Donne-moi des ailes

Versi Camille · Chapitre 16 sur 34

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Donne-moi des ailes

Chapitre 16

 

 

Alors que je me consacrais aux révisions du bac, je brûlais d’impatience que les vacances arrivent pour enfin pouvoir me replonger dans le dessin. Maintenant qu’elles sont là, je rattrape le temps perdu. Je me lance dans des projets ambitieux : des œuvres au format A3. Je m’essaie à la peinture à l’huile, à de nouvelles techniques que je n’avais encore jamais osé explorer jusque-là. Je ne vois pas le temps passer… Inès et moi nous voyons aussi très souvent, pour des après-midi shopping, ou tout simplement pour regarder un film chez l’une ou l’autre.

Si la vie tout entière pouvait ressembler à ces journées d’été, je serais comblée…

Mais ce qui contribue le plus à ma bonne humeur, ce sont les messages que Louis et moi échangeons. Ils ne se sont pas taris depuis que je connais sa véritable identité, au contraire. Maintenant qu’il n’a plus besoin de me cacher qui il est, il peut me parler plus librement, me raconter sa vie avec davantage de détails. J’apprends énormément de choses sur la manière dont un album est enregistré, et je trouve ça passionnant. Louis ne s’épanche pas sur les difficultés qu’il rencontre avec son manager, mais à son humeur morose, je devine qu’elles ne se sont pas aplanies. Je crois que discuter de mes explorations en matière de dessin lui change les idées. Je ne vais pas m’en plaindre. Comme lorsqu’il se cachait encore derrière le pseudonyme de Longissor, il m’inspire et me motive.

Un après-midi, quelques jours avant mon départ pour Dublin, je suis en train de terminer une aquarelle représentant un flamant rose quand, soudain, mon portable vibre à côté de moi.

 

Tu es là, Caitlin ?

 

Je fronce les sourcils. Ça ne ressemble pas à Louis de m’envoyer ce genre de messages dans le vide. D’habitude, il me dit directement de quoi il veut me parler. Intriguée, je décide de l’appeler plutôt que de lui répondre par écrit… et cela devait être ce qu’il attendait, car il décroche presque aussitôt.

— Salut, me lance-t-il.

— Salut… Tu vas bien ?

— Pas trop, soupire-t-il.

— Toujours la même chose ?

Son absence de réponse suffit à me le confirmer.

— J’ai besoin de prendre l’air, je crois, lâche-t-il au bout de plusieurs secondes. De laisser mes problèmes derrière moi pour un temps.

— Tu veux qu’on se voie ?

J’ai prononcé ces quelques mots sans réfléchir, poussée par une volonté de l’aider à se sentir mieux. Si je m’adressais à un ami du lycée, c’est ce que je lui aurais proposé. Mais par « prendre l’air », Louis entendait sûrement quelque chose de plus raffiné, comme aller se détendre dans un spa de luxe ou assister à une fête branchée. Pas passer du temps avec moi…

— Si tu n’as rien de prévu, je crois que ce serait exactement ce qu’il me faudrait ! me répond-il pourtant.

— Tu peux venir chez moi, si tu veux…

Ce n’est pas que ça me gênerait d’aller une fois de plus sur Paris pour le retrouver dans l’arrière-salle d’un café, mais je n’avais pas été à l’aise dans ce décor si éloigné de mon monde. Je préférerais faire venir Louis dans le mien… Surtout s’il a besoin de se changer les idées.

— Tu m’accueillerais ?

Sa candeur me touche. On dirait qu’il est surpris que je sois prête à lui ouvrir ma porte. Je me demande depuis combien de temps il n’a pas été invité si spontanément chez quelqu’un…

— Oui, évidemment ! affirmé-je.

— Tu habites où ?

Je lui donne mon adresse, et il me répond :

— Je peux être là dans une demi-heure environ. Ça t’irait ?

— Oui, parfait !

— À tout de suite, alors !

Il raccroche… et la panique m’envahit. Qu’est-ce qui m’a pris d’inviter Louis sur un coup de tête ? Je veux lui faire bonne impression, mais que va-t-il penser en découvrant ma maison de banlieue si banale ? En me voyant telle que je suis au quotidien ? Trente minutes, c’est si court pour me préparer… Je n’ai pas le temps de tergiverser. Je fonce sur mon armoire pour y attraper une robe à fleurs, que j’enfile rapidement avant de passer dans la salle de bains pour me coiffer et me maquiller aussi rapidement que je le peux. Ensuite, de retour dans ma chambre, je fais disparaître mes habits sales, je fais mon lit, j’aère un peu… Je jette un coup d’œil sur le poster des Icebreakers accroché au mur. Est-ce que je dois le retirer ? Peut-être, oui. Louis n’a sans doute pas envie d’être renvoyé à son statut de star en venant chez moi. Je m’approche de l’affiche pour la décoller, quand soudain, la sonnette de la porte d’entrée retentit. Mince, plus de temps ! Tant pis, le poster restera en place…

Je lisse une dernière fois mes cheveux avant de sortir de ma chambre. Derrière la vitre de l’entrée, une silhouette familière se découpe. Le cœur battant, je tourne la clé dans la serrure… et aussitôt que j’ouvre la porte, je croise le regard de Louis. Ses yeux pétillent, et je lui souris, oubliant toutes les angoisses qui m’assaillaient encore il y a une minute. Mon cœur accélère ; il bat à toute allure quand le batteur me lance :

— Hey, Caitlin !

— Salut !

Je m’avance timidement sur le seuil. Louis fait également un pas en avant, et nos joues se touchent alors que ses lèvres effleurent ma joue. Un contact qui me trouble autant que la première fois, au café. Décidément, j’ai encore du chemin à faire avant que le batteur cesse de m’intimider… Je m’écarte pour le laisser entrer en m’exclamant :

— Bienvenue chez moi…

— Merci !

Louis me suit à l’intérieur, et je referme la porte derrière lui. Je l’observe nerveusement alors qu’il jette un regard circulaire à ce qui l’entoure. N’est-il pas trop déçu de constater que ma maison n’a rien d’extraordinaire ? À cet instant, j’ai une conscience accrue des éraflures sur certains des meubles du salon, de l’étroitesse de la pièce, des coussins dépareillés sur le canapé. Cela doit changer Louis du luxe auquel il est habitué… Mais, soit par politesse, soit parce que tout cela ne le gêne pas, il ne fait pas la moindre remarque. Je me dirige vers ma chambre, lui faisant signe de me suivre. Et là, évidemment, il se retrouve nez à nez avec le poster des Icebreakers.

— C’est bizarre de se voir en photo chez les gens… commente-t-il.

Je me sens devenir aussi rouge que les fleurs sur ma robe. Je savais que j’aurais dû cacher cette affiche… Je m’assois sur mon lit et je baisse la tête, gênée. Louis s’en rend compte et me rassure :

— Ce n’est pas grave. C’est moins étrange que si tu étais une inconnue.

Je l’étais quand j’ai accroché ce poster, mais ça, ni lui ni moi ne le rappelons.

Louis poursuit son exploration en s’approchant de mon bureau, sur lequel est posé mon carnet de croquis. Il l’ouvre, le feuillette, puis se tourne vers les crayons et les pinceaux rangés sur mon étagère.

— Il y a des dessins partout, évidemment, lâche-t-il. Comme je l’imaginais…

La manière dont il les observe, avec sérieux et bienveillance, m’aide à me détendre, au moins un peu. Je suis soulagée qu’il accepte mon repaire tel qu’il est. Après tout, je le fais rentrer un peu plus loin dans mon intimité… Maël, lui, ignorait tout bonnement mes œuvres quand il venait chez moi. Il préférait m’embrasser sans prêter attention à ce qui l’entourait. M’en souvenir m’attriste, même si à l’époque, je préférais rejeter ce constat dans les tréfonds de mon esprit.

— Tu ne les as pas tous postés sur Instagram, si ? reprend Louis.

— Non, je n’ai pas eu le temps, réponds-je. Mais je peux te les montrer maintenant !

Je me lève, enthousiaste, et me rapproche du batteur. Nous explorons ensemble mon carnet de croquis, et il tombe sur plusieurs des dessins ratés dont j’avais trop honte pour les mettre en ligne… Il se moque gentiment de moi, mais je ne me sens pas mal à l’aise. Il m’a assez fait de compliments ces derniers mois pour que j’aie confiance en lui. Je sais qu’il ne me juge pas, que c’est simplement l’occasion de passer un moment détendu tous les deux. C’est ce dont il a besoin, il me l’a dit avant de venir. Le voir rire tout près de moi suffit à dissiper la gêne que je pourrais ressentir…

Et puis, il me partage aussi des anecdotes sur ses propres échecs dans l’écriture de ses chansons, ce qui me permet de me sentir moins seule. Si un artiste aussi reconnu que lui se foire parfois, c’est que personne ne peut y échapper.

— Rends-toi compte : ça faisait des jours que je bassinais Tatiana et Nicolas en leur disant que ma prochaine composition allait tout déchirer, que je les teasais de fou, me raconte-t-il avec amusement. Ça y est, on est réunis dans le garage de leurs parents, je les fais asseoir, je leur chante a cappella ce que j’ai préparé. Et là, quand je termine, grand silence. Ils se regardent, je sens que quelque chose ne va pas. Finalement, c’est Nico qui me sort : « Mec, t’es au courant que l’océan entre l’Europe et l’Amérique, c’est l’Atlantique, pas le Pacifique » ? J’avais fait tourner tout mon refrain autour du mauvais nom sans me rendre compte de rien, tout était à jeter. J’étais dégoûté.

— Ah oui, gros échec, pouffé-je.

— Je ne te remercie pas d’enfoncer le couteau dans la plaie, Caitlin.

Faisant semblant de se vexer, Louis me jette un stylo-bille, que j’évite sans mal. Il est installé sur mon fauteuil de bureau, moi sur mon lit. Nous sommes proches, mais pas suffisamment pour me troubler. Ça me va, c’est ce qui permet à notre conversation d’être si détendue.

Mais soudain, une ombre passe sur le visage du batteur.

— Au moins, à l’époque, quand une de mes chansons se faisait refouler, c’était pour une raison valable, soupire-t-il.

Je l’observe en silence, ne sachant s’il a envie que je lui pose des questions sur le sujet ou non. Mais cela doit lui peser, car de lui-même, il poursuit :

— Yann m’en a encore refusé une. J’ai essayé de prendre ses remarques en compte, pourtant, d’écrire un truc joyeux. Je me suis appuyé sur ce qui me remonte le moral ces temps-ci, nos discussions. Ça ne lui va toujours pas. « Pas assez grand public », selon lui.

— Ah…

C’est tout ce que je parviens à articuler. Je n’en reviens pas que Louis ait été inspiré à ce point par nos conversations. Je suis flattée, et une fois de plus, mon cœur accélère… Cela dit, je suis en même temps soulagée que son manager n’ait pas été emballé. Même si Louis m’a déjà dit qu’il composait pour extérioriser ses émotions, je ne sais pas comment j’aurais pris que notre expérience commune soit mise sur scène.

— Et ça donne quoi ? demandé-je malgré tout, curieuse.

— Je peux chanter, si tu veux. Certaines parties sont écrites pour Tatiana, mais ça peut te donner une idée générale.

— Vas-y, je t’écoute !

Louis commence à taper des mains sur ses cuisses pour créer un rythme. Réflexe de batteur, sans doute… Puis sa voix s’élève :

— Et si on créait un monde de fusain et d’aquarelle,

Un monde où il suffirait de suivre les hirondelles,

Où mes larmes ne seraient rien que du sel.

Et toi, tu serais celle,

Celle, celle, celle…

 

J’écoute, fascinée. Louis Hayes chante pour moi. Rien que pour moi. Il me regarde dans les yeux et ses paroles me touchent avec mille fois plus de puissance que lorsque j’écoute sa voix dans mes écouteurs. Pourtant dépouillée des instruments qui la portent d’habitude, on dirait qu’elle a, par sa simplicité, gagné le pouvoir de me toucher en plein dans l’âme. D’autant que cette fois, ce n’est pas un hasard si les paroles écrites par Louis entrent en résonance avec ce que je ressens. Cette fois, « celle » qu’il évoque, c’est moi…

Dès la fin du premier couplet, je sens que l’émotion me submerge. Et quand la chanson se termine, je ne parviens plus à retenir mes larmes.

La voix grave de Louis se tait, et il me sourit. Dans son regard, je sens une profonde tendresse, tout comme dans ses mots quand il me glisse :

— Hé, Caitlin. Il ne faut pas pleurer…

Il se lève du fauteuil pour venir s’asseoir sur le lit, tout près de moi. Là, il touche ma pommette droite du bout du doigt, délicatement, essuyant l’une de mes larmes. Je me reprends et me lève pour aller chercher un mouchoir. Ce qui s’agitait en moi était trop intense : quoi qu’il s’agisse, je ne pouvais plus le supporter. Quand je me rassois, c’est à une distance raisonnable de Louis. J’ai l’impression que je pourrais brûler à son contact.

— C’était magnifique… soufflé-je.

— Merci, me répond-il. Je ne te cache pas que j’attendais ta réaction avec impatience…

— Qu’est-ce qui fait que ton manager ne veut pas de ce morceau ?

Je ne suis sans doute pas très objective, mais je ne vois absolument rien à changer à cette chanson. À mes yeux, c’est la plus belle de toutes celles que Louis a déjà écrites pour les Icebreakers.

— Il trouve les paroles trop complexes, me répond le batteur. Il prétend que je force trop sur le vocabulaire, que ça risque de perdre notre public. Que les jeunes veulent plutôt écouter des morceaux simples et percutants…

Je ne peux m’empêcher de rouler des yeux. Décidément, cet homme semble avoir des idées préconçues qui sont loin de me plaire.

Comme s’il fallait attendre d’avoir des cheveux blancs pour être capable d’apprécier les subtilités et les nuances d’un texte…

— Je sais ce qu’il voudrait, poursuit Louis. Un duo sur l’amour que je pourrais chanter avec Tatiana, avec un refrain de 15 secondes parfait pour percer sur TikTok. Mais je ne peux pas composer des choses aussi formatées, je n’y arrive pas !

— Il finira bien par le comprendre… tenté-je pour le réconforter. Si vous avez autant de fans, ce n’est pas pour rien. Vous ne les perdrez pas parce que vous continuerez d’être vous-mêmes, au contraire.

— J’espère. Parce que je ne pourrai pas faire semblant de vivre une fête permanente indéfiniment. Je finirai par exploser.

Louis détourne le regard et le repose sur mon carnet à dessins, dont il tourne encore quelques pages machinalement. Il me serre le cœur. À cet instant, la façade enthousiaste qu’il présente dans les médias ne tient plus, et sa détresse est perceptible. Je voudrais faire quelque chose pour l’apaiser, mais j’ignore quoi. Les mots ne me viennent pas, et je n’ose le prendre dans mes bras, même si une impulsion m’y pousse. Nous nous sommes encore si peu vus, je ne sais comment il prendrait mon geste… Mais son silence se prolonge et me vrille le ventre de plus en plus. J’amorce un mouvement… juste au moment où il relève brusquement la tête et déclare :

— Assez parlé de ça. J’en ai déjà plein la tête en temps normal ; la seule chose dont j’ai envie maintenant, c’est de penser à autre chose. Dis-moi, tu as des plans pour cet été ? Tu pars un peu en vacances ?

Je retombe en arrière en lâchant :

— J’imagine que ma mère réservera à la dernière minute pour qu’on parte à la mer début août, c’est ce qu’elle fait tous les ans. Avant ça, je vais passer une semaine à Dublin, chez mon père.

— Ah oui, tes parents sont divorcés, c’est ça ?

Je hoche la tête. Cela fait partie des choses que j’avais confiées à Longissor au cours de nos longues discussions.

— J’adore cette ville, reprend Louis. Tu as de la chance de pouvoir la visiter si souvent.

Un rictus déforme mes lèvres.

— Moui. Je n’y ai pas mis les pieds depuis des années. Ces derniers étés, mon père n’a pas daigné s’intéresser à moi. Et pour moi, Dublin restera toujours associé à de l’ennui mortel. Mon cher papa me fait venir, et ensuite, il ne s’occupe pas trop de moi. Je vais surtout être très seule.

— Tu y seras à quelles dates ?

— Du 13 au 19 juillet.

Louis hésite un instant, puis avance :

— Écoute, je ne serai sans doute pas en mesure de me libérer toute la semaine, mais si tu veux, je peux essayer de me dégager quelques jours pour passer du temps avec toi là-bas.

Ma mâchoire manque de se décrocher. Il ne va tout de même pas changer ses plans comme ça, pour me voir ! Prendre un avion, voyager dans un autre pays…

— J’avais l’intention de prendre des vacances de toute façon, insiste-t-il pourtant. Je te l’ai dit, j’ai besoin d’air… Je ne savais pas où partir, ça me donnera une destination. C’est triste que tu ailles à Dublin pour t’y ennuyer, alors qu’il y a tant de choses à y faire !

Toujours sous le choc, je parviens seulement à bredouiller :

— Mais… Ça va te coûter cher…

Louis ricane :

— Cela fait quelques années que l’argent n’est plus un problème pour moi.

Bien sûr. Là, alors que nous sommes si détendus dans ma chambre, j’avais oublié que malgré notre faible différence d’âge, le batteur est déjà une célébrité et profite de tous les avantages qui vont avec ce statut.

Et en subit aussi les inconvénients, malheureusement…

Voyant que je reste silencieuse, il se renfrogne et ajoute :

— Enfin, si tu ne souhaites pas me voir, pas de souci, je ne veux pas m’imposer. Je comptais prendre un hôtel, dans tous les cas. Je comprends que tu puisses préférer passer du temps avec ton père plutôt qu’avec moi, dis-le-moi, je ne me vexerai pas et…

Je le coupe :

— Bien sûr que j’aurai envie de te voir, Louis.

Un sourire illumine son visage, et rejaillit sur le mien.

D’un coup, la perspective de mon voyage en Irlande est devenue bien plus excitante…

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