Entre terre et mer

Hervé Baslé · Chapitre 7 sur 20

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Entre terre et mer

Chapitre 8

 

 

Le lendemain matin le port s'anima d'une intense activité entre l'accostage de L'Anita et le déchargement de la morue sur La Charmeuse. Pierre arriva aux abords de la cale. Il arrêta Gros cul et se dressa dans la carriole, calculant le meilleur moyen de se frayer un chemin au milieu des charrettes qui faisaient la queue en bout de quai. Le terre-plein grouillait d'ouvriers et d'ouvrières si différents des travailleurs des champs que Pierre se sentit perdu au milieu de cette foule étrange. Il ne trouvait pas le moyen d'arriver au bateau.

— Regardez, mesdames, y'a la campagne qui débarque ! cria la poissonnière. Il vient du marais de Dol, couille molle, ajouta-t-elle pour amuser ses clientes. C'est un cul vasou !

Pierre devina qu'on parlait de lui, il se retourna et salua poliment Marie Leclerc.

— Bonjour, madame.

— Bonjour, Jean les patates. Où vas-tu avec ton beau carrosse ?

— A La Charmeuse.

— Avance tout droit ! Ne reste pas collé au pavé comme une raie dans le sable ou tu ne risques pas d'y arriver.

 

— Merci, madame.

— De quoi ? Allez file ! Garde pas les deux pieds dans le même sabot.

Pierre descendit de la carriole. Il longea l'arrière des Salines Lelouët et Fils et amarra Gros cul à la chaîne qui courait le long du quai.

Le déchargement de La Charmeuse avait débuté dès le lever du jour. Les pelletas hissaient le poisson de la cale et le pesaient sur de grandes balances à fléau en présence de l'armateur, du capitaine et d'un agent des douanes portant l'uniforme. Puis ils entassaient la morue sur des charrettes qui l'emportaient chez l'acheteur ou aux sécheries de Saint-Malo.

Joseph entendit son cheval hennir sur le quai.

— Ah ! c'est Gros cul. Si vous le permettez, monsieur l'armateur, je vous abandonne cinq minutes.

— T'attends quelqu'un ?

— Oui, mon cheval. Regardez, il s'impatiente. Il nous amène notre nouveau concierge.

— C'est qui celui-là ?

— Le fils à Marie les ballottes.

— Je ne savais pas qu'elle avait eu un gars.

Le capitaine franchit la coupée.

— Vous ne savez pas tout. Y'a tant de choses qui vous échappent quand vous vous enfermez dans votre belle maison.

 

— Plains-toi, Joseph ! Tu vas pouvoir t'en acheter une belle toi aussi, et dans pas longtemps avec tous les sous que tu gagnes sur mon bateau.

Le marin avait réplique à tout :

— On ne touche que ce qu'on mérite, monsieur Louvet.

 

Prenant à témoin les matelots qui vidaient la cale il ajouta :

— Et nous on paie cher quelquefois l'argent qu'on gagne.

Il s'échappa, pas mécontent d'avoir chatouillé l'amour-propre de Souliers vernis devant l'équipage.

Arrivé sur le quai, il ignora Pierre et se rendit tout droit près de son cheval. Écartant les bras, il s'écria jovial :

— Je suis là, pépère, me v'là revenu !

Le cheval lui répondit en s'ébrouant.

— Oh ! qu'il est content mon pépère, encore plus content que la patronne.

Il flatta l'animal à l'encolure.

— Est-ce qu'on t'a bien soigné ?

Mine de rien, Joseph surveillait du coin de l'œil les réactions de Pierre. En ne lui adressant pas la parole, il l'obligeait à se taire, le mettait à l'épreuve du silence. Il prit du recul pour juger de l'aspect physique de sa bête.

— Montre-moi comme t'es beau. As-tu toujours tes grosses fesses ?

Gros cul remua la queue et frappa de la patte arrière, la conversation lui plaisait. Joseph lui caressa le flanc. Quelque chose clochait dans le harnachement.

— C'est toi qui as réglé la sous-ventrière ?

— Oui, répondit Pierre.

— A quelle mode t'as fait ça ? A la mode de par chez toi ?

Pierre sortit les mains de ses poches. Il dansa d'un pied sur l'autre, attendant de se faire engueuler.

— Ici, c'est un cran de moins. Regarde, y'a la marque. Joseph desserra la sangle. Il plaignit son cheval, ça lui comprimait le cœur, ça lui coupait le bidon.

— Pourquoi tu n'as rien dit, Gros cul ? Pourquoi tu ne t'es pas révolté ?

Il se tourna vers son ouvrier, il était temps de faire connaissance.

— Alors c'est toi le chéri de la patronne ?

Le garçon baissa les yeux, il rougit.

— Bonjour, Pierre.

— Bonjour, patron.

— Ah non ! Pas patron, capitaine. Patron c'est chez les culottes de velours, moi mes braies sont en toile, c'est cap'taine qu'on dit.

— Bonjour, capitaine.

— C'est bien. Maintenant on va pouvoir faire affaire.

Les deux hommes se donnèrent une poignée de main.

— Voilà not'phénomène ! lança Joseph quand il présenta le nouveau concierge à l'armateur et aux matelots.

 

Vêtu de son uniforme d'apparat, l'Administrateur du bureau des Affaires maritimes fit lecture, au père Pinto, de l'acte officiel écrit par le capitaine de La Charmeuse. Aujourd'hui, deux du mois de septembre mille neuf cent-vingt, étant au mouillage sur le Grand Banc de Terre-Neuve par quarante-quatre degrés de latitude nord et cinquante-cinq degrés cinquante de longitude ouest, nous Le Reculou Joseph, capitaine ; averti par le matelot Lebreton Léon que le sieur René Charles Marie Pinto, avant de doris, avait disparu, nous sommes immédiatement transportés avec les sieurs Lebreton et Le Trasmeur dans le poste d'équipage où nous nous sommes fait présenter les hardes qui appartenaient au dit Pinto René.

Le fonctionnaire n'était pas insensible à la douleur de Branle dans l'vent. A celle de Marie qu'il apercevait dans le vestibule par la porte entrouverte. La lavandière avait ouvert les sacs pour regarder, sentir et toucher les affaires de son fiancé. L'officier poursuivit sa lecture :

Ayant fait ouvrir en présence des susnommés les sacs au nombre de deux, nous avons trouvé ce qui suit : trois pantalons cirés, deux vareuses, deux vestons cirés. Cinq chemises en coton, trois chemises de laine, deux pantalons en drap, six paires de chaussettes. Huit mouchoirs, quatre paires de mitaines, deux bérets. Trois paletots en toile, une casquette, un gilet. Une ceinture en cuir, une paire de galoches et quatorze francs soixante en menue monnaie.

— Que voici, conclut l'Administrateur en tendant les pièces au père du noyé.

C'était cela les restes du marin. Cela que René laissait en héritage, quelques nippes humides et rapiécées prouvant qu'il avait été vivant.

— Si vous voulez bien signer, monsieur Pinto.

Le vieil homme avança vers le bureau. Il prit le porte-plume que l'officier lui tendit. Sa main trembla plus que d'habitude quand il écrivit son nom au bas de l'inventaire. Charles Pinto.

 

Sur le pont de La Charmeuse, les marins interrompirent leur travail et se découvrirent à l'arrivée de Branle dans l'vent.

— Bienvenue à bord, Charles. Enfin c'est ce qu'on dit d'habitude.

— Faut faire comme d'habitude, Joseph.

Ils demeurèrent quelques secondes à se regarder, puis à s'éviter, à penser au malheur et à ne pas savoir quoi dire. Branle dans l'vent dévoila le but de leur visite : Marie voulait voir la cabane de René. Joseph conduisit la jeune fille sur l'avant.

Seul face au vieil homme, Souliers vernis éprouva de la gêne. Pas facile pour un armateur d'affronter la douleur des familles quand un marin périssait durant la campagne. Pour se donner bonne contenance, il bredouilla :

— Je passerai te voir demain ou après-demain, Charles, quand les comptes seront établis.

— Oh ! les comptes, rien ne presse.

Pour couper court l'ancien pelletas fit semblant de s'intéresser à l'état du trois-mâts. Il connaissait bien le navire, il avait navigué dessus au temps du capitaine Lecan de Saint-Coulomb.

 

Joseph et Marie franchirent l'écoutille. Elle servait à la fois de porte, de fenêtre et de bouche d'aération au trou noir qu'on appelait poste d'équipage. Il épousait la forme du navire, évasé à l'entrée, pointu à la proue. Tout autour, sur deux étages, se trouvaient les bannettes des matelots. Des cages individuelles, des cercueils étroits dans lesquels ils se recroquevillaient pour dormir. Des rideaux de toile à voile obstruaient les ouvertures. Un banc courait au bas des couchettes. Les hommes s'y asseyaient pour discuter, se reposer et manger, la gamelle posée sur les genoux, quand il n'y avait plus de place autour de la table. Elle occupait tout le centre de la pièce. Le mât de misaine la traversait en son milieu. Au bout, un poêle chauffait le gîte, réchauffait la marmite et séchait les hardes toujours trempées.

Les marins avaient nettoyé leur maison avant d'accoster, pourtant une puanteur tenace arrêta Marie au bas de l'échelle. Elle avait le cœur qui se soulevait, elle se retint pour ne pas vomir.

— Quand on n'est pas habitué, ça fait drôle. Veux-tu remonter ? demanda le capitaine.

— Non.

Il lui indiqua l'emplacement de la cabane de René, son sépulcre comme disaient les marins les soirs de cafard. La jeune fille s'approcha et lui fit comprendre qu'elle voulait rester seule. Joseph remonta l'échelle.

Quand le capitaine réapparut sur le pont, Souliers vernis avait disparu.

— Il est parti en glissant sur la coupée comme un pet sur une toile cirée, dit le père Charles. Je les ai toujours connus comme ça, les armateurs c'est jamais très courageux, ils ont toujours peur qu'on les accuse.

Le vieux marin s'était assis sur le banc de veille comme au temps où il prenait son tour de quart. Il ne s'était pas placé là par hasard, il attendait le retour de Joseph.

— Saloperie de brume, finit par dire le capitaine.

— Ah ! c'est ça. J'aurais dû m'en douter.

Elle était arrivée presque au début de la campagne et les avait rarement lâchés jusqu'à ce qu'ils quittent le premier mouillage. Ce jour-là elle s'était levée en quelques minutes. Ceux qui étaient au plus près sur le retour avaient entendu la corne et le canon, ils avaient pu rallier sans souci. D'autres comme Cul roussi et Jean-Marie avaient eu plus de misère, ils étaient rentrés tard dans la nuit. Le lendemain matin, il n'y avait qu'un doris qui manquait, celui du père Lebreton et de son gars.

— Ils se sont fait avoir.

— Oui. Léon n'a rien à se reprocher.

— Je ne lui en veux pas. C'est sûrement pas de sa faute, y'a pas meilleur patron de doris. Tu peux lui dire.

Comme cela arrivait souvent, le plus jeune des deux avait flanché le premier. Il n'avait pas résisté à la faim, au froid et à la peur.

— Est-il devenu fou ?

— Non, non. Il est mort normalement.

— Qu'est-ce qu'il a dit en dernier ? s'inquiéta le vieux bonhomme.

Léon Lebreton n'était pas bavard. Depuis le jour de son sauvetage il était devenu silencieux. Et, lors de son compte rendu, il avait juste dit le nécessaire.

— Dès qu'il sera remis, il viendra te raconter.

— Ce ne sera pas utile, j'en sais assez pour nourrir mon chagrin, conclut le pauvre père.

Marie resta prostrée de longues minutes dans le poste d'équipage, face au placard dans lequel avait vécu son fiancé. Une tanière sombre et sale dans laquelle on ne pouvait ni se dresser ni s'asseoir, à peine pouvait-on s'y allonger. Elle caressa le bois qui ruisselait encore, trembla à l'idée que des planches usées ou mal calfatées pouvaient craquer sous la pression de l'eau et faire couler le navire. Sa main rencontra une photo punaisée sous la planchette qui servait d'étagère. L'image avait échappé à l'inventaire. René l'avait placée au-dessus de sa tête pour la voir avant de s'endormir.

Le cliché datait du premier dimanche de février, jour de la foire du pays. Comme chaque année le photographe ambulant s'était installé au croisement de la côte du bourg et de la rue du port. Les amoureux passèrent leurs têtes dans les trous d'une toile peinte représentant un petit aéroplane volant en plein ciel.

— Ne regarde pas en bas, tu vas avoir le vertige, plaisanta René.

Il était joyeux à l'idée d'embarquer une image de sa fiancée. L'an prochain il aurait la photo de leur mariage. Les fêtes foraines avaient lieu les dimanches de janvier et de février à Saint-Malo et dans les communes avoisinantes. En général les armateurs et les capitaines formaient leurs équipages dès le mois de décembre pour le départ de mars, toutefois ils pouvaient y dénicher la perle rare qui leur manquait pour afficher complet. Reconnaissables à leurs bérets et à leurs chemises de laine, les pelletas se donnaient du bon temps en compagnie des femmes et des fiancées. Ils naviguaient sur la place entre le manège des chevaux de bois, le stand de tir, le jeu de massacre, la loterie et la buvette où René et Marie rencontrèrent Joseph.

— Alors raconte ? As-tu promis ta campagne ?

— Pas encore, répondit le jeune marin. J'attends le dernier moment.

— Tu espères rempiler sur La Cancalaise ?

— Pas forcément, ça dépend des avances.

— Combien ils te proposent ?

- On n'a pas encore discuté.

— Souliers vernis donne cinq cents francs et vingt-cinq francs de denier à Dieu. Si tu n'as pas meilleur chez eux, reviens me voir.

— C'est entendu.

Le capitaine souhaitait enrôler le jeune homme réputé bon marin. Il en avait parlé à Marie durant l'hiver mais René n'avait toujours pas donné de réponse.

— J'ai oublié de vous demander, c'est pour quand le mariage ?

— Pas cette année, Marie s'est décidée trop tard.

Joseph taquina la promise :

— Tu n'es pas pressée, Marie ? C'est pas bon signe, à ta place je me ferais du souci, René.

— Ça va, ça va, répliqua le garçon qui était sûr des sentiments de sa belle.

Il avait voulu l'entraîner devant la diseuse de bonne aventure pour s'entendre dire qu'il avait de la chance. Marie avait refusé, les yeux brillants de la bohémienne lui faisaient peur. A la loterie ils avaient gagné deux bouteilles de Comte de Manon. Sur les chevaux de bois ils s'étaient penchés l'un vers l'autre pour s'embrasser.

— La fais pas tomber ! avait crié le vieux Charles, tu vas bien finir par la faire tomber.

René avait confié les bouteilles à son père avant de grimper sur le manège.

 

Brisée par l'émotion, Marie remonta l'échelle, emportant la photo moisie.

— Ça y'est, ma fille ? demanda Branle dans l'vent quand il la vit sur le pont, plus pâle que jamais sous son fichu noir.

Marie hocha la tête.

— On s'en va ?

— Oui.

Le capitaine leur proposa de les raccompagner en cabriolet s'ils avaient la patience d'attendre un peu.

— Je te remercie, Joseph, on va marcher tranquillement tous les deux, hein Marie !

— Oui.

Sur la cale, la jeune fille arrêta le vieil homme, ils avaient oublié les affaires de René.

— Je ne les ai pas oubliées, je les ai laissées pour l'équipage. Elles seront plus utiles à quelqu'un qui en fera usage plutôt qu'à pourrir dans mon grenier.

— J'aurais bien voulu garder son cache-nez ou une paire de mitaines.

— Vaut mieux pas, ma petite, un jour ça risquerait de t'encombrer.

Ils disparurent au bout du quai. Juché sur l'avant, Pierre ne les avait pas quittés des yeux. Le capitaine le sortit de sa rêverie :

— Pierre !

— Oui, capitaine.

— C'est bien, t'as pris le pli. As-tu visité le bateau ?

— Oui, capitaine.

— Pour la paye, tu t'es mis d'accord avec l'armateur ?

— Oui.

Joseph avait compris, Souliers vernis n'avait pas été généreux.

— Te fais pas de souci, j'arrangerai ça à la première occasion. Si on allait arroser ta venue dans le monde des marins ?

Le capitaine n'attendit pas la réponse. Il fit patienter le nouveau concierge, le temps d'aller prévenir Jeanne occupée à ranger la cabine.

— Jeanne !

— Oui, capitaine.

— Ah ! ne te moque pas. S'il n'y a pas de discipline à bord, c'est le bateau tout entier qui coule. Qu'est-ce que tu fabriques, je t'appelle depuis une heure ?

— Le lit de Pierre.

— Il n'est pas assez grand pour le faire tout seul ? lui reprocha-t-il gentiment.

Jeanne haussa les épaules pour lui rappeler sa jalousie de la veille.

— Garde le bateau, j'emmène ton protégé boire un coup chez Adrienne.

— Un mais pas deux !

— Deux, trois si ça nous plaît. Et ne t'avise pas de venir nous chercher, ajouta-t-il en rigolant.

Il prit sa femme par la taille, l'embrassa dans le cou et lui tapota les fesses.

Les femmes que les deux hommes, en route vers le café, rencontrèrent eurent toutes un mot aimable pour Joseph. Visiblement ce petit homme rond au regard vif attirait les sympathies.

— V'là le plus beau de nos capitaines ! clama Francine Huet, la mercière.

— Le plus beau c'est pas sûr, le moins vilain peut-être, répondit-il modestement.

— Le plus malin en tout cas, déclara la marchande de poisson. Y'en a pas deux comme Joseph pour dénicher la morue.

 

Germaine étalait sa marchandise devant la porte de l'entrepôt Lelouët et fils.

— C'est qui le jeune matelot que tu promènes avec toi. Je ne t'ai jamais vu dans les parages mon mignon ?

— Laisse-le tranquille, il n'est pas pour toi.

Le capitaine profita de l'occasion pour énoncer à Pierre le premier article du règlement de sa nouvelle charge : en aucun cas on ne doit déserter le navire durant la nuit.

— Si les femmes te tracassent, démerde-toi pour en faire venir une à bord.

 

L'accueil du café fut aussi chaleureux que celui de la rue. Adrienne reprocha au capitaine de ne pas être venu l'embrasser aussitôt l'accostage.

— Je me disais, est-y fâché qu'il ne vient pas me voir.

- Laisse-moi le temps d'arriver.

— Alors ? Il paraît que tu as ramené du poisson pour nourrir la France entière, lança un client.

— Et les colonies par-dessus le marché.

Les buveurs et les joueurs de cartes rigolèrent.

— Adrienne ! Donne-nous deux p'tits verres.

Il présenta Pierre à la compagnie. C'est lui qui aurait l'honneur de veiller sur La Charmeuse, avec la lourde tâche de remplacer Branle dans l'vent.

— Pauvre Branle dans l'vent, dit Adrienne, il aurait mieux valu qu'il meure avant.

Elle servit deux rikikis et attendit près de la table que les hommes les aient bus pour remplir.

— Quand je pense que je me suis battu pour l'avoir son fils, regretta Joseph. Si je l'avais laissé embarquer sur La Cancalaise, il serait revenu. Émile Lefeuvre a ramené tout son monde, lui.

— Cette année, oui.

Adrienne remplit des verres.

— Celui-ci, c'est le coup de la patronne.

Puis elle fit le tour du comptoir pour ranger sa bouteille.

— Tu ne vas pas te mettre des idées en tête, Joseph, tu sais bien que tu n'y es pour rien, dit un vieux marin.

Un capitaine avait toujours quelque chose à se reprocher quand un matelot ne ralliait pas le bateau. Il n'aurait peut-être pas dû les laisser sortir ce jour-là. Il ventait si fort qu'ils n'avaient pas entendu sonner la cloche, tonner le canon Pierrier, beugler la corne. Ils étaient restés sur les rames pendant douze jours, René était mort le dixième, de faim et d'épuisement. Ils avaient vidé leurs caisses de biscuit les premiers jours et n'avaient plus rien à manger.

— Comment s'est sauvé le père Lebreton ? demanda Pierre.

— En buvant son urine. Il a pu tenir deux jours de plus, juste assez pour que le temps se lève.

Adrienne caressa la joue de Joseph et l'embrassa.

Elle remplit une nouvelle fois son verre.

— Bon ! dit le capitaine. Si on parlait de choses plus gaies.

— Ça te plaît ton nouveau métier ? demanda-t-il à Pierre.

— Oui, capitaine.

— Attention, c'est une grande responsabilité.

— Je sais, capitaine.

— Pour manger, elle t'a dit la patronne ?

— Oui, capitaine.

— On t'apportera des provisions tous les trois ou quatre jours. Tu sais faire la cuisine ?

— Je me débrouille.

— On te relèvera une fois par semaine pour que tu mettes pied à terre. Le dimanche, Adèle et Perrine aiment bien venir passer la journée sur le bateau. Si ça avait été des gars, leur métier était tout trouvé.

Ils trinquèrent.

 

Avant de confier son navire au saisonnier, Joseph lui fit une dernière recommandation :

— Même à quai un bateau a besoin d'un commandant. Tu vas être seul maître à bord après Dieu, tâche de t'en montrer digne.

— Je ferai de mon mieux, capitaine.

Pierre salua la patronne qui attendait dans la carriole.

— Dites bonsoir aux filles.

— Tu vas leur manquer, répondit-elle.

Elle se garda d'ajouter qu'elle aussi regretterait son absence.

Pierre tira la coupée, au coucher du soleil. Seul à bord, il fit les cent pas sur le pont en pensant à Marie.

La pauvre fille n'avait pas allumé sa chandelle à la tombée de la nuit. A quoi bon ? La vie avait fui sa maison, et le bonheur avec. Elle coupa sept tranches de pain dans une assiette creuse. Elle les trempa avec le bouillon de légumes que Berthe lui avait apporté, pensant que sa jeune voisine n'aurait pas le courage de préparer son souper.

— Il faut manger ! avait dit la sage-femme. On a moins de chagrin quand on a l'estomac plein.

Marie s'assit devant son écuelle. Elle touilla la soupe pour la refroidir d'un mouvement machinal et désordonné. Le liquide fit des vagues, déborda de l'assiette et se répandit sur la table. Le regard de la malheureuse restait fixé sur la chaise vide qu'elle avait en vis-à-vis : la place de l'époux. Elle imaginait René assis en face d'elle lui contant sa campagne. Passé les premiers jours de cafard et d'ennui, le voyage lui avait paru plus court que d'habitude. Il y avait eu un premier coup de tabac dans la mer d'Iroise puis, le calme revenu, quelques chicaneries dans le poste. Surtout avec Jean Carillon, un ancien qu'on appelait Boîte d'horloge et qui prenait plaisir à chercher des noises à tout l'équipage. René avait dû, lui aussi, faire usage de ses poings pour se défendre du mauvais coucheur. Heureusement le capitaine était intervenu. Il ramena l'ordre en prononçant les mots qu'il fallait dire pour calmer le forcené. Poussée par de bons vents, La Charmeuse rallia le plateau du Grand Banc en vingt jours, dix de moins que l'an dernier avec La Cancalaise. Autant de gagné sur la campagne, autant de moins à attendre pour retrouver la terre et sa fiancée, avait pensé René, à condition bien entendu que la pêche fût bonne.

Marie baissa les paupières, elle s'imaginait lui servir son fricot en l'écoutant. Elle avait pour lui ces petites attentions qui font les bonnes épouses, veillait à ce qu'il ne manque de rien, emplissait son verre, poussait la salière devant son assiette. Elle avançait la main pour caresser celle de René, elle la saisissait et la montait près de sa bouche pour l'embrasser. L'amorce d'un sourire naquit sur son visage. Soudain, un coup de poignard lui transperça le cœur : elle eut la terrible certitude de ne plus jamais revoir René. Elle se leva, tira la chaise pour l'éloigner de sa vue. Puis elle se rassit devant l'écuelle. Ses yeux noyés de larmes brillaient d'images qui la tourmentaient. Elle poussa un cri de désespoir et balaya la table d'un geste brutal de tout son avant-bras. L'assiette se brisa contre le bas du fourneau, la soupe mitonnée se répandit sur la terre battue. C'est alors qu'une idée terrible germa dans sa tête, un grain de folie semé dans la douleur. Marie sortit sa robe de mariée de l'armoire en merisier, la présenta devant elle pour se regarder dans la glace. Le tain usé du miroir lui renvoya une image déformée. Marie vit qu'elle n'avait déjà plus figure humaine.

 

Le capitaine se réjouissait à l'idée de retrouver son logis, il chanta tout le long de la route, du port à la Guimorais. De temps en temps il lâchait les guides pour embrasser Jeanne. Gros cul connaissait le chemin par coeur, il n'avait pas besoin d'être conduit. En longeant la côte aux abords de la ferme le cheval s'immobilisa d'un coup. Sur la grève, un grand oiseau blanc blessé fonçait vers la mer sans pouvoir prendre son envol. Les mouettes tournoyaient autour, l'encourageant de leurs cris lugubres.

— Joseph ! Vite, Joseph ! hurla Jeanne.

Le capitaine sauta de la carriole et courut à la poursuite de la désespérée.

Marie avançait dans l'eau, sereine. Elle s'en allait rejoindre son fiancé pour la célébration de leur mariage, prêter serment d'être fidèle jusqu'à son dernier jour.

Joseph se précipita dans la vague.

— Faut pas mourir, Marie ! Faut pas mourir !

La jeune fille se défendit pour échapper à son sauveur. Sa volonté d'en finir était si grande que, malgré tous ses efforts, le capitaine n'arrivait pas à la tirer vers le rivage.

Au contraire c'était elle qui l'entraînait vers le large. Par deux ou trois fois ils risquèrent d'être happés par le retour des vagues et projetés dans le ressac sur les cailloux qui roulaient. A bout de forces, Joseph dut assommer Marie pour sauver sa propre vie.

Jeanne l'aida à remonter la rescapée sur le sable sec.

— Retourne-toi ! je vais la déshabiller.

Elle lui enleva sa robe et commanda à son mari de la jeter dans l'eau. Puis elle frotta le corps de la jeune fille avec son tablier et le recouvrit avec son châle.

 

— Une minute de plus et on se noyait.

Joseph se réchauffait devant la cheminée. Collées à leur père, Adèle et Perrine écoutaient, tremblantes, le récit du sauvetage.

— Tu ne sais pas nager ? s'étonna Perrine.

Le père fit non de la tête.

— Pourtant t'es capitaine.

— Quand on est marin, il vaut mieux ne pas savoir.

— Pourquoi ?

— En cas de malheur, ça ne fait que prolonger l'agonie de ceux qui tombent à l'eau.

Les fillettes serrèrent leurs poupées contre elles.

— Tu n'es pas gentil.

— Tu nous fais peur.

— Mais non ! Vous savez bien qu'il ne peut rien m'arriver à moi, j'ai deux petites fées qui me protègent.

Trois petites fées, ajouta-t-il quand Jeanne descendit de la chambre où reposait Marie. Il prit sa femme dans ses bras pour oublier leur frayeur. Jeanne rassura tout son monde :

— Elle s'est enfin calmée.

— Papa ! dis à maman pour la robe, s'empressa de demander Adèle.

— Quoi la robe ? Tu ne l'as pas jetée ?

— Si. Je leur ai raconté qu'elle n'a pas coulé quand je l'ai balancée dans le flot. Au contraire, elle s'est gonflée comme si le tissu ne buvait pas l'eau.

— Pourquoi tu ne me l'as pas dit ? lui reprocha-t-elle.

— Je n'ai pas eu le temps.

— Oh ! merci mon Dieu !

Jeanne se signa par trois fois. Elle haussa les épaules quand son mari lui fit remarquer que le bon Dieu n'avait rien à voir là-dedans.

— Qu'est-ce que ça fait qu'elle n'a pas coulé ? s'inquiéta Adèle.

— C'est un bon présage, répondit Joseph.

— C'est quoi un présage ? demanda Perrine.

Elles vinrent s'installer sur les genoux de leur père qui commença son récit. Quand il vint au monde, il n'était pas plus gros qu'un lapin de trois semaines. Les jours passaient et il ne profitait pas. Sa pauvre mère se lamentait :

— Il ne va pas vivre, c'est pas possible. Regardez comme il est fripé, on dirait un petit chat sans poil.

Au bout d'une semaine la mère Le Calvez, une de ses voisines, se fatigua de l'entendre geindre.

— Donne-moi une de ses brassières, lui dit-elle, on va en avoir le cœur net.

— Pourquoi faire ? s'inquiéta Adèle.

— Attends !

- Elle est toujours pressée celle-là, se plaignit Perrine qui n'aimait pas que l'on interrompe son père lorsqu'il racontait une belle histoire.

— La bonne femme s'en alla jeter la petite chemise dans la mer. Quand elle revint elle criait :

« — Ne te fais pas de bile, Joséphine, ton petit va vivre, la brassière s'est soulevée dès que je l'ai mise à l'eau.

— C'était un bon présage, dit Perrine émerveillée.

— Oui. La première fois que je suis parti au Banc, maman ne pleurait pas comme les mères des autres mousses. Elle savait que j'étais né sous une bonne étoile.

L'histoire terminée, Jeanne sonna le branle-bas en battant des mains :

— Il est grand temps d'aller au lit.

Les filles insistèrent pour que leur père assiste à leur coucher.

Dans la chambre, Adèle et Perrine se recueillirent devant la statuette de la Vierge.

— Pas la peine de faire votre prière, je suis revenu, plaisanta le capitaine.

— La Sainte Vierge ne va pas être contente.

— Vous lui en ferez une plus longue quand je serai reparti.

Il embrassa son aînée, borda le lit de sa petite qui se rappelait la belle histoire avant de fermer les yeux.

— Marie aussi a une bonne étoile, c'est pour ça que sa robe nageait dans le flot.

— Oui, assura le père, je peux même vous dire que les vagues la ramenaient dès qu'elle prenait le large.

 

Dans la chambre voisine, Marie dormait d'un sommeil agité. Le capitaine rejoignit sa femme au chevet de la jeune fille.

— Regarde dans quel état est sa pauvre figure. Tu n'avais pas besoin de frapper si fort, maudit cochon.

— C'était ça ou tu ne nous voyais plus ni l'un ni l'autre.

— Je reste la veiller, tu peux aller te coucher.

— T'en as de belles, toi ! Où est-ce que je vais dormir ? La chambre dans laquelle reposait Marie était la leur, le lit, celui du couple. Le seul endroit disponible était le logement des ouvriers libéré par Pierre le matin même.

Joseph bougonna :

— Dans le lit des tâcherons ! C'est pas Dieu possible ! Qu'est-ce qui va encore se passer demain pour m'empêcher de dormir enfin sous ma couette ?

— Chut ! tu vas la réveiller.

Jeanne le poussa vers le palier. Elle savait qu'il grognait pour la forme, il avait un grand cœur Joseph, il ne supportait pas de voir les gens malheureux. C'était cela aussi qui l'avait séduite.

D'année en année, à chaque retour de campagne elle était plus amoureuse de son homme. Elle l'embrassa et lui chuchota dans l'oreille :

— Ne t'endors pas, je vais bientôt venir.

 

Gros cul entendit son maître sortir de la maison. Il mit le nez dehors et le regarda traverser la cour. Le cheval découvrit ses dents et poussa un hennissement moqueur quand il vit le patron se diriger vers le logement des ouvriers.

— Te fous pas de ma gueule toi, ou je vais te dresser les côtes !

Joseph alluma une bougie pour se tenir éveillé en attendant Jeanne, puis il s'allongea sur la paillasse de l'ouvrier. Il avait la tête encore pleine des péripéties de sa naissance qu'il venait d'évoquer.

— Pauvre mère, se dit-il. Quand je pense qu'elle n'avait pas peur. C'est quand même pas normal, elle savait pourtant où j'allais. Elle m'aimait peut-être moins que les autres mères.

 

Le hennissement du cheval avait réveillé Marie. Jeanne lui donna à boire une décoction de feuilles de tilleul séchées.

— Je veux mourir, je veux mourir, répétait Marie.

— Ne dis donc pas de bêtises.

— Si, je veux mourir.

Jeanne fit semblant de se mettre en colère :

— Ça suffit maintenant. Dis-toi qu'il y en a de plus malheureuses. Regarde la pauvre Yvonne. Et Finette, et Mignonne qui sont restées seules avec leur marmaille. A ta place j'aurais honte.

— Ne me dispute pas.

— Si.

Marie pleura. Ses sanglots secouaient sa poitrine. Elle aimait tant son René qu'elle serait inconsolable.

— Maintenant qu'il est mort, il est à moi, à moi toute seule.

Elle jura devant Jeanne que jamais elle ne trahirait la mémoire de son aimé. La patronne la laissa dire. Demain il ferait jour.

 

Quand elle pénétra dans le logement des ouvriers, son homme dormait profondément. Jeanne, déçue, allait se retirer sur la pointe des pieds quand Joseph ouvrit un œil malicieux. Il bondit sur sa femme et la maintint prisonnière.

— Attends au moins que je me déshabille.

— Laisse faire, je m'en occupe, répondit-il d'une voix brûlante.

 

Le lendemain la nouvelle se propagea de bouche en bouche : la porte de la lavandière battait à tous les vents.

— Quelqu'un est entré pour voir ? demanda Marie-Louise.

Yvonne et Berthe, les plus courageuses, pénétrèrent dans la maison. Elles virent que Marie ne s'était pas couchée, son lit n'était pas débrassé, son cotillon et son châle traînaient sur la terre battue.

— C'est ce qui nous fait peur, avoua Yvonne quand elle ressortit.

Toutes pensaient la même chose :

— Pourvu qu'elle n'ait pas fait comme sa pauvre mère.

— Oui, pourvu.

— L'envie d'en finir se transmet aussi facilement que le reste.

Berthe avait des idées sur tout, c'est à elle qu'appartint la conclusion :

— Quand le suicide est dans les familles, il n'en sort pas facilement.

Elles entendirent la carriole du capitaine. Joseph s'étonna de les trouver rassemblées d'aussi bonne heure devant chez la laveuse.

— Qu'est-ce que vous avez à faire vos gueules tristes ?

— Marie a disparu.

— Elle a pas disparu, elle est chez nous.

— Il ne lui est rien arrivé ?

— On est passé tard chez elle hier soir en revenant du bateau. Jeanne trouvait qu'elle n'avait pas bon moral, on l'a emmenée coucher à la ferme.

Joseph ne savait pas mentir, ses narines s'écartaient comme les évents d'une baleine. Il descendit du cabriolet et s'avança vers la maison.

— Vous auriez pu fermer sa porte.

— Elle a battu toute la nuit, lui fit remarquer Berthe.

— Fallait te lever pour la fermer.

— Sûrement pas, j'avais bien trop peur. Pas vous, les filles ?

— Si ! affirma le chœur des femmes.

Toutes savaient que le capitaine racontait des sornettes, ça se voyait comme son nez qui s'élargissait au milieu de sa figure.

Pendant ce temps à la ferme, Jeanne choisissait parmi ses vêtements de quoi habiller Marie. Elle lui proposa une robe qu'elle portait quand elle avait vingt ans.

— Elle n'est pas trop gaie ?

— Mais non ! Profite de ta jeunesse pour mettre des couleurs vives, après il sera trop tard.

— Je pensais à René.

— Je ne veux pas te faire de peine mais tu n'as pas à porter le deuil.

Jeanne secoua la jeune fille. La vie n'était pas finie pour Marie, elle ne faisait que commencer. En lui passant la robe à fleurs, elle chercha les mots qui encourageraient celle qu'elle aimait comme une petite sœur et qu'elle protégeait depuis qu'elle était orpheline.

— Regarde comme tu es belle ! T'as la peau si fine et si douce, on dirait du satin.

Marie n'était pas faite pour jouer les veuves, mais pour se marier et avoir des enfants. Avec des hanches pareilles, elle n'aurait pas de mal à les mettre au monde. Avant tout, elle devait s'occuper d'elle. Ça n'était pas un crime que d'aspirer au bonheur.

— Et puis ce serait pécher que de priver un homme de tes trésors, poursuivit Jeanne. Je n'ai jamais vu une aussi belle poitrine que la tienne. Je peux te le dire, ils en sont friands les cochons.

L'ombre d'un sourire éclaira un court instant le visage de Marie. Il fut bien vite chassé par des larmes qui revinrent et coulèrent sur ses joues.

— Ah non ! fit la patronne avec douceur. Faut pas pleurer. La poudre de riz c'est comme la farine à galette, quand c'est mouillé ça fait des grumeaux.

Jeanne s'appliquait à cacher la marque du coup que Marie avait reçu de son sauveteur.

 

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