Entre terre et mer

Hervé Baslé · Annexe

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Entre terre et mer

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© 1997, Éditions Jean-Claude Lattès.

 

978-2-709-64068-8

 

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A mon grand-père Félix

 

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Un soir de mai 1920, Pierre, journalier à la ferme des Cloarec, rentrait chez lui après une longue et dure journée de travail.

Le jeune homme avait vingt-quatre ans. Plus grand que la moyenne des gars de la montagne, il avait la peau blanche, la chevelure blonde, des yeux clairs où le bleu du ciel disparaissait parfois au profit de la grisaille du temps. Un regard de marin perdu à l'intérieur des terres.

Il traversa le bourg à la nuit tombée. Un âne brayait dans la chaumière de Jean et Jeanne Morvan. Il prévenait leur fille Léa que Pierre allait passer devant sa porte. Les battements du cœur de la jeune fille s'accélérèrent au fur et à mesure que s'approchaient les pas

Franchies les dernières demeures, le jeune homme s'engagea dans la lande parsemée de bouquets de bruyère fleurie rose et bleu. Déjà, le marais se peuplait des créatures de la nuit. Pierre devina la présence des lavandières qui essorent les suaires des damnés et cherchent à attirer les vivants pour les noyer dans les eaux noires du marécage. Il sentit la mort frôler ses habits.

Puis, il grimpa la colline Saint-Michel. Arrivé au sommet, il longea le cimetière qui entoure la chapelle. Son attention fut attirée par une silhouette féminine qui allait et venait entre les tombes. Elle semblait irréelle et avançait courbée, explorant le sol comme si elle cherchait à retrouver un objet perdu. Quand elle eut décidé de l'emplacement de sa sépulture, la vision s'agenouilla. Elle prit des mesures avec un ruban de couturière qu'elle sortit de son tablier. Elle aligna des graviers blancs, volés sur un tombeau voisin, pour en dessiner le contour, un rectangle d'un mètre sur deux. Puis elle traça une croix à l'est pour indiquer sa volonté d'être enterrée le regard tourné au soleil couchant. Les yeux des morts supportent mal la clarté de l'aube.

Enfin, elle se signa, la tête levée au ciel. Le vent marin chassa un nuage qui masquait la lune, les cailloux blancs bleuirent. L'étrange apparition s'évanouit lentement dans le crépuscule. Pierre eut juste le temps d'entrevoir le visage de sa mère.

 

Le mardi suivant, la cloche sonna le glas des funérailles. On porta le cercueil dans le coin du cimetière réservé aux pauvres, là où le roc est à peine caché par un voile de terre. Là où il faut piocher pour creuser le trou. Pierre planta une croix de bois dans un tas de cailloux. D'une main maladroite il avait peint sur le chêne en lettres sombres :

« Ci-gît Maryvonne Abgrall 1870-1920 ».

A la fin de la cérémonie, quand le cimetière fut vide, le fils demeura devant la tombe de sa mère. Près de lui priait la tante Mélanie.

— Elle n'a jamais voulu me dire qui était mon père. Tu le sais, toi ? lui demanda Pierre.

La vieille ne répondit pas. Elle se signa et l'invita à la suivre. Ils entrèrent dans le quartier des riches. Mélanie s'arrêta devant un sépulcre en granit de Kersanton. Sur la porte, le nom des occupants était gravé en lettres d'or : « Famille Cloarec ».

La fortune des Cloarec datait de la Révolution dont ils furent dans le pays les premiers partisans. Ces paysans audacieux s'étaient portés acquéreurs de biens nationaux. Ils devinrent propriétaires des meilleures terres, abandonnées par la noblesse qui avait fui ses domaines et traversé la Manche. De père en fils, ils cultivèrent leurs champs, s'enrichirent et oublièrent les principes humanistes épousés par leurs ancêtres.

Pierre eut soudain le souvenir du père Cloarec qu'il voyait à la messe tous les dimanches dans les premiers bancs de l'église, qu'il saluait en l'appelant « Monsieur ». Il n'était donc que le bâtard de cet homme qui le regardait à peine.

— Faut pas lui en vouloir, dit la tante, il avait une femme et des enfants.

— Les morts ont de la chance, on ne peut rien leur reprocher.

Le garçon serra les poings.

— Plus jamais, jura-t-il, plus jamais je ne travaillerai au service des Cloarec.

 

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