Entre terre et mer

Hervé Baslé · Chapitre 5 sur 20

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Entre terre et mer

Chapitre 6

 

Comme elle l'avait promis, durant l'absence de Pierre, Léa ouvrit sa maison tous les jours. Elle lui redonna un coup de propre et de gaieté. La pièce principale en avait grand besoin, la mère du garçon ayant négligé son ménage, les derniers temps. La jeune fille se garda de ne rien changer à l'ordonnancement de l'intérieur. Elle encaustiqua les meubles, pendit des rideaux à la fenêtre, et mit un napperon sur la table. Elle posa un cadre sur la cheminée près des images pieuses, un tableautin qu'elle avait brodé au point de croix, le soir, en pensant à lui. Des chatons y jouaient avec une pelote de laine. Un chat tigré tournait le dos à la scène, sans doute la maman des petits. Léa l'avait doté d'une tache en forme de cœur sur la patte.

 

A cinq heures du soir, un sifflet joyeux signala l'arrivée du train en gare d'Havre. Les voyageurs descendirent des wagons de troisième classe. Ils restèrent un instant sur le quai pour saluer leurs compagnons qui n'étaient pas encore arrivés à destination. Des trognes rougies par le vent, le soleil et la boisson apparurent aux fenêtres. Tous chantèrent l'hymne des départs et des retours :

— « Sont, sont, sont

Les gars des monts d'Arrée... »

Léa s'inquiéta. Elle n'entendait pas la voix de Pierre. Il n'était pas dans la file des arrivants qui rendaient leurs billets au contrôleur. Son cœur s'affola. Elle courut après Raoul et Auguste.

— Vous n'avez pas vu Pierre Abgrall ?

Elle dut répéter sa question. Les deux compères roulaient d'un pied sur l'autre, tanguaient comme les marins retrouvant la terre ferme après un long séjour sur les océans.

— Si on l'a vu, on était dans le même pays.

— Il ne lui est rien arrivé ?

— Mais non. On ne fait pas un métier dangereux, nous autres.

 

— Alors pourquoi il n'est pas avec vous ?

— Il a décidé de faire du rab, lâcha Raoul.

Le visage de Léa se décomposa. L'homme lui mentait. Elle devint aussi pâle qu'une morte.

— Il n'a pas trouvé de fiancée là-bas si c'est ça qui te fait peur.

Auguste en profita pour embrasser le cou de la jeune fille et lui caresser la taille. Léa pleurait déjà. Elle repoussa l'ivrogne et le gifla pour le punir de son audace et de son sourire stupide.

 

La pauvrette s'enfuit cacher ses larmes chez Mélanie.

— Il aura voulu gagner un peu plus de sous, dit la tante pour la consoler. Quand il en aura mis assez de côté, il reviendra pour demander ta main.

Non, Léa ne voulait pas la croire, il les aurait fait prévenir par les autres.

— Pierre n'est guère causant tu sais bien. Il n'est pas du genre à livrer ses secrets.

— J'ai peur, Mélanie, j'ai fait un songe.

L'amoureuse se réfugia dans l'ombre pour raconter : La veille, elle s'était réveillée au milieu de la nuit. La lune était pleine, il faisait clair comme à midi. Léa entendait des bruits, comme une tempête, et les cris d'une femme sur le point d'accoucher. Des mouettes aussi qui piaillaient dans le vent au-dessus de la maison. Un vent si fort qu'il ouvrit la porte et la fenêtre. Léa se leva pour les fermer, Pierre était là, dans le chemin, sous la pluie. Il ne cherchait pas à s'abriter, au contraire, il lui tendait les mains en disant : « Sors ! Viens avec moi ! Viens voir comme c'est beau la mer en furie. »

— Toi qui as le don de voir, Mélanie, dis-moi ce que ça signifie.

La vieille restait muette. Léa venait de découvrir ce que rêver veut dire. De plus en plus inquiète, la jeune fille risqua, tremblante :

— Moi aussi j'ai le don de voir ?

— Oui, fit la vieille gravement, en secouant la tête.

Léa prit peur. Dorénavant elle ne dormirait plus jamais tranquille.

 

Le soleil se couchait. En traversant le marécage au bas de la colline, la jeune fille croisa les fantômes des lavandières autour de l'étang. Certaines battaient leur linge, agenouillées dans des baquets. D'autres, qui se tenaient debout, tordaient les draps pour les essorer. Elles se hâtaient et réclamèrent l'aide de la passante :

— Rejoins-nous, Léa ! Regarde nos tas de linge, si tu ne nous aides pas, on n'aura pas fini avant que le jour se lève.

La montagne fourmillait déjà de bruits inquiétants. La nuit se peuplait de ses créatures étranges.

 

A minuit, Léa n'arrivait toujours pas à trouver le sommeil. Des images revenaient sans cesse : une laveuse en robe blanche s'admirait devant un miroir pendant qu'une couturière lui posait un diadème sur la tête. La couseuse avait fait des merveilles.

— Tu vas être la plus belle mariée de l'année, disait-elle à sa cliente. Quand c'est pour nous autres, je ne ménage pas ma peine, j'y mets tout mon cœur. Ils méritent bien d'épouser de belles filles nos pauvres marins.

 

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