.

— OK, j’avoue tout. Mais tu as vu sa présence sur scène ? C’est impossible de rester insensible à ça.

Plusieurs morceaux se succèdent encore. J’ai un pincement au cœur lorsque le groupe entonne Le Dernier Jour. De mauvais souvenirs me reviennent en tête. De moi, désespérée dans ma chambre, après avoir été quittée par Maël… Mais s’il m’est désagréable de me rappeler cette période, je mesure avec fierté le chemin que j’ai parcouru depuis. À l’époque, je n’imaginais pas pouvoir retrouver la joie qui m’habite à cet instant précis. Et pourtant, me voilà, à agiter les bras sur les paroles, heureuse.

Malheureusement, toutes les bonnes choses ont une fin… Après une heure de show, Tatiana annonce que leur prochaine chanson sera leur dernière, et Louis la rejoint sur le devant de la scène pour l’interpréter en duo avec elle.

— Nous dédions ce final à toutes les personnes qui élargissent nos horizons, où qu’elles soient, lance-t-il alors que Nicolas plaque ses premiers accords.

Je frôle l’hystérie lorsque je comprends ce qu’ils vont chanter. Donne-moi des ailes, le morceau que j’attendais le plus, et que je désespérais d’entendre alors que le concert avançait. Il représente tellement pour moi depuis que je l’ai transcrit en dessin, et que ce dernier m’a permis de discuter pour la toute première fois avec Longissor… Pendant toute la chanson, je suis en apnée, portée ailleurs par les voix de Louis et Tatiana qui s’entremêlent, celle du batteur atteignant une intensité encore inégalée. Détermination, espoir et fragilité se mêlent dans sa prestation, et si j’avais mon carnet de croquis sous la main, j’aurais presque envie de m’en saisir pour coucher sous mes crayons tous les sentiments qui ont imprimé mon âme.

Je peine à reprendre mon souffle longtemps après que les applaudissements se sont tus et que les Icebreakers ont quitté la scène.

Il faut cependant que je reprenne mes esprits rapidement : l’heure de rencontrer Longissor approche à grands pas. Ma tête a beau me tourner dans l’euphorie du Music Summer, je ne l’oublie pas. Dans quelques minutes seulement, je me trouverai face à lui, je découvrirai son visage, et j’en ressens d’avance une joie électrisante.

— Je suis désolée, je vais te fausser compagnie pour le prochain concert, glissé-je à Inès. J’ai une connaissance à saluer.

J’avais préparé une histoire de rencontre en colonie de vacances si jamais elle me posait des questions – je ne suis pas encore prête à assumer la double vie que je mène sur Internet –, mais ma meilleure amie se contente de hocher la tête. En même temps, c’est Orelsan qui va se produire maintenant, et elle l’adore. Je comprends qu’elle ait la tête ailleurs.

J’assiste aux premières chansons qu’il interprète, puis je me dirige vers la tente de SFR, le cœur battant, la pochette contenant le dessin que j’ai préparé bien serrée contre moi. Ce coin du festival est plutôt calme : la musique du festival est un peu étouffée ici. Quelques curieux s’attardent là, d’autres y recherchent un peu d’isolement ; c’est tout. De hautes barrières protègent l’espace réservé aux VIP, et des vigiles à l’air patibulaire en gardent l’accès, ne s’écartant que pour les professionnels brandissant leur badge. Devant moi, c’est une équipe de tournage de TF1 qui se voit autorisée à pénétrer dans l’espace réservé. Elle filmait le concert des Icebreakers, tout à l’heure, j’ai vu la caméra sur le côté de la scène.

Je balaye la zone du regard, mais personne ne semble me prêter attention. Longissor n’a pas l’air d’être encore arrivé… Je jette un bref coup d’œil à mon téléphone. 21 h 26. Je suis un peu en avance. Il ne va pas tarder… Je m’occupe en prenant les paris dans ma tête. Brun, il doit être brun… mais je lui imaginerais bien des yeux aussi bleus que le ciel sur sa photo de profil. Il sera plus grand que moi, sans doute, et il y aura quelque chose dans son sourire qui me rappellera instantanément la connexion virtuelle que nous partageons. Il ne lui reste plus qu’à se montrer…

Dix minutes passent, et toujours rien. Je me rassure en me disant qu’il est facile d’oublier le temps sur un festival. Sans doute va-t-il soudain réaliser, en panique, qu’il est en retard à notre rendez-vous. Je ne lui en voudrai pas, je suis bien trop excitée à l’idée de le rencontrer enfin.

Je lui envoie un message sur Instagram :

Je suis devant la tente SFR. Tu en es

où ?

 

Pas de réponse ; le message n’est même pas lu. Peut-être qu’il a des problèmes de réseau ? J’en ai eu plus tôt dans la journée, dans certaines parties du festival. Et même sans ça, avec la musique ambiante, il a pu rater la notification.

Les gens commencent à me regarder bizarrement, là, toute seule, plantée à côté d’un pilier de la tente. L’un des employés me propose un coupon de réduction pour un forfait illimité, je le refuse. Dix minutes passent encore. Je me sens envahie par la gêne. J’écris de nouveau à Longissor :

Tu as un empêchement ? Ne me dis

pas que tu m’as oubliée !

 

Toujours rien. Ma patience s’épuise lentement, remplacée par de l’énervement. Et pourtant, je reste. Je ne peux pas croire que Longissor m’ait plantée comme ça… Je me balance d’un pied sur l’autre, les jambes engourdies. Je scrute tous les visages des gens qui passent, cherchant une étincelle de reconnaissance dans leurs yeux. Mais aucun ne me prête attention ni ne s’arrête devant la tente de SFR.

Au bout d’un moment, j’entends au loin que le concert d’Orelsan est en train de se terminer. Cela fait plus d’une demi-heure que je suis là, à attendre en vain. Il faut bien que je me rende à l’évidence.

Longissor ne viendra pas.

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