Donne-moi des ailes

Versi Camille · Chapitre 11 sur 34

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Donne-moi des ailes

Chapitre 11

 

Moi qui étais si euphorique au début de la journée, voilà que j’ai envie de pleurer. Je suis déçue que Longissor ne soit pas venu à notre rendez-vous… Pire, qu’il n’ait pas même pris la peine de me prévenir, qu’il m’ait laissée l’attendre en vain jusqu’à ce que je comprenne qu’il me posait un lapin. Lui qui a été à mes côtés pendant les heures sombres qui ont suivi ma rupture avec Maël, qui a cru en moi et m’a soutenue, voilà qu’il me laisse tomber. Et dire que je croyais avoir trouvé en lui un ami précieux…

J’aurais dû rester sur mes gardes. Sur Internet, on ne peut faire confiance à personne. Et puis, c’est moi qui ai insisté pour que nous nous rencontrions au Music Summer ; lui était hésitant, je le sentais bien. Sans doute n’a-t-il pas osé me dire qu’en réalité, il ne souhaitait rien avoir affaire avec moi dans la vie réelle.

Quel lâche. Il aurait pu me l’annoncer directement, plutôt que me le faire comprendre d’une manière aussi cruelle…

C’est le moral dans les chaussettes que je m’éloigne de la tente de SFR. Je n’ai même plus le cœur à m’amuser devant les scènes du festival… Il va me falloir un peu de temps pour encaisser le choc. Si j’étais chez moi, j’aurais sorti une feuille pour évacuer mes émotions par le dessin. Dommage que ce ne soit pas possible ici… De toute façon, cela me rappellerait trop ce que Longissor et moi partageons.

Enfin, ce que je croyais que nous partagions.

Je prends tout de même la direction de l’endroit où j’ai laissé Inès quand, soudain, j’entends une clameur sur ma droite. Je tourne la tête. Le bruit semble venir de l’autre sortie de l’espace VIP, celle qui donne sur le parking. Des barrières ont été installées pour que les artistes puissent quitter la zone pour rejoindre les véhicules qui les attendent sans être gênés par les fans. Cela dit, ces derniers sont massés le long du couloir ainsi créé, probablement dans l’espoir d’obtenir des autographes. Je m’apprête à passer mon chemin, pas vraiment intéressée, quand je capte les prénoms criés par la foule. Ce sont ceux des membres des Icebreakers… En un instant, je change de direction. Si ce sont eux, je ne veux pas rater cette occasion unique de les voir de plus près.

J’accélère le pas en direction des barrières. Ma constitution frêle m’avantage : je parviens à me faufiler pour me retrouver au premier rang. Pour le moment, il n’y a rien en vue. Je me tourne vers la fille à ma droite, une brune de mon âge qui porte un t-shirt imprimé du visage de Tatiana, et lui demande :

— Tu sais pourquoi tout le monde crie ?

— Les Icebreakers vont bientôt arriver, ça y est ! me répond-elle, surexcitée. Ils sont super en retard, les vigiles nous ont dit qu’ils ont été retenus parce que TF1 les a interviewés pour le JT de ce week-end. J’espère qu’ils vont prendre le temps de signer des autographes, ça fait plus d’une heure que je les attends.

Incroyable ! Je n’en reviens pas de ma chance d’être passée par là juste au bon moment. En vitesse, j’extrais de mon sac un crayon ainsi que la pochette dans laquelle j’ai rangé le dessin que j’avais préparé pour Longissor. Heureusement, j’y avais glissé quelques feuilles blanches… Le temps de prévenir Inès par WhatsApp de l’endroit où je suis, et les fans autour de moi se mettent à crier. Ça y est, les Icebreakers sont là ! Juste à la sortie de la zone VIP, ils posent tous les trois, et je prends autant de photos d’eux que je le peux, comme la fille à côté de moi. Elle semble complètement exaltée de constater que Louis a le bras passé autour de la taille de Tatiana. Elle doit faire partie de ceux qui croient dur comme fer que ces deux-là sont en couple en secret…

Les Icebreakers se mettent ensuite à remonter l’allée, en prenant le temps de signer des autographes. Louis devant, progressant rapidement, puis Tatiana et Nicolas, l’air moins pressé, acceptant même de prendre des selfies avec quelques chanceux. Lorsque le batteur n’est plus qu’à trois mètres de moi, je rejette mes cheveux en arrière et j’essaye de faire mon plus beau sourire, espérant le persuader de s’arrêter pour me signer un autographe. Plus il avance, et plus ses pauses s’espacent. Je tends ma feuille bloquée sur ma pochette et mon crayon en avant, afin qu’il n’ait plus qu’à les saisir. Il dépasse la brune à ma droite, arrivant à mon niveau, ses grands yeux marron se posent sur moi… Et là, miracle, il s’immobilise. Il prend ma pochette sans la regarder, les prunelles braquées sur mon visage, et articule d’une voix rauque :

— Tu es…

— Caitlin, je complète aussitôt, nerveuse, afin qu’il sache quoi inscrire sur sa dédicace.

Louis bloque une seconde. J’ai l’habitude de cette réaction quand je donne mon prénom, personne ne sait l’orthographier… J’ouvre la bouche pour l’épeler, mais à ma grande surprise, le batteur n’en a pas besoin. Le cœur battant, je le vois apposer sa signature sur la page blanche. Ajouter mon nom, et celui du festival. Tout cela sans un mot. Moi non plus, je ne dis rien – et pourtant, ce n’est pas l’envie qui me manque. Je voudrais lui confier que j’adore les textes qu’il écrit, la manière dont il leur ajoute de l’émotion quand il les chante, que je le trouve extrêmement talentueux. Mais rien ne sort. Le simple fait de le voir juste devant moi me paralyse. Alors je me contente de le détailler, laissant glisser mon regard sur ses cheveux blonds qui ondulent sur sa nuque, sur ses bras aux muscles fins, sur ses longs doigts qui manient mon crayon avec la même aisance que les baguettes de son instrument un peu plus tôt. Il ne doit prendre que cinq secondes pour me faire cet autographe, mais j’ai l’impression qu’elles s’écoulent à l’infini, tant ce moment me paraît intense. Ensuite, Louis tire la feuille machinalement pour l’arracher aux élastiques de la pochette. Mais alors que je m’attends à ce qu’il me rende l’une et l’autre, il reste devant moi, figé. Il désigne la chemise, et me demande :

— Qu’est-ce que c’est ?

Je comprends qu’à travers le plastique transparent, le croquis que j’ai préparé pour Longissor apparaît.

— Oh, euh… C’est juste un dessin… bredouillé-je.

Louis me sourit et me demande :

— Je peux voir ?

— Euh… Oui, bien sûr…

Le batteur ouvre la pochette et en sort mon œuvre. Je serre fort la barrière entre mes doigts tandis qu’il l’examine, la brune à ma droite me jetant des regards noirs. C’est vrai que le moment est surréaliste. Je ne comprends pas pourquoi c’est à moi, parmi tous les fans présents, que Louis a choisi d’accorder une attention particulière. Et j’ai un peu honte qu’un artiste aussi talentueux que lui se penche sur mon dessin, avec toutes ses imperfections. Il va sûrement rire et me le rendre avec un air narquois.

Et pourtant non. Lorsqu’il lève les yeux de la feuille, il me sourit et me complimente :

— C’est très beau, bravo. Est-ce que je peux le garder ?

J’ouvre la bouche pour dire que non, que je l’ai préparé pour quelqu’un d’autre, pour un ami à qui je veux faire une surprise, puis je me rappelle brutalement que Longissor n’est pas venu à notre rendez-vous. Alors je hoche la tête. Autant que mon œuvre revienne à quelqu’un à qui elle fera vraiment plaisir.

Me voyant acquiescer, le batteur me sourit et me souffle :

— Merci…

Il s’apprête à ajouter quelque chose, mais soudain, une voix se fait entendre, impérieuse :

— Louis !

Il se retourne. Tatiana est en train de lui faire signe de venir. Sa magnifique chevelure blonde rejetée en arrière, elle tient d’une main l’épaule d’une petite fille de six ans dans les bras de son père, et de l’autre un téléphone portable. La jeune fan veut sans doute un selfie avec les deux artistes à la fois…

Louis prend le dessin de la pochette et me la rend avant de me jeter un dernier regard et de s’éloigner. Je baisse les yeux sur sa dédicace : « Louis Hayes. Pour Caitlin. Music Summer. » Mon cœur cogne fort dans ma poitrine. Ces quelques mots semblent si dérisoires au regard du moment si spécial que je viens de vivre…

Ce qui est certain, c’est que l’empreinte de cette rencontre restera gravée à jamais dans ma mémoire, dans la galerie de mes plus beaux souvenirs.

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